Rires au mess.

Quand Eren entra dans sa chambre, la nuit venait juste de tomber. Il devait être entre vingt-et-une heures et vingt-deux heures, à en juger par le calme du camp. Il n'y avait pas de couvre-feu à respecter, sur la base, mais, le rythme militaire imposant d'être levé aux aurores, la majeure partie des soldats préférait se coucher tôt pour garder la forme. De plus, l'air marin était étonnamment fatiguant, et beaucoup d'entre eux n'étaient encore que des adolescents, avec le capital sommeil incroyable que cela induisait.

En temps normal, après une journée passée à l'extérieur, Eren en aurait fait tout autant, mais, pour l'heure, il avait encore quelques détails à régler. Il se rinça le corps à l'eau douce pour ôter la pellicule de sel qui recouvrait sa peau, et remplit le bac le plus grand pour y faire tremper tous ses vêtements gorgés de sang ou d'eau de mer. En une seule journée, il avait réussi à salir ses deux pantalons d'uniforme. Heureusement qu'il possédait un veston blasonné de secours et qu'il ne l'avait pas porté ce soir. Il n'avait pas le temps de faire sa lessive maintenant, car il devait d'abord s'occuper du gibier qu'il avait ramené plus tôt, avant que sa chair ne devienne inconsommable. Autant dire qu'il avait encore plusieurs heures de travail devant lui avant de pouvoir rejoindre son lit. Il voulut maudire le caporal-chef de ne pas l'avoir laissé gérer cette corvée à son retour de la chasse, mais il n'y parvint pas. Ce n'était pas la faute de son supérieur si il était rentré si tard, et il était parfaitement légitime que celui-ci réclame un rapport de ses hommes à son arrivée. D'ailleurs, avec toutes ces péripéties, ils n'avaient finalement pas eu de véritable discussion professionnelle, et il espérait qu'Armin et Briggs avaient pu s'en charger, même sommairement, lors du dîner. Du moins, avant son entrée en scène tapageuse.

Il s'habilla rapidement, de façon civile, en enfilant une camisole blanche qu'il recouvrit d'un maillot à manches longues en jersey anthracite. Prévoyant quant à la besogne salissante qu'il allait accomplir, il choisit un pantalon confortable, mais plus qu'usé, en toile de chanvre. Il prit la lampe à pétrole qu'il avait allumée en entrant et quitta ses quartiers.

Une fois dehors, il se dirigea vers l'un des dortoirs masculins. S'il voulait en finir rapidement, il lui suffisait de demander un peu d'aide, d'autant plus que Sasha et Conny repartiraient seulement le lendemain. C'était la dernière soirée qu'ils pourraient passer tous ensemble avant plusieurs semaines. Il y avait aussi Glenn, enrôlé malgré lui dans sa cabale, et qui, n'ayant pas protesté, serait une main d'œuvre bienvenue.

Il pénétra dans le dortoir sans frapper. Quelques jeunes recrues, pelotonnées entre leurs draps, sursautèrent, mais il les ignora et porta son attention sur Conny et Jean qui discutaient, assis sur leurs lits.

« Hé, les gars ! On bouge ? J'ai besoin d'un coup de main. »

Les deux jeunes hommes acquiescèrent, peu surpris. Eren leur répondit par un sourire reconnaissant et demanda :

« Où est Glenn ? »

Pour toute réponse, Jean envoya son oreiller en pleine tête d'un soldat qui dormait sur une couchette, dans l'angle gauche.

« Hé ! Glenn ! » appela le grand blond, mais seul un gémissement ensommeillé lui répondit.

« Debout, face de pet ! fit Jean en élevant un peu la voix. Eren a besoin de toi ! »

Le garçon aux cheveux châtains coupés en brosse et à la carrure maigrelette, à mi-chemin entre l'enfance et l'âge adulte, se redressa sur un coude et ouvrit paresseusement un œil.

« Eren ? » demanda t'il d'une voix rauque. L'intéressé prit la parole, attirant son attention :

« Ouais, t'as oublié la petite leçon particulière que je t'ai promise à table ? Magne si tu veux pas qu'on finisse à quatre heures du mat' ! »

Se tournant vers les deux autres, il ajouta :

« Je vous attends au réfectoire.

— Ok, je vais aller chercher Sasha, dit Conny.

— Et moi, je vais secouer Armin, si tu l'as pas déjà fait », fit Jean en se redressant pour enfiler un chandail.

Eren hocha la tête :

« Ça marche, à tout de suite. »

Le jeune homme ressortit du dortoir et parcourut le quai en sens inverse pour gagner les communs. Il entra dans la salle de restauration et se dirigea, aussitôt, vers la porte des cuisines pour y allumer le fourneau et mettre un grand volume d'eau à bouillir dans un faitout. Ensuite, il fouilla le fond d'un placard pour y trouver les grands draps usagés et rapiécés qu'il utilisait toujours pour protéger les supports lorsque ses proies étaient trop conséquentes pour tenir sur le billot du service. Il les étendit sur l'une des tables de la salle commune et fila, enfin, vers la réserve. En passant par la cuisine, il inspecta l'eau qui commençait déjà à frémir.

Quand il revint au réfectoire, sa laie sur l'épaule, Jean et Armin étaient arrivés. Les deux jeunes hommes avaient sorti des chopes qu'ils étaient en train de remplir au robinet d'un fût de voyage.

Eren se déchargea de la dépouille sur le plan de travail improvisé, tandis que Jean indiquait le tonneau du doigt :

« Nouvelle livraison ! Merci qui ?

— T'as réussi à emmener ça sans que le caporal le remarque ? s'étonna Armin avec admiration.

— Pff, t'inquiètes, je sais y faire ! Et puis, c'est pas un enfant de chœur non plus !

— Il le permettrait peut-être pour nous, continua le petit blond, mais si il sait qu'on partage avec les jeunes soldats, je veux même pas imaginer ce qu'on va prendre !

— On va pas changer nos habitudes juste parce qu'il se pointe ici, alors qu'on n'a pas vu sa face depuis deux ans ! s'indigna Eren. En tout cas, le bourrin, on n'en avait plus depuis une semaine et ça commençait à manquer ! J'espère que t'en as pas ramené qu'un ?

— Je t'emmerde, répondit Jean, mais il ne s'en formalisa pas davantage. Ouais, y'a tout un chargement caché dans la remise à outils.

— Sérieux ?! Comment t'as fait ? » s'exclama Conny qui venait d'entrer, suivi de Sasha.

Tandis, que ses amis se servaient en bière et que Jean racontait ses exploits, Eren alla chercher la marmite d'eau bouillante en cuisine. À son retour, Glenn les avait rejoints, et son humeur, à la vue de l'alcool ambré, s'était nettement améliorée. Conny lui colla une violente tape à l'épaule :

« Hé, le bleu, t'es un privilégié ce soir, mais tu seras une victime demain si ça s'ébruite, pigé ? »

Glenn eut un sourire contrit et acquiesça. Eren trinqua avec les autres puis se mit au travail, prenant la jeune recrue comme principal assistant. Il pensa à Mikasa. Ils se retrouvaient rarement tous ensemble mais, lorsqu'il ne manquait plus qu'une personne pour qu'ils soient au complet, son absence s'en faisait d'autant plus ressentir. C'était comme une faille, un vide dans un cercle imaginaire. Et c'était plus difficile encore de l'oublier sachant que, s'ils étaient tous là, celui qui manquait était forcément seul et isolé. Pire, au gnouf, pour ce qui concernait sa sœur en ce moment même. Il soupira et décida, sans doute comme ses amis, de ne pas aborder le sujet. Il voulait passer un bon moment.

Ils commencèrent par ébouillanter l'animal jusqu'à ce que les poils s'arrachent facilement. À l'aide de plusieurs petits sarcloirs, ils raclèrent la peau pour l'épiler jusqu'à ce qu'elle soit propre et lisse, tandis que Sasha s'activait à ôter la corne des sabots. Eren n'était pas certain de vouloir manger du "pied de sanglier", mais la jeune femme affirmait que, comme pour son cousin porcin apprivoisé, l'adage « Tout est bon dans le cochon » s'appliquait à l'animal, et s'offusquait que l'on puisse en gaspiller la moindre partie qui, si elle n'était pas goûteuse, serait néanmoins mangeable. Soit, Patategirl, la fille des bois, l'emporta malgré leur réticence face au travail supplémentaire et leurs commentaires soulignant que le camp ne manquait pas de vivres, et n'était pas non plus perdu en pleine forêt enneigée à la merci d'une meute de loups. Même si ils frémirent, une fois de plus, en pensant à la jeunesse de leur camarade la plus gloutonne.

Ils lavèrent, ensuite, le sanglier nu à l'eau claire. Eren demanda à ce que l'on remette de l'eau à bouillir, et lui et ses camarades migrèrent vers la cuisine. Ils suspendirent la carcasse nettoyée par les pattes arrières, écartées, à deux crochets munis de palans, prévus à cet effet et fixés à une poutre solide, juste au-dessus d'une rigole d'évacuation d'eaux usées intégrée aux tomettes lisses du sol. Eren sortit une panoplie d'outils tranchants pendant que Conny s'occupait de servir une nouvelle tournée, le fût les ayant suivis dans leur déménagement. Armin, soucieux comme à son habitude du « qu'en dira t'on ? » si quelqu'un entrait et les surprenait, s'activa à nettoyer les restes de leur passage dans la salle commune, et revint jeter les draps souillés dans le bac à torchons sales.


Levi s'était entièrement lavé une seconde fois. Il ne supportait pas la sensation du sel sur son corps, graissant sa peau et ses cheveux, et avait un certain nombre d'appréhensions concernant la propreté de l'eau du port, où se déversaient leurs évacuations et où vivaient une faune et une flore dont il ne savait rien et lui semblaient, par conséquent, douteuses. Il s'était, par la suite, allongé sur son lit, espérant trouver le sommeil, mais il n'y parvenait pas. Il avait beau être exténué, sa tension nerveuse était trop élevée pour lui permettre un peu de repos.

Il finit par se lever, décidé à se détendre avec une bonne tasse de thé. À cette heure, tous les hommes, à l'exception des veilleurs, étaient censés être couchés, ce qui lui offrait l'opportunité d'un peu de solitude s'il se rendait aux cuisines. Il en prit donc le chemin, après avoir simplement passé un caleçon long et large —trop long, même, car il traînait par terre— de couleur noir, qu'il gardait habituellement pour dormir lors des nuits d'hiver. Plutôt que de faire un ourlet, il rentra négligemment l'excès de tissu dans ses bottillons bruns foncés. L'air était doux, et il se contenta de son juste-au-corps à manches courtes.

En s'approchant des quartiers communs, il vit de la lumière et s'aperçut que la porte du réfectoire était ouverte. Il s'avança, déçu de ne pas trouver les lieux déserts et prêt à pousser une gueulante sur les couche-tard qui le privaient de son tête à tête avec sa boisson chaude si affectionnée. Il entra furtivement. Quelques torches étaient allumées, mais il ne trouva personne en salle de repas. Des rires fusèrent depuis les cuisines, dont la porte était entrebâillée, et il s'en rapprocha avec curiosité et irritation. Les intonations d'une conversation enjouée lui parvinrent et, plutôt que de l'interrompre en entrant dans la pièce avec fracas pour répandre son courroux, il s'adossa au mur, près de l'huis, et tendit l'oreille.

« Je suis déçu, j'ai pas eu mon slip en moumoute forestière ! » se plaignit une voix masculine dont le timbre évoquait une mue encore récente.

Une voie grave et moqueuse, qu'il identifia tout de suite comme celle d'Eren, lui répondit :

« Je déconnais, on n'écorche pas les porcs.

— Les vrais porcs, non, mais on aurait dû pour ce truc-là ! se plaignit une nouvelle voix. T'as vu comment on en a chié ?! Et il lui reste des poils sur la tronche...Beurk ! Y'en a plein dans les oreilles ! »

Conny Springer.

« Pas grave, ils vont griller à la cuisson, le rassura Eren.

— Ah ouais ?! On va le faire griller à la broche ? »

Sasha Brauss. Et Levi pouvait même imaginer le filet de bave qui coulait actuellement sur son menton.

« Je ne sais pas encore, on verra plus tard, lui répondit Jäger.

— Franchement, je suis pas sûr de pouvoir en bouffer si on met trois heures à le vider et que tu fais encore le prof d'anatomie comme la dernière fois ! »

Et Jean Kirschtein. L'équipe de bras-cassés semblait être au complet. Ah, non, il en manquait un...

« De toute façon, on va pas y passer la nuit ! s'indigna une dernière voix. Je te signale, Eren, que, pendant que tu t'amuses, c'est moi qui dois me coltiner les supérieurs ! Et demain, je suis sûr que le caporal ne va pas me lâcher, alors, j'aimerais qu'on évite la nuit blanche, histoire de pas trop avoir la tête dans le sac ! »

Voilà, avec Armin Arlelt, Levi avait sa quinte. Quelle main ! Maintenant, il se demandait ce que cette joyeuse bande de bouffons foutait dans la cuisine à une heure pareille, même si il en avait déjà une vague idée, et pas des plus ragoûtantes.

« Ok, on y va, reprit Eren, rieur. Glenn, je vais te montrer comment on découpe le rectum. »

Il y eut une salve de gémissements dégoûtés à laquelle Levi participa, le plus silencieusement possible. Il avait presque l'impression d'entendre Hanji, c'était flippant.

« Découpe en rond autour de l'anus, comme si tu ouvrais une tomate pour la farcir », continua le jeune homme.

Les autres s'esclaffèrent et ledit Glenn geignit, abattu :

« J'ai l'air de savoir cuisiner des tomates farcies ? En plus...bouuh, tu peux essayer de faire le rapprochement avec ce que tu veux, ça reste un trou de cul, c'est dégueu ! À quoi ça sert de faire ça ?

— Ça sert à ce que tous les intestins descendent sans se déchirer à cause du poids. Allez ! »

Il y eut un silence de quelques minutes pendant lequel Levi imagina le gamin en train d'effectuer son triste ouvrage. Puis, la voix d'Eren s'éleva à nouveau pour le féliciter :

« Eh bah voilà ! C'est pas mal !

— Bon, fit Sasha, ça va pas assez vite ! Et puis, tu aurais dû couper la tête avant si t'as pas l'intention de le cuire entier ! Tu veux que je le fasse ?

— Vas-y, je m'occupe du sternum. »

Il y eut des bruits de raclements de chaises, de verres qui se posent —Levi haussa un sourcil— et de nouveaux rires quand Kirschtein s'exclama :

« Holà ! Doucement, Conny va être jaloux de te voir entre les jambes d'un autre gars ! Aïe !

— Ta gueule, face de cheval ! grogna l'intéressé, qui venait probablement de frapper le plus grand.

— C'est pas comme si la situation était très érotique ! répartit Eren en ricanant. Pas vrai, Patategirl ? »

Le son d'un gargouillement morbide, suivi de celui de l'écoulement d'un liquide sur le sol, se fit entendre, et, pour toute réponse, la jeune femme commenta :

« Ben, finalement, il lui restait encore pas mal de sang ! C'est con la façon dont tu les abats, Eren. On aurait pu faire du boudin ! »

Encore des rires, et ils ne s'arrêtèrent pas quand le réceptacle de l'Assaillant reprit la parole :

« Bon, Glenn, on continue et c'est toi qui va balancer la sauce !

— Tu dis ça alors que Sasha est encore entre tes jambes ? chambra Jean.

— Glenn est un jeune homme innocent à l'esprit encore sain. Inutile de se mettre à deux pour le pervertir, ça viendra bien assez vite, rétorqua Eren. Allez, gamin, il faut vider cette cochonne !

— Et si tu m'oubliais ? tenta l'élève forcé.

— Amène-toi.

— Pff…

— Armin, file le grand bac derrière toi.

— Tu veux que je le pose en dessous ? demanda le blond.

— S'il te plait. Glenn, avec le couteau, tu vas descendre le long de l'abdomen, en partant du bord de l'incision, ici. Tu vois, j'ai fait un nœud au rectum pour éviter qu'il se vide. Ensuite, tu descends doucement, très doucement, jusqu'à rejoindre l'ouverture que je viens de scier dans la cage thoracique. Le but est d'être le plus délicat possible, tu dois simplement ouvrir et non trancher. Il ne faut percer aucun organe interne, sinon, la viande sera contaminée. »

La voix d'Eren, dans la peau d'un maître boucher — et même si le sujet n'avait rien d'engageant— était chaude et sérieuse, presque passionnée. Levi s'imagina à la place du môme, sûrement le couteau à la main et celle du plus grand entourant ses doigts, lui montrant la méthode en lui prodiguant ses conseils, la tête penchée sur sa nuque et son souffle dans l'oreille. Il frissonna.

Il se reprit, se disant que, si c'était un genre de bizutage, il se devait de réagir. Il risqua un œil par l'entrebâillement et détailla la scène immonde qui se déroulait, à son grand désespoir, dans l'un des lieux les plus sacrés de l'hygiène.

Le corps imberbe du cochon sauvage était suspendu à une paire de poulies au fond de la pièce. Sur le côté gauche, et face au spectacle, les imbéciles de la 104ème s'étaient attablés à un plan de travail en chêne où trônait une petite barrique, réquisitionnant quelques tabourets du réfectoire, avec des pintes à la main ou posées devant eux.

Petits enfoirés.

Comme il se l'était imaginé, Eren se tenait aux côtés du dénommé Glenn. Sasha, derrière l'animal, lui tenait fermement les cuisseaux pour le maintenir en place.

La main de la jeune recrue tremblait.

« Je vais te guider », dit doucement Eren.

Et Levi n'intervint pas. Il observa la suite, attentif, même si, de sa position, il ne discernait pas tout de l'opération. Il vit les deux bras accolés descendre et, au bout de quelques secondes, Glenn émit une plainte horrifiée alors qu'Eren s'agitait :

« Attrape-les ! Attrape-les !

— Meuh c'est ...Ah ! C'est dégueulasse !

— On s'en fout ! Les laisse pas s'éclater dans la bassine et repose-les délicatement.

— Arf, ça chlingue, c'est atroce ! »

De l'autre côté, les autres riaient à en avoir les larmes aux yeux. Jean s'esclaffa :

« C'est bon, mec, c'est jamais que quelques boyaux pleins de merde ! »

Conny, hilare, se plia en avant et frappa du plat de la main sur la table. Puis, ce fut à Sasha d'ironiser :

« Si on t'ouvrait le bide, ça sentirait pareil ! »

Glenn se détourna de la carcasse et Levi pu voir son visage blême, défiguré par une grimace de dégoût exagérée. Il s'avança prestement vers leur comptoir de fortune et saisit sa chope pour boire une grande goulée de son contenu, tandis qu'Eren, silencieux, trifouillait dans la bassine. Sasha piocha quelques récipients de différentes tailles dans les placards, et revint s'accroupir à côté de lui pour l'aider. Mais Levi ne préférait pas savoir à quoi.

Glenn reposa lourdement sa bière et déclara, tout à trac :

« Ça vous fait rire parce que vous avez l'habitude. »

« Touchés », pensa Levi. Ce gosse se défendait bien, en fin de compte. Et, comme pour lui donner raison, un silence pesant venait de s'installer dans la cuisine.

« De quoi tu parles ? » gronda Kirschtein.

C'était une menace, et le caporal se tendit imperceptiblement, prêt à faire irruption dans la pièce avant que les choses ne s'enveniment.

« Laisse, Jean, il n'a pas tort », dit distraitement Eren, toujours concentré sur ce qu'il était en train de faire.

Il saisit une calotte de taille moyenne et y fourra une masse visqueuse et ensanglantée, puis se redressa et les rejoignit autour du plan de travail. Il but, à son tour, une bonne rasade de sa pinte et reprit la parole sans cesser de s'activer sur son travail :

« Mais faut pas confondre un homme et un animal, tuer pour tuer ou tuer pour bouffer.

— Les titans nous tuent pour bouffer, repartit Glenn.

— Ils n'ont pas besoin de manger pour vivre.

— Je m'en fous, j'arrive pas à faire la différence !

— Ben, c'est là que tu te goures. »

Glenn baissa les yeux vers les mains de son aîné qui s'affairaient à ôter la crépine de l'estomac.

« Les êtres humains ont besoin de manger de la viande. Nous avons besoin de protéines. Tu en as bouffé toute ta vie, et je parie même que ta maman te mijotait de bons petits ragoûts ! Mais, ce soir, tu en connais vraiment le prix. Par contre, ne confond pas la chasse et la guerre. On a tous plus ou moins été formés à la chasse, au Bataillon, pour se débrouiller seul en cas de survie hors des murs. J'ai appris avec des anciens soldats et, avant d'atterrir ici, je ne l'avais pas vraiment mis en pratique. Maintenant, on fait partie des derniers à avoir ce savoir, donc, c'est normal qu'on le transmette. C'est toujours utile pour un soldat, et tu n'es pas le premier à qui je fais une démonstration. Te fais pas d'idées, personne ne voulait se foutre de toi. Enfin, un peu quand même, mais...c'est de bonne guerre, sans vouloir jouer sur les mots ! »

Il y eut quelques rires discrets. Eren avait su détendre l'atmosphère, surprenant Levi au passage. Kirschtein envoya à Glenn un sourire franc et amical. Le garçon se détendit, reprenant des couleurs.

« N'empêche, continua t'il, vous avez dû en voir, des horreurs, pas vrai ? Si je meurs, j'aimerais rester en un seul morceau et pas...enfin…

— C'est vrai qu'on a déjà eu les tripes chaudes de nos camarades sur les mains, claqua Eren. Mais, je vais te dire un truc : la mort, c'est jamais beau. Que ton pote soit entier ou éparpillé dans tous les coins, il est mort. C'est tout. Quand tu le constates, tu ne te demandes pas si c'est joli ou laid, crois-moi. De toute façon, c'est toujours dégueulasse ! Parce que c'est injuste, parce que c'est la guerre.

— Il a raison ! poursuivit Sasha en posant sur le bois un second cul-de-poule, ainsi qu'une nouvelle bassine, plus petite. Voir un camarade tué, ça te laisse juste un grand vide, puis une grande fureur. Dans tous les cas. Alors, ta répugnance, tu peux la garder pour ça ! »

Et, pour illustrer ses mots, elle commença à vider les intestins de leurs excréments en les pressants entre ses doigts. Glenn eut un haut-le-cœur, et tous rirent de nouveau, bruyamment.

Levi était songeur. Les propos du jeune homme l'avaient un peu remué. C'était étrange d'entendre un tel sermon dans la bouche d'Eren. Peut-être que, finalement, il ne le connaissait pas si bien qu'il le croyait, ou bien, il devait admettre qu'il était devenu un homme malgré ses écarts de conduite et ses prouesses en matière de ridicule et de stupidité avec sa petite bande. En définitive, il s'avouait qu'il trouvait le plus jeune assez charismatique. Il avait beau avoir des passe-temps des plus écœurants, il n'en était pas moins attirant. À cette pensée, le caporal frémit de panique. Il ne pouvait pas, ne devait pas, laisser ses pensées prendre ce genre de chemin. Il fit un pas vers la sortie, convaincu qu'il ferait mieux de retourner se coucher, car il n'avait plus envie de les réprimander et ne pouvait décemment pas rester à les espionner toute la nuit.

Ce n'était, pourtant, pas la première fois qu'il faisait cela. Il se souvenait d'avoir laissé traîner ses oreilles dans les conversations de ses jeunes soldats plus d'une fois déjà, et, plus particulièrement, celles entre Armin, Mikasa et Eren. Ces trois-là lui rappelaient tellement sa propre adolescence; tous ces moments passés avec Farlan et Isabel. Après leur disparition, il ne s'était plus jamais lié avec personne. Il était déjà réservé auparavant mais, après ce jour, il s'était emmuré dans une solitude et une carapace impénétrables. Il ne voulait plus jamais ressentir une telle douleur.

Levi avait toujours eu les mains vides. Il n'avait jamais rien possédé et n'avait jamais rien eu à donner. Il était né dans la misère et dans la crasse. Les choses les plus précieuses qu'il était parvenu à acquérir au cours de sa jeunesse lui avait été reprises un jour d'expédition funeste, durant lequel il avait fait les mauvais choix. Ses amis étaient morts, simplement. Aussi simplement que l'on souffle la flamme de la seule bougie qui vous éclaire, vous laissant dans le noir et le silence. Et pour toujours, car il préférait, désormais, rester dans les ténèbres. Levi avait les mains vides et elles le resteraient. Il ne voulait plus avoir quelque chose à perdre.

Plus tard, il y avait eu son escouade : Petra, Auruo, Erd, Gunter... C'était avec eux qu'il avait commencé à faire cela. À profiter, sans y participer vraiment, de leur entrain, leur joie de vivre; de cette convivialité qu'ils savaient entretenir entre eux. Il se nourrissait de l'amitié du groupe sans s'y intégrer lui-même. Une certaine complicité avait fini par naître entre lui et ses hommes, malgré tout, et puis, il les avait perdus. Eux aussi. Ses murailles ne s'étaient pas effondrées. Elles avaient tremblées, s'étaient fissurées, mais étaient restées debout. Il les avait consolidées, depuis, mais il restait un humain, et ne pouvait refouler complètement sa nature grégaire. Alors, il avait conservé l'habitude de se laisser bercer par les conversations futiles des jeunes de la 104ème, simple spectateur de ces instants de connivence et de gaieté. Il ne voulait rien posséder, alors il empruntait.

Il se rappelait de la dernière fois où il s'était retrouvé à écouter leurs imbécillités, assis dos à un mur, près du chambranle d'une porte ouverte sur la nuit. Il se rappelait Arlelt et son ton excité, ses yeux remplis d'étincelles alors qu'il parlait de ses rêves d'explorer le monde extérieur à Jäger et Ackerman. Ils voulaient voir la mer, et en parlaient comme des enfants qui se racontent un conte féerique. Il se souvenait d'avoir trouvé leurs rêves stupides et de s'être, lui-même, trouvé plus stupide encore de ne pas en avoir. En tous cas, pas d'aussi simple. Il avait du mal à l'admettre mais, s'il n'avait pas entendu cette discussion…

Aurait-t'il sauvé Erwin ?

Encore un choix. Il avait sauvé le jeune Armin Arlelt, pour tout un tas de raisons, mais surtout une : ses rêves et son désir de vivre.

Il ne voulait pas non plus que ce trio, qui le rendait si nostalgique, soit séparé comme ce fut le cas du sien. Qui plus est, encore, suite à l'une de ses décisions. Cela aurait détruit Eren.

Il se maudit intérieurement. Il savait qu'il éprouvait bien trop de compassion pour le jeune homme, et devait se ressaisir avant que cela ne le blesse à nouveau. Mais il devait avouer que son choix de sauver Armin ne lui avait jamais provoqué le moindre regret. Du moins, jusqu'à maintenant, et, en soit, c'était une petite victoire.

Puisqu'il n'arriverait pas à trouver le sommeil s'il s'en retournait à son lit maintenant, il se résigna. Écouter leurs échanges superficiels lui ferait oublier, quelques instants, sa nausée mentale quotidienne. Il se laissa glisser le long du mur enduit de chaux, trouvant une position confortable en s'y adossant, et laissa son esprit ricocher sur les rires et les sarcasmes des gosses éméchés qui commençaient à devenir philosophes.


Eren plongea les boyaux vidés dans l'eau bouillante. Il comptait les utiliser pour faire des saucisses. Il avait également bien rincé la carcasse, à l'intérieur comme à l'extérieur, et, avec l'aide de Jean, il la descendit pour l'accrocher dans la cave de la réserve, suffisamment fraîche et ventilée, en assurant que la viande devait se raidir pendant une demi-journée avant la découpe. Tandis que l'alcool faisait son effet et commençait à se faire sentir dans leurs discussions, il fit griller le foie et le cœur pour une petite collation nocturne bien méritée. Il servit le tout, accompagné de pain, de beurre et de gros sel.

Leur troupe allègre mangea avec appétit, à l'exception de Glenn qui n'y toucha pas.

« T'as tort, lui dit Sasha. C'est délicieux ! Je vais te faire une tartine.

— Non merci, répondit l'autre avec une grimace.

— Mange au moins une tranche de pain beurrée, lui conseilla gentiment Armin, histoire d'éponger un peu la bière, si tu veux tenir debout demain.

— En parlant de ça, les interrompit Jean, je te ressers, le bolet blond ?

— Tu vas pas recommencer à me traiter de champignon !? s'indigna Armin. Non merci, j'en veux plus.

— Allez, bois un coup ! T'es des nôtres ou pas ? fit la voix de Conny, éraillée par la boisson.

— Foutez-lui la paix ! le défendit Eren. Vous savez bien qu'il tient pas bien l'alcool. Vous voulez qu'il se prenne une peignée demain ou quoi ? »

Jean et Conny ricanèrent. Leurs voix étaient plus fortes que d'ordinaire, et leurs joues étaient rougies par leurs sangs échauffés. Eren voulut se moquer mais ne dit rien, sentant qu'il avait atteint le même niveau d'ébriété. Ses deux compagnons échangèrent un regard complice qui n'annonçait rien de bon. Ils s'esclaffèrent encore une fois, en lui jetant des coups d'œil brillants. Il sentait que la suite allait devenir plus paillarde.

« C'est trop mignon la façon dont tu protèges ta copine, Jäger ! » gouailla Jean.

Du coin de l'œil, Eren vit Armin devenir écarlate et se raidir sur son tabouret. Si l'autre abruti le cherchait, il allait le trouver :

« Je peux savoir de quoi tu parles, la vieille jument ?

— Va chier, trou-du-cul ! »

Conny, toujours hilare, se chargea de répondre :

« Désolé, mon vieux ! C'est juste qu'il y a quelques rumeurs qui courent au QG, ces temps-ci…

— Chouette, les potins ! » s'excita Sasha en se dandinant sur son assise.

Eren lui jeta un regard noir, puis reprit :

« Quel genre de rumeur ? Je t'écoute.

— Bah, tu vois..., poursuivit Conny, confus. Comme vous passez beaucoup de temps ensemble, toi et Armin, y'en a qui s'imaginent... Enfin, y se raconte que… »

Eren voyait parfaitement où il voulait en venir, mais il était agacé de le voir tourner ainsi autour du pot.

« Crache ta pastille, abruti ! » lui lança t'il sèchement. Mais ce fut Jean qui finit par lâcher le morceau, dans un sourire goguenard :

« Vous couchez ensemble, vrai ou pas ? »

Armin devint plus rouge encore, et afficha une mine choquée. Il entrouvrit les lèvres, mais aucun son n'en sortit. Il était probablement trop estomaqué pour trouver quoi répondre. Eren, lui, avait réussi à garder un air impassible. Tandis que ni l'un, ni l'autre, ne se défendait, les rires s'affaiblirent et des lueurs sérieuses s'allumèrent dans les yeux de leurs amis, qui les dévisageaient, maintenant, avec stupéfaction.

« C'est la vérité ?! » osa Sasha.

Eren profita de leurs doutes pour les piéger :

« Merde ! Armin, on est grillés », dit-il, feignant d'être embarrassé.

Il posa sa main sur la cuisse du blond qui se redressa subitement pour lui jeter un regard scandalisé.

« Au moins, maintenant, on a plus besoin de se cacher… » continua t'il en posant son autre main sur la joue du plus petit.

Son public avait mis les pieds dans le plat et les observait avec des yeux ronds, abasourdi.

Armin repoussa sa main d'une tape et lui intima :

« Arrête tes conneries ! »

Eren éclata de rire tandis que les autres reprenaient leur respiration, comprenant, avec soulagement et irritation, qu'ils s'étaient fait berner.

« C'est pas drôle ! s'offusqua Armin. Je vous rappelle que les relations homosexuelles sont totalement prohibées au sein de l'armée ! Ce genre de ragot pourrait nous attirer des problèmes ! Et si on nous plaçait sous surveillance ? Eren, imagine qu'on envoie des mecs te coller le train toute la journée ? Tu rirais moins, là ! »

Eren se renfrogna. Son ami n'avait pas tort, et le caporal pourrait très bien être ici pour ça. Non, ça lui semblait difficile à croire. Levi n'aurait jamais accepté de perdre son temps à enquêter sur des histoires de coucheries, il en était certain. Sa venue devait avoir d'autres raisons, mais cela ne les mettait pas à l'abri pour autant. Il posa les yeux sur Sasha et Conny.

« Je compte sur vous pour rétablir la vérité, hein les gars ?

— On coupera les pattes de ce bruit qui court dès notre retour au quartier général ! » le rassura Sasha avec un clin d'œil.

Eren la remercia d'un sourire et reporta son attention sur Jean :

« Donc, tu me cherchais, mon petit canasson ? minauda t'il, ironique, pour appuyer sa précédente farce.

— Ouais... Tu te la joues mais, t'es vraiment sûr de pas avoir de problème d'orientation sexuelle ? Tu nous refoulerais pas quelque chose ? Ils sont jolis tes cheveux, mon minet. Tu te les laves avec quoi ?

— Ohé, calme-toi, le poney ! Si on parlait de la tienne, d'orientation sexuelle ? T'as pas trop d'ampoules aux mains à force de te branler sur ma sœur ? Ça avance avec elle ou bien ? »

Eren avait touché la corde sensible et Jean se leva brusquement, renversant sa chope qui arrosa les genoux de Conny. Mais celui-ci y prêta à peine attention, se redressant pour poser ses paumes sur les torses du grand blond et d'Eren —qui s'était, lui aussi, relevé sans même s'en rendre compte— et les repousser loin l'un de l'autre tandis qu'ils se toisaient d'un air menaçant par-dessus la table.

« C'est bon, les mecs, on se calme ! cria t'il.

— Si vous voulez parler de cul, Conny et moi, on a des trucs à vous raconter ! » s'exclama Sasha avec un enthousiasme des plus gênants.

La mâchoire de Conny manqua de tomber, mais la diversion fonctionna car Jean et Eren, choqués, se rassirent en maugréant au sujet de l'indiscrétion et de la légèreté d'esprit lamentables de la jeune femme.

« On s'en passera, fit Eren.

— Comme vous voulez ! rit-elle en haussant les épaules.

— En parlant de ça, Eren, s'anima Glenn, j'ai entendu dire que tu t'étais fait la petite brune de la Garnison. Comment elle s'appelle déjà...?

— Beth.

— Alors, c'est vrai ?! » s'ébaudit la recrue.

Eren lui fit un clin d'œil salace et lui répondit par un petit rire sans équivoque. L'autre haussa les sourcils, admiratif. Conny siffla et déclara :

« Ben mon vieux, tu tapes pas dans les plus moches ! Chapeau ! »

Mais sa remarque fut, aussitôt, suivie d'une riposte de Sasha, qui lui asséna un coup de sa chope vide à l'arrière du crâne. Tous se moquèrent tandis que les deux tourtereaux s'entre-tuaient du regard. Armin leva les yeux au ciel, exaspéré, avant de prendre la parole :

« Ça me fait penser, Eren, tu as une idée d'où vient cette rumeur à propos de nous deux ? »

L'interpellé cessa de rire pour se concentrer sur le regard inquisiteur de son ami. Il y lut de la réprobation, ce qui lui indiqua que le cerveau dégourdi du petit blond avait déjà trouvé une réponse et le mettait au défi de résoudre l'énigme par lui-même, avec pour seul indice qu'il était fautif dans l'affaire. Eren repensa au sujet de conversation qu'il venait de quitter et la solution lui vint, lui arrachant un sourire coupable :

« Ouais, je crois savoir. Mais arrête de me regarder comme ça, on dirait Mikasa !

— Dis, dis ! s'agita Conny.

— C'est la rouquine de la dernière fois, c'est ça ? » lança t'il à l'adresse d'Armin.

Ce dernier hocha la tête et ajouta, moralisateur :

« Je t'avais dit que cette fille avait un mauvais fond.

— Elle avait surtout des gros seins ! ricana Eren.

— T'es bourré ou quoi, pour parler aussi mal des filles ?! le morigéna le blond.

— Bien sûr que je suis bourré ! plaisanta Eren sans une once de vexation. Je viens de finir mon deuxième litre ! Et je suis gentil avec les filles, mais pas avec cette pu...garce ! T'avais raison, j'aurais dû t'écouter. Ça y est, t'es content ? »

Armin soupira, haussant les épaules :

« À force de courir les plumards, il fallait bien qu'il t'arrive des bricoles.

— Oh ! s'exclama Conny, affichant un air impressionné des plus exagérés. Armin a l'air colère ! Bon, vous nous expliquez un peu l'embrouille ?

— C'est rien, grogna Eren. Cette fille était un peu trop collante et…

— Cinglée, coupa Armin sans lui jeter un regard.

— Bref, poursuivit Eren, Armin m'avait conseillé de ne pas fricoter avec elle. Je l'ai pas écouté…

— Comme d'habitude, ponctua l'autre en douce.

— ET, quand je l'ai larguée, elle a fait une crise. Sur le coup, ça m'a un peu fait marrer, je l'avoue. C'est vrai que je suis pas toujours sympa avec les nanas mais, elle, c'était vraiment un cas à part. Je vous jure, les gars !

— Mais, comme tu l'as dit, enchaîna Armin, c'est une garce. Et elle l'était déjà avant que tu lui...que tu la... Enfin, du coup, comme il fallait s'y attendre, elle a sûrement réagi comme la traînée possessive qu'elle était, et a colporté partout qu'on était ensemble pour se venger. Ça lui ressemble bien. En plus, comme on est souvent tous les deux, ce genre de racontars est tout à fait crédible !

— Sauf que tout le monde sait, plus ou moins, qu'il manque des cases à cette truie. Ceux qui ne le savent pas encore vont vite s'en rendre compte et, bientôt, plus personne n'écoutera ses conneries ! »

Armin posa ses coudes sur la table et regarda Eren avec un petit sourire.

« Ça n'empêche, ta vie sexuelle fait du dégât. Alors, calme-toi un peu, chaud-lapin ! » plaisanta t'il.

Heureux d'être amnistié, Eren lui ébouriffa les cheveux.

« Encore des potins ! exigea Sasha.

— Tu nous saoules, la commère ! râla Jean.

— Allez ! Moi, ça m'intéresse ! » implora Glenn, qui commençait à avoir des problèmes d'équilibre sur son tabouret.

Il y eut une minute silencieuse durant laquelle chacun fouilla ses pensées à la recherche d'un sujet croustillant, puis, Eren demanda, en toute innocence :

« Vous croyez que le caporal a quelqu'un ? Je veux dire, est-ce qu'il a même déjà eu quelqu'un ? Vous vous posez pas la question ? »

Ses amis lui jetèrent des regards surpris et semblèrent réfléchir. Finalement, Conny lui répondit :

« C'est vrai qu'il a pas l'air de se marrer tous les jours ! La dernière fois, quand Sasha s'est faite pincer avec un jambon sous son matelas, il était tellement furax que j'ai failli lui demander si il se vidait les couilles de temps en temps ! »

Il éclata de rire à sa propre bêtise, suivi des autres.

« Peut-être qu'il a jamais trouvé l'âme-sœur ? » tenta la jeune brune.

— Pfff..., se moqua Jean. T'es romantique maintenant, Patategirl ? Peut-être qu'il est gay pour de vrai, lui.

— J'aimerais bien te voir lui balancer ça en face, rétorqua subtilement Eren.

— Arrêtez, si ça se trouve..., les coupa Conny, soudain sérieux. Nan, c'est pas possible, le pauvre !

— Quoi ?! fit en cœur tout son auditoire.

— J'ai entendu dire que…, reprit-il sur un ton mystérieux surjoué, là d'où il vient, dans les bas-fonds, il y a des réseaux de prostitution, et même des tarés de mafieux, qui castrent des gosses pour en faire des sous-fifres dociles ou des jouets sexuels ! Peut-être que ça lui est arrivé ? Peut-être qu'il a plus ses...ses parties ? » conclut-il, effaré par ses propres hypothèses.

Eren le regarda, horrifié. Cette théorie fantasmagorique le révoltait au plus haut point.

« Arrête de boire, Springer ! le réprima t'il.

— Bah, c'est farfelu, mais ça pourrait se tenir, émit Jean.

— Non ! »

Ils se tournèrent comme un seul homme vers Sasha qui était tordue de rire, accrochée à l'anse de sa pinte.

« Je peux vous garantir que notre caporal-chef a toujours sa virilité en un seul morceau ! » ajouta t'elle en continuant de se bidonner.

Conny lui envoya un regard meurtrier qui disait clairement : « J'espère que c'est pas ce que je crois !? » et, finalement, ce fut Glenn qui la relança :

« Comment ça ?

— Ben..., débuta t'elle en essuyant les larmes de rire au coin de ses yeux. Un jour, y'a quelques années déjà, je suis sortie chasser dans les bois autour du QG alors que les supérieurs me l'avaient formellement interdit. À un moment, j'ai vu le caporal dans la cour en train de sceller son cheval, alors que j'allais rentrer. Du coup, je suis restée cachée dans les fourrés pour pas me faire choper. Ecoutez… —elle eut un nouvel éclat de rire— il est venu droit sur moi ! J'ai cru qu'il m'avait vue, mais il s'est arrêté devant le premier buisson, et il a sorti son matos. »

Elle s'arrêta.

« Et quoi ? s'impatientèrent Conny et Eren

— Et il a pissé, répondit-elle comme si il s'agissait d'une évidence.

— Et donc, alors ? continua de l'interroger Eren, qui trouvait que sa conclusion manquait de clarté.

— Et donc, il est gâté par la nature ! Son bazar n'est pas du tout proportionnel à sa taille, si vous voyez ce que je veux dire ? Et je suis sûre qu'il a encore ses boules aussi. Je les ai pas vues distinctement, mais… »

Ils se poilèrent tous presque convulsivement, tandis que Conny attrapait la jeune femme par le col et lui hurlait :

« ÇA T'ARRIVE SOUVENT DE RELUQUER LES BITES D'AUTRES GARS COMME CA ?!

— Mais, c'est lui qui me l'a montrée ! Enfin, non… mais, c'était une des premières fois que j'en voyais une, et ça m'intéresse plus, maintenant ! Enfin si, si ! C'est pas ce que je veux dire… »

Eren en pleurait de rire, si fort qu'il n'entendit pas tout de suite l'intrus qui avait pénétré dans la cuisine. Il sentit, soudain, une présence supplémentaire et inopinée au bout de la table. Son instinct, embué par l'alcool, ouvrit les vannes de l'adrénaline et de l'agressivité. Il se dressa d'un bond, faisant voltiger son tabouret qui claqua sur les carreaux de terre cuite, et tourna un regard assassin vers le nouvel arrivant.

Son sang se glaça. Le caporal le sondait de ses perles d'acier impassibles.

Du coin de l'œil, il vit que ses camarades s'étaient également levés pour effectuer le salut militaire. Cela l'agaça et il voulut les traiter de focus, mais parvint à se retenir.

Leur nouveau vis-à-vis les scruta tour à tour sans desserrer les lèvres, et Eren, n'y tenant plus, ouvrit les hostilités :

« Caporal-Chef ? » interrogea t'il avec dédain.

Le regard atone se braqua à nouveau sur lui, et une voix traînante s'éleva :

« Désolé d'interrompre votre conversation. »

Eren retint son rire avec difficulté, mais il ne manqua pas d'apercevoir les rougeurs qui colorèrent les joues de ses acolytes. A l'exception de Sasha, toutefois, qui, au paroxysme de l'embarras, avait blêmi. Un sourire carnassier vint étirer les lèvres du semi-titan, et il laissa une flamme joueuse danser dans ses yeux verts, tandis qu'il répondait, d'un ton faussement courtois :

« Ne vous excusez pas, caporal, nous ne parlions que de petites choses sans importance. »

Il entendit Glenn s'étouffer avec sa salive, cependant que Conny et Jean s'agitaient de tics nerveux, retenant leur respiration pour contenir leurs fou-rires. Il pouvait sentir, sur sa nuque, la morsure du regard outré d'Armin, celui-ci ayant, comme les autres, saisi le double —voire le triple— sens de sa repartie.

Un orage éclata dans les prunelles qui avaient déjà la couleur d'un ciel chargé. Mais la foudre ne tomba pas sur eux, même si elle se rapprochait.

« Comme toujours, merdeux. Dis-moi…—il arpenta la pièce du regard en prenant le temps d'appuyer celui-ci sur les vestiges de leurs précédents travaux pratiques— que s'est-il passé, ici ? C'est une petite réunion de club satanique ? Vous avez découpé un corps pour vous en débarrasser ? Il vaudrait mieux, pour vous, que soit quelqu'un que je ne saquais pas... »

Eren prit soudain conscience que lui, Glenn et Sasha, étaient encore couverts d'entrailles et de sang frais. Il était même certain d'en avoir sur la figure, car il s'était gratté le nez et remis les cheveux en place plusieurs fois alors que ses mains en étaient trempées. Son pantalon de chanvre naturel, dont la couleur rappelait le café au lait, était devenu pourpre des poches jusqu'au-dessous des genoux. Des fluides mêlés d'hémoglobine, résultant de l'éviscération, maculaient encore le sol.

« Nettoyez-moi ce bordel, et tout de suite ! »

Sans réfléchir davantage, ils se précipitèrent vers la remise des produits d'entretien. En moins de temps qu'il n'en fallait pour le dire, la cuisine était aussi propre que lorsqu'ils y étaient entrés, si ce n'est plus. Le caporal les avait observés, sans rien ajouter. Quand il jugea, selon ses critères d'hygiène étriqués, qu'ils avaient suffisamment œuvré, il prit de nouveau la parole :

« Maintenant, tout le monde dégage ! Sauf Arlelt et Jäger. Vous deux, j'ai à vous parler. »

Ses comparses se retirèrent sans un mot, à l'exception de Jean qui, discrètement, lui fit un signe obscène pour lui rappeler leur conversation au sujet d'Armin et lui : d'une main, il fit le signe RAS, et l'insulté ne comprit pas immédiatement, jusqu'à ce qu'il utilise l'index de son autre main pour effectuer quelques va-et-vient dans le « o » formé sur la première. Eren, sans se soucier, lui, d'être dans le champ de vision du caporal, lui répondit par une gestuelle tout aussi poétique qui signifiait clairement : « Branle-moi », ou « Continue de te branler sur ma sœur ». Il lui laissait le choix d'interprétation.

« Oï, Jäger ! T'as un problème sous la ceinture ? » fit la voix sarcastique et exaspérée de Levi.

Eren le regarda avec indifférence :

« Non, ça va, merci. »

Et il reporta son attention vers Jean, mais il n'y avait plus personne. Ses amis étaient sortis et il ne restait plus qu'eux trois dans les communs.

« Dans ce cas, évite ce genre de mime dépravé, on dirait un maniaque sexuel ! claqua le plus âgé.

— Ah ! La différence entre le maniaque sexuel et le maniaque tout court, c'est qu'il y en a un qui astique autre chose que des carreaux ? » fit Eren, le doigt levé comme prétendant avoir un propos intelligent.

Le caporal, se sachant visé, se précipita vers lui, menaçant, et le saisit par le haut de son maillot avec tant de force qu'ils entendirent craquer les coutures des épaules.

« J'ai pas le temps pour tes conneries, sale morveux ! Alors, un peu de sérieux !

— Ok, " Monsieur Trois-Jambes ", on vous écoute. »


Générique : "Blue Moon - The Marcels - 1961.

"Blue Moon" est une expression anglaise qui caractérise la mélancolie. La subtilité de ce choix, c'est que c'est également une marque de bière ^_^ attention au placement produit ! lol

La traduction :

"Blue Moon",

[moon, moon, moon...]

Tu m'as vu rester seul,

Sans aucun rêve dans mon cœur,

Sans un amour en ma possession.

"Blue Moon"...

Tu savais bien pourquoi j'étais là...

Tu m'avais entendu prier pour

Quelqu'un que je pourrai vraiment chérir.

Et puis, soudain, est apparu devant moi,

Le seul que mes bras serreront à jamais...

J'ai entendu quelqu'un murmurer : "s'il te plait, adore-moi"...

Et quand j'ai regardé la lune, elle était devenue dorée.

Oh "Blue Moon"...

Maintenant, je ne suis plus seul,

Sans aucun rêve dans mon cœur,

Sans un amour en ma possession.

(Ha ha, c'te blague...)