CHAP 3 : Si j'avais su deux ans plus tôt
Quand les hauts-parleurs annoncèrent le suisse Christophe Giacometti, Victor accéléra le pas pour rejoindre les gradins. La voix de Yakov lui rappelant qu'il passait juste après lui parvenait déjà de loin. Il savait bien qu'il passait après, il était le dernier, mais il ne voulait pas manquer la performance de Chris et s'il ne se dépêchait pas, c'était ce qui allait arriver. Il repéra les autres patineurs dans les gradins et se faufila jusqu'à eux.
« Pas trop difficile, le réveil ? »
La question prit Victor au dépourvu – avait-il mal maquillé ses cernes ? Si c'était le cas, qu'on lui dise directement, il faudrait qu'il s'en occupe avant sa performance.
« Et le tiens ? répondit-il en haussant les épaules.
-Difficile est un mot bien faible
-Des regrets ?
-Aucun ! » répondit le patineur en riant.
Victor se demandait bien quelles parties de sa soirée leurs étaient connues. Peut-être aurait-il pu – voire dû - se pencher sur la question, essayer d'atténuer sa réputation qui, quand il ne s'agissait pas de patinage, n'était plus si glorieuse. Peut-être qu'un jour il prendrait la peine de s'expliquer, de rétablir la vérité, même si rien ne l'y obligeait. Peut-être, mais pour le moment, tout ce qu'il avait prévu était de regarder le programme long de Chris. Il n'avait pas de temps à perdre à se préoccuper des rumeurs. D'autant que ce programme était le dernier, et que Chris effectuait ses plus belles performances à la fin. Chaque fois meilleure que la précédente chaque fois meilleure que l'année d'avant. La musique commença et on se tut derrière lui, aussitôt obnubilé par le suisse qui s'élançait – déterminé, concentré.
Si on ne comptait pas la pression que Victor s'infligeait, Chris était son seul véritable adversaire. Il était le seul qu'il trouvait intéressant à battre, le seul qu'il aimait voir se faufiler dans les classements et s'approcher dangereusement du podium. De mémoire, Victor aurait été incapable de citer une finale, depuis les quatre dernières années, où Chris n'avait pas participé à ses côtés. Au début il avait trouvé ça curieux puisque les participants pouvaient varier du tout au tout d'une année sur l'autre, voire d'une compétition à l'autre. Et pourtant, ce jeune suisse était toujours là. Il faisait discrètement son bout de chemin en s'extasiant du simple fait d'être présent, jamais avare de bonne humeur et de sourires. Ses sauts précis et ses chorégraphies minutieuses sortaient du lot, mais ce qui se remarquait surtout chez lui, c'était son étrange pouvoir hypnotisant.
Chris n'en avait pas forcément conscience – pas encore - mais c'était un sacré talent. Son charme attirait l'œil tandis que sa personnalité séduisait les foules Victor le constatait à chaque performance. Chris l'ignorait, sans aucun doute, mais il y avait bien longtemps que Victor s'était laissé prendre dans ses filets. Il ne s'en était pas aussitôt rendu compte, loin de là, et quand il avait fini par le comprendre, il avait gardé ça bien au fond de son esprit, refusant catégoriquement d'y penser. Autant dire que maintenant, il y était bien obligé, et sa pensée se résumait en une question qui tournait en boucle : « Damn, qu'est-ce j'ai fait ? »
Avant d'être son adversaire et son confrère patineur, Chris était ce qu'il avait de plus proche d'un ami. Bien sûr, Victor discutait avec tout le monde, il connaissait beaucoup de gens et restait rarement seul quand il buvait, mais tout ça était loin de l'amitié et loin de ce qui le liait à Chris. Aucun bavardage était jamais aussi plaisant que de passer le temps en compagnie du suisse. Et ça, par contre, Victor s'en était rendu compte assez vite. Il n'avait pas pu échapper à l'étrange impatience qu'il ressentait pour chaque compétition où ils se croisaient, pour chacune de leurs rencontres qui rendaient sa carrière de patineur plus amusante. Le côté joueur de Chris s'accordait avec le sien, ce qui faisait de chaque compétition un tout autre jeu. Et quand, de temps à autre, une compétition n'était pas à leur goût, ils pouvaient toujours compter sur la participation de l'autre pour arranger les choses. C'était comme ça qu'ils avaient finis par impressionner certains juges autrement que part leurs prouesses sur la glace.
Ils avaient toujours aimé les paris divers, plus ou moins ridicules, et les blagues – c'était d'ailleurs comme ça qu'ils s'étaient rapprochés, une fois les politesses et les banalités passées. C'était toujours resté entre eux, bon enfant, sans conséquences sur le long terme – sauf une fois. Et puis un jour, ils avaient augmenté le niveau. Victor ne regrettait rien, même maintenant avec deux ans de plus. Non seulement ça avait été un point important dans l'évolution de leur amitié, mais ça avait aussi été terriblement amusant. Victor se souvenait de ce jour comme celui où il n'avait définitivement plus douté de leur affection mutuelle, et celui où il avait commencé à nier l'autre attirance qu'il ressentait.
Victor et Chris avaient été tous les deux affectés aux États-Unis en début de compétition. Victor se souvenait que les journées avaient été plutôt longues, l'organisation peu organisée et l'ambiance bien trop calme. Alors en quittant la piste avec sa médaille de bronze, Victor était plutôt déçu. En plus de ça, tout le monde repartit très vite de son côté. Les journalistes ne lui demandèrent que quelques photos et deux-trois questions avant de se focaliser sur le médaillé d'or, ce qui se comprenait, mais ne lui donnait rien d'autre à faire que rentrer à l'hôtel, seul. Sur le moment Victor avait eu l'impression qu'on le jetait dehors et il avait beau se dire que la prochaine compétition se passerait mieux, cela ne faisait pas fuir le goût amer dans sa gorge. Il avait patiné, avait récupéré sa médaille, maintenant c'était fini. Victor en avait conscience, pourtant il persistait à s'attarder dans le hall. Il jetait des regards dans tous les coins en cherchant les autres patineurs, n'importe lequel – même si le seul qu'il espérait réellement trouver avait les cheveux blonds. Mais il ne voyait que les finalistes qui étaient occupés, alors il se résolu à partir juste après avoir fait un tour aux toilettes.
Ça n'avait pas l'air vu les circonstances, mais Victor n'avait vraiment pas fait exprès de se perdre. Il pensait que tout le monde était parti et que, même en traînant dans les couloirs, il ne rencontrerait personne. Alors quand il arriva à la patinoire, il soupira – les indications étaient inexistantes dans ce bâtiment, c'était la troisième fois qu'il se trompait de chemin en deux jours. Il n'y avait plus grand monde, mis à part des techniciens qui s'occupaient de ranger les caméras – trop occupés pour leur proposer de sortir boire un verre – et une silhouette sur le côté, accoudée à la rambarde, le regard fixé devant elle – éventuellement disposée à passer le temps avec lui. Victor s'approcha doucement, bien qu'il pensait que même en faisant du bruit, Chris ne l'aurait pas remarqué tant il avait l'air concentré sur la glace. Il s'appuya à ses côtés et savoura même quelques secondes durant lesquelles, sans surprise, Chris ne l'avait pas aperçu, avant de signaler sa présence.
« Déçu d'avoir manqué le podium ? Ou triste de quitter l'amour de ta vie ? »
Chris frissonna et tourna la tête vers lui en souriant. Il n'avait pas l'air si surpris de le voir - après tout, qui d'autre s'attarderait autour de la patinoire ?
« Plutôt étonné qu'un russe n'ait pas eu l'or. Tu te réserves pour la fin, toi aussi ?
-Je tente ton astuce. On sait jamais, peut-être qu'avec moi elle fonctionnera. »
Chris rit, et ils restèrent silencieux. Ce court échange avait suffi à ressourcer Victor, il aurait pu saluer son camarade, retourner à l'hôtel et dormir plus sereinement. La journée n'aurait pas été parfaite, mais pas complètement mauvaise. Oui, il aurait pu repartir, alors peut-être qu'ils n'en seraient pas là, aujourd'hui. Mais Victor resta, et il venait d'avoir une idée pour pimenter le séjour.
« Je ne t'ai pas entendu réclamer les points qui faisaient débat.
-Tu ne sais toujours pas que je suis loin d'avoir le même tempérament que ma mamma ?
-J'avais espoir que tu t'emportes quand même. Ça aurait animé la compétition. »
Chris rit et hocha la tête.
« Ce n'était pas la plus amusante, c'est vrai.
-Il n'est pas trop tard pour changer ça. »
Chris fronça les sourcils, peu sûr de ce que Victor entendait par là – ou comprenant trop bien où il voulait en venir.
« Pour combien tu demandes des explications aux juges ? » C'était un jeu entre eux : l'un lançait un défi, l'autre annonçait un nombre augmentant ou diminuant les chances, histoire de se sentir maître du sort. « Façon Gemma Giacometti, évidemment. »
La mère de Chris avait pour habitude de s'énerver très vite, et le monde du patinage artistique l'avait appris à ses dépends. Tout le monde savait, maintenant, que Chris était beaucoup plus calme et respectueux des décisions prises mais justement, pour Victor, le fait que les juges ne s'y attendront absolument pas rendait le jeu encore plus intéressant.
« 15 », proposa Chris.
Victor commença le compte à rebours : « 3.. 2.. 1. » et ils devaient alors annoncer un chiffre entre 0 et 15. S'ils tombaient sur le même, Chris devait accepter le défi. La plupart du temps, même quand le hasard n'était pas avec eux, ils finissaient quand même par jouer. Cette fois, le hasard semblait les encourager alors qu'ils misèrent tous les deux sur le 3. Victor n'était pas sûr que Chris soit réellement tenté par le défi. Il s'était dit qu'ils n'avaient rien à perdre puisque les journalistes étaient soit occupés dehors, soit partis. Ce ne serait qu'entre Chris et les juges – et Victor qui ne manquerait ça pour rien au monde. Au pire, il se ferait des ennemis, aurait un avertissement. Ce n'était rien que Chris ne tenterait pas, se disait Victor. Et quand le suisse sourit largement, il su qu'il avait vu juste.
« Un jour, ajouta Chris, nos jeux iront trop loin et nous porterons malheur. J'espère que ce ne sera pas aujourd'hui. »
Sur le moment aucun d'eux n'avait pensé que les juges pouvaient être déjà loin, ce qui aurait compromis la suite de leur journée. Heureusement ils les trouvèrent au détour d'un couloir. Chris marcha droit vers eux, sans aucune hésitation, et les interpella doucement. Victor ne distinguait pas ce qu'ils se disaient exactement, mais optait pour des politesses et, compte tenu de tous les sourires, Chris avait dû se montrer particulièrement charmant – quoiqu'il aurait aussi pu ne rien changer à son naturel. Victor se rapprocha afin d'être juste assez loin pour ne pas s'imposer dans leur champ visuel et juste assez près pour entendre ce qu'ils disaient. Toujours souriant, Chris en venait justement au fait.
« A propos de ce point.. j'aurais dû l'avoir, non ? »
Le résultat fut immédiat. Chris lui raconta plus tard qu'il avait eu l'impression de sentir toute chaleur quitter le corps des juges tendit que leurs muscles se crispaient. Appuyé derrière une armoire à trophée, Victor n'avait rien manqué des regards qu'ils s'étaient échangés, comme s'ils s'interrogeaient tour à tour quand à la réaction appropriée. Vu le silence qui s'installait, aucun d'eux n'en avait la moindre idée. Ce qui se comprenait. Ils connaissaient tous les exploits de Gemma Giacometti et ses fameuses colères sitôt qu'elle, ou une autre patineuse, était victime d'injustice et ils devaient redouter que son fils soit pire – bien qu'il n'avait pas besoin d'être pire pour être redoutable.
« La dernière rotation était brouillonne. Quand même, Christophe, tu as clairement manqué ton rattrapage.
-Je ne suis pas tombé, à ce que je sache. Soyez honnêtes, ce sont des excuses à donner aux médias. On sait tous de quoi il est vraiment question ici, n'est-ce pas ? »
Les juges échangèrent encore quelques regards perdus avant qu'un deux ose reprendre le risque de déchaîner le suisse. Ils craignaient le moment où Chris se laisserait de son ton enjôleur. Victor, de son côté, attendait cela avec impatience.
« Et il est question de quoi ?
-On vous a payé, c'est ça ? Soudoyé par mes rivaux pour me saboter, hein ? »
Victor admirait la façon dont Chris restait très convaincant en énonçant des propos absurdes, la façon dont il haussait le ton progressivement sans se laisser une seule fois impressionner par l'autorité. Les juges répondirent plus doucement et Victor dû tendre l'oreille pour comprendre leur défense. Il lui semblait qu'ils marmonnaient quelque chose à propos du fait que c'était stupide, que Chris délirait, que même si on avait essayé de les soudoyer, ce n'était pas dit qu'ils auraient accepté. Puis ils reprirent un ton plus assuré pour conclure :
« Désolé, Christophe, on ne peut rien faire, c'est trop tard. »
A ces mots, Victor sourit – il avait su. Chris était quelqu'un qui en faisait souvent trop. En soirée, il était impossible de ne pas le remarquer et encore plus difficile de l'oublier. Victor appréciait cette impulsivité et sa capacité – inexistante – à contenir ses émotions. Le moins qu'on pouvait dire, c'était que Chris vivait les choses à fond. Mais plus que ça : Chris savait simuler ce genre de comportements. Victor pensait souvent que dans un univers parallèle, Christophe Giacometti était comédien, et il n'avait aucun doute qu'il était un des meilleurs. Chris regarda les juges tour à tour, avec ce rictus inconscient qu'il portait toujours quand il savait que la suite allait être drôle – Victor adorait ce rictus.
Et puis ça s'était enchaîné si vite que Victor avait du mal à se souvenir de l'ordre des événements, d'autant que ses rires l'avaient gêné pour tout suivre. Chris avait haussé la voix pour rétorquer qu'ils en avaient surtout rien à faire maintenant qu'ils avaient eu leur argent, que c'était bien tout ce qui comptait pour eux. Il avait été jusqu'à les insulter de profiteurs du système, de capitalistes corrompus et, plus généralement, d'abrutis fascistes. Un juge tenta de reprendre la parole, certainement pour protester contre ces accusations, mais Chris l'interrompit aussitôt, toujours aussi indigné et sérieux dans son rôle.
« N'essayez même pas de me dire le contraire ! Je sais ! La seule chose qu'il me manque, c'est qui. Mais je sais, et je sais que vous allez me le dire. »
Victor était impressionné par l'autorité dans sa voix, et il se surprit à penser qu'elle aurait pu lui faire faire n'importe quoi, lui faire dire n'importe quoi – ce qu'il refoula aussitôt, évidemment. Chris était ferme et s'il semblait agité dans son comportement, Victor savait qu'intérieurement comme dans sa voix, il gardait le contrôle. Les juges ne disaient plus rien du tout – à moins que leur ébahissement s'exprimait d'une voix trop basse pour parvenir aux oreilles de Victor. Alors Chris continua à aller plus loin dans la provocation, à leur dire qu'il les dénoncerait, qu'il allait de ce pas retrouver les journalistes et que personne ne l'arrêterait, que ce n'était même pas la peine d'essayer ou il se battrait contre eux. Il accompagnait son discours de grands mouvements dans tous les sens et il alla jusqu'à défier les juges en duel, annonçant qu'il était prêt à se battre tout de suite, à les prendre un par un à mains nues. Pour illustrer son propos, il avait même retiré son t-shirt et l'avait lancé violemment au bout du couloir. Ce n'était pas nécessaire, mais Chris avait le sens du spectacle. Victor en avait pleuré de rire. Tout ça avait été son idée, mais il n'aurait jamais pensé que Chris irait aussi loin – et qu'il y irait aussi bien.
La musique s'arrêta sur un point d'orgue les applaudissement retentirent en crescendo. Chris, à bout de souffle, exécutait une révérence sous une pluie de fleurs rouges. Victor quitta aussitôt son siège pour rejoindre Yakov qui ne pris même pas la peine de lui reprocher son escapade – il avait l'habitude. De plus, son coach n'avait pas besoin de mots, son regarde suffisait. Victor le savait très bien : se précipiter ainsi n'apporterait rien de bon à sa performance – et déjà que ses courbatures n'allaient pas aider... Pourtant, face à Yakov, il se contenta de hausser les épaules. Il retira sa veste et attendit devant la rambarde que Chris sorte pour prendre sa place.
En se remémorant ce souvenir, Victor s'était vraiment rendu compte d'à quel point ils avaient grandis. Il ne voyait plus Chris comme ce jeune de seize ans avec des étoiles dans les yeux depuis longtemps, il ne le voyait plus non plus comme le jeune homme qui l'avait attiré lors de cette compétition aux États-Unis. Pourtant, au fond, l'un comme l'autre était toujours le même, toujours plein d'insouciance et en quête d'action. Au fond, ils n'avaient jamais arrêté de jouer. Leurs jeux n'étaient plus les mêmes, voilà tout.
« Damn, qu'est-ce j'ai fait ? » lui revint en tête quand Chris approcha. Victor pensait pouvoir soutenir son regard comme si de rien n'était, ou justement, en assumant entièrement ce qui était, mais quand le suisse passa à côté de lui, il se détourna. Qu'est-ce qu'il avait fait ? ou plutôt : avait-il bien fait de le faire ? Chris remarqua son hésitation alors il lui souhaita simplement bonne chance en souriant. Victor s'élança à son tour sur la glace, le public l'applaudissait déjà, confiant du succès. Chris était sûr, lui aussi, que le programme libre de Victor serait merveilleux.
Chris aurait dû rejoindre Josef, qui l'appelait depuis le kiss & cry, mais il n'avait pas envie de rater ça. De toute façon, il avait déjà une idée de son score. Son programme court avait été super, mais le libre en était loin. Ses douleurs avaient gêné la fluidité de ses mouvements, et il avait eu l'esprit ailleurs, ce qui n'avait pas aidé pour ses sauts. Il devait être troisième maintenant, et Victor allait l'éjecter du podium. Il haussa les épaules à cette pensée. Bien sûr il était un peu déçu, mais ça ne le préoccupait pas tellement. Si sa place sur le podium était le prix à payer pour la nuit dernière, alors soit. Observer Victor Nikiforov patiner de si près était un lot de consolation qu'il acceptait avec plaisir.
Le programme libre de Victor était difficile. S'il le réussissait à la perfection, il serait quoi ? Deuxième ? Chris avait un doute, ça dépendait des résultats exactes de leurs concurrents. Peut-être avait-il des chances de finir premier. Jusqu'à là, c'était très bien parti. Bien que Victor souriait tout le long, ses traits étaient un peu trop figés, preuve de sa concentration. A le voir comme ça, on pourrait presque croire qu'il était du genre calme et posé. Or il ne savait clairement pas contenir ses émotions – et il en jouait ! Chris aimait ça, il fallait l'avouer. C'était grâce à ça qu'il avait eu ses meilleurs fous rires, et c'était à cause de ça qu'ils en étaient là aujourd'hui. Quand il repensait à la situation dans son ensemble, Chris n'était plus si étonné par ce qu'il s'était passé. Après tout, cela ne faisait-il pas deux ans qu'ils avançaient doucement dans cette direction ? Cela ne faisait-il pas deux ans qu'il voulait en arriver là ?
Si on demandait à Chris quand il était tombé sous le charme de Victor Nikiforov, le patineur légendaire, il vous raconterait ce jour où il regardait la télévision avec ses mamans. Mais si on lui demandait, plus doucement, quand il était tombé sous le charme de Victor Nikiforov, l'homme, il se mettrait à rire. Et il ne vous direz rien d'autre car cette histoire était entre lui et Victor – et qu'il était incapable d'en parler sans être entrecoupé par ses rires. Deux ans plus tôt, aux États-Unis, Chris avait tenu un pari débile pour lequel il n'y avait absolument rien d'autre en jeu que la promesse d'un bon moment – jamais il n'avait prévu d'en repartir avec un désir tout particulier pour son ami. L'idée lui avait plu, et ça s'était révélé aussi amusant que prévu. Ça, c'était jusqu'à ce que Victor intervienne. Ils n'avaient rien préparé, mais Chris était certain que même si ça avait été le cas, cette intervention n'aurait pas fait partie du plan.
Chris venait de retirer son t-shirt dans ce qu'il pensait être un dernier acte dramatique. Il pensait arrêter sa comédie là, trouver une dernière réplique et repartir d'où il venait. Parce qu'en vérité, bien sûr, il se fichait pas mal de ces points – il ne savait même pas combien ça faisait exactement. Il était venu pour s'amuser, et à ce moment-là il pensait en avoir fini. Il ne lui restait plus qu'à retrouver Victor avec lequel il pourrait enfin se permettre de rire. Mais Victor sortit de sa cachette. Quand Chris le remarqua, il était déjà à quelques mètres du groupe, juste en face de lui. Chris fronça les sourcils comme pour lui demander ce qu'il faisait. Pour toute réponse, Victor s'éclaircit la gorge.
« Qu'est-ce qu'il se passe ? » demanda-t-il, d'une voix si posée, si sûre d'elle.
Les juges tressautèrent. Ils ne devaient pas s'attendre à ce que quelqu'un d'autre soit encore là et puisse les surprendre.
« Rien qui ne te concerne, répondit le plus âgé des juges
-Ils veulent me voler mon point ! se défendit Chris.
-Quoi ? »
La surprise feinte de Victor était tellement grosse que Chris se mordit l'intérieur des joues pour ne pas rire. Quand bien même, il doutait que les juges l'auraient remarqué, leur attention était focalisée sur Victor.
« On ne va pas lui voler, c'est simplement un point qu'on ne lui donne pas.
-Quoi ? répéta Victor.
-Apparemment mon saut était « brouillon ».
-Quoi ? »
Ébahi, Victor les regarda tous tour à tour. Il n'avait pas dit grand chose, une phrase, trois mots – et le même, de surcroît – mais ça suffisait à répandre la tension dans tout le couloir. C'était particulier à Victor, ça. Chris ne le remarquait pas avec d'autres – du moins pas à ce point là. La présence de Victor affectait l'ensemble d'une pièce, à chaque fois. Que ce soit simplement dans un couloir, sur la patinoire ou en soirée on ne pouvait pas le manquer. Et pas seulement à cause de sa popularité, non c'était quelque chose dans son attitude, quelque chose qui émanait de lui et ne laissait personne indifférent – et ici, ça les laissait tous sans voix.
« Il faut admettre que-, commença un juge avant d'être coupé par Victor.
-Loin de moi l'idée de vous manquer de respect, (Mais c'était exactement ce qu'il allait faire, pensa Chris), mais il faudrait surtout admettre que vous n'avez pas bien regardé. J'étais là, juste à côté, et j'ai très bien vu – moi ! Christophe ? Rater un saut ? Laissez-moi rire ! Son perfectionnisme est presque maladif. Non non non, je pense que c'est un malentendu.
-Je pense qu'un rival les a soudoyé, lui expliqua Chris.
-Mais c'est faux ! s'emporta le plus jeune des juges.
-Écoutez, reprit Victor, on ne demande rien de plus qu'une compétition juste. Si on commence à accepter les coups bas, on va droit à la dictature et personne ne veut ça. Tout ce qu'on veut, c'est se faire plaisir. C'est pas ça, le sport ? La solidarité, le partage. Tiens, si vous voulez, je peux donner un de mes points à Christophe – peu importe, j'en ai bien assez.
-Ce n'est absolument pas comme ça que ça fonctionne, murmura le même juge. »
Celui-ci avait l'air las, tandis qu'à côté de lui un autre tentait de rester impassible, mais Chris remarqua que leurs yeux souriaient. Eux aussi devaient s'amuser, ou sinon ils ne les auraient jamais laissé aller aussi loin. Peut-être que leur réputation les précédait. Ils avaient beau rester plutôt discrets avec leurs jeux, on ne savait jamais – d'autant qu'au moins en Russie, Victor était connu pour ses excentricités. Ou peut-être que les juges aussi avaient trouvé la compétition ennuyante, et que ce débat insensé était un moyen de repartir le cœur plus léger. Quoiqu'il en soit, aucun d'eux ne prenait la peine d'interrompre Victor qui continuait son monologue.
« ..et comment la compétition est-elle supposée être intéressante si vous ne donnez même pas aux patineurs ce qui leur revient. C'est vraiment n'importe quoi. Peut-être que c'est typique des américains, je ne sais pas. En Russie, ça ne serait jamais arrivé ! »
Chris doutait de ce dernier point. Au contraire, c'était plutôt dans les habitudes de Victor de provoquer la fédération russe. Non, la vérité, c'était que ça ne serait jamais arrivé si l'organisation avait été meilleure, et si la compétition avait été plus surprenante – et si Victor n'était pas constamment en manque d'action plus excessives les unes que les autres.
« Vous vous rendez compte que ça ne change absolument rien au classement ? avait tenté un juge pendant que Victor reprenait son souffle.
Ils avaient répondu en cœur :
« Tout à fait. »
Les juges avaient tous soupiré avant d'échanger gestes et regards entre eux. Victor avait regardé Chris en haussant les épaules. Ils étaient intrigués, presque gênés par le silence qui s'était installé et qu'ils n'avaient pas contrôlé. Et puis, après quelques secondes qui semblaient des heures, un juge avait annoncé à Chris, d'une voix très posée, qu'il pouvait considérer ses points comme acquis. Pendant quelques secondes, Chris avait pu lire la surprise sur le visage de Victor, juste avant qu'il ne se remette à sourire. Chris n'en revenait pas non plus. Honnêtement, il n'y avait pas cru un seul instant. Pas en arrivant, pas en lançant son t-shirt, pas en écoutant le discours de Victor. Et pourtant. Il ignorait comment ça s'était fait, mais lorsqu'il avait vu le récapitulatif du classement sur Internet le lendemain, il avait des points en plus.
Puis les juges s'étaient retournés, Chris avait ramassé son t-shirt et fait demi-tour avec Victor. Ce n'était que quelques mètres plus loin, le choc passé, qu'ils avaient finalement éclaté de rire en cœur.
En retournant dans sa chambre d'hôtel ce soir-là, Chris s'était surpris à penser qu'ils formaient une bonne équipe. Il avait aussitôt rejeté cette idée, sachant très bien où il allait finir si jamais il l'exploitait – dans une énième misère sentimentale il s'en passerait merci bien. Malgré ses efforts pour l'ignorer, pour faire semblant, il s'était régulièrement retrouvé à imaginer ce que ça serait – maintenant il pouvait le dire : aucun de ses scénarios ne valaient la nuit dernière.
Après ça, Chris n'avait plus douté de leur amitié. Sa mamma lui avait dit qu'ils l'étaient depuis longtemps, mais Chris avait toujours eu du mal à savoir où s'arrêtait la zone de « simple connaissance » et, surtout, il n'aurait jamais cru être un jour l'ami de Victor Nikiforov. Même après tout le temps passé à discuter entre les compétitions, évoquant d'abord le patinage, les débuts de leur passion, jusqu'à partager des moments de vie plus ou moins personnels – selon leur sobriété. Et si jamais, deux ans après, Chris avait encore eu des doutes quand à l'affection que le russe pouvait lui porter, quelques marques sur son corps et quelques mots dans sa mémoire suffisaient à les dissiper.
Une pluie d'applaudissements accompagna la fin du programme de Victor qui, exténué, peinait à garder son sourire. C'était un sans faute. Chris rejoint enfin Josef et jeta un coup d'œil à son score : sans surprise, il était troisième – pour l'instant. La célébration du public passée, l'ensemble de la patinoire s'accorda sur un silence de plomb tout le monde retenait son souffle devant les écrans dans l'attente du résultat de Victor. Les journalistes entouraient déjà le russe, lui posaient quelques rapides questions sans trop s'aventurer. Ils avaient tous assistés à la même performance et ils savaient tous ce qu'elle valait. Or personne n'osait encore l'admettre parce qu'on ne savait jamais – peut-être qu'une faute leur avait échappé, peut-être que les autres scores étaient déjà suffisamment élevés. Chris n'avait toujours pas quitté Victor des yeux et il vit son sourire s'élargir et ses yeux pétiller avant de voir le score. Quand il tourna la tête, ce n'était que pour confirmation – il n'en avait pas douté une seule seconde : Victor avait gagné l'or.
Je suis tellement content d'ENFIN partager ce chapitre avec vous ! T_T
Il est un peu différent à cause du grand flashback, j'espère que ça vous a plu quand même. Et que l'attente était pas trop dure.
N'hésitez pas à laisser une review ça me motive énormément quand je galère !
- Karten
