Elle ne le revit pas pendant presque un mois. Trop prise dans les révisions, elle était parvenue à passer outre les deux derniers matchs de Lacrosse et passait son temps entre sa chambre, les cours et la bibliothèque. C'est dans ce dernier lieu qu'il la surprit pour la quatrième fois.
Elle révisait le tableau clinique des principales maladies auto-immunes quand quelqu'un tira la chaise à côté d'elle. Elle sursauta. Désorientée, elle regarda autour d'elle et fut surprise d'apercevoir la lune à travers la fenêtre. Depuis combien de temps n'avait-elle pas levé le nez de son bouquin ?
« 22h42 », dit une voix à ses côtés.
Se souvenant de ce qui l'avait ramené à la réalité, elle se tourna vers l'homme assis à côté d'elle et évita de justesse le pied qui se posait sur son bouquin. Il était affalé sur la chaise, les pieds à présent croisés sur la table, la tête en arrière et les yeux fermés. Il portait un simple tee-shirt marine et un short gris. Il était en sueur et sa respiration essoufflée découvrait quelques centimètres de peau tannée à chacune de ses inspirations. Elle resta hypnotisée quelques secondes par ce va et vient de tissus qui frôlait son nombril sans jamais le découvrir. Son torse fut soudain pris d'une secousse, et elle sortit de sa stupeur, levant automatiquement les yeux vers son visage. Le sourire taquin et le clin d'œil qu'il lui envoya la firent rougir malgré elle.
« Si tu veux en voir plus y a qu'à demander. »
« Bien que je ne doute pas que tu sois un « garçon facile », je vais m'abstenir. »
Il fit la moue et elle se força à se retourner vers son travail. Soupirant, elle attrapa ses chevilles pour les dégager de sa lecture, mais elles retombèrent sur ses genoux. Elle secoua la tête, mais décida que si elle l'ignorait assez longtemps, il finirait bien par la laisser tranquille.
« Le lupus érythémateux disséminé (LED) est une maladie systémique du tissu conjonctif, qui se manifeste différemment selon les individus. Sa présentation est polymorphe, avec des atteintes articulaires ou musculaires, des manifestations cutanées, des atteintes rénales, mais aussi des problèmes sanguins, une inflammation au niveau des…here i am, rock you like a hurricane… »
Elle grogna. Si elle avait fait de son mieux pour éviter les sifflements à côté d'elle, son cerveau semblait suivre le rythme et être ok pour un karaoké.
« Tu pourrais arrêter de faire ça ? »
« Faire quoi ? », demanda-t-il innocemment.
« Tu sais très bien de quoi je parle. »
« De ce que tu veux que j'arrête de faire ? »
« Oui. »
« C'est pas respirer au moins ? Parce que ça risque d'être problématique », lâcha-t-il, mimant de s'étrangler.
Elle inspira, s'intimant de ne pas s'emporter.
« Pourrais-tu arrêter de siffler ? », articula-t-elle.
« Ahhh ça !….Ok », répondit-il en haussant les épaules.
« Merci. »
« au niveau des poumons ou du cœur et des atteintes neurologiques ou psychiatriques, de la fièvre. Ces atteintes sont souvent accompagnées d'une fatigue latente ou passagère, d'un amaigrissement et d'une…. »
"Here I aaammm. Rock you like a hurricaaannneee"
"Irritabilité, lut-elle à haute voix. »
Elle reposa violemment le livre sur la table. Le son résonna dans la pièce, faisant sursauter les derniers étudiants présents à cette heure tardive.
« Wow, doucement tu vas blesser la table ! », cria-t-il, bondissant pour poser les mains sur le bouquin, en caressant les pages comme pour le réconforter.
« Ok, qu'est ce que tu veux ? »
« Hum… »
Il se laissa retomber dans sa chaise, allongeant jambes sous sa chaise et tapota son menton d'un doigt, faisant mine de réfléchir. Elle regretta immédiatement sa question.
« Pourquoi t'es là ? »
« Tu veux savoir pourquoi je suis là ou ce que je veux ? T'es pas vraiment claire comme fille, pas étonnant que t'es pas d'amis. »
« J 'ai des amis ! », s'insurgea-t-elle.
« Bien sûr que tu en as », affirma-t-il.
Pour une raison inconnue, ça l'énerva d'avantage.
« J'ai des tas d'a… »
« Je m'ennuuuuiiiiiieeeee, » geindra-t-il, coupant court à la discussion.
« Je suis sûre que t'as plein d'amis à aller embêter ».
« Nope, les amis, c'est chiant. Toujours à demander de l'aide et à parler de leur vie. Sérieusement, qui ça intéresse à part eux-mêmes ? »
Elle ne répondit rien. Dire qu'elle n'avait jamais pensé la même chose serait un mensonge, dire le contraire lui ferait trop plaisir. De nouveau, il se pencha vers elle et posa une main sur sa cuisse alors qu'il se penchait au dessus du livre, son oreille à quelques centimètres de sa bouche.
« Le lupus érythémateux disséminé », lut-il. « Ghna ! »
Il grimaça et ferma le livre d'un coup.
« C'est jamais le lupus ! »
« Oui et c'est ta grande expérience en diagnostique qui te fait dire ça. T'as eu tellement de patients jusqu'à aujourd'hui… », répliqua-t-elle sarcastiquement.
« Tu sais ce qui est plus horrible qu'un lupus ? »
Il se tourna vers elle, son visage à quelques centimètres du sien tuant sa réponse sur ses lèvres.
« Tes minables tentatives de sarcasmes. »
Elle fronça les sourcils dans un début de regard assassin, mais ses yeux s'écarquillèrent soudain en sentant sa main glisser vers l'intérieur de sa cuisse. Il sourit fièrement et bondit sur ses pieds.
« Allez je t'emmène manger ! »
Elle prit une seconde pour déglutir, maudissant son corps de réagir aux attouchements d'un pervers.
« Pas faim », parvient-elle à articuler.
« Peut-être. Mais ça serait grossier de m'offrir le dîner et de ne rien manger ! »
« Je ne t'o… »
Il remua son portefeuille qu'il tenait dans la main et elle jeta un regard inutile vers son sac ouvert à côté d'elle.
« Je mangerais bien chinois, dit-il, s'éloignant déjà en remuant le portemonnaie au dessus de sa tête. »
Lorsqu'elle sortit enfin de la bibliothèque, elle crut d'abord qu'il n'avait pas eu la patience de l'attendre et était parti. Mais son soulagement fut coupé court par un nuage de fumée craché à son visage. Elle toussa un moment, surprise.
« T'en veux une ? », demanda-t-il en lui tendant un paquet de cigarette.
Elle se contenta de secouer la tête et commença à marcher vers dieu sait où, certain qu'il la suivrait.
« Bien sûr, j'aurais du me douter…. les « filles biens » ne fument pas », dit-il d'une voix volontairement féminine. « T'es consciente d'être un cliché à toi toute seule ? »
« Oui parce qu'avec ta cigarette, tes chansons rocks, tes attitudes pseudo-rebelles et ton prétendu non-conventionnisme, t'es pas un cliché ? Te manque plus que la moto et t'es bon pour l'affiche de Scorpions », répondit-elle sèchement.
Son silence l'étonna et elle l'observa, surprise. Il se grattait la nuque et évitait de la regarder visiblement agacé.
« J'y crois pas, sourit-elle. T'as une moto ! »
Elle ne put s'empêcher de rire, heureuse d'être parvenue à faire taire l'homme à la grande gueule. Ils échangèrent quelques moqueries en marchant côte à côte. Le mois d'octobre venait de commencer, mais mis à part quelques brises fugaces, l'air était agréable. Elle inspira un grand coup, savourant la douceur de la nuit. Un commentaire sur une dame et son chien la fit rire de nouveau. Elle n'était ni commère, ni moqueuse, mais cet homme avait un don pour trouver le point faible des gens et le tourner en dérision. Dans ce cas précis les chouchous identiques reliant les oreilles d'un bichon et les cheveux de sa maîtresse n'avait pas nécessité un sens de l'analyse très pointu.
Sans qu'elle ne sache comment, ils étaient arrivés à l'entrée d'une épicerie chinoise. Il passa devant elle pour lui tenir la porte et soudain, elle s'arrêta de rire. Qu'est ce qu'elle faisait ? Elle ne pouvait pas juste décider d'aller manger un morceau avec le pire ennemi de son fiancé. Pas avec un homme qui flirtait ouvertement avec elle entre deux insultes ! Elle ne pouvait pas apprécier ça.
Réalisant à son manque de réaction que quelque chose n'allait pas, il fronça les sourcils, l'interrogeant de son regard océan.
Nan, elle ne pouvait définitivement pas diner avec un homme qui, d'un seul regard, provoquait le genre de réactions qu'elle expérimentait en ce moment même. Définitivement pas.
Elle planta son regard le plus assuré dans le sien et tendit la main.
« Mon portefeuille », ordonna-t-elle.
Il haussa un sourcil, ne comprenant pas comment ils étaient passés d'une conversation presque détendue à…ça.
« Heu…Non. »
« Donne-moi le où je cris au voleur. »
« J'adore faire crier les femmes », répondit-il avec un clin d'œil.
Elle ferma les yeux une seconde.
« S'il te plait », demanda-t-elle, les paupières toujours clauses.
« Pourquoi ? », questionna-t-il intrigué
Elle ouvrit les yeux. Son regard s'était assombri.
« Juste…Rends le moi. »
« Pourquoi ? »
Elle soupira, soudain épuisée. Elle ne voulait pas ça. Sa vie était destinée à être simple, promise à une happy end…
« Les filles biens ne dîne pas avec les rebelles. »
« Les filles biens finissent toujours par se dévergonder », ajouta-t-il sérieusement.
« Pas toutes. »
Il la scruta un long moment. Elle le laissa faire. Finalement, il lui tendit son portemonnaie et elle partit sans un mot.
TBC…
