Chapitre 3

Le flot de messages continua après le dîner, même si la fréquence s'était quelque peu calmée. John répondait quand il le croyait nécessaire, mais généralement il se contentait de lire les messages sans rien répondre. Il passa toute la matinée du dimanche assis dans son fauteuil, buvant du café, lisant les nouvelles sur sa tablette et recevant des messages aléatoires de la part de Sherlock toutes les dix minutes.

Le nouveau café au bout de la rue a un succès inhabituel. Vais peut-être enquêter. SH.

Possible blanchiment d'argent. SH.

Café pas assez bon pour justifier une file d'attente devant la porte un dimanche matin. SH.

Devrais peut-être garder la machine à expresso de Philippe, après tout. SH.

John envisagea d'envoyer un texto pour demander qui était Philippe, mais renonça.

Suis à court de lames propres pour mon microscope. Essaie de décider s'il est plus facile de les laver ou d'en acheter de nouvelles. SH.

Ce à quoi John répondit: Les vendeurs de lames de microscopes sont-ils ouverts le dimanche matin?

Trente minutes plus tard: Apparemment non. Peu de magasins ouverts le dimanche matin, il semblerait. SH.

John secoua la tête, perplexe. Comment Sherlock avait-il survécu jusqu'à la quarantaine? Voilà un fait qui dépassait son entendement.

Quel genre de chien préférerais-tu comme animal de compagnie? SH.

John haussa les sourcils considérablement, mais résista à l'envie de répondre.

Question purement hypothétique, bien sûr. SH.

Envisage de dresser un chien pour les scènes de crime. SH.

C'était presque comme s'il était de retour à Baker Street, prêtant attention de manière sporadique aux diatribes de Sherlock concernant telle ou telle affaire. Comme à l'époque, John pouvait écouter ou non; cela n'avait que peu d'importance. Sherlock semblait heureux de savoir que John était là, tout simplement.


"Sérieusement?" s'étonna Greg en prenant le verre de bière que John lui tendait. "Je savais que tu n'allais pas l'envoyer promener, mais je suis étonné que tu aies accepté de passer du temps avec lui."

John but une gorgée de bière et haussa les épaules. "Tout s'est bien passé. C'était même amusant, aussi étrange que cela puisse paraître."

Greg s'installa sur un tabouret à côté de John. "Je crois que je n'ai jamais décrit quelque chose que j'ai fait avec Sherlock comme amusant."

John ne put retenir un éclat de rire en entendant cela. "Ça l'était, pourtant. Nous avons dîné, et il a mangé, à mon grand étonnement. J'admets que tu avais raison à son sujet. Il a bel et bien changé."

"J'ai encore envie de lui mettre mon poing sur la figure de temps à autre, mais c'est vrai, il a changé."

"Je suppose que le changement a semblé plus graduel pour toi que pour moi."

"Oui." Greg but une longue gorgée, puis pinça les lèvres, le visage tout à coup sérieux. "Je ne te l'ai jamais dit, mais cette année après ton départ était assez difficile. Il a quelque peu... déraillé, je dirais. Tout ceux qui le connaissaient étaient inquiets. Je crois qu'il n'avait jamais cru que tu le quitterais pour de bon, tu sais?"

John contracta les mâchoires. Il avait passé un certain temps à réfléchir à ce sujet au cours de la semaine dernière. Il répugnait à ressentir la moindre culpabilité, étant donné ce que Sherlock lui avait fait traverser. Mais il n'avait jamais pensé que d'autres personnes seraient forcées de ramasser les morceaux après son départ. Après tout, Sherlock s'était débrouillé tout seul pendant deux ans quand il avait prétendu être mort. John avait imaginé qu'il continuerait simplement sa vie sans lui.

"Il m'envoyait des messages constamment, à toute heure du jour et de la nuit, dans l'espoir de trouver des enquêtes intéressantes. Je crois qu'il a même accepté de travailler pour son frère pendant quelques mois. Je craignais qu'il ne s'attire à nouveau des ennuis. Je ne crois pas qu'il ait replongé, mais... tu vois ce que je veux dire."

"Oui," répondit John laconiquement.

"Nous gardions un œil sur lui à tour de rôle, pour être sûrs de savoir ce qu'il faisait. J'ai beaucoup pensé à te téléphoner cette année-là, dans l'espoir que tu... je ne sais pas. Ce qui s'est passé entre vous ne me regardait pas."

"On dirait que Sherlock a fait en sorte que cela te regarde." John soupira. "Je suis désolé que tu aies été obligé de t'occuper de lui."

"Il fallait bien que quelqu'un le fasse." Le ton de Greg était légèrement sec, et John se demanda si Greg avait été en colère contre lui, s'il lui en avait voulu d'être parti.

John but une longue gorgée dans son verre de bière. Il refusait de se sentir coupable. Sherlock l'avait abandonné le premier, et d'une manière incroyablement cruelle. Greg avait fait ses propres choix, tout comme John, et John n'allait pas se sentir responsable de ce que Sherlock avait fait. Plus maintenant.

"Il a fini par tourner la page. Plus que je m'y attendais." Le verre de Greg était presque vide maintenant, tout comme celui de John. "Mais je suis quand même content que vous ayez discuté. Je serai content de ne plus me chamailler sans cesse avec lui sur les scènes de crime."

John se retourna pour le regarder. "Oh non. Non non, ce n'est pas ce que tu crois. Je ne prévois pas de recommencer à l'aider avec ses enquêtes. Au mieux nous serons... de bonnes connaissances." Il accentua le dernier mot d'un geste vague de la main.

Greg lui jeta un regard sceptique. "Vraiment?"

"Vraiment."

"D'accord."

"Je suis sérieux. Il vaut mieux éviter les ennuis. Je suis beaucoup trop vieux pour me remettre à courir les rues derrière Sherlock Holmes."

"Je n'en doute pas."

"Ça fait dix ans. Un peu plus que ça, pour être exact. On ne peut pas simplement reprendre là où nous nous étions arrêtés."

"Bien sûr."

"Nous serons seulement amis. Peut-être même moins que ça. Juste de vielles connaissances, plus ou moins amicales."

"Mh." Greg acquiesça, l'air absolument pas convaincu.

"Mais sûrement pas des amis proches. Rien de la sorte."

Greg porta son verre de bière à ses lèvres, sans réussir à dissimuler tout à fait son sourire. "Donc, quand le revois-tu?"

John fronça les sourcils dans son verre. "Demain soir."

"Je vois." Greg sourit. "Tu es conscient que demain c'est..."

John leva les yeux au ciel et l'arrêta d'un geste de la main. "Je vais nous commander une nouvelle tournée, qu'en penses-tu?"


Le restaurant était agréable, un petit coin italien et contemporain avec une façade edwardienne aux abords de Notting Hill. La salle comptait une demi-douzaine de tables et le personnel semblait constitué de vrais italiens, ce qui laissait toujours présager un bon repas.

Une jeune femme avec des cheveux coupés très courts et un visage en forme de cœur les conduisit à leur table et leur tendit la carte. Elle leur lança un sourire aimable avant de s'éloigner.

John avait été nerveux pendant le trajet en taxi. Il avait réalisé qu'il attendait ce dîner avec impatience, qu'il avait hâte de revoir Sherlock, et la prise de conscience était assez déstabilisante. Peu importait le nombre de fois où il s'était dit qu'il s'agissait d'une simple sortie entre amis, sans signification particulière, il savait que c'était faux. Pour être honnête, il n'était pas tout à fait sûr de ce qu'il voulait. Essayait-il de retrouver l'amitié qu'ils avaient partagé des années plus tôt, comme le faisaient ceux qui retrouvaient leurs anciens camarades de classe sur internet, ou espérait-il découvrir une nouvelle manière d'être amis, après tout ce qui leur était arrivé? Il n'avait pas la moindre idée de ce que désirait Sherlock.

"Mmmmh," dit Sherlock en fronçant les sourcils devant la carte.

John saisit la sienne et l'observa: une liste de plats, la plupart imprimés en italien, avec des traductions anglaises quand c'était nécessaire. Il n'y avait apparemment qu'une seule formule pour le dîner, donc il n'avaient pas grand chose à faire à part choisir entre la viande et le plat végétarien.

Un seul menu pour un soir de la semaine? John s'arracha à la contemplation de la carte pour jeter un regard à la ronde. Toutes les tables étaient dressées pour deux, et chacune d'entre elles était occupée par deux personnes que John aurait appelé un couple, s'il s'était permis de faire des suppositions indiscrètes.

La serveuse apparut avec deux coupes de champagne et leur demanda s'ils avaient des questions concernant le menu. John fut légèrement surpris d'apprendre qu'ils devaient tous les deux choisir le même plat, même si cela ne posait aucun problème: ni l'un ni l'autre n'était devenu végétarien au cours de la dernière décennie. John tendit leurs cartes à la serveuse qui acquiesça avant de s'éloigner, ondulant des hanches sous sa jupe noire. Il sourit: il y a longtemps, il aurait demandé son numéro en demandant l'addition.

Et il y a longtemps, Sherlock aurait levé les yeux au ciel avant d'expliquer à John qu'elle avait un petit ami italien très costaud, et que John se donnait du mal pour rien. Il sourit en regardant Sherlock, et découvrit avec étonnement que Sherlock arborait une expression embarrassée. John fronça les sourcils et attrapa son verre de champagne. Il ne se rappelait pas d'avoir déjà vu Sherlock embarrassé. Qu'est-ce qui avait bien pu - oh.

Le restaurant rempli de couples, le menu spécial. Comment John n'avait-il pas réalisé plus tôt?

"John, je..." commença Sherlock.

"C'est la Saint-Valentin." John pressa les lèvres l'une contre l'autre pour éviter d'éclater de rire. "Tu n'en avais pas la moindre idée?"

Sherlock vida la moitié de son verre de champagne. "Non."

"J'avais oublié aussi." John regarda autour de lui dans le restaurant, remarquant enfin la décoration romantique ostentatoire. "Eh bien, je ne me doutais pas que je me rendais à un dîner romantique ce soir. J'aurais dû mettre une cravate plus jolie."

Sherlock eut l'air mortifié. "Je n'essayais pas d'insinuer quoi que ce soit."

"Je plaisante, Sherlock. Ce n'est pas grave. Je suppose que c'est adéquat, dans un sens."

Sherlock haussa les sourcils. "Comment cela?"

"Tout le monde a toujours cru qu'on couchait ensemble, de toute façon. C'est comme au bon vieux temps." Il but une gorgée de champagne. "Je suis sûr que le dîner sera délicieux. Autant en profiter."

Sherlock le regarda fixement. "Ça ne te dérange pas?

"Non, pourquoi?"

"Ça te dérangeais toujours, avant."

John haussa les épaules. "J'ai presque cinquante ans, Sherlock. Je doute que qui que ce soit ici s'intéresse beaucoup à ma vie sentimentale, ou à mon absence de vie sentimentale, devrais-je dire."

Sherlock sembla vouloir ajouter quelque chose, mais la serveuse réapparut avec une assiette sur laquelle se trouvait un petit monticule de terrines empilées. Et deux fourchettes.

"Nous sommes censés partager, apparemment," dit John en prenant une fourchette et en lançant un clin d'œil à Sherlock. "Comme c'est adorable."

La gêne de Sherlock s'était quelque peu apaisée, mais il semblait toujours assez mal à l'aise. "Ils ont sûrement présumé que puisque nous prévoyons d'échanger nos fluides corporels plus tard, un peu d'échange de salive ne nous fera pas peur maintenant."

John venait malheureusement de mettre un petit morceau de terrine dans sa bouche. Il parvint à l'avaler avant d'éclater de rire discrètement. La situation était ridicule, et il aurait dû être embarrassé, mais il ne l'était pas, pour une raison obscure. Il était amusé par le fait qu'après toutes ces années, ce soit maintenant Sherlock qui soit gêné par ce genre de chose.

Il y avait un vin différent associé à chaque plat, et le partage d'assiettes de nourriture se poursuivit tout au long du repas. Sherlock avait d'abord semblé intimidé, mais quand John ne montra pas le moindre signe de gêne, il parût se détendre. Une heure plus tard, ils avaient terminé la moitié des plats et consommé une assez grande quantité de vin, et John réalisa qu'il n'avait plus ri comme cela depuis très longtemps. Sherlock, après plusieurs verres, était de bien meilleure compagnie que d'habitude, et John s'amusait énormément.

"Et il a cru, il a vraiment cru que j'avais -" le téléphone de Sherlock sonna et il le sortit de sa poche. Ses yeux se plissèrent immédiatement quand il consulta l'écran. "C'est Lestrade."

"Une enquête?" Le téléphone de John vibra dans sa poche et il le prit pour y jeter un œil.

Désolé de vous interrompre. Sauf si tu cherchais une échappatoire. Si c'est le cas, inutile de me remercier."

John remit son téléphone dans sa poche.

"Oui," répondit Sherlock, avec une expression qui indiquait qu'il pensait déjà à ce que Greg avait en réserve pour lui. "Il a du nouveau pour une enquête sur laquelle j'ai travaillé il y a quelques mois. Nous pensions que la piste s'était refroidie, mais il a trouvé l'appartement dans lequel le tueur s'est caché."

"Rempli de preuves, je suppose."

"Oui."

"Beaucoup d'indices intriguant à découvrir et à assembler."

"Oui." Sherlock acquiesça d'un œil presque étincelant.

John baissa la voix en un chuchotement séducteur. "Et tu pourrais même retrouver la piste du tueur."

Sherlock le regarda et acquiesça.

"Qu'est-ce que tu attends, alors? Vas-y. Je m'occupe de l'addition."

Sherlock repoussa sa chaise immédiatement, puis s'arrêta, comme pris par un dilemme. "Tu es sûr?"

"Oui, évidemment."

"Tu n'es pas fâché?"

John sourit. "Pourquoi serais-je fâché? C'est bien plus important que le dîner. Si ça te soulage, je resterai ici pour manger ta part. Je vais la payer de toute façon." Sherlock semblait encore hésitant, et John lui sourit. "Vas-y, idiot. Appelle-moi quand tu auras attrapé le tueur et nous irons boire un verre pour fêter ça."

Sherlock se détendit et sourit. "Très bien." Il se leva, enfila sa veste et partit.

Tout le monde dans la petite salle se retourna pour le regarder s'en aller, et la serveuse se précipita vers leur table. "Tout va bien?"

John lui sourit. "Il est de garde ce soir."

"Ah, bien sûr." Elle sembla soulagée. "Eh bien, je suis désolée que vous soyez obligé de passer votre soirée de saint-Valentin tout seul."

"Pas d'inquiétude. Il se fera pardonner plus tard." John lui lança un clin d'œil complice, et elle étouffa un petit rire.

"Je vous apporte le prochain plat, ou préférez-vous l'emporter chez vous?"

"Inutile de gâcher un repas par ailleurs fantastique," répondit John. "Apportez la suite et je ferai de mon mieux. Et je reprendrais bien un peu de ce Chablis, tant que vous y êtes."

C'était le meilleur rendez-vous non romantique qu'il ait eu depuis des années. Une demi-heure plus tard, Sherlock se mit à lui envoyer les détails de ce qu'il avait trouvé par texto, et John savoura chacun d'eux.

Comportement typique de serial killer. Il cherche à être démasqué. SH.

Il a gardé des comptes-rendus détaillés. SH.

La trentaine, bien éduqué, sans doute dérangé. SH. Auquel John ne put s'empêcher de répondre: sans blague.

Le mur classique de serial killer, entièrement recouvert de photos. Il a trop regardé la télé. SH. Accompagné d'une photo du mur tapissé de coupures de presse.

Tu adorerais celui-là. SH.

Et un seul texto de Greg: Sherlock est saoul?

John rit en tapant la réponse: Un peu. Allez-y doucement, d'accord?

Il avait le plat principal, du bœuf cuit à la braise, pour lui tout seul, ce qui ne le dérangeait pas le moins du monde. Le dessert au chocolat était un peu trop copieux, mais la serveuse veilla sur lui et garda son verre de vin bien rempli. C'était la meilleure Saint-Valentin qu'il ait passée depuis, euh... toujours. Et il en avait passé la moitié avec Sherlock Holmes, rien que ça.