A la Princess of a Sandcastle, merci pour la review ! Ton « global et concis » représente plus que tout ce que j'ai déjà adressé à l'ensemble des écrivains de ce site. Mais si non j'aimerais bien une autre review, je les apprécie de plus en plus sur cette histoire-ci (pas beaucoup d'écrit rime avec pas beaucoup de lecteur, je le crains). En tout cas, voici la suite.


24 Plucho 5005

-Du nouveau Xorlival ? demanda l'Imperator en s'adressant au thug qui lui faisait face.

-Non, Votre Majesté Impériale, il semblerait que nous ayons définitivement perdu la trace de ces trafiquants.

Le chef des gardes tentait sans succès de cacher sa frustration.

-Vous pouvez vous retirer alors.

Sandor attendit qu'il soit sorti pour sourire. Pauvre Xorlival, il croyait être le seul à mener l'enquête sur les trafiquants alors qu'en réalité pas moins d'onze de personnes s'activaient dans l'ombre. Xandiar, d'abord, officiellement mort le précédent chef des gardes était en réalité enfermé dans une pièce depuis presque soixante jours. Après la tentative d'assassinat qui avait coûté la vie à Xel'aril, un thug ressemblant de manière singulière à Xandiar et qui avait pris dans le plus grand secret la place de ce dernier, Sandor avait jugé bon de prétendre son meilleur enquêteur mort. Séné, qui déliait sans que quiconque s'en rende compte nombre de langues. Xalavul qui restait constamment plongé dans les archives, sûr d'avoir déjà entendu parler de « trois papiers ». Enril, dont la colère n'était toujours pas apaisé, faisait cavalier seul : il avait réussi à se faire engager comme aspirant à la Guilde des Assassins, son visage n'était heureusement pas très connu. El'san'dra l'avait remplacé momentanément à la tête de son service et avait recommencé le recrutement de son escouade. Incluant volontairement un agent double. Autant faire croire aux trafiquants qu'on était idiots. Be'yel bénéficiait d'un arrêt maladie, pas totalement remis de la mort de son frère, et tentait de se souvenir qui pouvait bien convenir parmi les connaissances d'Ey'nerl dans le rôle du mystérieux Ki. Sandor quant à lui centralisait toutes les informations obtenues et les transmettait à Xandiar. Car il était le seul à être au courant de l'identité de ceux qui travaillait sur ce dossier. S'ajoutait à cela un agent qu'ils avaient réussi à infiltrer, un scientifique, Lisbeth qu'il avait bien fallut mettre au courant et qui ne décolérait toujours pas, et un chaman.

Le reste de l'univers pensait que l'enquête piétinait.

Ce succès ils le devaient en grande partie à la trafiquante, lors de sa mort elle portait sur elle un taludi, malheureusement il avait été gravement endommagé et ne contenait plus qu'un huit clos dont les paroles avaient été effacées. Evidemment puisqu'il savait lire sur les lèvres il avait réussi à décrypter la majorité de la conversation. Manquait juste le nom de Ki qui avait pourtant, il en était sûr, été prononcé par la vampyr quand elle avait tourné la tête.

Sandor se planta devant un mur et tapa rapidement une combinaison, la paroi s'écarta, révélant un tunnel. Lorsqu'il s'était aperçu de son existence, plusieurs années plus tôt, l'Imperator avait fait aménager les pièces qui se trouvaient à l'extrémité. C'est là qu'il avait caché Xandiar. Et là aussi qu'il avait installé un laboratoire à son service exclusif. Seule Lisbeth, lui et désormais le thug, le canhboum et le tatris connaissait son existence, bien que les deux derniers ne sachent pas son emplacement. La paroi reprit sa place dès qu'il se fut engagé dans le passage. Arrivé au bout du corridor construit à l'intérieur des murs, il tapa un autre code qui lui ouvrit la voie à l'enfilade de salles situées sous le parc du palais.

Xandiar était assis devant la table qui se situait au centre de la première, bricolant le taludi pour tenter d'avoir accès au début de l'enregistrement. On entendait dans la pièce d'à côté les voix de Feyln et Meyln Kormil, tatris et scientifique de son état ainsi que celle de Maître Géoril le canhboum qui servait de médecin à la petite équipe.

-Du nouveau, Xandiar ?

-Pas grand-chose, nous en apprendrions considérablement plus, Votre Majesté Impériale, si nous parvenions à faire reprendre ses esprits à ce taludi. Malheureusement je doute qu'on puisse en tirer quoi que ce soit. Les informations collectées par Séné sont utiles mais il manque un lien essentiel qui nous permettrait de régler une bonne fois pour toute leur compte à ces trafiquants.

L'ancien chef des gardes, après avoir tempêté pendant des semaines, insistant qu'il serait bien plus utile sur le terrain, avait fini par se résigner. Mais Sandor, le soupçonnant de vouloir tenter une sortie suicidaire, avait réussi à le convaincre de ne pas bouger en échange de la garantie qu'il participerait à l'assaut final. C'était sans doute la seule raison pour laquelle il se plongeait dans le dossier il ne pourrait quitter sa prison dorée, bon d'accord pas si dorée que ça, que l'enquête close.

-Enril continue de nouer des contacts, poursuivit le thug. Mais pour l'instant il n'y a rien de bien concret. Bey'el a dressé une liste impressionnante de noms que nous vérifions et rejetons petit à petit. Xalavul relit le moindre passage des archives sur lequel il peut tomber, sans résultat jusqu'à présent. Il serait peut-être temps d'engager la phase deux de votre plan, Votre Majesté Impériale, proposa, plein d'espoir, le thug.

-J'y songeais justement, admit Sandor. Nos amis scientifiques ont-ils du neuf ?

-Pour l'instant ils sont plutôt en train d'échafauder les plans de nouveaux bâtiments, mais sait-on jamais ?

Xandiar retourna à son taludi. Depuis qu'il était cloîtré, il semblait ne plus avoir le même respect qu'à l'habitude. Mais l'Imperator ne s'en offusquait pas, lui-même continuait de dormir dans une alcôve exiguë et comprenait tout à fait ce que pouvait ressentir le thug.

S'avançant dans l'autre pièce, il entendit le tatris et le canhboum se disputer à cause d'un théorème mal exécuté. Il s'agissait en effet de plans. Les deux scientifiques en avaient dressés à eux deux dans ces soixante derniers jours plus que dix ingénieurs en une année. Dommage qu'ils soient tous plus irréalisables les uns que les autres.

La tatris était en train de démontrer avec d'innombrables calculs qu'il avait raison et Géoril tort, quand ils l'aperçurent.

-Votre Majesté Impériale, s'exclama le canhboum, probablement heureux de faire taire son camarade.

-Quel plaisir de vous revoir…, poursuivit avec aisance Meyln.

-Comment…

-Allez-vous ?

-Très bien, je vous remercie.

-Je vous laisse…

-Avec Maître Géoril…

-Qui a des informations…

-A vous transmettre.

Le scientifique s'inclina puis quitta la pièce, le laissant seul avec le médecin.

-Ah, il est infernal, soupira celui-ci en agitant ses tentacules. J'ai constaté une amélioration sur la patiente, il est probable qu'elle parvienne à se réveiller, continua-t-il en l'entraînant dans la pièce suivante.

Là, reposait sur le lit le corps d'une jeune fille entièrement recouverte de cristaux.

-Voyez, dit le canhboum en désignant un panneau affichant des séries de chiffres. Les périodes où elle est consciente s'allongent. Mais elle n'est pas prête à se réveiller, je la maintiens donc dans un coma artificiel.

-Que se passerait-il si elle se réveillait ?

-Les phases de consciences sont d'une demi-seconde, elle n'aurait le temps de répondre à aucune de vos questions. De plus, il n'est pas assuré qu'à ce stade elle reprenne conscience. Il ne servirait à rien d'essayer, Votre Majesté Impérial.

Il n'était pas difficile de deviner mon intention, songea Sandor. Mais il n'avait pas cherché à la cacher.

-Cette enfant s'est fait poignarder, a fait une commotion cérébrale et a ingéré régulièrement des doses de poisons qui auraient suffi à tuer n'importe qui n'y ayant pas était habitué depuis l'enfance il faudra du temps avant qu'elle ne se remette totalement, pronostiqua le médecin en fronçant ce qui lui servait de sourcils. Elle était plus morte que vive quand vous me l'avez amené et cela on le doit à la réaction rapide de vos soldats, ne me la tuez pas en voulant gagner du temps.

La plupart des chamans étaient ainsi, ils considéraient leurs patients comme leurs enfants. L'Imperator acquiesça docilement, de toute manière il avait d'autres moyens de parvenir à son but. Il allait enclencher la phase 2.


La situation c'était nettement amélioré, après les nombreuses morts qu'avait subis le trafic celui-ci s'était redressé de ses cendres. Kiel'den'taril était satisfait. Ils avaient remplacé les membres de leur conseil qui avaient été éliminés au grand désappointement de Bandil qui s'était vu diriger seul le conseil. Et leurs activités repartaient de plus belle maintenant qu'ils avaient dépisté les services omoisiens et supprimé les agents doubles. Et il n'avait même pas eu besoin d'éliminer l'Imperator pour cela. Le trafic repartait et rien ne l'arrêterait, la preuve en était une fois de plus faite.


Sandor ne se donna pas la peine de frapper, il entra directement, il savait que c'était l'endroit où il devait se rendre. Le message était formel.

Lorsqu'il avait allumé la boule de cristal pour la première fois, l'image de la trafiquante était apparue.

« Je m'appelle Eleanor Tor Conting, mais cela n'a pas d'importance, je peux vous donner le moyen de découvrir l'identité de celui que vous cherchez.

J'habitais chez le Maître Voleur Elberth de l'Université des Voleurs Patentés, j'y ai caché quelque chose lui appartenant qui contient suffisamment d'indices pour que vous découvriez qui il est. Dites-lui que vous venez de la part d'Elene Kir Entarel et de chercher sous le regard d'un souvenir. Il comprendra. Il y a dans ma poche un taludi avec lequel j'ai filmé la façon dont il a tué Xul'oral ainsi qu'une réunion de leur conseil.

J'aimerais toutefois vous demander une faveur : que personne ne s'aperçoive que vous continuez l'enquête. Cela permettra peut-être d'éviter d'autres morts. J'espère que vous réussirez. »

Et l'image avait coupé, pour repartir aussitôt.

« Ah, et, je ne sais pas si cela peut vous aidez mais il a un accès au palais en tant que courtisan. »

Cette fois-ci le message était définitivement fini.

L'Imperator avait appliqué ce qui semblait être les dernières volontés de la trafiquante, d'autant plus qu'elles étaient pertinentes. C'est pourquoi il avait attendu deux mois avant de se rendre à la maison du Maître Voleur. Pour faire croire au trafic qu'il avait perdu leur trace.

Enril dont c'était le jour de congé et Xalavul à sa suite, il entra dans la première pièce. C'était une salle lumineuse même si on voyait les lézardes qui commençaient à fendre la couche de peinture. Une table d'un simple bois brun, usée par le temps, était dressée au centre de la pièce, derrière une porte s'ouvrait vers ce qui semblait être la cuisine. Un escalier s'élevait vers l'étage à l'autre bout de la pièce. Ce fut tout ce que Sandor eut le temps de voir avant de sentir un couteau s'appliquer contre sa gorge. Tournant la tête il aperçut un homme au visage en lame de couteau, les cheveux poivre et sel mi longs qui le fixait. Lui aussi avait une lame sur la jugulaire. Celle d'Enril.

-Que voulez-vous ? interrogea calmement l'homme, comme s'il n'était pas en danger de mort.

-Je désire parler au Maître Voleur Elberth, répondit tranquillement l'Imperator.

-Que lui voulez-vous ?

-C'est Elene Kir Entarel qui m'envoie, se risqua Sandor.

L'homme rangea sa dague tandis qu'Enril baissait son arme.

-Elene ne dit jamais son nom sans avoir une bonne raison. Que me voulez-vous ?

Alors c'est lui le Maître Voleur, songea l'Imperator.

Il ne ressemblait pas à l'image qu'il s'était fait de lui d'après le rapport qui le décrivait comme un meneur charismatique. A vrai dire son corps sec et noueux n'inspirait pas à la popularité dont il jouissait à l'université.

-Vous parler.

-Allons au salon, proposa le Voleur. Tu peux descendre, ajouta-t-il en levant la voix.

Une jeune fille d'une douzaine d'années tomba des poutres. Sandor nota aussitôt sa ressemblance avec la trafiquante : la même forme de visage, la même souplesse acquise au fil de longues années d'expériences, les mêmes cheveux longs, le même teint pâle, mais deux yeux bleus. Sa sœur, comprit-il. La raison pour laquelle elle souhaitait que je sois discret.

Xalavul et Sandor s'assirent en compagnie d'Elberth tandis que X'ici allait cherchait des chaises supplémentaires à la cuisine. Enril, lui, préféra s'accouder sur l'escalier, un peu en retrait.

-Qui êtes-vous ? répéta le Voleur.

-Et comment connaissez-vous ma sœur ? ajouta la fillette en revenant de la cuisine, deux chaises à la main.

Elle les disposa et invita l'elfe à s'y asseoir avant de se placer à côté de lui. Elberth suivit la scène du coin de l'œil. Sandor remarqua cette attitude paternelle. Le Voleur aimait manifestement bien la jeune fille. Avec un soupir l'Imperator ôta pendant quelques secondes seulement, le temps à son interlocuteur de le reconnaître, le masque qu'il portait.

-Je vois, que désirez-vous ?

Le ton du Voleur était presque respectueux cette fois-ci. La fillette, elle, était trop occupée à regarder Enril pour s'être aperçut du manège de Sandor.

-Des renseignements. Comment Eleanor s'était-elle installé ici ?

Le Voleur passa la main sur son visage comme si s'était un souvenir douloureux.

-C'était peu après la mort de Maella.

-Notre mère, l'interrompit la fillette.

Elberth ne s'en formalisa pas.

-Les Tor Conting était une famille riche, tenta-t-il de continuer.

-Mais quand maman est morte, papa a tout dilapidé, on a dût vendre la maison, et tout le monde a été renvoyé. Avec Elene on est allé demander de l'aide à l'université, il ne restait plus que l'argent qui avait été mis de côté pour notre héritage. Elberth a accepté de nous héberger, Elene et moi. Mélégan par contre a dût aller chez Dame Auria.

-Mélégan ?

-Notre frère, il n'avait que trois ans à l'époque.

-L'Université a réduit de moitié les frais de scolarité qu'elles devaient payer. Elene est devenue majeure à cette époque, elle a donc put payer grâce à son héritage. C'est là que ça c'est compliqué. Damel connaissait son numéro de compte. Et un jour elle a reçu un appel disant qu'elle avait cinquante crédit-muts or de dette.

-Il n'était pas dur de comprendre que c'était papa qui en était responsable, dit la fillette avec une grimace.

-Elle a dût arrêter ses études et se mettre à travailler, elle a trouvé presque immédiatement un boulot bien payé dans une joaillerie.

-Mais elle devait partir au bout du monde tout le temps, se plaignit la fillette.

-C'est comme ça qu'elle a payé tes études, X'ici, lui rappela Elberth. L'Université a accepté de reporter les paiements. Elene n'a pas apprécié de s'endetter davantage mais elle n'avait pas le choix. Les procédures administratives auprès de la banque était lentes, je ne sais pas combien elle devait quand elle a réussi à empêcher que Damel ait accès à son compte. Mais cela a pris plusieurs mois et il était capable de perdre des sommes folles en peu de temps.

-Elle pleurait souvent et un jour sa boule de cristal à disparue, elle m'a dit qu'elle l'avait perdu et que ce n'était pas grave, mais je crois qu'elle l'a vendu, ajouta X'ici.

Sandor sentit la pitié l'envahir, la trafiquante n'avait rien fait par choix, mais par devoir, par honneur. Elle s'était même privée du soutien que pouvait lui procurer sa famille en leur cachant la réelle nature de ses activités.

-Tu as dit qu'elle devait partir au bout du monde, releva Enril en s'adressant à la fillette. Pourquoi « devait » ?

-Elle est partie en mission il y a deux mois, mais elle n'est pas encore revenu, d'habitude elle ne part pas si longtemps. Et quelques jours après son départ Lefa, son familier, s'est écroulé dans le salon en se tordant de douleur. Il est encore vivant mais il n'a pas repris conscience.

L'Imperator n'avait pas pensé au problème que posait un familier en faisant croire à la mort de la trafiquante.

-Quelqu'un sait ce qui est arrivé à Lefa ?

-Non, nous avons gardé ça secret.

-Puis-je le voir ? demanda Xalavul, prenant pour la première fois la parole.

Le Voleur fit signe à X'ici de l'y conduire.

-Je savais qu'Elene ne travaillait pas dans une joaillerie, dit Elberth quand le thug et la fillette eurent disparus dans l'escalier. A Dame Auria elle disait qu'elle était vendeuse dans un magasin de vêtements. Mais j'ai fait comme si j'ignorais qu'elle volait à la tire, puis Dame Auria est arrivée à l'université avec une histoire de trafiquants de bang-bang, de gea et d'agent double. Je suppose que c'est pour ça que vous êtes là.

-En effet, j'ai arrêté le groupe dans lequel elle opérait. Elle semblait vouloir quitter le trafic alors elle a essayé de m'aider.

-Je pensais qu'elle plaisantait quand elle m'a dit avoir rendez-vous avec vous, soupira le Maître Voleur.

-Donc elle faisait partie de ce trafic depuis déjà deux ans ?

-Officiellement elle est engagée dans la joaillerie depuis deux ans.

-Vous pouvez m'apprendre autre chose ?

-Je ne crois pas, il va falloir que vous vous livriez à un véritable jeu de pistes si vous voulez remonter cette ligne. Je peux vous mettre en contact avec Dame Auria, mais X'ici vous en apprendra peut-être plus, elle était présente quand toutes ces magouilles ont commencées.

-Il y a autre chose, déclara Enril d'une voix douce. Elle nous a dit de regarder sous le regard d'un souvenir.

Elberth eut un sourire.

-Elle a toujours eut une excellente mémoire. Venez.

Il se dirigea vers l'escalier et tourna plusieurs fois les porte-manteaux qui y étaient accrochés selon une combinaison. Une porte s'entrouvrit légèrement avec un grincement. Le Maître Voleur la repoussa et descendit l'escalier que la manœuvre avait révélé, Enril et Sandor à sa suite.

L'Imperator compta une vingtaine de marches puis il déboucha sur un espace vide. Il se demanda soudain s'il avait eu raison de faire confiance au Voleur, et si c'était un piège. Il ne voyait rien dans le noir complet qui baignait la pièce, seul l'elfe devait être capable de distinguer quelque chose dans cette obscurité.

-Pourquoi avoir installé un sanctuaire ici ? demanda-t-il justement.

Un sanctuaire ?

Elberth ne répondit pas, il incanta d'une voix plus douce qu'à l'habitude, allumant les torches qui étaient accrochées aux murs. Une pièce aux parois de pierres nues apparut alors aux yeux de l'Imperator. Sept portraits étaient affichés sur trois des murs. Sandor reconnut certains d'entre eux : c'étaient des Voleurs.

-Ce n'est pas un sanctuaire, ce sont des souvenirs. J'ai travaillé avec chacune des personnes que vous voyez, et je descends parfois ici pour ne pas oublier leur visage. Elene m'y a surpris une fois, je lui ai expliqué ce qu'était cette pièce, mais je ne pensais pas qu'elle y était revenue. Je croyais qu'elle avait pris peur en voyant mes drôles d'habitudes.

-Donc ce que nous cherchons pourrait être sous n'importe lequel de ces tableaux.

-Je ne pense pas, si elle luttait contre le trafic elle était parfaitement consciente qu'elle avait de grandes chances d'y laisser la vie. Et où aurait-elle caché ce qu'elle vous destinait sinon sous le portrait de sa mère ?

Le Maître Voleur s'agenouilla devant l'image d'une jeune femme aux yeux aussi verts que sa fille. Juste en dessous, comme pour tous les tableaux, étaient placés des dessins en forme d'étoiles aux multiples branches imbriquées les unes dans les autres. L'Imperator identifia aussitôt un mécanisme.

Elberth bougea les cadrans jusqu'à obtenir une configuration précise.

-Elene n'a pas dût avoir beaucoup de difficulté déduire ce code de celui que je lui avais indiqué ils sont tous basés sur le même principe.

Il se releva et la dalle portant le dessin se souleva, un coffrage de pierre pris sa place. Les trois hommes se penchèrent.

-Nous remontons la piste d'un assassin, à quoi nous attendre d'autre ? ironisa Enril.

-Cela nous permettra d'établir des comparaisons utiles avec des meurtres qui ont déjà eut lieu, déclara Sandor.

-Un professionnel, commenta Elberth, vous voyez les rayures sur les côtés ? Elle a beaucoup servit. Elle doit laisser une empreinte caractéristique dans la chair.

-Elle a des motifs sur la garde, elle a dû être forgée spécialement pour lui, un travail de nain je dirai.

-Je ne me risquerais pas à émettre un avis contraire.

Dans le coffret reposait la dague de Kiel'den'taril.


La seule chose qu'il regrettait c'était de ne pas avoir pu s'occuper lui-même d'Elene. D'autant plus que l'avorton qui s'était occupé d'elle avait réussi à être nommé chef de bande. Il avait réussi à éviter le blâme en rappelant à ce qui restait de leur conseil que c'était sur la demande de Tonkel Il Dainel qu'il l'avait engagé. En fait la situation était à son avantage. Le fait d'avoir dût remplacer les anciens membres du conseil par de jeunes loups avides de pouvoir les avaient encouragé à se rapprocher les uns des autres. Car, bien qu'ils fassent pour l'instant profil bas du fait qu'ils ne soient pas encore officiellement du conseil, ce que Kiel'den'taril avait pu se procurer comme informations sur eux ne lui plaisait pas. Particulièrement ce qui concerné cet avorton de… Comment s'appelait-il déjà ? Ah oui, Keyln. Un gamin placé là par Bandil pour lui servir de pion. Ce conseil ne vaudrait pas l'ancien. Il sentait déjà la charogne à plein nez, même s'il était le seul à s'en rendre compte.


-Qu'en pensez-vous ? interrogea Sandor.

-Sincères, ou bons menteurs, répondit Enril.

-Je peux confirmer que le lynx était réellement dans le coma, fit Xalavul.

-Justement, et si ce n'était pas son familier ? C'est là toute la question.

-Le seul moyen dont nous disposons serait d'interroger aussi Damel Tor Conting.

-Je ferais des recoupements à notre retour, assura le thug.

-Si on met la main dessus, répliqua l'elfe en plissant ses yeux lavande. Et ça il faudra le faire discrètement. Si nous sommes réellement confrontés à un jeu de piste, il ne sera pas difficile de nous tomber dessus. Nous ne sommes après tout que trois.

-En train de devenir paranoïaque, hein ? demanda le thug sur un ton de plaisanterie.

-C'est ce que j'apprends en ce moment, à l'université toujours s'attendre à tout.

-Mmmmh.

-Mais la question est surtout ce que nous faisons à présent, continuons-nous ou arrêtons pour aujourd'hui ? continua Enril, toujours sérieux.

Mais malgré son air interrogatif on sait qu'il ne demande qu'à venger au plus vite ses camarades, pensa l'Imperator.

-Nous continuons, déclara-t-il. Je suis sensé être en réunion et ai intérêt à rapporter quelque chose de concret si je ne tiens pas à ce qu'elle me tombe dessus comme une demie tonne de briques, plaisanta-t-il à moitié.

Un sourire effleura les lèvres de l'elfe violet tandis que Xalavul éclatait de rire en assenant une claque sur le dos de l'Imperator avant de se confondre en excuse en se souvenant qu'il ne se trouvait plus dans le mess des officiers.

-Nous y sommes, finit par dire Sandor, deux rues plus loin pour arrêter les excuses du thug.

Il frappa une fois à l'anneau de fer qui pendait à la porte. Cette fois-ci il patienta sagement jusqu'à ce qu'un homme les fasse entrer, il avait déjà manqué de se faire transpercer, il ne tenait pas à recommencer la même journée. Un homme, cheveux roux coupés de près leur ouvrit.

-Vous êtes bien Tyler Jen Fenrer ? demanda Xalavul.

L'homme secha la tête en signe de dénégation puis appela.

-Tyler, de la visite !

Un autre homme tout aussi roux que le premier mais aux longs cheveux bouclés laissés libres lui allant jusqu'au milieu du dos, avec de pétillants yeux verts et non pas marron.

-Bonjour, que puis-je pour vous ?

-Nous souhaiterions vous parler, dit courtoisement Enril. Je suis Fen'er'eryl et voici mes compagnons Xil'tavir et Fenrir, continua-t-il en désignant successivement le thug et l'Imperator. Pourrions-nous nous entretenir dans un endroit discret ?

-Je connais une bonne auberge, acquiesça le précepteur, le regard soudain sérieux. Du moment que c'est vous qui payez l'addition, ajouta-il avec humour.

L'auberge était d'un bois simple, une terrasse et une salle intérieure, les deux agrémentées de sensitives dorées. Ce détail en particulier attira l'attention de Sandor. Les fragiles fleurs reflétaient les émotions de ceux qui s'en approchaient trop près. Habituellement on évitait d'un planter dans les villes : elles mourraient trop vite, surchargées d'émotions. Tyler désirait sans doute sonder leurs intentions. En apparence il était irréprochable, tout le contraire du Maître Voleur, d'une exquise politesse, même sans savoir qui il avait en face de lui, les cheveux roux bouclés laissés libres tombant jusqu'au milieu du dos, des yeux d'un vert pétillants et le sourire toujours aux lèvres tandis qu'il parlait de tout et de rien. L'aubergiste, un tatris, le connaissait visiblement bien.

-La même chose que d'habitude, Tyler ?

-Ces messieurs et moi sommes assoiffés.

Il prit les commandes et se retira.

-Bien, maintenant que nous sommes installés, pourriez-vous me dire ce que vous voulez de moi ? interrogea-t-il avec courtoisie.

Enril remarqua qu'il surveillait du coin de l'œil les sensitives. Il sait déjà ce que nous voulons, comprit-il, il veut juste gagner du temps mais pourquoi ?

-X'ici, répondit simplement Xalavul.

Ils avaient décidé de ne pas parler directement de la trafiquante, ce serait prendre trop de risques, il fallait d'abord commencer par la jeune voleuse.

-X'ici…

Il sembla réfléchir un instant avant d'interroger à son tour.

-Laquelle ? J'ai connu plusieurs femmes portant ce nom, il est plutôt répandu.

Et maintenant il essaye de nous déconcerter, que veut-il ? s'interrogea l'elfe en acceptant le verre qu'on lui tendait. Un service rapide, ne put-il s'empêcher de remarquer en avalant son contenu d'un trait. Et leur breubière ne manque pas de goût, elle avait une légère amertume qu'il ne parvenait pas à identifier. Il fut tenté d'en commander un deuxième, mais il n'était pas là pour boire.

-Moi aussi, convint Enril, il est très courant chez les Voleurs.

La remarque anodine n'eut aucun effet sur le visage du précepteur, par contre les sensitives virèrent fugitivement au pourpre. Ah, la remarque l'avait perturbé nota Sandor en portant son verre à ses lèvres. Par pure politesse il avala une gorgée.

-Comment avez-vous trouvé l'adresse de cet établissement ? demanda l'Imperator sur un ton de conversation. Je suis né ici et pourtant je ne le connais pas, leurs breubières ont pourtant un goût excellent.

Xalavul approuva d'un signe de tête.

Vu de l'extérieur la conversation devait être tout à fait paisible. Pas de scandale.

-Par un ami, sourit Tyler. Il m'avait entraîné dans la moitié des bars de la ville pour son enterrement de vie de garçon. Curieusement son épouse l'a quitté quelques semaines plus tard, d'après les rumeurs il lui préférait le vin terrien.

Une fois encore il allongeait sa réponse plus que de nécessaire.

Le précepteur était méfiant, leurs efforts pour tenter de le détendre tombaient à l'eau les uns après les autres.

Tentons autres chose, pensa Sandor.

-Croyez-vous donc que quiconque à présent put encore vous accorder sa confiance ? Non messire, notre entente est finie et ne pensez point qu'un mot de moi vous rappellera car je préférerais mourir que de le prononcer. Sur ce je vous souhaite un agréable séjour dans les bas-fonds où se trouve, je le pense, mieux votre place, récita doucement l'Imperator en faisant tourner sa breubière.

Par-dessus le bord de son verre qu'il avait levé à hauteur d'yeux il regardait attentivement le précepteur et les sensitives derrières ce dernier.

-La fierté déchue d'une reine, act III, scène 4. Une belle pièce, peu de gens la connaisse. Mais remarquez que vous venez de citer le texte original, dans la version jouée certains mots ont été changés. Tel que entente en amitié et séjour en voyage, murmura l'homme, un petit sourire aux lèvres.

Il but une rasade de breubière et reprit.

-Vous êtes amateur de poésie, Fenrir ?

Sandor remarqua que le précepteur aussi observait les sensitives.

-A l'occasion, j'aime les œuvres anciennes.

-Ancienne ? Celle-ci a plusieurs siècles. Je serais curieux de savoir où vous avez trouvé cette version…

-Une amie me l'a donné, répondit l'Imperator, reprenant l'idée de l'homme.

Xalavul s'agita à côté de lui, mais il n'avait pas tiré son épée, il ne devait donc pas y avoir de danger.

-Le terme « amie » est-il vraiment exact ? Sa définition est assez vague et certain se prêtent des connaissances inexistantes, mais vous le savez mieux que moi me semble-t-il.

Qu'est-ce qu'il veut ? s'interrogea Sandor. Il tourne autour du sujet qu'il veut aborder.

Trop concentré sur la conversation il ne prêta pas attention à Xalavul qui roulait des yeux dans tous les sens sans toutefois bouger d'un muscle. Enril par contre avait repéré le ménage du thug. Repoussant une mèche de cheveux échappée de sa natte d'un mouvement de tête il se pencha assez pour voir ce que le thug avait repéré. Il vit le tatris fermer à double tour la porte de devant et mettre la clef dans sa poche puis se diriger vers eux. Malgré la saison il faisait encore chaud et ils étaient seuls dans la salle intérieure. L'elfe voulu parler mais se rendit compte qu'il ne pouvait plus bouger. Comme Xalavul il était immobilisé. Il réussit néanmoins à presser la main de Sandor, posée près de la sienne avant de s'effondrer à son tour sur sa chaise. De tous c'était lui qui avait bu le plus et même s'il avait plus de résistance que le thug il ne put que succomber à l'action du poison qui continuait de se répandre dans ses veines.

L'Imperator sentit Enril lui écraser les doigts. Saisissant le message d'alerte, il se concentra non plus entièrement sur les allusions du précepteur mais aussi sur son environnement. Il nota le tatris qui rangeait quelque chose dans sa poche et qu'ils étaient désormais seuls dans la salle. Un léger coup d'œil dans leur direction lui apprit que si le thug continuait de rouler des yeux désespérément, l'elfe était inconscient. Son regard se porta sur les verres, Xalavul l'avait approuvé quand il avait complimenté le précepteur sur le choix de cette auberge, et il avait vu Enril en boire. C'était forcément ça, l'aubergiste était manifestement dans le coup puisqu'il les enfermait à présent selon les signes que lui transmettait les gesticulations oculaires, beaucoup plus ordonnées qu'il n'y paraissait, du thug. La tête commençait légèrement à lui tourner. Il regarda son verre à moitié vide, puis celui de ses compagnons. Celui d'Enril était entièrement vide tandis que Xalavul avait consommé les trois quarts du sien.

-Cela commence à agir, n'est-ce pas, Fenrir ? Mais je ne pense pas que ce soit votre vrai nom, dit le précepteur qui regardait avec amusement le manège de l'Imperator.

Il porta à ses lèvres sa breubière et continua d'observer Sandor qui semblait avoir de plus en plus de mal à se mouvoir.

-Un intéressant mélange d'herbes, peu connu et redoutablement efficace pour assommer l'adversaire, à faible dose et ajouté à de la poudre de racines de kalornas il perturbe les connexions nerveuses, déclara l'homme d'une voix trainante en faisant tourner dans sa main un petit sachet. Malheureusement ses effets se dissipent rapidement, sinon le produit revient à sa destination initiale comme dans le cas de votre ami, poursuivit-il en désignant Enril d'un mouvement de tête.

Le tatris s'avança et ligota les deux soldats. Profitant que son interlocuteur était concentré sur son visage et que son acolyte s'occupait de ses compagnons, l'Imperator testa les muscles de ses doigts. Visiblement la drogue avait un effet moindre sur lui, peut-être parce qu'il en avait ingéré beaucoup, comme tous les membres de la famille impériale, pour s'en immuniser.

-Mon collègue va vous administrer un antidote qui vous permettra de regagner suffisamment de mobilité pour pouvoir ouvrir les lèvres et répondre à nos questions… et sentir la douleur. Ensuite nous continuerons avec vos amis, vous êtes d'accord Fenrir ? murmura Tyler en se penchant vers lui.

Xalavul se débattit faiblement dans ses liens.

Les imbéciles, pensa Sandor, ils me fournissent une parfaite occasion de récupérer l'intégralité de mes réflexes. Mais en attendant je dois en apprendre le maximum.

-Tra…iquant ? interrogea-t-il comme s'il ne parvenait à articuler que difficilement.

Le précepteur partit dans un éclat de rire.

-Vous avez mis du temps à comprendre, oui, trafiquants comme vous dites, même si je me voyais plutôt comme un serviteur d'une mortelle et divine beauté, dit-il en esquissant une révérence moqueuse. Dommage que le Maître Assassin l'accapare.

Le tatris toussa légèrement pour le rappeler à l'ordre.

-Tr… S'assin ?

-Celui qui a inventé cette très efficace poudre, enfin, c'est efficace si on veut tuer sa cible, pas pour un interrogatoire.

La toux se fit plus forte.

-De toute manière nous allons les tuer, protesta le précepteur, qu'est-ce que ça peut faire s'ils connaissent une partie de l'histoire.

-Ene ? s'entêta l'Imperator.

-Quoi ?

-E…le…ne, recommença Sandor en détachant bien les syllabes.

-La gamine agent double ? Jamais rencontrée de ma vie.

Une grimace incrédule échappa à l'Imperator.

-Et non, désolé de vous décevoir mais je ne suis pas celui que vous cherchez, j'ai juste pris son apparence, dit le faux précepteur en rajustant ses vêtements comme si son corps entier n'était qu'une combinaison.

Tu me facilites les choses, trafiquant, ricana intérieurement Sandor, je n'aurai pas à t'épargner.

Celui qui s'était fait passer pour Tyler fit un bref signe de tête vers son acolyte. L'Imperator l'entendit s'approcher à pas feutrés, comme s'il avait voulu ne pas être entendu, ce qui ne marcha pas. Aussi Sandor se tenait-il prêt lorsque le tatris saisit son bras, une seringue dans l'autre main. Par contre, le trafiquant ne s'attendait absolument pas au crochet que reçu sa tête droite. Pas plus au coup de poing qui lui cassa quelques côtes. Chancelant, il recula tandis que Sandor se tournait vers son deuxième adversaire. Le faux précepteur ne souriait plus du tout. Mais il n'était pas inquiet pour autant, son regard concentré disait clairement : je vais te tuer et tu regretteras de ne pas t'être laisser faire. Le fait qu'il tienne désormais à la main une arme à mi-chemin entre la machette et l'épée broyeuse renforçait cette impression. Sans laisser le temps à l'Imperator d'évaluer le niveau de son adversaire, il chargea. Et il était rapide. Sandor s'écarta de deux pas sur la droite et le trafiquant, emporté par son élan, le dépassa.

Un peu trop enthousiaste, songea l'Imperator, il ne calcule pas ses coups avec assez de précision.

Le fait que Sandor soit désarmé ne semblait pas le gêner alors que son adversaire tenait de quoi lui retourner les entrailles. Le trafiquant se retourna, cette fois-ci il semblait se demander où attaquer. L'Imperator entendit un faible gémissement derrière lui, quelqu'un était tout près. Mais il n'avait pas le temps de regarder : l'homme s'avançait de nouveau vers lui, comme s'il avait senti qu'il était déconcentré. Cette fois Sandor se laissa tomber à terre et fit bien : la lame dentelée qui aurait dût le transpercer de part en part heurta le tatris qui s'apprêtait à l'immobiliser. Les yeux de l'aubergiste s'agrandirent quand il comprit ce que son complice venait de faire. Le meurtrier dégagea sa lame. Malheureusement pour lui, l'Imperator était un des plus grands lutteurs humains de la planète : le temps que le trafiquant récupère son arme, Sandor lui avait cassé les deux rotules, le faisant tomber à terre. Il y eut un craquement bref et le corps du faux précepteur tomba au sol, la nuque brisée.

Comme si ce qu'il venait de faire était parfaitement anodin, l'Imperator prit un appareil dans sa poche et scanna toute la pièce. Visiblement satisfait de son manque de réaction, il le rangea et fouilla celles du trafiquant. Il en sortit une petite fiole qu'il renifla puis compara avec le contenu de la seringue cassée. Les deux liquides étaient du même bleu pâle, quoiqu'un peu plus concentré dans le flacon. Sandor en fit glisser quelques gouttes dans la bouche de Xalavul. Celui-ci papillonna des yeux puis se redressa.

-Je suis désolé, murmura-t-il, je n'ai pas su assumer mon rôle.

-Nous nous sommes tous fait avoir, aucun de nous n'avait pensé à un guet-apens. Va garder la porte et les fenêtres. Tu connais le signal si quelque chose arrive.

Il lui tapota amicalement l'épaule, le thug était un bon garde mais il souffrait d'un manque de confiance en soit, une seule erreur le faisait vaciller. L'Imperator se tourna ensuite vers Enril.

Il est déjà assommé, il ne servira à rien de lui faire boire l'antidote, songea Sandor. Il s'empara des chopes vides et les remplies d'eau. Se plaçant derrière l'elfe il les vida sur sa tête. Toussotant et crachotant, celui-ci se releva.

-Etait-ce vraiment nécessaire ? interrogea l'elfe violet en essorant ses cheveux. Je déteste l'eau.

Réaction diamétralement opposée à celle de Xalavul. Enril voyait le fait de s'être fait assommer comme une aventure plutôt que comme une faute.

-Toujours s'attendre à tout, répliqua l'Imperator, reprenant les paroles de l'elfe. Tu ne sembles pas un bon Apprenti Assassin. Fouillons cet endroit, on peut peut-être en tirer quelque chose.

On n'en tira pas grand-chose dans la première salle. Pas plus dans la deuxième. Dans la troisième par contre Enril décela un mécanisme dans le porte-manteau. Après avoir tenté, avec succès, d'en relever les empreintes, il l'actionna. Avec un grincement une portion du mur s'écarta, dévoilant un escalier. S'emparant d'un flambeau, Sandor y pénétra le premier. Une enfilade de pièces secrètes.

-Un repère de trafiquants, lâcha Enril.

-Possible.

L'Imperator avança, les premières pièces ne contenaient que des sacs.

-Ça sent le sang, déclara soudain l'elfe qui reniflait depuis quelques secondes.

-Récent ?

-Non, ce n'est pas comme si il y avait un cadavre, l'odeur est là mais lointaine, ça semble provenir des sacs mais elle n'est pas assez forte pour ça.

Enril fronça les sourcils, perturbé. Sandor saisit un couteau et éventra le sac de jute le plus proche. Fouillant l'intérieur de sa main, il rencontra un objet mou.

-Ça, peut-être ? demanda-t-il en montrant sa trouvaille.

L'elfe eut l'air dégouté à la vue de la poche de sang que lui montrait l'Imperator.

-Ils utilisent les mêmes sur Terre, déclara-t-il en la fourrant dans sa poche. Mais pour transfuser les malades, pas pour faire du trafic.

-Les vampyrs y seraient mêlés ?

-C'est à eux qu'on pense dès qu'il s'agit de sang, mais ils ne sont pas les seuls suspects, rappela Sandor.

-Qui d'autre alors ?

L'Imperator ne répondit pas, il passa à la pièce suivante.

-Tu avais raison, reconnut-il en s'immobilisant soudain, c'est bien un repère de trafiquants.

Curieux, Enril s'approcha. La salle était la plus grande qu'ils aient traversée, mais, contrairement à toutes les autres qui contenaient des stocks, celle-ci était entièrement vide. Juste une pièce hexagonale avec des murs de pierres abimées. Mais l'elfe violet ne voyait pas ce qui confirmait sa théorie.

-C'est une anamorphose, continua Sandor, où que l'on se place on ne verrait qu'une salle vide, sauf ici, dit-il en invitant l'elfe à s'approcher.

Enril comprit ce que voulait dire l'Imperator ce qu'il pensait usure de la pierre était en réalité des fresques représentant des dragons, des licornes, des lutins pabo… C'était une porte. Si savamment dissimulé que seul le hasard avait permis à Sandor de la déceler. Les bas-reliefs avaient remplacés les tapisseries mais le passage n'en était sans doute pas gêné, sinon cette pièce servirait aussi de débarras.

Enril siffla doucement.

-On a de quoi faire la plus grande saisit depuis vingt ans.

-Cela signalerait que nous sommes toujours en piste et réactiverait les assassins. Par contre nous pouvons tenter de remplacer nos deux morts par des agents doubles.

-Le résultat pourrait être identique, remarqua l'elfe.

-Ça vaut le coup d'essayer, quittons cette pièce, des trafiquants pourraient survenir n'importe quand.

-Puis-je continuer l'exploration des salles suivantes ?

L'Imperator acquiesça.

-Prends celles de gauches, je m'occuperais des autres.

L'elfe hocha la tête et pris l'un des couloirs. Sandor ne quitta pas la pièce, il s'accroupit et caressa le sol poli. Il devait y avoir beaucoup de passage pour que le roc soit devenu lisse, ou alors cet endroit était utilisé depuis pas mal de temps. L'Imperator observa attentivement les alentours pour voir s'il n'y avait pas d'autres indices. Il repéra une tache de sang dans un coin de la pièce et un cheveu blanc accroché à un des murs.

Cela appuie l'hypothèse d'Enril sur les vampyrs, reste à savoir lequel des buveurs de sang humains est venu ici, pensa-t-il.

Les salles de droite ne contenaient que d'autres réserves de sang. Visiblement il y avait une grosse demande, au point que le réseau ait une branche spécialisé dans ce commerce. Sandor laissa quelques scoops sous camouflus dans le repère secret puis remonta à la surface.

Enril était déjà là avec Xalavul. Sauf qu'ils n'étaient pas seuls.

-Fenrir, appela le thug en reprenant son faux nom, cet homme dit être Tyler Jen Fenrer.

L'Imperator haussa un sourcil et s'approcha.

-Je l'ai trouvé dans une des salles du fonds, à côté d'autres réserves de sang, à moitié saigné.

-Je ne vous crois pas, bredouilla l'homme, le visage livide. Vous pouvez prétendre ce que vous voulez, je ne trahirai pas la petite.

Il avait, en effet, l'air à bout de force.

-Cela vous convaincrait-il ? demanda Sandor en lui montrant le message que lui avait remis la trafiquante.

Le visage du précepteur s'anima.

-Comment avez-vous eut ça ? Le livre appartenait à Elene, c'était sa pièce préférée.

-Elle me l'a donnée, répondit l'Imperator en lui montrant l'autre face du message, pour me sauver la vie.

-J'ai peine à croire qu'elle l'ait déchiré, c'était un souvenir de sa mère, elle y tenait beaucoup.

-Vous convaincrais-je si je vous disais que c'était X'ici qui m'a conseillé de vous voir ?

-Avec une transfusion ça devrais aller, murmura le précepteur.

Enril se hâta d'aller chercher des poches de sang qu'il transforma de manière à ce qu'il soit compatible avec celui de Tyler.

-Merci, dit celui-ci d'une voix plus claire en se redressant.

-J'aimerais avoir une vue plus précise de ce qui s'est passé. X'ici m'a dit qu'Eleanor avait des dettes, mais elle n'en connaissait pas l'étendue.

Sandor n'ajouta rien, attendant que le précepteur réponde.

-Qui êtes-vous réellement pour Elene ?

Ah, il est toujours méfiant.

-Nous avons fait cause commune pendant une période où elle m'a sauvé la vie, répéta-t-il.

Tyler le fixa dans les yeux pendant un moment puis se détendit.

-Je vous crois. J'espère juste ne pas me tromper. Voyez-vous je ne sais pas exactement ce que je leur ai dit, s'excusa-t-il presque en montrant d'un signe de tête les trafiquants. J'ai déliré par instant, j'aurai pu dire quelque chose qui aurait sonné comme un code et aurait mis la petite en confiance.

-Vous leur avez parlé de La fierté déchue d'une reine si j'en crois ce qu'ils ont dit, déclara Enril.

-Vous leur avez même fait une analyse complète, ajouta Sandor. Eleanor s'en était en effet servi comme code, nous avons donc commis l'erreur de leur faire confiance.

Le précepteur eut un sourire d'excuse.

-Et vous croyez que je suis un trafiquant, déduit-il. Vous avez raison, poursuivit Tyler avant qu'ils ne puissent l'interrompre, rien ne prouve à vos yeux que je ne le suis pas et je ne perdrais pas mon temps à essayer de vous en convaincre.

L'Imperator acquiesça doucement, un trafiquant aurait sans doute protesté haut et fort son innocence dans le but de les persuader qu'il était bien celui qu'ils pensaient. Pas lui.

-Je suis entré au service des Tor Conting il y a presque onze ans de cela, commença le précepteur. Elene avait quatre ans et des poussières, c'était un petit ouragan qui dérangeait toute la maisonnée en courant derrière les bobelles apprivoisées. Je devais l'empêcher de mettre le bazar comme elle en avait l'habitude. J'ai plutôt réussi, sauf en ce qui concernait le marchand de fruit d'en face qu'elle continuait de bombarder de petites pierres. Elle n'est pas devenue plus sérieuse à la naissance de X'ici, au contraire, c'était toujours elle qui avait les idées les plus farfelues et dangereuses. Mais personne ne la grondait, elle imprégnait toute la maison d'une aura de bonne humeur, il fallait juste faire attention aux objets auxquels on tenait. Elle admirait beaucoup Maella, sa mère, qui était une Voleuse hors pair et souhaitait l'imiter. Elle s'exerçait en chipant toutes sortes de choses. X'ici s'est hâté de lui emboiter le pas elle vénérait sa sœur. Ce qui était pratique puisqu'elles étaient en perpétuelle compétition pour être la plus douée, du coup elles étaient remarquablement attentives pendant mes leçons. Elene est entrée à l'Université des Voleurs Patentés à huit ans, sa sœur en était verte de jalousie.

Sandor haussa un sourcil, huit ans c'était très jeune, même pour la voleuse doué qu'allait devenir la jeune fille. Habituellement les apprentis n'entraient à l'université qu'à neuf ou dix ans.

-Maella avait fait jouer ses contacts pour offrir ce cadeau d'anniversaire à sa fille.

L'Imperator comprenait mieux.

-Cela a eu un effet prodigieux sur Elene, elle était entièrement concentré sur les techniques qu'elle apprenait et elle les enseignait à X'ici. Elle s'est brusquement assagie tout en continuant à être l'enfant joyeuse de toujours. Elle qui normalement ne parvenait pas à tenir en place se plongeait pendant des heures dans de vieux grimoires, elle lisait tout ce qui lui tombait sous la main : des jourstaux, des recettes de cuisines, des pièces de théâtre, des romans, de vieux traités… « Il faut toujours être prêt à tout » m'a-t-elle confié quand je lui ai demandé le pourquoi de ces recherches, la suite lui a malheureusement donné raison. X'ici a commencé ses études quatre ans et demi plus tard, elle était douée, pas autant qu'Elene, mais Elene était un cas à part. C'était les deux meilleures apprenties Voleuses de leurs classes respectives. Mélégan est né quelques temps plus tard, il n'avait pas du tout le comportement de ses sœurs, mais Maella et Damel était aussi fier de lui que des deux premières.

Le précepteur passa la main sur son visage.

-Maella est mort au cours d'une de ses missions, Elene avait treize ans, X'ici neuf et Mélégan à peine une année. C'est ce qui a tout fait basculer. Damel a sombré dans la boisson et le jeu et très vite les krok-requins sont arrivé, comme attiré par le sang. Tous les domestiques s'étaient ligués pour les empêcher d'approcher, mais ça n'a pas suffi. Un jour deux types ont débarqués avec une proposition incroyable : 6% de bénéfice sur une affaire des plus juteuses.

Sandor connaissait le commerce, 6% sur un contrat comme le décrivait Tyler ce n'était incroyable, c'était impossible.

-Il n'y avait qu'un problème : tout le monde savait que la vente d'automobiles sur Autremonde allait être interdite d'un jour à l'autre par Omois. Damel a failli signer, Elene l'en a empêché juste à temps. Ce n'était pas la première fois que cela arrivait, mais jusqu'alors personne n'avait essayé d'assommer la petite et de lancer un sort au père. Nous les avons jeté dehors juste à temps mais ils sont revenus une fois Elene partie à l'Université, encore et encore jusqu'à ce que Damel signe, j'ai toujours la copie du contrat que la petite leur avait confisqué la première fois, dit-il en posant le papier vieux de plusieurs années. Elle voulait savoir si on pouvait les coincer avec ça, mais je n'ai rien trouvé, et ils étaient assez riches pour s'en sortir. J'aurai volontiers étranglé ce banquier de mes propres mains, mais quelqu'un d'autre s'en est chargé il y a quelques mois.

Enril tiqua.

-Vous parlez d'un seul banquier mais vous employez le pluriel, pourquoi ?

-Seul l'un d'eux était banquier, Tonkel Il Dainel d'après Elene. Je ne connais pas le nom de l'autre.

-A quoi ressemblait-il ? demanda Xalavul tandis qu'Enril et Sandor échangeaient un regard.

-Un elfe noir veiné d'argent, cheveux noirs, je ne m'en rappelle pas plus, dit le précepteur en haussant les épaules.

Visiblement le banquier l'avait beaucoup plus préoccupé.

-Pardonnez cette question, mais vous avez dit que vous auriez volontiers tué vous-même ce banquier, interrogea prudemment l'Imperator, en allait-il de même pour tous les membres de la maison ?

-Probablement mais nous n'étions pas des meurtriers, et un meurtre n'aurait rien arrangé à nos affaires. Mais je ne serais pas surpris qu'Elene y ait pensé si elle avait su toute la vérité.

-Qu'ignorait-elle ?

-Que c'est ce banquier qui a causé la ruine de sa famille, je ne le lui ai pas dit parce que je savais qu'elle n'aurait pas hésitée beaucoup. Elle avait énormément changé depuis la mort de Maella, elle avait même cessé de bombarder le marchand de cailloux, ce qui était son plus grand plaisir. Elle s'était renfermée sur elle-même, perdue dans son entrainement. Elle avait changé du tout au tout.

Tyler eut un sourire amer.

-Damel a tout dilapidé, il a vendu la maison, je crois qu'il ne se souvenait même plus qu'il avait trois enfants. En tout cas, un jour Elene et X'ici sont rentrée de l'Université et on leur a refusée l'entrée, tout le personnel avait été renvoyé. J'étais resté avec la cuisinière pour les attendre. Damel avait oublié Mélégan en partant. Je leur ai proposé de venir avec moi, je n'ai jamais été riche mais je les aurais hébergées, au moins pour un temps. Elene est resté immobile un moment puis elle a dit qu'elle ne voulait nous importuner ni Armena ni moi et qu'elle avait une autre solution. Elle est repartit d'où elle venait, Mélégan dans les bras. Je ne l'ai pas revue avant plusieurs mois, je crois qu'elle avait essayé de tourner la page. Mais le passé l'avait rattrapée. Damel avait accès à son compte et entretemps elle était devenue majeure, il n'avait eu aucune difficulté à retirer de l'argent de l'héritage de la petite. Elle m'a demandé de l'aider pour les procédures afin de l'empêcher de continuer. On a essayé tout ce qui était possible pour faire reconnaître à la banque que ce n'était pas à elle de payer. Rien n'a marché, nous avons juste obtenu le verrouillage de son compte ainsi que ceux de X'ici et Mélégan. L'argent avait disparu à une vitesse vertigineuse, quand on a réussi à l'arrêter Damel avait fait contracter à Elene plus de mille cinq cents crédits-mut or de dette.

Enril siffla doucement, mille cinq cents, c'était une somme.

-Et qu'a fait Eleanor ? interrogea Xalavul.

-Elle m'a dit qu'elle n'avait plus le choix, elle avait l'air étrange, elle m'a regardé et m'a cité un bout d'une pièce de théâtre, puis elle a ajouté qu'elle allait arrêter ses études pour mieux payer celles de X'ici et qu'elle connaissait quelqu'un qui lui avait proposé un travail bien payé. Assez pour rembourser les dettes et assurer un avenir à sa sœur et son frère plus tard.

-Et savez-vous ce qu'était ce travail ?

Le précepteur était celui à qui elle semblait avoir le moins menti.

-Elle était étrange je vous l'ai dit, déclara-t-il en secouant la tête, elle m'a dit que moins j'en savais mieux ça vaudrait pour moi et que je ne devais plus chercher à la revoir, qu'il valait mieux que je ne la connaisse pas. Elle est partie en m'assurant que ce « travail » ne nécessitait pas d'autre meurtre que le sien.

Les quatre hommes restèrent silencieux, comme si ils rendaient une sorte d'hommage à celle qui avait été Eleanor Tor Conting.

-Vous ne l'avez plus jamais revu ? demanda doucement l'Imperator.

-Si, deux ou trois fois, il y a six mois. Elle voulait convertir en action une partie de l'héritage de X'ici et Mélégan sans que quiconque le sache et elle ne savait pas comment procéder pour cela.

-Et vous avez réussi ?

-Ce n'était pas dur, nous avons investi dans plusieurs entreprises qui semblent toutes en bonne voies et dans de plus anciennes. Elene a un droit de regard sur leur compte mais ne peut en aucun cas opérer une manipulation dessus. Le résultat était parfait selon elle. Je sais qu'elle a mené une autre procédure seule pour transférer la garde de son frère et sa sœur de Damel à une autre personne dont elle n'a pas voulu me révéler le nom.

-Et elle avait réglé ses dettes ?

-Ce n'étaient pas les siennes ! C'était celle de cet égoïste qui… qui…

Le précepteur ne trouvait de toute évidence pas de terme assez fort pour définir Damel Tor Conting.

-Excusez-moi, se reprit Xalavul, les dettes de Damel.

-Oui, se détendit Tyler. Sinon elle n'aurait eu aucun poids pour les transactions. Elle avait aussi changé de nom.

-Lequel porte-t-elle à présent ?

-Elene Kir Entarel, elle a complètement renié son père. Mais elle a ses raisons, après tout, c'est elle qui doit prendre en charge X'ici et Mélégan maintenant, et il ne lui a pas facilité la tâche. Il s'est accroché à leur héritage comme un vautour à une carcasse, heureusement il a été déclaré inapte à s'occuper d'eux.

-Elle avait raison, murmura Sandor.

-En quoi ? interrogea le précepteur.

-En disant que seul son meurtre était nécessaire. Elle a tué sa conscience pour pouvoir tuer Tonkel Il Dainel.


-Tu crois qu'ils connaissaient vraiment Elene ? demanda la petite en observant les trois hommes qui s'éloignaient.

-Ils en savaient trop pour que ce ne soit pas le cas, choisit de répondre le Maître Voleur.

-Oui, mais tu crois ?

-Tu étais bien moins soucieuse tout à l'heure, remarqua Elberth en se tournant vers son interlocutrice. Tu leur as dit beaucoup de chose.

-J'ai tout déballé parce que tu as fait la même chose.

-Non, je n'ai pas tout dit.

-Alors qu'est-ce que tu leur as caché ?

-Secret et dissimulations sont la clef de bien des personnes. Nul n'est pâle comme le duvet de l'oiseau qui rêve de s'élancer du nid, murmura-t-il doucement, l'air absent.

-Et ça veut dire ?

-Découvres-le par toi-même, n'ai confiance qu'en toi-même, assimile ce que dises les autres, fait le tri et garde ce que tu penses, si tu veux devenir une bonne Voleuse tu dois comprendre ce principe.

-J'ai regardé et fait le tri, mais je ne sais pas quoi penser.

-Tu aurais dût regarder autre chose que l'elfe violet.

-Je regarde ce que je veux, dit X'ici avec aplomb.

Elle est aussi têtue que sa sœur par moment, pensa le Voleur en regardant sa moue fière.

-Sais-tu au moins qui c'était ?

-Non et je m'en fiche puisque je ne le reverrai sans doute pas.

Non, elle est pire que sa sœur, rectifia-t-il.

-Plutôt que de continuer une conversation qui ne nous mènera à rien que dirais-tu de faire un peu de déduction.

-Sur ces hommes ?

-Et sur Elene.

-Ça me va, qu'a donc comprit le Maître Voleur ? demanda la petite, faussement sérieuse, en s'asseyant.

-Selon toi, qui sont ces hommes ?

-Tu leur as fait confiance donc ils ne sont pas dans l'illégalité, résonna-t-elle. Et si tu leur as livré autant de renseignements, ils font sûrement parti d'un truc officiel.

-Bien, mais tu t'es appuyée sur peu de chose pour le déduire, essaye de voir si un autre indice ne pourrait pas t'aider pour la suite.

-Ils devaient être haut placés dans la hiérarchie puisque tu ne t'es pas montré aussi désagréable que d'habitude, continua-t-elle en le défiant du regard.

Elberth eut un sourire de loup, et laissa couler, il aurait tout le temps de se venger, d'ailleurs il était déjà en train de le faire.

-On peut donc avancer qu'ils sont au service de la famille impériale, si on suit ce raisonnement le thug serait un garde impérial, l'elfe un enquêteur et l'humain… Je ne sais pas, peut-être n'est-il même pas humain et se balade sous une illusion.

-Exact, je sais qui est l'humain mais je ne te le dirais qu'après. Continue.

-S'ils sont venu c'est qu'ils avaient un lien avec Elene, ils l'ont probablement cherché et perdue de vue, proposa-t-elle.

-Illogique. Ils savaient parfaitement où nous habitions et Elene est partie il y a plus de deux mois, ils n'auraient eu aucune raison de venir ici pour la chercher. A leur façon de parler, je pense qu'ils savent exactement où elle est et qu'ils cherchaient juste des informations que nous leur avons fournies.

-Ils ne savaient pas pour Lefa, protesta la petite en voyant son hypothèse massacrée.

-Non, et ça les a beaucoup perturbé, je crois qu'ils ont essayé de faire croire qu'elle avait disparue de la circulation et que son familier a été un os.

-Pourquoi auraient-ils fait ça, elle est capable de se défendre seule !

-Vu ce qui est arrivé à Lefa elle a visé trop haut. Je ne pense pas qu'elle soit capable de faire face à celui qui lui en veut, actuellement.

-Pourquoi est-ce que quelqu'un lui en voudrait ? s'entêta la petite.

-Elle devait cinquante crédits-mut or par la faute de Damel, et ce nombre a dû augmenter, il y a peu de personnes qui gagnent assez pour rembourser ça tout en payant une formation d'Apprenti Voleur Patenté. Je ne crois pas que son travail ait été tout à fait transparent…

-Elle n'aurait rien fait de mal !

-Pas si elle pouvait faire autrement, mais elle était coincé.

Le Maître Voleur fronça les sourcils et se massa les tempes.

-Sais-tu qui était l'elfe violet ? reprit-il.

X'ici secoua la tête.

-Non bien sûr, son visage n'est pas très connu. Je ne connais pas son nom, mais je sais ce qu'il fait comme travail.

Il regarda la petite dans les yeux.

-Il traque les trafiquants, annonça-t-il. Elene était trafiquante avant de se retourner et de devenir agent double au service de l'Imperator. C'est pour ça qu'ils la protègent.

-Ce n'est pas vrai, tu n'as aucune preuve !

-Sais-tu qui était l'homme ? C'était l'Imperator et il me l'a dit. Dame Auria a entendu la même chose d'Elene elle-même.

Refusant d'en entendre plus, X'ici se précipita dans l'escalier, les mains sur les oreilles. Elberth la regarda partir tristement.

-Il fallait le faire, soupira-t-il.

Il se leva et regarda la cour ensoleillée par la fenêtre.

-There is no hate, only joy when I go to the last battle, murmura-t-il.

Il activa son hors en se souvenant de la jeune fille qui tentait en vain de lui apprendre l'anglais.


Sandor ne regagna le palais impérial que plusieurs heures et détours plus tard. Enril profitait de la fin de sa permission avant de rentrer à la Guilde. Et Xalavul ne devait revenir que dans une demi-heure, il désignerait alors ceux qui remplaceraient les trafiquants tués. Tyler était reparti et allait prendre des vacances à l'autre bout de l'empire. Le temps de se forger une nouvelle identité.

L'Imperator donna à Xandiar tous les nouveaux éléments qu'il possédait et en profita pour voir la trafiquante tandis que le canhboum lui débitait les constances de sa patiente, apparemment ravi de ses chiffres que seul un autre chaman aurait pu comprendre.

Ecoutant d'une oreille distraite le médecin, il regarda la jeune fille, recouverte de cristaux. Bien plus mûre qu'il n'y paraissait, la trafiquante n'avait pas eu le choix. Elle savait parfaitement qu'on ne pouvait pas s'opposer au réseau dans sa situation, mais quand l'opportunité lui avait été donnée elle n'avait pas hésité. Elle avait voulu éviter à d'autres de tomber dans les filets soigneusement tendu des trafiquants. Démanteler le réseau n'était plus seulement son combat, c'était aussi la vengeance d'Eleanor Kir Entarel et de sa famille détruite par les trafiquants. La première victime avait été Maella. La deuxième, entrainée par sa femme, Damel. La troisième Eleanor. Tous les Tor Conting et les Kir Entarel qui prêtaient le flanc au vent étaient fauchés les uns après les autres.

Les trafiquants avaient dû trouver amusant d'embrigader la fille de celle qu'ils avaient tuée. Maella avait accepté la mission d'infiltration dans le réseau, elle était morte trois mois plus tard. Le corps avait été retourné aux autorités omoisiennes avec juste un mot : « bien essayé ». Mais la vengeance du réseau était impitoyable. Ils s'étaient acharnés sur la famille de la Voleuse. Peut-être même ne cesseraient-ils que lorsque tous seraient anéantis. Sandor se jura d'empêcher cela, les Kir Entarel avaient déjà trop souffert.

L'Imperator se leva, il avait un compte rendu à faire à Lisbeth, ce n'allait pas être facile de lui cacher le nombre de fois où sa vie avait été en danger.


Dans l'ombre qui masquait ses traits, Kiel'den'taril regardait l'intronisation des nouveaux membres du conseil. Vêtus de longue capes noires qui ne laissaient deviner que leur silhouette, les deux aspirants se tenaient devant la table. Le rituel était respecté depuis des générations, il n'était pas question de l'abréger ou de le supprimer. Cela ne plaisait jamais aux jeunes qui devaient faire preuves d'humilité, mais montrait le pouvoir de leurs aînés. C'était Téorul qui présidait la séance. Chacun des deux aspirants devait avoir un « parrain » qui le guiderait durant ses premiers pas dans la dimension politique du conseil. Bandil étant celui du jeune Keyln, il ne pouvait diriger l'intronisation. Le deuxième aspirant, une nommée Yoanna Henran, était chaperonnée par Henber Tal Genrt.

Kiel avait étudié attentivement ses deux futurs collègues. Yoanna venait de devenir Haute mage. Cette femme dans la trentaine aux longs cheveux à la mode omoisienne était la nièce de Henber. Le Haut mage plaçait sa famille, il n'y avait rien d'étonnant à cela. La jeune femme ne paraissait pas être un adversaire de taille. Il avait même surprit un regard admiratif sur lui.

Keyln quant à lui était un Assassin, il avait suivi une formation de huit ans dans la Guilde des Assassins dont lui-même avait fait partie. Un cursus impeccable, marqué par un sérieux et un professionnalisme peu commun. Ce n'était pas un emporté. Presque dix-huit ans, il trempait dans le trafic depuis sa naissance. Un bon choix, mais, connaissant le trafiquant de broyettes comme il le connaissait, celui-ci devait sûrement avoir une bonne raison de placer ce jeunot là. Les longs cheveux noirs ramenés dans un anneau d'argent, le visage fin, des yeux bleus azur légèrement teintés d'ardoise, le corps souple et la voix douce, le jeune homme avait le charisme des Assassins. Kiel'den'taril se reconnaissait en lui. Il avait eu la même attitude dans son jeune temps, toujours sérieux et ambitieux. Trop même.

Le jeune homme s'avança et s'agenouilla avec grâce devant la table, le visage lisse. Le Maître Assassin ne percevait aucune trace de gêne en lui, plutôt une intense satisfaction.

Il a attendu cet instant toute sa vie, comprit-il.

Keyln porta la coupe que lui tendait Téorul à ses lèvres et avala une rasade. C'était généralement en versant du poison dans cette boisson qu'on éliminait les aspirants trop ambitieux. Kiel'den'taril avait été tenté de faire de même mais, ayant été le seul à s'opposer à l'accession au conseil de l'Assassin, il aurait été le premier suspecté. Le jeune homme reposa la coupe et s'inclina, sa tête touchant le sol et ses cheveux masquant son visage. Il devait rester ainsi une minute entière, pour les aspirants cela paraissait des heures. L'elfe noir se souvenait de sa propre colère quand il lui avait fallu accomplir cette cérémonie. Personne ne parlait, on n'entendait que les souffles des trafiquants. Keyln se releva enfin et tendit le bras au-dessus d'un bol. Téorul lui tendit un couteau comme il en était offert à chaque membre du conseil. Sans afficher la moindre émotion, il s'entailla le poignet et laissa le sang ruisseler dans la coupelle.

Le Maître Assassin sentit Siléda s'agiter à côté de lui, l'odeur devait lui donner faim. Il caressa doucement la main crispée de la vampyr.

-Cela suffira, déclara le tatris.

Keyln retira son bras et Téorul referma la coupure sans incanter.

-Soit le bienvenu parmi nous, Keyln, héritier d'Ambarel Bandil et chef des loups de la cité, déclara le tatris de ses deux bouches.

Chef des loups de la cité… Le gamin avait donc à ses ordres tous les voleurs à la tir de Tingapour ? Intéressant, le Maître Assassin savait que Bandil était le principal loup de la capitale. Finalement peut-être était-ce le gamin qui avait fait chanter le trafiquant de broyette et non le contraire. Un ambitieux, il faudrait s'en méfier. Mais il y avait matière à gagner en importance on ne devenait chef des loups qu'en tuant le précédant, ce qui expliquait comment un gamin avait pu y parvenir. Généralement il se terrait dans un endroit inaccessible pour ne pas être assassiné, celui-ci par contre avait choisi de se montrer au grand jour. La question était s'il aurait le temps de l'éliminer avant que quelqu'un d'autre ne s'en charge. L'elfe noir rumina ces pensées pendant toute l'intronisation de Yoanna.

-Je sais à quoi tu penses, Kiel, mais il n'en est pas question, lui reprocha la voix de Téorul derrière son dos tandis que tous félicitaient les nouveaux membres du conseil. Des félicitations hypocrites qu'on retirerait au premier faux pas.

Le Maître Assassin ne sursauta pas, il avait entendu le tatris approcher.

-Et pourquoi pas ? J'aimerai bien savoir son potentiel aux armes, répondit nonchalamment Kiel'den'taril en se retournant.

-Tu connais aussi bien que moi notre code de conduite.

-Il n'a jamais été écrit que je sache.

-Ce n'était pas jusqu'à présent nécessaire car nous sommes censés pouvoir le réciter au mot près, répondit Téorul avec un ton accusateur.

-Et nul n'attentera à la vie d'un des membres du conseil sans l'approbation pleine et entière de celui-ci, exception faite de la personne en question, récita le Maître Assassin. Je le connais et n'irait pas à son encontre, sauf s'il continue à faire les yeux doux à Siléda, murmura-t-il, les dents serrées.

-Tu sais bien que c'est toi qu'elle préfère, des dizaines de personnes qui ont essayé de la séduire tu es le seul à ne pas t'être retrouvé en sachet de marchandise.

-Le savoir ne suffit pas.

Avant qu'il ne puisse développer sa pensée, l'intéressée apparut.

-Je peux te parler Kiel ? demanda-t-elle.

Le tatris s'éloigna, allant discuter avec Henber. La vampyr entraîna l'elfe noir à l'extérieur de la pièce.

-Qu'y a-t-il ? interrogea-t-il lorsqu'ils furent hors de portée de voix du reste du conseil.

-Il y a que ton appât s'est fait la malle avec les omoisiens, qu'ils ont tué deux de mes gars et que ma réserve la plus utilisée est éventée. A par ça en effet, il n'y a rien.

-Je vois, et tu attends réparation de ma part ? demanda-t-il, toujours aussi calme.

-Oui, tu vas me retrouver ton prisonnier et me ramener ce qui m'est dû, on n'en tirera rien de plus. Je m'occupe de faire transférer le sang jusqu'au temple de Shnira où tu le récupèreras et le planqueras chez toi. Ensuite tu vas t'occuper de ces foutus omoisiens une fois pour toute, termina-t-elle en frappant son torse de ses deux poings.

Le Maître Assassin saisit ses mains pour l'empêcher de le frapper de nouveau et la repoussa contre le mur.

-Et que m'offres-tu en échange ?

-Rien, c'est ta faute si je suis dans la galère et tu le sais très bien.

-Et alors ? murmura-t-il en la pressant contre le mur.

-Lâche moi espèce de sale bruik ou…

La suite de sa menace se perdit dans un gémissement de plaisir quand il lui mordilla l'oreille. L'elfe noir caressa son ventre plat en continuant de l'embrasser dans le cou.

-Je vais le faire, murmura-t-il en la relâchant. Puis je viendrais chercher mon prix.

Il se fondit dans les ombres, laissant la vampyr confuse.


Il se souvenait des moindres mots prononcés par Elene. En avançant le long de la ruelle, Tyler se remémora ce qu'avait dit la jeune fille. Meurtrière… Il ne parvenait pas à le croire. Et pourtant, elle lui avait paru si distante la dernière fois qu'il l'avait vu, changée, froide, adulte… Cela avait commencé à la mort de sa mère, elle s'était renfermée sur elle-même, se défendant en attaquant à la manière d'un serpent, étouffant sa partie sensible qui lui rappelait Maella. Et cela avait empiré avec le temps. Mais il l'avait nié, il avait préféré fermer les yeux. Jusqu'au jour où l'Apprentie Voleuse s'était chargée de le réveiller.

Il faisait un beau soleil de fin d'après-midi, mais ni Elene ni lui ne le voyaient, tous deux étaient accablés par les soucis de la jeune fille. Il n'avait pas osé prendre la parole mille cinq cents-quarante-cinq crédits-mut or était une somme considérable. Il n'y avait à ses yeux aucun moyen de combler cette dette abyssale. C'était l'Apprentie Voleuse qui avait ouvert la bouche pour déclamer une de ces pièces de théâtre qui lui semblait totalement illogiques et qu'elle aimait tant…

-My friend, the fates are cruel. There is no dream, no honor remains. The arrow has left the bow of the goddess. All that await I is a somber morrow. The wind sails over the water's surface, quietly, but surely; the wandering soul knows no rest. Dreams of the morrow had the shattered soul, pride is lost, avait murmuré la Voleuse en se tournant vers lui.

Le fait qu'elle ait citée ces mots en anglais était en soit un mauvais présage elle ne parvenait à maitriser cette langue que lorsqu'elle devenait imprévisible.

-Mon ami, les destins sont cruels. Il n'y a aucun rêve, aucun reste d'un quelconque honneur. Le destin a quitté le chemin qui lui était tracé. Tout ce qui m'attend est un lendemain sombre. Le vent navigue à la surface de l'eau, lentement, mais sûrement l'âme errante ne connaît aucun repos. Les rêves de lendemain sont brisés, la fierté est perdu, avait-elle traduit, bien qu'il n'en ait nul besoin. Il ne reste qu'à s'incliner devant la fatalité.

-Qu'entends-tu par-là ? avait-il demandé, alarmé par le calme avec lequel elle avait prononcé ces bouts de citations. Il n'est pas dans tes habitudes de te résigner.

-Plus la taupe s'enterre profond, moins facilement on la retrouve, répondit-elle, absente.

-Elene, je ne te demande pas de philosopher. Soit claire.

-En laissant croire à son ennemi qu'on a perdu sa trace, on lui tombe plus facilement dessus le moment venu.

-Et qu'est-ce que tu vas faire ? Tuer tous les banquiers de la ville ?

Elle était restée silencieuse.

-Elene ? avait-il demandé.

Comptait-elle réellement le faire ?

-Ce n'est pas mon projet, avait-elle finit par répondre.

-Alors quel est-il ?

L'Apprentie Voleuse s'était immobilisée et l'avait regardé dans les yeux.

-Moins tu en sauras mieux ça vaudra. Quand je partirai, ne cherche pas à me retrouver. Je saurais te contacter si j'ai besoin de toi.

Elle repartit comme si de rien était.

-Je vais quitter l'Université, avait-elle déclaré au bout de quelques minutes.

-Tu es l'élève la plus prometteuse, avait-il protesté.

-Quelqu'un m'a proposé un travail assez bien payer pour pouvoir repartir à zéro au bout de quelques années, avait-elle continuée comme si elle n'avait rien entendu. Mais pour ça je ne dois garder aucun contact avec quelqu'un, si tu vois X'ici, je te serais grès de ne pas la questionner à mon sujet, et de ne pas lui rapporter cette conversation.

-Qu'est-ce que tu dois faire ? Tuer quelqu'un ? Il n'y a pas de travail honnête assez bien rémunéré pour annuler ces dettes.

-Je sais, c'est pour ça que je ne choisis pas un travail honnête.

Il avait étouffé un juron et s'apprêtait à parler quand elle l'avait interrompu.

-Ne dis rien, je n'ai pas d'autre choix.

Elle s'était immobilisée.

-En fait si, j'ai un autre choix : partir me planquer au bout du monde et laisser X'ici régler ça quand elle sera majeure. Penses-tu que ce soit une bonne solution ?

Elle n'avait pas attendu la réponse.

-Je ne pourrais jamais faire ça, je ne suis pas lâche, et je me débrouille beaucoup mieux que Xi.

-Mais tu pourrais intenter un procès ou je ne sais quoi d'autre de légal, avait-il explosé, comprenant qu'à chaque mot elle s'éloignait de lui. Je ferais des recherches…

Elle avait éclaté d'un rire frais.

-My friend, your desire is the bringer of life.

Elle secoua la tête.

-Tu sais très bien que les banquiers sont de véritables anguilles, celui-ci en particulier. Non, il n'y a pas trente-six façons d'en finir.

-Et qu'est-ce ton boulot ? Assassin, voleur, trafiquant ? Tous des meurtriers !

-Que je sache, il ne nécessite qu'un seul meurtre.

Elle s'était tournée vers lui, choqué de l'entendre prononcer ces mots.

-Le mien. Adieu Tyler.

Et elle s'était enfoncée dans les ombres.

Il se souvenait de cette conversation tandis qu'il marchait le long de la ruelle. Pour aller où ? Il ne savait pas, le thug lui avait conseillé de ne pas rentrer chez lui et d'éviter les endroits qu'il visitait régulièrement. Il avait obéit, et s'était même perdu dans cette ville qu'il croyait si bien connaître.

-Tu es bien loin de chez toi, l'ami, l'apostropha une voix.

-Vraiment ? Je crois pourtant qu'il suffit de tourner à droite, mentit le précepteur en cherchant à identifier son vis-à-vis.

L'inconnu rit doucement.

-Il n'y a pas de rue qui tourne à droite dans le coin, tu es perdu.

-Dans ce cas il suffit de se retourner pour que toutes les routes aillent à droite.

-Oui, mais pourquoi revenir sur ses pas ? contra fort logiquement la voix.

-Que fait-on quand on est perdu ? On retourne sur ses pas, répondit Tyler qui commençait à s'énerver.

-Ah, c'est de toi qu'elle tient cette habitude de poser une question et d'y répondre elle-même ?

La voix semblait presque intéressée.

Elle ? Bon sang, il parle d'Eleanor.

-C'est l'habitude dans le quartier de parler aux gens qu'on ne connait pas ? demanda-t-il courageusement.

-Je te connais puisque je te parle, répondit la voix, plus proche qu'auparavant. Et je voulais te remercier, tu m'as rendu un précieux service.

-Je ne vois pas en quoi.

-Oh si, en te faisant évader de la cave, les omoisiens m'ont appris qu'ils étaient toujours sur ma trace et celle de mes amis.

Le précepteur sentit son sang se glacer, un trafiquant ! Mais au fond de lui il n'était pas vraiment surpris, il l'avait su dès le début, il l'avait juste nié.

-Vous êtes un trafiquant ?

-Brillante déduction, il t'a fallu presque une minute pour y arriver, ironisa la voix.

Une silhouette se détacha du mur à côté de lui.

-Je continuerais volontiers cette discussion, mais tu as beau avoir une rhétorique amusante j'ai un rendez-vous que je ne souhaiterais pas manquer. J'ai juste une question à te poser, poursuivit-il en s'approchant d'autant que Tyler reculait. Elene est-elle vivante ?

Il bondit et saisit sa victime à la gorge, la plaquant contre le mur. Le précepteur se débattit mais son assaillant le tenait bien. Au bout de quelques dizaines de secondes l'homme cessa de bouger. L'inconnu, tout vêtu de noir, le lâcha et sortit de ses poches un appareillage qu'il mit en place. L'ombre saisit un couteau et entailla le cadavre au niveau de la jugulaire. Le sang jaillit. Rapidement, l'inconnu planta un des tubes sur la coupure, laissant le sac au bout de celui-ci se remplir.

Il vida ainsi le corps de son sang dans une demi-douzaine de poches de plastiques. Quand le flot se fut tarit, il rangea son équipement et saisit sa victime par le cou pour la ramener contre lui. Il huma l'air puis dégagea les quelques cheveux roux qui collaient à la plaie. Il planta ses dents dans la peau, se rassasiant du sang qui restait dans le cadavre, l'attirant bien mieux que n'avait pu le faire le tube.

L'ombre ne laissa tomber le corps que lorsque plus aucun fluide vital n'y circula. Il miniaturisa ce qui restait du précepteur jusqu'à le faire entrer dans un sac plastique qu'il fourra dans sa poche.

Le tueur se releva et se dirigea calmement vers l'avenue la plus proche, retirant son capuchon. Kiel'den'taril rangea sa cape noir et se dirigea vers le lieu de son rendez-vous, les yeux brillants d'un léger rouge.


-Récapitulons, Xandiar.

-Les recherches sur le cheveu n'ont abouties à rien : son ADN ne correspond à aucun vampyr buveur de sang humain connu. Nous continuons celles sur le couteau mais pour l'instant rien de bien sérieux. Et nous avons perdu le contact avec les deux agents infiltrés en remplacement des tués.

Sandor s'affala sur un fauteuil avec un grognement.

-Magnifiques, ils savent que nous sommes toujours sur leur piste et nous n'avons aucun indice supplémentaire.

Le thug garda le silence, il n'était pas idiot. Sandor releva la tête et le regarda.

-Tu vas me faire en sorte que l'agent double qu'ils ont infiltré chez nous ait un petit accident, pas quelque chose de grave, mais de suffisant pour qu'il soit immobilisé à l'infirmerie. Fais-le empoisonner, que ça passe pour une intoxication alimentaire. Ensuite le groupe de El'san'dra prendra d'assaut ce repère en toute discrétion. Ils se rendront probablement compte que nous avons repéré notre agent double, tu le feras suivre et lui mettra une balise, je veux qu'il puisse se débarrasser de celui qui sera chargé de le filer. Avec un peu de chance il nous mènera loin. C'est tout ce que l'on peut faire pour l'instant. Comment se débrouille Séné ?

-Elle a découvert pas mal de chose mais plutôt sur deux Haut mages de la cour liés au trafic que sur les trafiquants eux-mêmes.

-Et que font-ils ?

-Du blanchiment d'argent pour le réseau, et de grosses sommes, on monte dans les cent milles crédits-mut or par an.

-Intéressant, tu t'arrangeras pour les faire suivre discrètement par une ou deux scoops, des elfes, des humains. Vari les moyens, il ne faut pas qu'ils repèrent nos informateurs. Des remarques sur ce que tu as repéré ?

-Je ne suis pas d'accord avec vous sur plusieurs points, Votre Majesté Impériale le couteau me semble prometteur et nous en avons beaucoup appris sur la trafiquante. Je pense que nous pouvons lui faire confiance.

-Pour cela il faudrait déjà qu'elle se réveille, soupira Sandor.

-En effet, Votre Majesté Impériale.

L'Imperator lui sourit et quitta le passage secret. Il regarda la suite baignée de soleil, c'était une belle journée. Soudain il remarqua quelque chose parmi la décoration désormais bleu et platine : trois pions sur une tablette. Bien visible devant l'entrée, ces pièces d'échecs n'avaient rien à faire là. Personnes n'était censé être entré dans la pièce depuis le matin et il ne les avait pas remarqué avant d'aller voir le thug, pourtant il était sûr d'être passé à côté de cette table. Il s'approcha et saisit les pions blancs, c'est alors qu'il remarqua un papier sous l'un deux. Sandor le lut, et comprit immédiatement la signification de son contenu :

Trois pions de pris dans votre jeu, Imperator.

Ki


Kiel'den'taril entra dans le temple de Shnira deux heures après avoir commis son forfait. La vampyr y était déjà avec ses équipes.

-Tu as fait ce que tu devais ? interrogea-t-elle, froide.

-J'ai fait ce que tu m'avais demandé.

Elle tendit la main.

-Oh non, sourit-il en mettant les sacs hors de portés de ses mains. Tu as tout transporté ?

-Oui, on n'a pas vu d'omoisiens dans les parages et les quelques curieux ne sont plus là pour parler de ce qu'ils ont pu observer.

Passant un bras autour de sa taille, l'elfe noir l'entraîna dans une pièce adjacente. Sans un mot elle tendit la main. Il lui donna les sacs de sang qu'elle examina. Se plaçant derrière elle il l'enlaça. Elle secoua la tête quand il voulut lui mordiller l'oreille mais il recommença jusqu'à ce qu'elle se tourne vers lui.

-Kiel, je ne veux pas…

-Menteuse, murmura-t-il sans lui laisser le temps de finir sa phrase.

Il l'embrassa en la repoussant contre le mur.


Enril esquiva le coup de poignard de son adversaire. Vicieux, celui-ci lança du sable dans les yeux de l'elfe violet. L'enquêteur recula d'un bond, les yeux fermés, et fit une roulade sur le côté qui l'amena a porté de sa cible. Il fit mine de lancer son poing. Son adversaire, qui s'y attendait, esquiva facilement. Enril en profita pour faucher ses jambes, le faisant tomber. Avant qu'il n'ait le temps de réagir, l'Assassin se retrouva avec un poignard sous la gorge.

-Je me rends, souffla-t-il. Tu es trop rapide pour moi, Nere'el.

Enril sourit et aida l'homme à se relever. Un gamin applaudit devant la démonstration.

-Vous avez tous vu comment a fait Nere'el pour me vaincre ? demanda l'Assassin.

-Il a détourné votre attention en vous faisant croire qu'il allait vous frapper avec son poing.

-Donc, vous avez protégé le haut de votre corps et il en a profité pour vous faire tomber, ajouta un deuxième élève.

-Comme ça vous vous êtes retrouvé au même niveau et il avait l'effet de surprise, compléta un dernier.

L'Assassin sourit.

-Exactement, mais retenez tout de même le coup du sable, cela oblige à fermer les yeux à l'adversaire s'il ne veut pas être touché et vous donne quelques secondes. Nere'el a eu le bon réflexe en se mettant immédiatement hors de portée. Mais d'habitude on ne contre-attaque pas les yeux fermés.

Il y eut quelques éclats de rires.

-Fin des cours, annonça l'Assassin.

Les gamins s'éparpillèrent en commentant le spectacle.

-Ils ont encore quelques années avant de devenir de bons Assassins, déclara Enril en battant des cils.

-La plupart seront morts d'ici là, commenta l'Assassin. Ce n'est pas un métier tendre. De ce groupe tu serais celui qui aurait le plus de chance de survivre si je vous envoyais en mission à présent. Mais tu n'es pas celui qui a le plus de chance de survie tout court.

-Qu'entends-tu par-là ?

-Tu fais peur aux gens Nere'el. Tu n'es pas le premier elfe à décrocher sa place dans la Guilde. Il y en a eu un autre il y a quelques centaines d'années. Un tueur comme on en fait plus. Un Maître Assassin. Aucune cible ne lui a jamais échappé, même les plus habiles, les mieux protégées. Il était tellement doué que même les autres Assassins le craignaient. Tout le monde à vrai dire. Beaucoup de gens en voulaient à sa peau, mais personnes n'a jamais réussi à l'avoir.

-Il n'y a pas trace dans les archives d'un Maître d'un tel niveau, s'étonna Enril.

-Normal, c'est un des secrets les mieux gardés des Assassins d'Omois. On a effacé toute trace de son passage des archives, d'après ce que j'ai entendu il était très ambitieux, mais il ne voulait pas le pouvoir, il aimait intriguer. Un vrai sadique qui s'amusait à informer ses victimes qu'il allait les tuer en leur envoyant des bouts de papier.

Enril tiqua.

-Un vrai sadique en effet, c'était qui ?

-Je ne connais pas son nom, je ne devrais même pas connaître son existence à vrai dire. Seul le Maître de la Guilde est censé savoir qu'il a existé.

-Pourquoi tout ce secret ?

-Parce qu'on a essayé de l'éliminer, répondit crument l'Assassin.

-Et que vous n'avez pas réussi, comprit l'elfe.

-Non, il paraît que c'était incompréhensible à l'époque. Les quatre autres Maîtres Assassins de l'époque s'y étaient mis. Ils avaient bien fait leur boulot, personne n'aurait pu survivre à une seule de leur dague. Rends-toi compte : ils lui avaient tranché la gorge, enfoncé un couteau dans le cœur…

-Et il est quand même revenu.

-On n'est même pas sûr que ce soit lui, mais une semaine après, presque tous les Assassins ont été tués et des tas d'autres gens au passage, après on a plus jamais entendu parler de ça. Il y avait qu'une seule personne qui le connaissait encore. Apparemment il l'avait oublié, mais c'est grâce à lui qu'on est au courant de cette histoire. Tu te rends compte, en une semaine il a éliminé cent-quarante-trois personnes des cent-quarante-quatre qui savaient qu'il était à la Guilde.

-Et vous pensez que je vais devenir un tueur moi aussi.

-Moi non, certains si. Je te dis juste de te méfier.

-Superbe, je t'invite à boire un coup pour fêter ma mort prochaine ?

Un gamin déboula à ce moment-là.

-M'sieur Nere'el, y a quelqu'un qui veut vous voir.

-Qui ?

-Il a pas dit son nom, juste qu'il voulait vous voir.

-J'arrive, petit. Eh bien nous boirons une autre fois, dit-il gaiment à l'Assassin qui lui adressa un regard de mise en garde.

Enril pianota sur son hor en laissant le gamin le guider, si ce qu'avait dit l'Assassin était vrai, cela expliquait la raison de sa convocation. Il programma l'hor pour qu'il envoie à l'Imperator cette conversation s'il ne l'avait pas désactivé avant deux heures.

-C'est ici m'sieur, je vous laisse, dit finalement le garçon en s'arrêtant devant une volée de marche qui menait à une porte que Enril ne connaissait pas.

-Merci, petit, répondit l'elfe violet en descendant l'escalier.

Le gamin le regarda s'enfoncer sous terre en se demandant pourquoi le loup lui avait demandée d'obéir à celui qui lui avait fait mander l'elfe violet. Mais il valait mieux éviter de poser trop de questions et, sagement, il s'en était abstenu. Il ne reverrait sans doute jamais l'elfe violet, songea-t-il en rebroussant chemin.

Enril repoussa la porte, devant lui s'étendait une longue pièce de pierre à mi-chemin entre un bureau et un salon. Il y avait quelques vieux canapés d'aspect confortable et une grande table au milieu, au fond ronflait un grand feu, un fauteuil de même facture que les canapés était placé devant. Une main tenant une coupe dépassait de celui-ci.

-Entre, le convia celui qui était assis dans le fauteuil.

Enril s'exécuta en cherchant des yeux d'éventuels sicaires. Il n'y en avait pas.

-Je suis seul, dit la voix.

-Vous êtes télépathe ?

-Non, mais j'aurais agi de la même manière à ta place. Installe-toi.

L'elfe déplaça un fauteuil près de la cheminée de façon à pouvoir voir son interlocuteur mais en étant hors de sa portée. Il tourna son regard vers celui qui l'avait fait venir. C'était un elfe noir. Vêtu du costume des Assassins, ses cheveux de la même couleur que sa peau étaient ramenés en une natte sur son épaule et il portait de multiples dagues; deux à la ceinture, deux dans ses bottes montant à mi-mollet et deux sur ses avant-bras. Il avait des yeux argenté et des veines de même couleur qui lui dessinait comme un tatouage sur son visage et ses bras restés nus, formant un contraste avec sa peau sombre. Il paraissait fin de constitution, plus que la majorité des elfes. Les jambes croisées, il buvait calmement une coupe de breubière mélangée à ce qui semblait être un vin terrien. Enril estima que, debout, il devait faire quelques centimètres de moins que lui. Les vêtements de l'elfe noir n'étaient pas neufs mais de bonnes factures et leurs coutures étaient renforcées. Fait pour résister aux lames, pensa l'enquêteur. Ce type de costume était composé d'une première couche d'étoffe accroché à du cuir pour empêcher celui-ci de coller à la peau, les parties sensibles étaient renforcée par de petites plaques de métal qui se chevauchaient. Un ensemble de professionnel. L'elfe noir sourit.

-Je suis Sem'e'ter, se présenta-t-il.

Enril haussa un sourcil.

-En elfique ancien cela signifie cimeterre.

-Et Nere'el est dérivé de Nereo, le nom de l'arme d'une de nos reines, ton nom n'est pas plus facile à porter que le mien, remarqua calmement l'elfe noir.

-Je vois que vous vous êtes renseigné à mon sujet, par contre je ne sais rien de vous, répliqua Enril même s'il commençait à avoir une supposition à ce sujet. Pourquoi m'avoir fait venir ici ?

-J'avais envie de parler, répondit nonchalamment Sem'e'ter.

Il posa son gobelet en équilibre sur le bord de son fauteuil.

-Vois-tu, cela fait longtemps que je n'ai pas trouvé quelqu'un à qui me confier. Sais-tu qu'elle est cette salle ?

-Non.

-Je m'en doutais, seules quelques rares personnes connaissent son existence et elle est la plupart du temps fermée à clef.

L'elfe noir montra une clef pendu à la chaine qu'il portait autour du cou.

-Elle est donnée aux Maîtres Assassins lors de leur promotion, comme il n'en existe que très peu, c'est un peu poussiéreux, comme tu le vois, expliqua-t-il.

-Je n'ai jamais entendu parler d'un Maître Assassin elfe, fit semblant de s'étonner Enril en fronçant les sourcils.

-C'est normal, ces idiots m'ont rendu service en effaçant de leurs registres toute trace de mon existence et de l'entraînement que j'ai reçu ici.

Sem'e'ter but une gorgée avant de se tourner vers lui.

-J'étais trop doué, je leur faisais de l'ombre et surtout j'allais quitter la Guilde pour me mettre à mon propre compte. Ils m'ont donc tendu un guet-apens, ici même. Nous étions cinq Maîtres Assassins à l'époque, pas amis, mais camarades, certes. Mais jamais je n'aurais imaginé que de ceux qui voulaient ma perte se seraient eux qui parviendraient à m'avoir. J'avais baissé ma garde en leur compagnie, et je m'en suis repenti.

Perdu dans ses souvenirs, l'elfe noir joua avec une bague qu'il avait au doigt, elle disait vaguement quelque chose à Enril.

-Je suis mort ici, poursuivit-il en désignant l'espace entre eux deux. Poignardé par ceux en qui je croyais pouvoir avoir confiance.

-Etrange que vous soyez devant moi, alors. Vous souffrez de schizophrénie ? ne put s'empêcher d'ironiser le si sérieux enquêteur.

L'elfe noir le foudroya du regard.

-Non, mais parfois la partie de moi qui était Sem'e'ter me reproche certain de mes actes. Ce que je suis devenu par soif de vengeance.

Il se leva et se mit à marcher le long de la salle. Il faisait en effet quelques centimètres de moins qu'Enril.

-Ce jour-là, ils ont tué Sem'e'ter, mais pas moi. J'ai repris conscience quelques temps plus tard, à la morgue, dans un tas de cadavre pour être précis. Il était impossible que j'ai survécu à ces blessures, pourtant elles avaient presque disparues. Les Assassins avaient oubliés quelque chose que j'ignorais moi-même à l'époque.

L'elfe noir se plaça devant le violet.

-Que je suis à moitié vampyr. Ce qu'ils m'avaient infligé aurait sans aucun doute tué un elfe, mais un vampyr avait une chance de s'en sortir. La première chose que j'ai fait en revenant à moi, ce fut de mordre le cadavre en dessous et de le vider de son sang.

-Vous avez pourtant des cheveux noirs, remarqua calmement Enril.

-Juste un peu de teinture… Quand j'en ai eu fini avec le cadavre, un homme est entré dans la salle.

-Et vous lui êtes sauté dessus pour le saigner à mort.

-Exactement, il a pris ma place dans ce charnier et je suis sortie de la morgue pour aller tuer. Et je n'ai pas arrêté avant de m'être vengé de ceux qui avaient voulu ma mort.

-Dans ce cas vous ne vous êtes toujours pas vengé, n'est-ce pas ?

-Si, mais j'aime tuer, et vous êtes ma prochaine victime.

-Pourquoi me le dire ?

-Pour que vous vous défendiez, le précepteur parlait très bien mais se battait très mal. Mais vous, Enril, chef d'escouade, vous savez vous battre. Et ne voulez-vous pas venger ceux que j'ai tués dans cette maison du quartier des menuisiers ?

Le Maître Assassin se retourna, un sourire aux lèvres. Devant lui Enril bouillait de rage. L'elfe noir le vit chercher des yeux une issue.

-Cette porte est fermée, et cette pièce dispose d'antitransmitus, précisa-t-il. Votre seul moyen de m'échapper et de me tuer, mais (son sourire s'agrandit) je ne crois pas que vous y arriverez.

A cet instant, Enril compris qu'il n'y avait pas d'échappatoire, il dégaina ses deux épées et se mit en garde, observant celui qui avait éliminé ses hommes. Il appuya sur le bouton « envoi » de son hor, puis sur le bouton « enregistrement ».

-Vous êtes Ki et non Sem'e'ter, affirma-t-il.

-J'étais Sem'e'ter, à présent je suis Kiel'den'taril.

Sur ses mots il fonça vers l'elfe. Enril l'esquiva d'un pas puis se fendit. L'elfe noir fit une feinte, manquant de peu l'enquêteur. L'elfe violet s'éloigna.

-C'est tout ? J'attendais mieux d'un Maître Assassin, railla-t-il.

Kiel ne répondit pas, il asséna un coup d'estoc qui fit apparaître une entaille sur la joue de son adversaire. Si celui-ci n'avait pas reculé, il aurait été transpercé. Enril était doué, un des meilleurs, il savait se battre et prévoir les coups de son adversaire. Mais jamais il n'avait eu à affronter quoi que ce soit qui s'approcha de la maîtrise de Kiel'den'taril. Celui-ci semblait savoir à l'avance ce qu'il allait faire et le laissait s'approcher pour lui faire une estafilade avant de se mettre aussitôt hors de portée, un léger sourire sarcastique aux lèvres.

Comprenant qu'il devait surprendre son adversaire, Enril commença un coup de taille, mais lança l'épée au lieu de la faire s'abattre sur le vide. L'arme ne fit qu'une légère coupure au Maître Assassin, mais le surprit. Sans lui laisser le temps de se ressaisir, l'elfe violet incanta brusquement :

-Feu !

Créant une boule incandescente au creux de sa main, l'enquêteur fit mine de la lancer pour mieux enfoncer son épée dans la chaire de son ennemi. Kiel'den'taril se laissa tomber à terre et incanta à son tour, créant un bouclier sur lequel s'écrasa aussi bien la lame que la sphère.

-Tu es doué, enquêteur, mais pas assez, dit-il en se relevant d'un bond.

Sans qu'il s'aperçoive comment, Enril ressentit une brusque douleur dans son épaule gauche, celle qui tenait encore une arme. Il ne pouvait pas vérifier ce que c'était pour le moment, il fit passer son épée dans son autre main. C'était ce qu'attendait le Maître Assassin, profitant de l'inattention de son adversaire, il s'approcha et lui décocha un crochet droit. La violence du choc fit perdre son épée à l'elfe violet. Kiel s'en empara et trancha la tête de l'enquêteur. Le corps tomba à terre.

-Finalement il n'était pas si mauvais, remarqua-t-il en se retournant.

Il retira sa dague de l'épaule du cadavre et l'essuya soigneusement sur les vêtements du mort. Il remarqua alors un bouton clignotant sur l'hor du mort. Il appuya dessus et aussitôt les mots jaillirent :

-Vous êtes Ki et non Sem'e'ter.

-J'étais Sem'e'ter, à présent je suis Kiel'den'taril, affirma sa propre voix.

Il avait fait un enregistrement, dommage pour lui qu'il n'ait pas eu le temps de le communiquer, pensa ironiquement l'elfe noir. Il effaça le message et ouvrit le boitier. Il trancha quelques fils choisis avec précision et introduisit de petites lamelles à l'intérieur de ceux-ci. Le Maître Assassin répara les connexions et referma le couvercle. Il remit l'hor au bras de son propriétaire et se releva.

-Par le levitus, que le corps soit soulevé et à la cheminée portée, incanta-t-il en tendant la main vers l'elfe violet.

Il regarda le corps se consumer dans l'âtre. Les hors étaient à l'épreuve des flammes, et grâce au dispositif qu'il avait installé à l'intérieur, il pourrait entendre tout ce que diraient ceux qui trouveraient le cadavre. Ne restait qu'à s'assurer qu'on le retrouve, mais il savait comment procéder pour cela.


C'était étrange comme sensation, comme si elle flottait… Libre de tout souci, elle n'avait pas envie de quitter cet état d'hébétude. Elle n'avait pas envie de retrouver les obligations de la vie normale.

Dans un des livres qu'elle avait lu un monde semblable existait. Djar. Un mot qui ne voulait rien dire. Un mot qui représentait le monde de l'esprit. Un monde où il suffisait de penser quelque chose pour que cette chose se produise. Un monde où les pires atrocités pouvaient être aussi réelles que les plus beaux rêves. Il suffisait de penser et rien n'était plus impossible. Où il n'y avait pas besoin d'étudier pendant des années pour pouvoir se défendre. Il suffisait de penser. Un seul mot formulé dans son esprit pour que tout se réalise.

Un si petit mot pour un si grand monde…


Il ne servait plus à rien de chercher des informations sur la trafiquante. Il savait déjà tout ce qu'il avait besoin de savoir : qu'il pouvait lui faire confiance. A peu près. Jusqu'au moment où l'équipe d'intervention effectuerait sa descente il n'y avait plus rien à faire. Sandor s'installa donc dans son fauteuil, les mains croisées derrière la nuque. Rien à faire. Un vrai rêve, mais, hyperactif, il savait que même si on lui en laissait le temps il ne pourrait le savourer sans que ne lui vienne une idée. Raison pour laquelle au lieu de se détendre après avoir manqué de s'être fait transpercé, il ne pouvait s'empêcher de s'interroger sur les pièces d'échec reçues. Il avait tenté de faire remonter le message à sa source, mais sans succès. Pas plus qu'il n'avait réussi à découvrir qui était le troisième pion. Il avait contacté tous ses agents seuls les deux infiltrés dans la cache de sang ne répondaient pas. Sandor n'avait pas beaucoup d'espoir de les revoir. Mais l'espoir ne faisait-il pas vivre ? L'espoir de ceci ou de cela ?

Non, pensa l'Imperator en retombant sur ses pieds. Ce qui fait vivre c'est sa capacité à se défendre. Les rêves sont beaux, mais ce ne sont que des rêves.

Son hor sonna à son poignet, surpris Sandor l'activa, rares étaient ceux à connaître cette ligne.

-Tu fais peur aux gens Nere'el, déclara une voix qu'il ne connaissait pas. Le nom de Nere'el par contre lui était familier, c'était celui sous lequel Enril s'était inscrit à la Guilde des Assassins. Tu n'es pas le premier elfe à décrocher sa place dans la Guilde, poursuivit la voix. Il y en a eu un autre il y a quelques centaines d'années. Un tueur comme on en fait plus. Un Maître Assassin. Aucune cible ne lui a jamais échappé, même les plus habiles, les mieux protégées. Il était tellement doué que même les autres Assassins le craignaient. Tout le monde à vrai dire. Beaucoup de gens en voulaient à sa peau, mais personnes n'a jamais réussi à l'avoir.

Sandor comprit pourquoi l'elfe violet lui avait envoyé cette conversation, le Maître Assassin elfe était sûrement Ki.

-Il n'y a pas trace dans les archives d'un Maître d'un tel niveau.

-Normal, c'est un des secrets les mieux gardés des Assassins d'Omois. On a effacé toute trace de son passage des archives, d'après ce que j'ai entendu il était très ambitieux, mais il ne voulait pas le pouvoir, il aimait intriguer. Un vrai sadique qui s'amusait à informer ses victimes qu'il allait les tuer en leur envoyant des bouts de papier.

La trafiquante avait mentionné les papiers.

-Un vrai sadique en effet, c'était qui ?

L'Imperator retint son souffle.

-Je ne connais pas son nom, je ne devrais même pas connaître son existence à vrai dire. Seul le Maître de la Guilde est censé savoir qu'il a existé.

Sandor se laissa retomber dans le fauteuil, déçu. Au moins savait-il qu'il lui faudrait interroger le Maître de la Guilde, s'il parvenait à le trouver.

-Pourquoi tout ce secret ? continuait Enril.

-Parce qu'on a essayé de l'éliminer, répondit la voix inconnue.

-Et que vous n'avez pas réussi, comprit l'elfe.

-Non, il paraît que c'était incompréhensible à l'époque. Les quatre autres Maîtres Assassins de l'époque s'y étaient mis. Ils avaient bien fait leur boulot, personne n'aurait pu survivre à une seule de leur dague. Rends-toi compte : ils lui avaient tranché la gorge, enfoncé un couteau dans le cœur…

Etait-ce pour cela que la trafiquante lui disait qu'ils ne parviendraient pas à le capturer ? Parce qu'il était à ce point doué qu'il faille quatre Maîtres Assassins ? Elle ignorait visiblement cette histoire puisqu'elle lui avait conseillé de l'éliminer.

-Et il est quand même revenu.

-On n'est même pas sûr que ce soit lui, mais une semaine après, presque tous les Assassins ont été tué et des tas d'autres gens au passage, après on a plus jamais entendu parler de ça. Il y avait qu'une seule personne qui le connaissait encore. Apparemment il l'avait oublié, mais c'est grâce à lui qu'on est au courant de cette histoire. Tu te rends compte, en une semaine il a éliminé cent-quarante-trois personnes des cent-quarante-quatre qui savaient qu'il était à la Guilde.

-Et vous pensez que je vais devenir un tueur moi aussi.

-Moi non, certains si. Je te dis juste de te méfier.

-Superbe, je t'invite à boire un coup pour fêter ma mort prochaine ? ironisa la voix de l'elfe.

-M'sieur Nere'el, y a quelqu'un qui veut vous voir, intervint une troisième personne, légèrement essoufflée d'après la façon dont il parlait.

-Qui ?

-Il a pas dit son nom, juste qu'il voulait vous voir.

-J'arrive, petit. Eh bien nous boirons une autre fois.

L'enregistrement se finissait ainsi. Sandor déconnecta son hor après avoir sauvegardé le message. Xandiar serait assurément intéressé par son contenu, en attendant il contacta Xalavul et lui demanda d'effectuer des recherches sur ces cent-quarante-trois meurtres d'Assassins, l'événement n'était sûrement pas passé inaperçu.

Il faudra que je demande à Enril de vérifier ses informations auprès du Maître de la Guilde, et de démissionner, il ne sert plus à rien qu'il continue à attendre là-bas, pensa l'Imperator, ignorant que dans l'un des sous-sols de la ville, son agent venait de payer le prix de sa curiosité.


El'san'dra scrutait la construction en face de lui la façade était simple, dans un style chalet-de-montagne-l'été. Des fleurs pendaient, leurs pots accrochés aux colonnes qui soutenaient le toit au-dessus des tables qui couvrait la terrasse. Le planché reposait sur une estrade de pierre à un mètre du sol, il avait vérifié : il grinçait. Mais ni lui ni ses elfes n'avaient l'intention de marcher sur les lattes de bois rouge à moins d'y être obligé. A force de poursuivre des trafiquants plus retors les uns que les autres il était devenu paranoïaque. Certains, comme Enril son chef, le supportaient très bien, d'autres craquaient et imaginaient des complots partout. Si on ne comptait que ceux qui survivaient bien sûr. El'san'dra ne faisait pas encore parti de la deuxième catégorie, mais il s'en savait proche. Et ce qui lui paraissait suspect en ce moment c'était le manque de surveillance flagrant qui caractérisait l'auberge.

Elle se situait à une intersection un boulevard et une rue. Idéalement placée pour attirer des clients. Il y avait beaucoup de passage, personne ne risquait de se souvenir d'une personne en particulier qui y serait entrée. Idéal. Sous leurs yeux, comme un défi. Un défi qu'en temps qu'elfe il brûlait de relever. Mais cela ne signifiait pas pour autant qu'il avait agi avec précipitation. Il avait placé trois agents sur le carrefour et deux autres regardaient depuis les toits. Grâce à la scoop camouflée qui l'accompagnait l'Imperator pouvait suivre les moindres détails de sa progression. El'san'dra voulait briller. Et quoi de mieux qu'une saisie massive dans un repère de trafiquants pour cela ? Il leva la main au-dessus de sa tête et la referma deux fois les huit autres membres du groupe le rejoignirent. C'étaient de bons guerriers, sélectionné par Enril et l'Imperator, ils n'avaient jamais fait d'erreur dans leur choix. El'san'dra ne doutait pas de réussir.


A travers la scoop Sandor suivait la progression de ses troupes, Xandiar, le chaman et le scientifique à ses côté. Les elfes étaient désormais à l'intérieur de l'auberge et avançaient prudemment vers les caves, inspectant leur environnement pour tenter d'en détecter les pièges. Les systèmes d'alarmes qu'ils durent désamorcer étaient des plus classiques. El'san'dra menait son contingent avec habileté, les elfes lui faisaient confiance, c'était pour cela qu'Enril l'avait choisi pour lui succéder. Les agents pénétrèrent dans les sous-sols, aussitôt l'Imperator remarqua des changements.

-Ils ont tout déménagé, siffla-t-il entre ses dents.

Il tapa sur plusieurs boutons de son hor et le visage d'El'san'dra s'afficha.

-Ils savaient, évacuez les lieux, ne laissez que trois elfes pour enquêter.

Le violet s'inclina et fit signe à ses troupes de remonter, désignant trois de ses hommes pour rester. Les elfes se hâtèrent de remonter l'escalier, soudain, le premier freina, retenant son souffle. Poussé par les autres, il avança légèrement, rompant le fil qui était tendu devant lui. Et un océan de feu avala l'auberge.


Une détonation retentit. Ce n'avait rien à voir avec celles des broyettes qui étaient parfois utilisées par les trafiquants. Ni avec l'éboulement d'une mine auquel elle avait déjà assistée. Non, c'était un bruit, franc, net une explosion. Elene avait déjà vu Kiel faire exploser un bâtiment qu'il venait de piller ainsi. Elle l'avait déjà entendu. Et c'était le même bruit quoique moins assourdi. Cette fois ce n'était pas dans une montagne au loin. C'était tout près. La voleuse lutta pour se réveiller il fallait s'éloigner, des gens allaient arriver et comprendre que c'était le Maître Assassin qui avait fait ça et qu'elle était avec lui. Mais elle n'y parvint pas.


Les elfes n'eurent pas le temps de réagir, les flammes les avalèrent, seul l'un d'eux eut le temps de se jeter derrière une cloison. La scoop tourna sur elle-même, puis se retrouva elle aussi derrière le muret. L'elfe blanc se protégeait la tête entre les mains, marmonnant une incantation. Il fit bien car quelques secondes après que la vague de feu fut passée, le plafond s'écroula. Les débris s'écrasèrent sur son bouclier. La scoop, pas si bête, profita de l'abri qui lui était offert.

Du laboratoire secret, Sandor assista, immobile, à la destruction de son groupe d'élite. Incapable de faire un geste, il se ressaisit et cligna des yeux. Il ne s'habituait tout simplement pas à cette manie des trafiquants de faire exploser leurs repères une fois qu'ils étaient découverts. Après ce qui sembla un temps infini aux spectateurs, les blocs cessèrent de tomber et l'elfe blanc se redressa. Xandiar reconnut un de ceux qu'El'san'dra avait désigné pour enquêter. Il semblait aussi choqué que le thug, l'humain, le tatris ou le canboum. La scoop voleta autour du survivant, elle avait une aile légèrement tordu qui faisait tressauter l'image.

Xandiar était en train de composer le numéro de l'elfe quand celui-ci s'affaissa brusquement, comme une marionnette dont on aurait coupé les fils. Sandor aperçut la lueur d'un destructus.

-Il semblerait que vous n'ayez plus de pions dans votre jeu, Imperator, dit nonchalamment une voix masculine.

La scoop fit un virage, montrant une haute silhouette en capuchon dont il était impossible de distinguer le moindre détail.

-Et j'ai déjà commencé à entamer vos figurines, je suppose que vous recevrez bientôt mon… cadeau.

Une lueur flamboya de nouveau et l'écran ne montra plus qu'un grésillement.

-Ki…, murmura Sandor

-Son cadeau…, souffla une des têtes du tatris.

-Ce n'augure rien de bon, finit l'autre.

-Il est déjà arrivé, son cadeau, déclara Xandiar d'une voix blanche en accentuant le dernier mot avec dégout.

-Qu'est-ce ? demanda l'Imperator.

-Que Maître Géoril recule.

Le canboum s'éloigna. Sandor s'approcha et regarda la tablette que le thug lui désignait. Un sac reposait dessus, ouvert. Sans un mot Xandiar lui tendit ce qu'il tenait dans une de ses mains : une pièce d'échec, un cavalier imbibé de sang. L'Imperator se précipita et ouvrit la toile. Dans la besace reposait la tête d'Enril.


Elene revécut la scène sans rien pouvoir faire. Kiel'den'taril était arrivé au campement tard dans l'après-midi. Il n'était avec eux que la moitié du temps, voire moins, personne ne savait ce qu'il faisait quand il partait. Mais il revenait toujours avec des informations sur leurs prochaines cibles. San plaisantait en disant qu'il devait soûler des gens aux quatre coins d'Autremonde pour leur soutirer des informations. Personne n'en savant rien, les hypothèses les plus folles étaient donc acceptées, et c'était l'enjeu de nombreuses veillées que de lui tirer les vers du nez. Malheureusement, la seule chose qu'on avait pu tirer du Maître Assassin c'était qu'il fallait plus de trois bouteilles pour le soûler. D'où la précédente théorie.

Mais l'elfe noir faisait aussi des choses beaucoup moins honnêtes, enfin si l'on considérait le fait de délier des langues comme « honnête ». Du pillage notamment, ou des meurtres. C'était pour cette raison qu'il était venu ce jour-là.

-Il n'y a pas besoin de tout le monde pour cette opération, avait-il dit après avoir livré ses informations. Tienen, Ki'al'dara, Ke'alan'til, Deyle, Silkar et Krrrol suffiront. Ancarian, Elene et Almirka restent ici. San, G'ilenra, Kenth, Hor'men'tegen, Salia et moi nous chargeront d'une autre expédition.

Le seul problème fut la méchante grinchette qui cloua Salia au lit et rendit le plan de Kiel impossible à moins d'une remplaçante. Plan secret, fallait-il préciser.

-C'est quoi comme mission ?

-Je n'ai pas le droit de te le dire.

-Parce que je suis une gamine ?

-Si tu étais une gamine je ne t'apprendrais pas le tir à l'arc, répondit calmement G'ilenra.

-Dans ce cas tu dois bien être le seul à le penser.

-C'est toi qui t'es mis volontairement à l'écart, Lea.

Cet elfe était le seul qui pouvait l'appeler ainsi sans se recevoir une claque à la figure.

-Je ne fais pas ça par choix, répondit Elene en lâchant une flèche qui manqua de peu sa cible.

-Peu de personnes font ce choix.

-C'est différent pour toi, toi tu es né là-dedans, si tu avais eu un choix à faire ce serait de quitter le trafic, mais tu n'as aucune raison de le faire.

Cette fois-ci la flèche transperça le fruit à cinquante pas qu'elle était censée toucher.

-Ce n'est pas dans mon caractère de me mêler aux foules, reprit-elle en encochant une autre flèche, je suis différente et ne cherche pas à faire semblant pour plaire aux gens.

-Mmmh, d'une certaine manière tu as raison, mais je te trouve néanmoins très douée pour le déguisement et la dissimulation.

-C'est-à-dire ?

-Tu m'as beaucoup fait parler de moi, mais tu ne m'as révélé que bien peu de chose sur ton compte.

-Il n'y a rien d'important à savoir.

-C'est ce que tu soutiens, ce n'est pas forcément la vérité.

-Dans ce cas je te propose un échange : je te révèle un détail sur mon passé et toi un détail de cette mission.

-Je t'ai déjà dit que je ne pouvais pas.

-Mais il n'est pas nécessaire de faire chanter G'ilenra pour savoir, il suffit de se joindre à l'expédition, et j'ai justement besoin d'une remplaçante, les interrompit la voix chaude de Kiel'den'taril.

-Ce qui implique ? demanda Elene en lâchant sa flèche qui transperça la cible.

Ce qui impliquait de faire exploser une banque. Sept personnes étaient mortes tuées par le Maître Assassin, cinq par G'ilenra, quatre par San. Hor'men'tegen et elle s'étaient contentées de séduire les gardes. Avant de leur enfoncer leurs lames dans le ventre. Elene avait refusée de le faire, et elle se souvenait encore de l'expression de l'elfe violette la traitant de lâche. Elle avait retenu la remarque qui lui brûlait les lèvres, il aurait était inutile d'entrer en conflit avec la compagne de G'ilenra. Mais les deux femmes avaient toujours gardé une certaine distance depuis.

Elene savait qu'elle n'était pas unanimement appréciée. Ke'alan'til, Hor'men'tegen et Tienen ne l'aimaient pas tellement. Almirka, Salia, Kenth et Ancarian étaient indifférents. Par contre les trois enfants de Ki'al'dara, Krrrol, San et Kiel'den'taril l'appréciaient. Dans l'ensemble elle remportait donc la majorité.


Sandor laissa échapper un cri de rage qui fut entendu par la moitié de la capitale.


Du haut de la falaise qui surplombait la petite ville qu'il venait de piller, Kiel'den'taril contemplait son œuvre. Elene se souvenait encore de son expression quand il avait appuyé sur le boitier qu'il tenait à la main. La fascination devant les explosions dont ils avaient entendu la détonation, à des tatrolls de l'endroit où ils étaient. Un rictus sauvage qui donnait à son visage magnifique une allure bestiale à faire frémir le plus courageux des hommes.


Le Maître Assassin sourit en entendant le cri. La lutte à mort était engagé et il allait se faire le plaisir d'éliminer ces hommes un à un, comme dans un jeu d'échec.


Elberth lâcha le couteau avec lequel il épluchait des mrums. L'instrument rebondit sur le sol.

Elene…