Troisième partie

La douleur infinie de celui qui reste

Comme un pâle reflet de l'infini voyage

Qui attend celui qui part.-

Chasîl courait le plus vite possible.

Son grand frère lui avait demandé de faire le tour de la ville afin de prévenir chacun des enfants que le combat allait commencer et s'assurer que tout le monde était prêt. Étant la plus rapide du groupe, c'était un choix logique. Et Chasîl se serait jetée dans le vide si Lexos le lui avait demandé.

...

Ils étaient là, les gamins, comme toujours. Sales et épuisés, comme toujours. Ils se tenaient face à lui, au pied de l'estrade, la nuque courbée et les lèvres closes, comme toujours. Ils n'avaient rapporté aucun objet de valeur, ou si peu. Comme toujours.

Et pourtant, Heirnag sentait que quelque chose n'allait pas. Une électricité anormale dans l'air qu'il décida d'ignorer. La haine brûlante de leurs regards, ce n'est pas comme s'il n'avait pas l'habitude, il s'en délectait même, de leur peur à eux.

L'argent de Serkan. Il lui fallait cette somme, et vite. Son regard tomba en arrêt sur Krissan, tout tremblant dans un recoin sombre dans la pièce, et il retint un petit sourire. S'il fallait en passer par là...Soit.

Six fois déjà il avait tué.

« Krissan, viens ici. »

Le petit garçon s'approcha de l'estrade, lançant des regards d'appel au secours à ses amis. Il savait que Heirnag n'aurait pas le temps de lui faire quoi que ce soit, mais s'il pouvait mettre le plan à exécution vite...

L'adolescent l'empoigna par le bras, exactement comme il l'avait fait la veille, et le força à s'agenouiller, savourant l'humiliation.

« Toujours rien ! Je vous avais pourtant prévenus ! »

La lame de son couteau vint lentement se déposer contre la tempe du petit qui tremblait de peur, à hauteur de l'oreille.

Ne pas supplier. Ne pas supplier.

Du coin de l'oeil, il vit Lexos qui se saisissait d'une pierre et il retint un soupir de soulagement. Son ami lança son projectile qui heurta durement l'épaule d'Heirnag. Pas assez fort pour le blesser, mais suffisamment pour le déconcentrer.

« Qui a fait ça ?! Hurla le jeune homme en se détournant de sa proie. »

Il reçut une pluie de projectiles en guise de réponse, suivie d'une demie-douzaine d'enfants se jetant sur lui pour le renverser. Andyno sortit un coutelas volé la veille, prêt à venger ses amis, sa famille, tout son corps lui hurlant de prendre sa revanche.

Haine. Dégoût.

Peur.

Se débattant tant bien que mal, roué de coups alord qu'il était à terre, Heirnag appela ses sbires à l'aide dans un cri désespéré.

«Serkan ! Salvaron ! A moi !»

Autour d'eux, la bataille faisait rage.

Alanna se jeta sur Serkan, dégainant sa lame d'un geste familier. Il esquiva le coup de justesse. Elle analysa son ennemi d'un œil expert.

Fort et armé. Rapide. Pas assez.

La marchombre détourna les yeux de Dayanel, un des plus jeunes, égorgé avant qu'elle n'ait eu le temps d'intervenir. Pas le moment de s'apitoyer, plus tard peut-être.

La hache de Serkan manqua son épaule d'un centimètre. Elle recula d'un bond et se remit en garde.

Châsil courait, pourchassée par Salvaron. Heureusement, c'était la plus rapide, et elle avait de l'avance, mais l'acolyte de Serkan gagnait du terrain à vue d'œil.

Sans cesser de courir, la bataille repassa dans sa tête en accéléré. Heirnag s'écrouler sous les coups de couteau d'Andyno et de Mathidrill. Les coups, les cris, Dayanel, tué par Serkan sans que personne n'aies le temps de réagir, Alanna qui arrivait pour se battre et mettait fin aux jours de la brute. Et le sang, le sang. Partout. Elle rejeta cette odeur âcre et le souvenir du liquide rouge sur le sol de son esprit, et accéléra.

Châsil, conformément au plan, se rua dans une impasse, où l'attendaient Natoho et Krissan. Lorsque l'homme la suivit, il ne put qu'esquiver de justesse le couteau que lui lança l'enfant, mais chuta en arrière lorsque les filles le bombardèrent de pierres et essayèrent de le frapper au sol.

L'homme grogna, se releva, et d'un revers de la main suivi d'un coup de pied, repoussa Chasil et récupéra son couteau qui gisait à côté de lui. Natoho se jeta sur lui telle une tigresse, avec la hargne de ceux qui n'ont rien à perdre.

Serkan frappa. Elle esquiva.

Il se jeta sur elle. Elle recula.

Vive, souple, elle se jouait de lui comme un chat avec sa souris, essayant de le griffer, de le mordre, de le blesser enfin.

Le colosse réussit finalement à la renverser d'un geste de la main, l'envoyant valser contre le mur.

« Non ! »

Kriss qui s'était avancé pour aider son amie recula rapidement, son dos heurta la paroi.

Alanna arriva à ce moment-là. Elle se laissa glisser le long de la gouttière, prête à venir en aide aux enfants, mais trop tard.

Tout se joua en un quart de seconde. Salvaron se rua sur l'enfant qui hurla de terreur, sans prêter à l'attention à la marchombre. Le pied de la jeune fille atteignit sa mâchoire quelques secondes avant que la lame n'achève Krissan. Elle entendit un craquement, juste avant que le talon de son adversaire ne se fiche dans son estomac, lui coupant le souffle.

Un combat est un seul geste. Qu'il dure une seconde ou une heure. Qu'il t'oppose à un ennemi ou à dix. Un seul geste, un seul souffle.

Elle recula vivement, ignorant la douleur comme elle pouvait, et voulut frapper du pied. La main de Salvaron se referma autour de sa cheville et tourna d'un coup sec. Là où un autre aurait résisté et aurait eu la cheville brisée, Alanna suivit le mouvement, pivota, trouvant ainsi la force de se dégager. Elle roula sur le sol, se releva, riposta du poing, esquiva un coup de pied au centimètre près...

Tu perds ton temps. Tu t'essouffles. Cesse d'esquiver et frappe !

Un poing gigantesque fusa vers sa tempe. Elle se baissa, voulut faucher les jambes de l'adversaire et échoua. Elle recula face à un autre coup de couteau qui manqua l'éventrer. Vive, souple, d'une précision parfaite, mais pourtant inefficace.

Tue-le.

Le tranchant de sa main atteignit les côtes flottantes de son ennemi, qui rugit avant de la frapper du genou. Elle gémit.

Maintenant !

Ignorant la douleur qui fusait de son bas-ventre, elle répliqua. Son poing droit le percuta directement à la poitrine, petit poing frêle face à ce colosse, risible, ridicule.

S'il n'y avait pas eu ses lames, jaillies d'entre ses phalanges.

Salvaron tomba en arrière dans un hoquet, un flot de sang s'échappant de sa poitrine.

Alanna s'approcha des deux petites. Elles étaient inconscientes, mais en vie. Elle soupira de soulagement en constatant qu'elles respiraient, exemptes de toutes blessures.

«Alanna...»

C'était Krissan, une main rougie de sang reposant sur son ventre.

Elle n'était pas arrivée à temps comme elle l'avait cru.

Délaissant les deux filles, toujours inconscientes, elle s'approcha et s'assit à côté de lui. Une goutte de sueur coula le long de son visage sale, laissant une longues traînée noire sur sa joue.

« Ça fait mal. Dit-il

- Ça va aller. Chut. Doucement. Ça va aller.

- Je ne veux pas mourir.»

Elle ne répondit rien. Le plus jeune eut un sourire triste, la main toujours crispée sur son flanc. Il garda le silence quelques instants avant de demander :

« Reste avec moi.

- Bien sûr, tout ce que tu veux. »

Ils restèrent plusieurs minutes prostrés ainsi. Kriss gardait farouchement la main sur sa blessure et grognait lorsque la marchombre faisait mine de vouloir la guérir.

Un bruit de pas alerta la marchombre qui dégaina aussitôt ses lames, prête à en découdre. C'était Andyno.

« Krissan ! On a réussi, vieux, on a réussi, wouhou ! Mais qu'est ce que... »

L'enfant fronça les sourcils en constatant la pâleur de son ami. Puis son regard descendit jusqu'au flanc de ce dernier et son visage s'assombrit lorsqu'il comprit.

« Non... »

Andyno s'assit aux côtés de son ami, non sans jeter un regard noir à Alanna. Lorsque celle-ci voulut s'approcher et lui expliquer, il se plaça devant Krissan dans un geste de protection. Pour un peu, il aurait montré les dents en grognant. Alanna comprit et s'éloigna après un dernier regard d'adieu. Krissan lui répondit par un sourire.

Il mourut dans la nuit.

Le lendemain fut bien sombre.

On enterra Krissan et Dayanel près du petit lac. C'était une chose curieuse que tous ces enfants disant adieu à deux des leurs, avec la gravité des adultes sur le visage, comme si chacun des protagonistes avait rétréci. Alanna assista à cette étrange cérémonie de loin, dissimulée par les feuillages d'un arbre. Longtemps, elle hésita à rejoindre les enfants, mais le regard plein de haine qu'Andyno lui avait lancé la veille l'en empêchait.

Elle n'était plus la bienvenue.

Du haut de son arbre, elle inspira et expira, lentement, comme elle l'avait fait la veille, essayant en vain de ne pas se laisser assaillir par la culpabilité. Elle avait rendu sa liberté à une dizaine d'enfants pauvres et opprimés, mais le prix à payer était trop élevé.

Inspirer. Expirer. Lentement.

Un à un, les enfants tournèrent le dos à la minuscule tombe et repartirent vers la ville. Jusqu'à ce qu'il ne reste plus qu'une silhouette. C'était Natoho.

Tout doucement, elle descendit de sa cachette pour la rejoindre. La fillette leva vers elle un étincelant regard brun, étonnament sereine.

« Je suis désolée.

- Je sais.

- Tu t'es bien battue. Eux aussi. Vous tous.

- Je sais.»

Un sanglot déforma le visage de la plus petite en une grimace affreuse. Elle se frotta rageusement le visage, luttant contre la vague de tristesse qui menaçait de l'emporter.

« Où vas-tu aller ? Tu pars avec Lexos et les autres ?

- Non, renifla Natoho. Ça ne m'intéresse pas. Je veux apprendre à me battre. J'aimerais...(elle inspira) que tu m'apprennes à me battre. Emmène-moi.

- T'emmener où ?

- Peu importe. Loin.

- En devenant mon apprentie, tu me donnes trois ans de ta vie, lui rappela la marchombre.

- Je sais tout ça.

- Trois ans d'obéissance aveugle. Même dans la douleur.

- Cela me convient.

- Tu es sûre de toi ?

- Oui. »

Alanna scruta son regard, à la recherche d'une lueur d'hésitation, de la moindre faille...rien. Juste une flamme dans ces yeux trop grands, qui la fit presque frissoner. La flamme. Ellundril Chariakin.

Elle sentit presque la main de Jilano s'appuyer dans son dos.

« Bon. Fais tes adieux, jeune apprentie. Nous partons ce soir. »

Natoho se tourna légèrement (inconsciemment ?) vers l'endroit où Krissan était enterré.

«C'est fait.»

Alanna flatta l'encolure de Murmure, dans un geste qui lui était désormais familier. Le hongre noir se gratta nerveusement l'antérieur avant de taper le sol de son sabot, comme impatient de se remettre en route, et sa maîtresse se mit en selle d'un geste souple. Elle se tourna vers Natoho, crispée sur sa jument alezane.

«Je ne sais pas monter sur les chevaux. Avoua la petite.

-Je vais t'apprendre.

-Où va t-on ?»

Alanna tourna son visage vers le ciel. Ferma les yeux pour mieux écouter le vent, remonter le fil de ses souvenirs.

«Al-Jeit. Décida-t-elle.

-Pourquoi ?

-Tu le sauras en arrivant.»

Alanna se rappelait la beauté de la ville, la nuit. Elle était devenue marchombre ce soir-là. Natoho méritait de vivre la même chose.

La petite, prenant peu à peu confiane, lança son cheval au trot. Elle dépassa son maître en riant, et ouvrit les bras en grand, les cheveux détachés au gré du vent. Enfin libre.

Cette vision frappa Alanna de plein fouet.

La petite fille n'était plus une fille. C'était un oiseau.

Prêt à l'envol.

...

ENFIN FINI.

Je dédie ce chapitre à Mad Calypso, Déponia, et autres fans de Bottero :D

Certains noms et répliques (Al-Far, Gwendalavir, Marchombre, Raï, Arbre Passeur, «Il y a deux réponses à cette question», etc.) sont repris directement du livre, mais ce serait long de tout citer. Quant aux noms des enfants euh...j'ai fait un mix entre les prénoms des Youtub...vidéastes (pardon Antoine) et de noms de personnages de Bottero, ça donne des trucs un peu bizarres mais bon.

Ça n'empêche rien au fait que l'univers de Bottero ne m'appartient pas (snif) et que je me suis librement inspirée de ce dernier, et de celui des Youtubeurs (oh et puis m*rde). C'était JustePhi passion «disclaimer inutile dont tout le monde se fout.»

Allez, la bise.