Camus se mordit la lèvre inférieure, s'efforçant de ne rien laisser paraître sur son visage alors qu'ils avançaient toujours dans l'obscurité, luttant contre la morsure du vent glacial qui soufflait sur les rues de la ville. Ils ne cessaient de zigzaguer entre les habitations depuis près d'une heure, grandes silhouettes fixes dans la noirceur du paysage. Son dos recommençait à diffuser une vive douleur par a-coups, la faisant se répandre dans tout son corps au moindre de ses gestes. Tout son être avait besoin de repos mais il ne pouvait pas se l'accorder pour le moment. Il avait besoin de savoir, de prendre conscience de la situation. Il ne serait pas tranquille tant qu'il ne l'aurait pas vu de ses propres yeux...
« Vous voulez vous reposer un peu? »
La voix claire de la jeune fille le tira de ses pensées et il posa son regard de saphir sur elle. Elle même le regardait, guettant la moindre réaction de sa part. Il se contenta de hocher négativement la tête et de répondre d'un ton neutre.
« Ça va, continuons. »
La jeune fille le suivit des yeux alors qu'il continuait sa marche derrière Isay. Elle pouvait comprendre qu'il soit fatigué vu son état mais pourtant... Rien en lui ne laissait transparaître le moindre signe de faiblesse. Ni son regard, si la démarche. Malgré ses nombreuses blessures, il se tenait droit et avançait comme s'il était en pleine possession de ses moyens. Quel homme étrange pour pouvoir avancer ainsi sans peines. Qu'y avait-il donc de si important là-bas pour qu'il veuille tant y retourner? Elle n'en savait rien. Quoi que ça puisse être, ça devait être réellement important pour lui. Elle soupira et se contenta de lui emboîter le pas.
Isay s'arrêta un instant et passa une main dans ses mèches noires. S'il ne se trompait pas, ils n'étaient plus très loin des lieux en questions, encore quelques minutes à ce rythme et ils seraient à destination. Il se tourna vers ses deux compagnons qui arrivaient à son niveau. Cet homme semblait plutôt bien tenir le coup malgré son état et il devait bien admettre qu'il en était impressionné. Bien peu de personnes de sa connaissance parviendraient à faire quelques pas dans un même état, mais lui, il parvenait tout simplement à les suivre sans la moindre difficulté. Ce Camus ne semblait pas être comme les autres...
« Nous ne sommes plus très loin, dit-il une fois les deux autres à ses cotés. On y va maintenant où on s'arrête un peu?
_Allons-y maintenant. »
Les deux adolescents se regardèrent. Tant qu'il n'aggravait pas son état, ils n'avaient pas de raisons de s'y opposer, même si Aiko ne cachait pas son mécontentement. Ils reprirent donc leur ascension et finir par quitter les rues de la ville pour arriver sur un petit sentier en pente qui traversait un bosquet. Les arbres avaient perdu leurs feuilles et rien hormis le bruit de leurs pas ne venait rompre le silence qui régnait.
Le chevalier ne put s'empêcher de s'interroger. Il n'y avait pas un chat dehors, ni animal, ni humain. Tous s'étaient donc réfugiés chez eux et refusaient de quitter leurs abris? Mais quoi de plus normal en fin de compte... Ils ignoraient ce qu'il se passait mais tous devaient la sentir. Cette menace invisible mais pourtant bien réelle et qui se manifestait au travers de la disparition du soleil... Même s'il ne s'était écoulé qu'une journée, l'absence du soleil sonnait comme un signal d'alarme, un signe que quelque chose de dangereux se préparait. Quelque chose que lui et ses compagnons avaient vraiment essayé d'empêcher...
Il abandonna ses pensées pour regarder autour de lui. Les arbres se faisaient désormais plus rares, laissant place à des rochers qui s'élevaient de parts et d'autres. Cela ressemblait déjà plus aux quelques souvenirs de son réveil parmi les ruines. Il n'avait pas discerné la moindre once de verdure malgré la fatigue qui lui obscurcissait l'esprit. Et tandis qu'il avançait, suivant le jeune garçon qui ouvrait la marche, il sentit les battements de son cœur accélérer peu à peu. Cet endroit dans lequel il avait retrouvé ses esprits, ces lieux totalement dévastés... Était-ce vraiment le sanctuaire? Ce lieu dans lequel il avait vécu pendant tant d'années? Impossible. Si tel était le cas...
Isay s'arrêta au bout de quelques instants avant de finalement annoncer tout en fixant droit devant lui.
« Nous y sommes. »
Camus demeura quelques instants immobile avant d'avancer, pas à pas, franchissant les derniers mètres qui le séparait du jeune garçon ainsi que de la réponse qu'il recherchait. Un paysage complètement dévasté apparu devant lui. Peu importe ce qu'il avait ou pouvait y avoir en ces lieux, tout ce qu'il voyait n'était qu'un immense amas rocheux. Le vent soufflait avec force tandis que, dans la pénombre qui régnait, il contemplait ce paysage désolant. Il serra le poing tandis que ses longs cheveux se soulevèrent sous la pression du vent. Cet endroit...
Il avança sans dire un mot, descendant lentement de la colline sur laquelle ils se trouvaient pour s'approcher. Cet endroit... C'était... Il s'arrêta devant les premiers blocs de roche qui jonchaient le sol sec et balaya lentement les lieux des yeux. Des nuages de poussière se soulevaient de temps à autre parmi les débris. Il pivota lentement sur sa gauche et avança à pas lents pour ne pas réveiller la douleur à laquelle il commençait à s'habituer. Il avança jusqu'à ce que son chemin ne soit barré par une longue colonne de pierre fendue en deux et fissurée de toute part. Il posa la paume de sa main sur la pierre froide et la fit glisser dessus. La surface qui était lisse par le passé était désormais parcourue par de longues et profondes fissures. Il ferma les yeux. Cet endroit... C'était donc bien ça. C'était donc bien la vérité... Il avait espéré que non. Que ces lieux soient devenus méconnaissables au point que lui même ne puisse les reconnaître... Et pourtant, au fond de lui, il le savait. Il avait espéré que non, que ça n'avait pas pu arriver... Mais il le savait, à mesure qu'il se rapprochait, il l'avait compris. Ce qui s'étendait devant lui, c'était tout ce qu'il restait du sanctuaire désormais. Un amas de ruines parmi des rochers et rien d'autre... Une douleur se répandit dans sa poitrine à ce triste constat. Cet endroit dans lequel il avait grandit, dans lequel il avait passé tant d'années, pour lequel il s'était tant battu... Voilà donc ce qu'il était devenu... Ils avaient donc... vraiment perdu?
Du haut de la colline, Aiko et Isay observaient le chevalier qui leur tournait le dos. Bien qu'ils ignoraient tout de ses pensées, ils comprenaient que quelque chose se passait en lui. Quelque chose qui leur échappait. Quelque chose dont ils ignoraient tout. Et ce n'était pas le moment de venir le questionner. Ils en avaient envie, ils voulaient comprendre pourquoi il avait tant désiré revenir ici malgré son état, pourquoi cela paraissait si important... Mais ce n'était pas le moment. La seule chose dont il semblait avoir besoin pour l'instant, c'était d'être seul. Seul avec ses pensées...
Aiko finit par demander tout en observant le chevalier de loin.
« Qu'est ce que tu crois qu'il a bien pu lui arriver? »
Isay ne répondit pas. Il se contenta de hausser les épaules tout en regardant cet homme qui se tenait droit parmi les décombres. Ils l'avaient retrouvé ici dans un état proche de la mort et pourtant, il avait eu la force de revenir jusqu'ici en marchant. Plus que la raison qui avait pu le pousser à revenir ici, lui, c'était le fait qu'il ait trouvé la force de le faire qui le marquait. Un homme comme les autres n'aurait pas du pouvoir se déplacer alors que, vingt-quatre heures plus tôt, il gisait sur le sol, complètement inconscient et blessé de toute part. Et pourtant, lui, il les avait suivit sans mal, gardant sa démarche droite et fière malgré ses blessures. Il n'était pas comme les autres. Il n'y avait pas tant d'explications possibles et si ça se trouvait...
« Isay? »
Il se tourna vers Aiko. Elle le regardait avec une lueur d'étonnement dans les yeux, sans doute parce qu'il ne lui avait pas répondu.
« Ça ne va pas? »
Il secoua la tête avant d'afficher son sourire habituel.
« Ça va, je me posais les mêmes questions que toi le concernant c'est tout.
_... On devrait peut-être penser à rentrer non? Ça commence à faire un moment qu'on est partis...
_Attendons encore un peu, je pense qu'il en a besoin... »
La jeune fille soupira avant de reporter son attention sur l'homme qui se tenait quelques mètres plus bas. Dans la pénombre qui régnait, elle ne pouvait discerner que sa silhouette ainsi que ses longs cheveux qui virevoltaient au gré du vent. Seul parmi les décombres...
