*** A la suite d'une erreur de ma part, je n'avais pas posté le chapitre 3, mais reposté le chapitre 2 en corrigeant quelques coquilles !

MERCI à Kathexia-Castiel156 d'avoir signalé cette erreur! ***


Sans plus tarder, voici le chapitre 3 !

Petit détail: en écrivant la suite, je me suis rendu compte que la troisième partie devenait trèèèèès longue... donc je l'ai coupée en deux chapitres. Donc ceci n'est pas le dernier chapitre, mais l'avant-dernier.

Vous avez le droit de me détester. Vilaine autatrice!

Mille mercis à tous ceux qui ont reviewé et plus particulièrement à Ignis à qui je ne peux pas répondre par MP. Merci beaucoup de tes reviews, je suis tellement heureuse que cette fic' te plaise !

Sur ce, bonne lecture !


III.


RESTE PRÈS DE MOI


Presque deux mois s'étaient écoulés depuis l'arrivée de Gabriel au bunker. Ce soir-là, alors qu'ils mangeaient tous les cinq autour de la table à manger du bunker, Sam ne put s'empêcher de jeter un coup d'œil – prolongé – à Gabriel. C'était une habitude dont il avait du mal à se débarrasser. Ça le rassurait de voir dans quel état se trouvait son ami, qu'il était bien là – pour de vrai – et qu'il allait mieux.

Gabriel observait d'un air impassible Dean et Cas' qui discutaient, penchés l'un vers l'autre comme le couple d'amoureux qu'ils étaient sans vouloir se l'avouer, en chuchotant et en riant comme si aucun mal n'existait en ce bas monde. Quoiqu'à bien y regarder, Gabriel n'avait pas l'air si impassible que ça. C'était infime, mais Sam avait l'habitude de décrypter la moindre des expressions de l'Archange, et le chasseur voyait clairement qu'il était à la fois blasé, légèrement exaspéré, heureux de se trouver là, et toujours incrédule d'y être, justement. Lorsque Jack attira son attention sur quelque chose, probablement un autre fait qu'il venait de découvrir et qui l'enthousiasmait, il se tourna vers son neveu et l'écouta, la mine toujours un peu absente, toujours stricte – loin de l'être qu'il était auparavant – mais Sam savait qu'il était sincèrement intéressé, et qu'il appréciait vraiment Jack.

Sam ne pouvait s'empêcher de détailler Gabriel sous toutes les coutures, heureux de pouvoir admirer sa peau sans cicatrice – sauf si on y regardait de très, très près. Sam ne savait qu'elles étaient là que parce qu'il lui arrivait de dormir en compagnie de l'Archange, les nuits où les cauchemars ne pouvaient pas se calmer ou partir au loin. Il était heureux de voir Gabriel marcher sans difficulté, de le voir manger des aliments solides avec appétit – même s'il n'avait toujours pas réclamé de la malbouffe à Sam, ce qui était inquiétant –, de le voir sortir de sa chambre et vivre avec les autres, sans avoir peur d'eux.

D'accord, il ne parlait toujours pas. D'accord, les cauchemars étaient toujours là. D'accord, ses sourires étaient rares. D'accord, l'angoisse et la terreur et l'horreur étaient toujours visibles dans ses yeux; et oui, voir Gabriel sourire, rire, se moquer d'eux, leur faire des farces, voir sa démarche sautillante et ses sourcils s'agiter d'une façon unique, et son sourire en coin, et sa voix à la fois railleuse et sérieuse, tout ça manquait à Sam.

Mais Rome ne s'était pas bâtie en un jour. Sam avait foi en l'avenir.

Gabriel releva les yeux et lui sourit par-dessus la table.

Oui, Sam avait foi.


Un jour, alors que Sam lisait un livre, assis dans le canapé du salon, il sentit Gabriel s'asseoir à côté de lui. Il aurait reconnu sa démarche n'importe où, tout comme il semblait toujours savoir où était Gabriel et ce qu'il faisait.

─ Hey, Gabe ! s'exclama Sam, tous sourires, en refermant son livre. Ça va bien ?

Gabriel acquiesça en souriant légèrement.

De tous ceux qui habitaient le bunker, c'était Sam qu'il semblait préférer, et le chasseur ne pouvait pas s'empêcher d'en tirer une certaine fierté, ni de se sentir étrangement flatté. C'était toujours Sam que Gabriel venait voir, spontanément, et avec qui il passait du temps, parfois des après-midis entiers. C'était à Sam qu'il souriait le plus, également. Jack avait le droit à des sourires également, Cas' à quelques-uns également (Dean, une seule fois, un jour où il avait rapporté à Gabriel l'élément final du rituel qui devait le guérir pour de bon). Mais ces sourires étaient rares; toutefois Sam, lui, aurait pu commencer une petite collection de sourires sincères, reconnaissants, ou simplement contents de le voir. Sam était également le seul qui avait le droit de le toucher, un privilège qui était tout de même un peu triste à constater.

Les autres semblaient considérer que c'était quelque chose d'acquis, voire de normal: le regard de Cas' s'adoucissait toujours en les voyant ensemble et il hochait toujours la tête d'un air approbateur (ce qu'il approuvait, Sam ne le savait pas exactement), Dean faisait toutes sortes de remarques qui se voulaient déplaisantes sans vraiment l'être (« Eh ben, il tient à toi, ton abruti d'Archange apprivoisé »). Quant à Jack, il semblait considérer que Sam-et-Gabriel allaient dans la même catégorie que Dean-et-Castiel, à croire qu'il avait deux paires d'oncles/pères/frères.

Gabriel désigna du menton le livre que Sam tenait entre ses mains.

─ Pas très intéressant, non, soupira Sam, avant d'être pris d'un gigantesque bâillement.

Gabriel le regarda, l'air amusé. Sam posa le livre sur la table basse et s'installa plus confortablement dans le canapé, tendant de détendre son dos complètement raide.

─ Tu sais quoi, je fais une pause, reprit le chasseur. Un après-midi télé, ça te dit ?

Pour toute réponse, Gabriel s'installa plus confortablement également, flanc contre flanc avec Sam.

Ce dernier était bien en peine : quel programme télévisé choisir ? Il s'était procuré l'intégrale de Game of Thrones, mais montrer des tortures, des décapitations, des femmes enceintes éventrées et Ramsey Bolton à Gabriel n'était sûrement pas une bonne idée. En désespoir de cause, Sam choisit Galavant, une série musicale humoristique qui était à la fois courte et divertissante.

─ Je te préviens, on ne regardera pas Casa Erotica, ajouta le chasseur.

Gabriel laissa échapper un petit rire amusé.

Songeant soudain à quelque chose, Sam se leva.

─ Attends-moi deux secondes.

Il revint avec deux pleins paquets de bonbons dans les mains. Gabriel le dévisagea, étonné, puis soudain, son regard s'éclaircit légèrement.

─ Pas un mot à Dean, prévint Sam.

Gabriel secoua vigoureusement la tête.

Sam le regarda s'emparer d'une barre chocolatée, avec l'expression de quelqu'un qui retrouvait quelque chose qu'il avait perdu et dont il avait rêvé; ou l'expression de quelqu'un qui retrouvait quelque chose d'une époque très ancienne, et qui découvrait que ça existait encore, que c'était encore possible.

Ils passèrent un après-midi tranquille, un des meilleurs après-midis que Sam ait vécus, regardant la télévision, riant et s'amusant tout en dévorant des friandises et en ignorant royalement tout type de régime à peu près sain. Ils furent finalement rejoints par Jack qui les aida à terminer les bonbons tout en insistant pour regarder des dessins animés, puis par Dean et Castiel, dont Sam notait qu'ils se tenaient drôlement plus proches l'un de l'autre en ce moment. Gabriel et lui échangèrent un regard entendu en surprenant cette scène.

Ce fut une soirée joyeuse et détendue. Tout le monde passait un bon moment, y compris Gabriel, qui semblait véritablement heureux depuis un moment. Ça faisait du bien, de le voir ainsi, détendu, content.

Lorsque la soirée s'acheva, alors que tout le monde montait se coucher, plus ou moins fatigué et fourbu (surtout Jack, qui s'était complètement endormi au milieu d'un épisode de Dr Sexy MD – Sam comprenait pourquoi), Sam sentit une main toucher légèrement son avant-bras.

─ Merci, dit Gabriel d'une voix éraillée, comme s'il n'avait pas parlé depuis des années.

Ce qui était le cas.

Sam était tellement heureux et ému qu'il ne sut pas quoi répondre.


Un jour, alors qu'ils prenaient le petit-déjeuner, Sam ne put plus retenir ce qu'il avait sur le cœur.

Castiel était en vadrouille quelque part pour prévenir la prochaine catastrophe, Dean avait petit-déjeuné tôt et était sorti faire quelques courses, et Jack dormait encore (il avait beau avoir grandi à la vitesse de l'éclair, il dormait toujours comme le bébé qu'il était techniquement).

Gabriel et lui prenaient leur petit-déjeuner ensemble; c'était une habitude qu'ils avaient prise, et que Sam appréciait. Il prenait souvent ses repas en solitaires, lorsqu'il n'y avait pas de chasse en cours, et c'était agréable d'avoir un compagnon, notamment depuis que Gabriel parlait de nouveau. Il parlait peu, mais il parlait.

Et puis soudain, alors que l'Archange buvait une gorgée de son café, Sam n'y tint plus.

─ Tu m'as manqué, lâcha-t-il.

Gabriel releva la tête et le dévisagea, la bouche ouverte.

─ Je veux dire, tu nous as manqué, rectifia rapidement à Sam. Je… Après que tu sois mort, ou que tu aies disparu, en tout cas… C'était… compliqué.

Il soupira et se frotta l'arrière du crâne, embarrassé. Il avait l'impression de raconter tout et n'importe quoi, surtout n'importe quoi d'ailleurs, sans parvenir à dire ce qu'il voulait réellement dire.

─ J'aurais aimé que les circonstances soient différentes, reprit Sam avec difficulté, mais je suis heureux que tu sois vivant. Et que tu sois avec nous.

Gabriel le dévisagea en silence pendant une éternité, tandis que Sam se sentait incroyablement gêné et se maudissait d'avoir ouvert la bouche.

Puis soudain, Gabriel lui dit, d'un ton extrêmement sérieux :

─ Moi aussi, j'en suis content.

Avant d'ajouter, plus doucement :

─ Tu m'as manqué aussi, kiddo.


Il fallut bien raconter à Gabriel tout ce qui s'était passé, durant ses huit années d'absence. Garder le silence devenait de plus en plus compliqué, et il ne se passait pas une journée sans que Gabriel demande comment Jack en était venu à exister, ou Mary Winchester à ressusciter, ou qui étaient Crowley et Rowena, ou tout simplement à quoi ils faisaient référence lorsqu'ils parlaient. A plusieurs reprises, Gabriel avait quasiment paniqué en les entendant parler des Léviathans, d'Amara ou de la marque de Caïn.

─ Je passe mon tour, décréta Dean d'un ton bourru.

─ Allons, Deano, tu pourrais faire un effort, le réprimanda Gabriel d'un ton faussement réprobateur.

─ Nan, vaut mieux pas, répondit Dean. Il y a trop à raconter, tu n'y comprendrais rien.

─ Parce que Dean raconte très mal, ajouta Jack, qui s'y connaissait en la question.

Dean tentant d'expliquer l'histoire de la Bible à Jack était un moment entré dans les annales.

─ Je peux m'en charger, proposa Castiel.

─ Pitié, non, supplia Gabriel. Je ne pourrais pas me relever d'un tel ennui.

─ Parce que t'y connais rien, le nain, rétorqua Dean. Viens, Cas', on va périr d'ennui tous les deux.

─ Ooooh, tu crois que ça veut dire ce que je pense que ça veut dire ? s'enquit Gabriel en se tournant vers Sam en agitant ses sourcils d'un air évocateur.

Sam ne répondit pas. Chaque fois que Gabriel parlait de cette façon, ou faisait quelque chose que son ancien lui aurait faite, ça sonnait faux aux oreilles de Sam. On aurait que Gabriel se forçait à faire du Gabriel, à dire et à faire ce qu'il aurait dit et fait auparavant. Dieu merci, il épargnait ça à Sam.

Il fallut une journée entière à Sam pour raconter à Gabriel – et à Jack, par la même occasion – tout ce qui s'était passé en huit ans.

─ Donc, je vous laisse deux minutes, et vous foirez tout dans mon dos ? soupira Gabriel en fourrant une sucette dans sa bouche.

Puis il abandonna le masque, et dit, plus sombrement :

─ J'aurais dû être avec vous. J'aurais aimé l'être.

─ Mais tu es là, maintenant, dit doucement Sam.

Gabriel dévisagea sa main et agita ses doigts dans le vide, morose.

─ Pour ce que ça vaut…

Sam comprit qu'il ne parlait pas du tout du bunker, ni des Winchester.


Quelques jours plus tard, Sam trouva Gabriel dans la cuisine, le dos tourné à lui, les épaules tremblantes et les poings serrés, agité de soubresauts que Sam comprit immédiatement comme étant des sanglots.

Il ne lui fallut pas longtemps pour comprendre ce qui s'était passé. Un paquet de gâteaux était posé sur l'étagère supérieure du placard, bien trop haut pour que le petit corps de Gabriel puisse l'atteindre. Gabriel avait tout simplement dû claquer des doigts, attendant que l'objet se matérialise dans sa main – comme il devrait le faire, comme c'était avant.

Mais Gabriel n'avait plus de pouvoirs. Ils ne revenaient pas. Au point où Castiel s'était demandé si Gabriel n'était pas en train de devenir humain, lentement mais sûrement.

En l'entendant entrer, Gabriel se tourna vers lui, le visage déformé par un tel mélange d'émotions que Sam ne savait même pas par laquelle commencer : la détresse, la douleur, l'abattement, la colère, la haine, le dégoût de soi.

─ Tu vois ce qu'il a fait de moi ? rugit Gabriel, la voix étranglée. Tu vois ?

─ Gabe, ce n'est pas…

─ Je t'interdis de dire que ce n'est pas grave ! le coupa l'Archange avec une violence que Sam ne lui avait jamais connue. Il… il m'a… il…

Il bafouillait, plein de fureur et de détresse. Incapable d'exprimer ce qu'il ressentait, il balança son poing dans la porte d'un placard, avec tant de force que sa main se mit aussitôt à saigner. Gabriel se tourna vers le chasseur, les larmes aux yeux. Ce n'étaient pas des larmes de douleur, Sam le savait.

─ Qu'est-ce que je suis, moi, maintenant ? Qu'est-ce que je deviens ? Je ne suis rien. Je ne suis plus rien. Il m'a tout enlevé.

─ Tu…

─ Je n'ai plus de pouvoirs, je n'ai plus de Grâce, je n'ai plus d'ailes, je n'ai plus rien ! Je ne suis même pas moi-même. Il me suit partout, tout le temps. Je n'arrive pas à… je ne sais plus comment c'était. Il est là, Sam, tu comprends ? Il ne me quitte jamais. Il a gagné, tu sais… il… je…

Sam se saisit de la main ensanglantée de Gabriel.

─ Gabriel, tu n'es pas rien. Tu…

─ Je suis inutile, Sam ! A quoi je sers ? Dis-moi à quoi je sers ! Je ne suis rien, je ne suis personne. Même vous, les héros, les bien-pensants, vous m'avez pris avec vous parce que je vous fais pitié !

─ Gabe, ça suffit !

─ Je ne sais rien faire. Je ne sais pas chasser, je ne sais pas être humain. Je sais juste être un Archange, et un ange en fuite, et un dieu païen farceur, et je ne suis plus rien de tout ça. Je ne crois pas que je le serai de nouveau un jour. Je ne suis même pas sûr d'avoir…

Gabriel regarda sa main avec haine, dégoût et mépris. Sam savait ce qu'il voulait dire, sans le dire vraiment. Je ne suis même pas sûr d'avoir un avenir.

─ Peut-être que je l'ai mérité, souffla Gabriel tandis qu'une larme dégoulinait sur sa joue.

─ Je t'interdis de dire ça ! le coupa Sam en le serrant contre lui. Tu ne mérites rien de ce qu'il t'a fait. Surtout pas toi, Gabe.

─ Mais ça ne change rien au problème, renifla Gabriel. Je ne suis plus rien. Il m'a détruit. Je ne suis plus moi, tu comprends, Sam ? Je ne suis plus que… qu'une sorte de chose, maintenant… un…

Sam ne savait pas exactement ce qu'Asmodeus lui avait dit ou fait, mais rarement il avait eu autant envie de faire souffrir quelqu'un.

─ Il va te falloir du temps, mais ça va s'arranger, promis, chuchota Sam.

─ Mais oui, c'est ça.

─ Est-ce que je t'ai déjà fait faux bond ? rétorqua Sam. Crois-moi, Gabriel. Je ne peux pas te garantir que tout redeviendra comme avant… mais on va te reconstruire, tu vas te reconstruire. Parce que tu n'es pas rien, Gabe. Tu es fort, intelligent, courageux et tu fais partie de notre famille, que tu le veuilles ou non.

Gabriel appuya sa joue contre l'épaule de Sam. Sam savait qu'il ne le convaincrait pas, mais il ne pouvait qu'essayer – et l'assister du mieux possible. Il resta silencieux un moment, puis demanda d'une petite voix :

─ Est-ce que tu m'aideras, Sam ?

─ Je suis là, répondit Sam. Je serai là tout au long du chemin. Je ne te quitte pas.


Sam savait que Gabriel allait mal. C'était difficile de l'ignorer, lorsqu'il voyait Gabriel dévorer friandise sur friandise comme si sa vie en dépendait, éviter les miroirs ou au contraire fusiller son reflet du regard avec dédain, ou quand son regard devenait vide et absent.

Gabriel était incroyablement vigilant : il sursautait au moindre geste brusque et, en règle générale, faisait en sorte de n'être jamais seul. Il lui arrivait de paniquer lorsque Dean ou Cas' partaient en chasse ou même au supermarché du coin.

─ Et s'il leur arrivait quelque chose ? confiait-il à Sam d'une voix rendue suraigüe par la peur. Et s'ils ne revenaient pas ?

─ Ils vont revenir, promettait Sam. Que veux-tu qu'il leur arrive ?

─ Tu as oublié dans quel monde on vit ? répondait Gabriel.

Ce n'était pas comme si Sam pouvait le contredire : leur monde était violent, impitoyable et imprévisible.

Heureusement, ils revenaient toujours.

Le pire restait encore les crises d'angoisse.

Il n'était pas rare que Sam le trouve, recroquevillé dans un coin de sa chambre, de la salle de bains, des archives ou de la cuisine, tremblant et terrorisé, alors qu'il arrivait à peine à respirer.

Dans ces cas-là, Sam ne pouvait que rester auprès de Gabriel. Il s'asseyait à côté de lui et le prenait dans ses bras, ou prenait ses mains dans les siennes lorsque Gabe refusait qu'on l'approche de trop près. Il le berçait, respirait profondément, ou lui parlait jusqu'à ce que la crise se résorbe. Parfois, c'était rapide. Parfois, ça ne l'était pas. Elles venaient de façon irrégulière. Gabriel pouvait passer une semaine entière sans en avoir, ou au contraire en avoir trois dans la même journée. Sam se sentait terriblement impuissant face à ces crises. Il n'avait jamais l'impression d'aider Gabe.

Gabriel refusait toujours d'en parler. D'une façon générale, il refusait de mentionner Asmodeus ou ce qu'il lui avait fait, à l'exception de cette unique fois dans la cuisine du bunker. Parfois, ces réactions étaient dures à comprendre. Il était déjà arrivé que Gabriel se mette à paniquer sans raison apparente. Une fois, Dean s'était mis à chanter une chanson quelconque et Gabriel avait été si terrorisé que Sam pensait qu'il n'était même plus vraiment avec eux, mais de retour dans sa cellule. Dean s'en était énormément voulu.

Finalement, il y avait eu quelques adaptations à faire en présence de Gabriel. Le nom d'Asmodeus était banni de toute conversation. Ils pouvaient manger avec des couteaux de cuisine et brandir toutes sortes d'armes sous son nez, mais hors de question de sortir un couteau de chasse. Castiel évitait de mentionner la radio des anges. Et surtout, surtout, aucune mention des dieux païens qui avaient jadis été les amis de Gabe interdiction de regarder Thor, également.

Une fois, pourtant, à la fin d'une énième crise, Gabriel fit une exception à sa loi du silence.

─ Des fois, je revis ce qu'il m'a fait, expliqua-t-il à Sam d'une voix si basse que Sam dut tendre l'oreille pour l'entendre. C'est comme si j'étais de retour là-bas. Et d'autres fois… je ne sais pas. C'est… ça vient de nulle part et c'est juste trop, tu vois ?

─ Est-ce que je peux faire quelque chose ? demanda Sam. Comment je peux t'aider ?

─ Tu m'aides déjà, répondit Gabriel.


Un jour, il fallut bien que Sam reparte à la chasse. Il était resté un long moment avec Gabriel, ne sortant jamais et restant perpétuellement enfermé dans le bunker. Il avait besoin de prendre un peu l'air.

Bien sûr, il y avait eu quelques sorties en compagnie de Gabriel, qui s'étaient plus ou moins bien déroulées. Les premières avaient été catastrophiques, mais les dernières étaient normales. Bien que Sam appréciait de manger tous les cinq dans un diner ou de se faire un pique-nique ou d'aller faire les courses en famille, il avait vraiment besoin de prendre l'air. Et Dean n'avait pas tout à fait tort non plus: il fallait qu'il reprenne la chasse.

Il ne savait pas trop comment l'annoncer à Gabriel.

Le jour où il le fit, en usant de beaucoup de précautions, Gabriel afficha une mine paniquée.

─ Tu ne seras pas seul, se dépêcha d'ajouter Sam. Cas' et Jack resteront avec toi.

─ C'est que…

Gabriel semblait lutter pour dire ce qu'il avait à dire.

─ Je vais revenir, promit Sam. Ce n'est qu'une minuscule chasse de rien du tout, il n'y a aucun risque que Dean ou moi soyons blessés.

─ Pourquoi tu y vas, alors ? cingla Gabriel. Si c'est une chasse simple, Dean peut se débrouiller sans toi, non ?

─ Oui, admit Sam, mais je ne peux pas le laisser éternellement tout seul, et je…

─ Je sais, répondit Gabriel d'un ton glacial. Je suis désolé d'être un tel poids pour toi. Je ne comptais pas prendre autant de ton temps.

─ Oh, Gabe, ce n'est pas ça, ce n'est pas ça du tout ! protesta Sam. Je suis heureux que tu sois là et ça ne me pose aucun problème de passer du temps avec toi ! C'est juste que…

─ Non, non, va donc à cette chasse, rétorqua Gabriel. Je n'ai pas besoin de toi. Je peux me débrouiller tout seul, merci beaucoup.

Sam savait que Gabriel n'était pas vraiment en colère. Il savait qu'il était simplement inquiet pour lui, et inquiet à l'idée d'être un poids, et de se retrouver seul. Gabriel masquait ses soucis derrière la colère, dans l'espoir de se sentir moins désespéré, mais ça ne marchait pas très bien.

Lorsqu'il rentra au bunker après avoir éliminé le nid de vampires, Gabriel se leva immédiatement de sa chaise où (comme Jack et Cas' le racontèrent plus tard) il avait passé la journée à attendre, à se morfondre et à se faire un sang d'encre. En voyant Sam arriver, il eut l'air immensément soulagé, tellement soulagé que Sam s'en voulut de lui avoir infligé cette épreuve.

Ce soir-là, Gabriel profita de ce qu'ils étaient seuls dans la bibliothèque pour serrer Sam fort contre lui, assez fort pour que Sam comprenne que Gabriel était terrorisé à l'idée de le perdre. Sam ignorait s'il avait peur de perdre son repère, celui qui prenait soin de lui, ou Sam lui-même. Peut-être un mélange des deux.

─ Je suis désolé, s'excusa Gabriel, la mine contrite. Je n'aurais pas dû te traiter comme ça. C'est simplement que… je ne sais pas comment je ferais si je te perdais.

Sam soupesa sa réponse, et finit par répondre ce qu'il pensait.

─ Je ne sais pas ce que je ferais non plus.

Le sourire de Gabriel le récompensa.


A partir de ce jour-là, la vie redevint à peu près normale pour les chasseurs. Dean et Sam repartaient chasser, parfois avec Castiel. Jack et Gabriel les suivaient lorsqu'ils sortaient de l'Etat. Ils pouvaient passer quelques jours sur les routes, tous ensemble.

Gabriel semblait bien s'y faire. En fait, changer d'air et voir que les chasses s'enchaînaient sans qu'Asmodeus ne revienne le capturer, ou qu'il arrive quoi que ce soit à sa nouvelle famille semblait lui faire le plus grand bien. Il semblait ravi, à présent qu'il était utile aux frères, suggérant des tactiques ou leur apportant des renseignements qu'il leur aurait fallu des heures voire des jours pour trouver autrement. Cette utilité nouvelle lui redonnait la pêche. Par moments, Sam retrouvait le Gabriel qu'il avait connu, malicieux, blagueur et moqueur.

En revanche, lorsque Sam revenait blessé d'une chasse, même si ce n'était qu'une blessure sans gravité, Gabriel devenait une créature farouchement protectrice. Il arrachait les pansements et les médicaments des mains de Dean et disait, d'une voix basse et menaçante :

─ T'approche pas. C'est moi qui m'en occupe.

Dans ces jours-là, seul Cas' avait le droit d'approcher Sam pour le soigner complètement. Mais lorsque Cas' n'était pas dans les parages, Gabriel prenait soin du chasseur, avec une douceur et une concentration insoupçonnées. Il était tellement délicat que Sam se sentait presque chouchouté, tellement attentif aux besoins de Sam qu'il s'était rarement senti aussi apprécié.

─ Pourquoi tu fais ça ? demanda-t-il un jour.

─ Tu l'as fait pour moi, répondit sobrement Gabriel. Ce n'est que justice que je te rende la pareille.

Sam soupira.

─ Tu n'as pas besoin de le faire, Gabe, dit-il en repoussant sa main. Franchement. Les circonstances étaient différentes. Ce n'est qu'une petite blessure de rien du tout. Je peux en prendre soin moi-même.

Gabriel le regarda avec détermination.

─ Non. J'ai envie de le faire, Sam.

─ Tu ne me dois rien.

─ J'ai envie de le faire. Pas uniquement parce que je te le dois.

Sam ignorait ce que Gabriel sous-entendait, ou ce qu'il ne disait pas. Mais en voyant ce qui brillait dans ses yeux à ce moment-là, il comprit que ce n'était pas la peine d'insister.


Gabriel voulait se rendre utile au bunker. Il aidait à entretenir les armes, participait à l'entretien du foyer (ainsi qu'à l'éducation de Jack), et était incroyablement utile en termes de chasse ou de catastrophes à prévenir: il était inventif, ingénieux et débrouillard, ce qui compensait le côté tête brûlée de Dean, la trop grande prudence de Sam, l'aspect trop tactique et posé de Cas' ou l'inexpérience de Jack. Il se faisait naturellement sa place dans la famille et dans l'équipe. Sam était heureux de l'avoir à leurs côtés.

C'était ce qu'il avait toujours voulu, de toute façon. Dès le début, ou presque, il avait voulu Gabriel dans leur équipe, et le lui avait même proposé. Gabriel avait refusé, d'accord, mais ça avait fini par se produire. Bon, Sam aurait préféré que ça arrive dans des circonstances plus joyeuses. Mais il avait toujours su que Gabriel manquait à leur équipe.

Un jour, Dean commença à s'énerver :

─ Gabriel, mec, qu'est-ce que tu fous avec mon téléphone ?

Gabriel lui sourit et lui rendit son portable.

─ Hey, pas de panique, Dean-o. Je voulais juste rendre service. Je t'ai téléchargé une nouvelle appli, elle permet de savoir où sa voiture se trouve exactement et de voir immédiatement si elle a un problème.

─ Oh, c'est gentil, ça, s'émut Dean.

Dès qu'on parlait de Bébé, Dean devenait dangereusement sentimental. Ça avait été tout une affaire le jour où ils avaient dû tenter de rentrer à cinq dedans. Finalement, Sam et Cas' avaient résolu de se partager le siège passager, chacun le prenant une fois sur deux, et Jack, Gabriel et le larron restant, selon les semaines, s'entassant à l'arrière. Sam détestait être à l'arrière car il était trop grand et que ça lui brisait les genoux, mais Gabriel lui racontait toutes sortes d'anecdotes amusantes, ce qui passait le temps plus agréablement.

Mais lorsque Gabriel rendit son téléphone à Dean avec un grand sourire, Sam sut ce que ça allait mal tourner.

Trois jours plus tard, Dean les réveilla tous en poussant un hurlement de tous les diables.

─ Qu'est-ce qui se passe, qu'est-ce qui se passe ? s'écria Sam en débarquant dans la pièce principale en caleçon.

─ On est attaqués ? s'écria Castiel en arrivant, dague en main.

─ Dean, tu vas bien ? s'inquiéta Jack en se téléportant dans la pièce. (Il était très fier de cette nouvelle capacité.)

─ Ma voiture ! Mon bébé ! Mon Impala ! gémit Dean en agitant fébrilement le téléphone sous leurs yeux.

Lorsque Sam s'en empara, il constata que la voiture en question se trouvait dans un autre Etat, si on en croyait le GPS, et surtout, que la carrosserie était complètement enfoncée par endroits, et quelqu'un avait tagué « JE SUIS GAY ! VIVE LA LGBT ! » en jaune fluo sur le capot.

Ce ne fut qu'une fois Dean parti rejoindre son bébé dans un concert de hurlements, que Sam put parler à Gabriel.

─ Je sais que c'est toi.

─ Naaaaan, répondit Gabriel d'un ton faussement innocent. Pourquoi ce serait moi ? Jamais je n'oserais toucher à la voiture de Dean. J'aurais trop peur pour ma vie.

Sam se mordit la lèvre pour s'empêcher de rire.

─ Et du coup, elle n'est pas vraiment abîmée ?

─ Nan, répondit Gabriel en lui jetant un M&Ms sur l'épaule. C'est un montage photo.

─ Et… elle se trouve vraiment dans un autre Etat ?

─ Non plus. Je l'ai juste garée derrière le bunker. Ton frère n'a même pas vérifié.

Sam savait que c'était mal de se réjouir du malheur de Dean, mais il ne put s'empêcher d'être pris d'un sacré fou rire, bientôt rejoint par Gabriel.

Ça faisait du bien de retrouver Gabriel-le-farceur. Ça faisait si longtemps qu'il n'avait commis aucune plaisanterie.

A partir de ce jour-là, la vie devint un tout petit peu plus complexe pour Dean au bunker. Celle de Sam devint beaucoup plus amusante.


Tou bi continuède...


Une petite review pour la vilaine auteur ?