La nuit touchait à sa fin. Les premiers rayons du soleil commençaient à poindre au-dessus des toits de Paris, tandis qu'un coq faisait entendre le son de sa voix. Olympe, épuisée, arrivait enfin à bon port. Au mépris de sa grossesse débutante, elle avait chevauché toute la nuit - ce qui est pourtant fortement déconseillé ! - sans presque faire de pause. Au total, elle s'était arrêtée une fois pour boire, une autre pour laisser sa monture se reposer et une dernière pour manger un morceau de pain. Dans une auberge, Olympe vendit son cheval, son complice d'intrigues pour aider la souveraine, dernier vestige de sa vie versaillaise, afin d'avoir un peu d'argent de côté. Paris commençait à s'éveiller, l'église de Saint-Germain l'Auxerrois sonnait huit heures. La jeune femme était exténuée et affamée, mais elle errait dans les rues comme une enfant. Machinalement, un sourire s'affichait sur son visage. Elle ne pensait plus qu'à une chose : retrouver Ronan. Comme un hasard ou un signe du Destin, Olympe ne cessait de croiser des couples d'amoureux. En chacun d'eux, elle se voyait avec son amant, main dans la main. Marchant de rue en rue, de couple en couple, elle rêvait de se précipiter vers eux pour leur crier au visage sa joie de retrouver son amant, elle saluait chaque Parisien qu'elle croisait avec de larges sourires. Elle repensait à tous ces mots qu'elle avait dits à Ronan, à tous ceux qu'elle n'avait pas osé lui dire, à tous ceux qu'elle aurait dû lui dire... Des mots qui lui brûlaient les lèvres, qu'elle voulait prononcer, crier, pour se libérer totalement de son passé, pour effacer les non-dits qui la séparaient de son amour. Olympe pouvait voir devant elle sa nouvelle vie se dessiner, cette vie qu'elle allait oser avec Ronan. Plus elle réfléchissait, plus la jeune femme se sentait pousser des ailes. Son esprit n'était plus torturé par aucun dilemme. Prenant son visage à deux mains, elle laissa ses doigts glisser dans ses cheveux, la tête en arrière, les yeux fermés, et revoyait l'image de Ronan se dessiner. Lorsque l'ancienne sous-gouvernante revint à la réalité, le soleil était déjà levé. Les commerçants sortaient leurs étals, les lingères allaient aux lavoirs, les femmes jetaient leurs ordures par les fenêtres et les hommes partaient travailler. Olympe ignorait jusqu'à la maison où pouvait loger Ronan car, assurément, il ne dormait plus dehors comme lorsqu'elle l'avait rencontré. La fatigue la taraudait, son estomac criait famine. Et puis elle songea à son bébé. Son attitude, pour aussi joyeuse qu'elle était, n'avait rien de raisonnable pour une femme enceinte. Alors, elle remonta la rue de Rivoli jusqu'à la rue Saint-Antoine puis frappa contre l'entrée principale de la Bastille, réclamant de voir son père. André du Puget occupait déjà ses fonctions de Lieutenant de la forteresse et fut plus que surpris de voir sa fille arriver de si bon matin dans son office.

« Olympe ? Que fais-tu là ? Tu ne devrais pas être à Versailles ?

- La Reine m'a libérée de mes fonctions hier soir, tout comme elle a supplié la Duchesse de Polignac de fuir Paris...

- Elle t'a renvoyée, c'est ça ?

- Mais non, père ! Marie-Antoinette est une femme humaine et sensible. Elle a voulu m'offrir ce qu'elle ne pouvait pas avoir : l'amour et une vie qui m'appartient ! Je lui en serai éternellement reconnaissante... »

André fixait sa fille avec des yeux incrédules. Sa petite Olympe - devenue bien grande ! - était amoureuse, et il l'ignorait ! Il s'apprêtait à la bombarder de questions lorsqu'elle l'interrompit en dressant la paume de sa main vers le visage de son père.

« Les interrogatoires en règle : plus tard ! Là, je suis exténuée. Puis-je m'installer sur ton lit de camp pour me reposer, s'il te plaît ? Et si tu as un petit quelque chose à manger, je ne suis pas contre non plus... »

Le Lieutenant haussa les épaules en souriant. Il se leva, partit fouiller dans un recoin de son bureau et revint avec un reste de potage et un fond de bouteille de vin qu'il n'avait pas dû finir la veille au soir. La jeune femme, qui avait deux bouches à nourrir, dévora le tout avec un appétit que son père ne lui connaissait pas. Olympe songea que s'il savait la raison de cette gloutonnerie, il lui retirerait immédiatement son assiette et lui adresserait le sermon de sa vie. Une fois le potage terminé, la jeune femme partit s'allonger sur le petit lit de camp d'André et s'endormit sous le regard attendri de son géniteur.

...

Olympe ouvrit un œil, puis deux. Elle ignorait l'heure qu'il était et combien de temps elle avait dormi. Tout ce qu'elle savait, c'est que quelque chose d'anormal se passait. Se redressant sur le lit, elle tendait l'oreille. Des bruits de fusils venaient de l'extérieur de la forteresse et avaient réveillé la jeune femme. Inquiète d'entendre des coups de feu et de ne pas voir son père dans l'office, elle se leva précipitamment pour aller à une fenêtre lorsque la voix d'André retentit.

« Olympe ! Eloigne-toi des fenêtres, des assaillants tentent de prendre la Bastille, s'ils te visent ils peuvent de tuer !

- Des assaillants, dis-tu ? Qui sont-ils ? D'où viennent-ils ?

- Des pauvres bougres, des gens qui ont faim et qui en ont assez, voilà qui ils sont ! Et d'où ils viennent, du faubourg Saint-Germain. Mais je t'en prie, Olympe, quitte cette fenêtre ! »

La jeune femme obéit et se rapprocha d'André pour se blottir dans ses bras. Elle priait pour que Ronan ne commette pas l'extrême folie de venir prendre la Bastille, mais tel qu'elle le connaissait, elle savait pertinemment qu'il devait être parmi les assaillants.

« Actuellement, reprit André, des représentants des émeutiers sont avec le Gouverneur de Launay. Je crois qu'il les a accueillis à sa table et ils sont en pourparlers. Sauf que dehors, ça s'agite. Les soldats ont fait reculer les canons, mais ça ne semble pas suffire... »

Le Lieutenant tenait sa fille dans ses bras, comme pour la bercer. Olympe avait peur pour Ronan et pour son père. Si la Bastille cédait - ce qui était déjà arrivé par le passé - les soldats seraient les premiers visés par la foule. Il devait partir, fuir la forteresse, resté caché chez lui, rue du Temple ! Des rumeurs commençaient à circuler dans les couloirs. Apparemment, les pourparlers avaient abouti à la fermeture des créneaux de la Bastille en signe de paix, mais les émeutiers avaient compris l'inverse et commençaient à viser les soldats. D'autres grimpaient aux arbres jouxtant la prison royale afin de faire céder les ponts levis. Machinalement, Olympe se détacha des bras de son père pour se jeter à la fenêtre et voir ce qu'il se passait. La poudre formait un épais brouillard, la jeune femme s'étouffait en la respirant. La foule qui se massait devant le monstre de pierres, les baïonnettes rivées vers les toits, les mines patibulaires des émeutiers, tout ceci l'effrayait.

« Lieutenant du Puget ! héla un soldat. Vous devez venir avec nous, vite ! La populace a abattu le pont levis sud et là, ils attaquent les autres ! Vous avez le choix entre vous rallier aux troupes prêtes à combattre ou fuir le plus discrètement possible ! Alors, que décidez-vous ? Moi, je fuis ! »

André hésitait, Olympe n'écoutait que d'une oreille, tant son attention était ailleurs. Tandis que son père l'appelait pour qu'elle le rejoigne, la jeune femme aperçut dans la masse une veste jaune et un foulard rouge : Ronan ! La panique s'empara d'elle. Cédant aux appels du Lieutenant, elle se retourna et l'attrapa aux épaules.

« Père, fuis ! Tu n'es plus en âge de te battre, tu vas te faire tuer ! Je t'en supplie, emprunte le passage secret qui mène aux douves et rejoins la rue du Temple. Tu y seras en sécurité !

- Je ne pars pas sans toi, Olympe ! Viens ! »

André empoigna sa fille et l'entraina à sa suite. La jeune femme résistait et tentait de récupérer son poignet, fermement tenu par le Lieutenant.

« Père, lâche-moi ! Je ne fuirai pas ! Il y a l'homme que j'aime dehors, je vais le rejoindre, le prévenir de ne pas entrer ! Pars, ne te retourne pas ! Si je te sais en sécurité, je serai tranquille et je pourrai m'en sortir ! »

Le Lieutenant du Puget était stupéfait face à une telle volonté de la part de sa fille. Il la savait têtue et un rien rebelle, mais là, il découvrait une autre facette d'Olympe. Ce n'était plus son bébé, la petite sous-gouvernante docile et bien élevée qui lui parlait, mais la femme amoureuse et passionnée qu'elle était devenue. Résigné quoi qu'inquiet, André finit par céder. Presque poussé par sa fille, il se dirigea vers les longs corridors menant à la tour du Puits où Ronan avait été incarcéré et se faufila dans le passage menant aux douves. Olympe partit en sens inverse, vers la sortie. A chaque fois qu'elle voyait une fenêtre, elle s'y attardait pour suivre le parcours de son amant, pour ne jamais le perdre de vue. Descendant un escalier, puis deux, elle tourna à droite, repartit dans l'autre sens et arriva dans la Cour de l'Avancée. Le pont levis qui donnait sur la rue Saint-Antoine venait de chuter et une foule d'assaillants s'y engouffrait vaillamment. Olympe se frayait avec peine un chemin parmi ces gens enragés, et seule sa simple tenue lui permit de passer pour l'une d'entre eux et d'être ainsi épargnée. Levant les yeux vers le haut des tours, la jeune femme vit les soldats prêts à tirer. Ils n'attendaient que le signal du Gouverneur de Launay. L'ancienne sous-gouvernante tremblait. Arrivée au niveau du pont-levis, elle vit un homme vêtu de damas vert et jaune tendre les bras vers son Ronan en hurlant.

« Ronan !

- Desmoulins ! Pour la liberté !

- Pour la liberté ! On y va ! »

La jeune femme comprit qu'ils allaient entrer à leur tour. Les soldats étaient en joue. Si le silence avait été de mise, elle aurait sans doute pu entendre le cliquetis des fusils chargés. En un éclair, elle se mit à courir vers la sortie.

« Non ! Ne rentre pas, ils vont tirer ! Ron... »

En une fraction de seconde, deux coups de fusils partirent. Olympe, lancée dans sa course, ressentit comme un coup de poignard dans l'omoplate gauche et eut juste le temps d'atterrir dans les bras de Ronan. Une sensation de froid la traversa. Elle tremblait comme une feuille morte prête à chuter de la branche et se raccrochait à son amant autant que son bras le lui permettait.

« Olympe ! Non ! »

Délicatement, Ronan la déposa au sol en appuyant sa tête contre son genou. La jeune femme le regardait en pleurant, la main posée sur la joue humide de son amant.

« Ronan... Emmène-moi je t'en supplie... Ne me laisse pas... »

Cédant à la douleur, tétanisée, la jeune femme s'évanouit tandis que son épaule rougissait, tâchant ses vêtements et ceux de Ronan.