Chapitre 3 : L'orgueil français
Après deux jours de repos nécessaire pour Strasbourg et quelques autres navires de l'escorte Japonaise de la Force E qui nécessitaient des réparations, les bâtiments se mirent en route pour la base navale de Kure où toutes les autres Kanmusus les attendaient avec impatience. Du moins, ce mirent en route était un bien grand mot. Car en réalité, alors que la flotte allait quitter le lagon de Truk, la flotte française reprit la route des docks suite à la découverte de la nouvelle disposition de la flotte européo-nippone.
Les japonaises firent alors l'expérience de quelque chose auquel elles ne s'attendaient pas : l'orgueil français. Certes elles en avaient longuement entendues parler, mais elles n'avaient jamais pu l'expérimenter. Surtout qu'elles ne firent pas l'expérience d'une petite crise d'orgueil de la part du navire de tête de leur flotte, le super-dreadnought Richelieu. Non, il fallut que toutes les françaises suivent aveuglément leur supérieur qui refusait catégoriquement de déroger aux ordres de son amirauté, et ce malgré les invectives parfois sanglantes d'une Bismarck plus qu'agacer par le verrouillage systématique de son vice-commandant sur les ordres.
Ces derniers furent expressément transmis à Nagato pour qu'elle puisse trouver une solution à ce problème. En effet, le navire secrétaire de la Marine Impériale Japonaise avait repensé la flotte en prenant en compte tous les bâtiments européens. Cependant, si la moitié d'entre eux, soit toutes les françaises, refusaient de se plier aux ordres de l'amirauté japonaise, cette nouvelle organisation n'avait plus aucun sens. Les cuirassés rapides, soit le super-dreadnought Richelieu et le navire de ligne Strasbourg devaient évoluer avec une escorte rapide constitué de navires japonais tandis que les contre-torpilleurs, spécialisé dans l'escorte d'escadre, devaient relever de leurs fonction les cuirassé rapides de la Classe Kongo qui pourraient, accompagné de quelques croiseurs dont Algérie, effectuer le même rôle que Richelieu et Strasbourg de leur côté.
Ce qui posait problème dans ces ordres en provenance de Paris, signé par l'Amiral en chef de la Marine Nationale, l'Amiral Z. et contre signés par son navire de commandement, le cuirassé pré-dreadnought Danton, et bien c'est que les navires français ne passaient sous commandement japonais qu'à partir du moment où leur arrivé à la base navale de Kure serait confirmé, comme le formulaient si bien les ordres d'engagement de le Flotte Française d'Extrême Orient au sein de la Force E et des Forces Navales Coalisées de l'Allemagne, la France, l'Italie et le Japon :
« Article 12.
Aucun bâtiment de la Flotte Françaises d'Extrême Orient prenant part aux opérations amenant le Force E dans les eaux territoriales japonaises ne sera autorisé à être pris en main par les autorités navales japonaises compétentes, tant que l'ambassade français de Tokyo ne serait pas informé de leur arrivé à la base navale principale de la flotte du Japon, la base navale de Kure, par les autorités militaires japonaises compétentes.
Article 13.
L'engagement de la Flotte Française d'Extrême Orient dans des opérations préparées, menées et assurées par le commandement naval japonais ne sera possible qu'à partir du moment où l'ambassade de France à Tokyo recevra expressément des autorités militaires françaises compétentes les ordres, à remettre en main propre aux bâtiments assurant le commandement de ladite flotte, les cuirassés MN Richelieu et MN Bretagne, autorisant ce commandement à se placer entièrement sous les ordres de l'amirauté japonaies.
Article 14.
Si le commandement naval japonais implique, ou ordonne, à la Flotte Françaises d'Extrême Orient des manœuvres la plaçant de façon offensive, ou défensive, et de façon délibérée face à des éléments armés de toutes menaces pour le Japon et ses intérêts, sans que les navires de commandement de ladite flotte ait reçu l'autorisation adéquate par les autorités françaises compétentes pour recevoir des ordres issus des autorités militaires japonaises compétentes autre que ceux nécessaire à leur prise en main, ce même commandement se réserve le droit de rejoindre sans préavis les bases navales françaises ou alliés. La Flotte Française d'Extrême Orient y restera jusqu'à ce que les gouvernements Japonais et Français règlent cette prise de pouvoir illégale qui relève du conflit diplomatique.
Article 14-1.
Néanmoins, s'il advenait que les ordres japonais inclus la défense d'intérêts français dans la région Pacifique, alors, en respect de leurs ordres premiers visant la défense de la République et de ses intérêts, le commandement de la Flotte Française d' Extrême Orient à pour obligation de contribuer à l'effort développer par le Japon même si l'ordre l'autorisant à se placer sous le commandement de l'autorité militaire japonaise compétente faisait défaut. La Flotte Française d'Extrême Orient sera sous son propre commandement qui se coordonnera avec l'autorité militaire japonaise local compétente.
Article 15.
En cas de tentative d'implication ou d'implication par une autorité militaire japonaise de tout ou partie de la Flotte Française d'Extrême Orient face à une quelconque menace sous la contrainte ou par une quelconque violence pouvant atteindre à l'état mental ou matériel des bâtiments alors que le commandement de cette flotte n'a pas reçu l'ordre l'autorisant à se placer sous le commandement de l'autorité militaire japonaise compétente, ou, si l'ordre issus de l'autorité japonaise compétente, même après placement des bâtiments française sous son commandement, implique de trop grand risques pour un nombre trop important de bâtiments français, les cuirassés MN Richelieu et MN Bretagne se réservent le droit d'employer la force de feu de la Flotte Française d'Extrême Orient en vue de sauvegarder celle-ci et lui assurer un retour en sécurité dans les eaux territoriales françaises de la métropole, de ses territoires d'outre-mer ou ceux de ses alliés et ce sans préavis vis-à-vis des autorités japonaises.
Article 15-1
L'engagement de la France envers le Japon sera alors rompu. Tout renvoi des bâtiments français ne sera possible qu'avec l'aval de l'Assemblée Nationale, du Conseil des Ministres et du Président de la République, chef suprême des forces armées de la République. »
Nagato leva les yeux du long papier avec un regard noir qui en disait long sur ce qu'elle pensait de ce qu'elle venait de lire.
« -Alors ? demanda Mutsu qui s'approcha de Nagato.
-Les Français ont posé une quantité absolument abjecte de conditions pour autorisés leur kanmusu à rejoindre nos rangs.
-Vraiment ? Ce n'est pas non plus très étonnant non ?
-Certe, mais je pensais qu'ils n'avaient pas donné des ordres à leurs navires alors que ceux-ci évoluaient dans une plus grosse flotte, surtout avec des allemands…
-Hormis cela, que dit Richelieu ?
-Elle répète mot pour mot les ordres qu'elle connait par cœur.
-Elle ne donne pas de solution ?
-Pour Richelieu, elle pourrait recevoir des ordres de Bismarck que si celle-ci était encore son supérieur. Or, les ordres des allemandes les places dès maintenant sous les ordres japonais, tout comme pour les italiennes… Nagato montra alors les ordres allemands et italiens qui se trouvaient sur son bureau.
-De fait, la Force E est dissoute ?
-Pas entièrement selon les françaises qui « se réservent le droit d'interpréter les ordres donnés par leur supérieur et sont les seules à pouvoir les interpréter ». Donc, selon Richelieu, la Force E est désormais constituée des navires français uniquement et seuls les ordres français s'appliquent. De fait, leurs ordres les obligent à rejoindre Kure si nous, japonais, nous voulons pouvoir amorcer le processus administratif lié.
-Elles n'ont qu'à venir alors. Tu n'auras qu'à réfléchir la flotte d'escorte autour d'elles.
-Ça ne marcherait pas. La flotte française est trop lente par rapport à nos navires à cause du cuirassé Bretagne.
-Pourtant….
-Non… elle devait rester avec une escorte légère à Truk et prendrait la tête d'une flotte d'exploration qui profiterait du mouvement important vers le nord pour s'aventurer vers le sud. Cependant, avec ces fichus ordres, nous sommes obligés de retarder cette exploration...
-Il ne reste alors plus qu'une seule solution Nagato. Mutsu s'approcha du navire secrétaire et pointa du doit l'article 14. Si l'on envoie en maintenance tous les navires de la Flotte Française d'Extrême Orient à la Base de Kure, ils sont sous notre juridiction. De fait, ils ont obligations de respecter nos ordres. Tant que ceux-ci visent leur entretient.
Le navire secrétaire réfléchit un instant puis regarda son second.
-Il est fort probable que Richelieu et Bretagne aient vu cette faille dans leur ordre.
-Certe, mais elles n'ont pas le droit de rajouter des clauses à ceux-ci.
-Soit. Je vais envoyer à Yamato des ordres complets.
Quelques heures plus tard, dans la salle à manger principale où les principales parties se faisaient face, soit d'un côté Richelieu et Bretagne et de l'autre Bismarck, Littorio et enfin Yamato qui venait de rejoindre la salle qu'elle avait du quitter pour récupérer les ordres arrivé via télégramme de Kure.
Le cuirassé japonais pris place entre l'Allemande et l'Italienne tandis que Richelieu et Bretagne rangeaient dans leur serviette respective, tous les documents nécessaires pour prouver que l'amirauté japonaise n'avait encore aucun ordre à leur donner.
Si le silence semblait être le maître en ce moment, ne serait-ce qu'une petite de quinzaine de minutes avant le retour de Yamato, ce n'était pas du tout le cas si bien qu'à plusieurs reprises des noms d'oiseaux fusèrent entre les quatre navires européens tandis que Yamato, peut habituée à de telles scènes, cherchait à apaiser la discussion en proposant des alternatives. Certaines lui furent jeter à la figure par toutes les européennes en même temps, révélant, sous l'apparente homogénéité de la Force E, des tensions.
-Et bien mademoiselle Yamato, ne restez donc pas là à lire pour vous-même cet ordre et partagez le bon sang ! Cela fait plus de 6 heures que nous sommes ici à discuter il serait temps que les choses avancent ! lâcha Bretagne sur un ton bien propre au vieux dreadnought français.
-Excusez moi, c'est juste qu'il est rédigé en français alors j'ai un peu de mal à le lire…
-En français ?! Et puis quoi encore ? Votre commandement fait trop de rond de jambe pour des personnes qui seraient prêtes à laisser couler le Japon à cause de fichus ordres complétements déconnectés de la réalité ! Cracha presque Bismarck qui était certainement la plus énervée de toute les kanmusus présentes. Elle lançait sans cesse des regards assassins à Richelieu qui faisait mine de les ignorer tout en appuyant de temps à autre sa seconde qui avait plus d'expérience qu'elle en matière de coopération internationale.
-Je crains la Boche que vos oubliez qu'il n'est pas dans l'intérêt d'aucun pays d'Europe de laisser le Japon couler et dans ce cas, nous tombons sous le joug de nos ordres alors restez à votre place.
-Je ne pense pas que le « Boche » soit nécessaire Bretagne… fit Richelieu en regardant le super-dreadnought qui était debout et pointait un doigt menaçant vers une Bismarck à deux doigts de marcher sur la table pour frapper Bretagne.
-Je confirme ! Nous sommes sensé être allié là. Déjà que nous avons des différends sur des ordres que nous ne connaissions pas, il ne manquerait plus que l'on s'insulte.
-Les choses sont ce quelles sont. C'est une Boche un point c'est tout et-
-SILENCE !
Toutes les européennes se mirent à regarder Yamato qui venait, pour la première fois depuis le début de la réunion, d'hausser la voix. Richelieu qui lisait un document leva les yeux et regarda le cuirassé Japonais.
-On vous écoute….
-Voici les ordres de Nagato. Le fait de désigner son supérieur par son simple prénom arracha quelques grommèlements à Bretagne qui avait une sainte horreur de ce genre de comportement lors d'événements ou d'entrevues à caractère officiels.
« En accord avec les ordres de l'Amirauté Française, tous les bâtiments de la Flotte Française d'Extrême Orient sont sous les ordres du commandement naval japonais dans le cadre de leur maintenance et de leur entretient. Or, la base navale de Kure ne dispose pas des infrastructures nécessaires pour assurer l'entretient suffisant des bâtiments français en raison de la complexité de certaines de leurs installations. Par ces faits, les effectifs de ladite flotte seront incorporés aux effectifs japonais, allemands et italiens déjà sous commandement japonais pour rejoindre dans des conditions optimales la base navale de Kure en vue de permettre cet entretient. Une fois arrivée à Kure pour leurs entretiens et prise en main, la procédure citée aux Articles 12 et 13 des ordres d'engagement de la Flotte Française d'Extrême Orient sera initiée.
Navire secrétaire de l'Amiral en charge de la base navale et arsenal de Kure,
MIJ Nagato. »
Richelieu resta pensif tandis que Bretagne tendit la main en direction de Yamato pour pouvoir lire elle-même les ordres, preuve supplémentaire que le cuirassé n'avait aucune confiance envers les navires de la flotte nippone. Bismarck était encore énervée et malgré la solution qui semblait avoir été trouvée, ne pouvait s'empêcher, certainement par appréhension de la réponse de son ancien second, de jeter un regard noir vers celui-ci. Littorio quant à elle attendit que le cuirassé français lise les ordres pour en faire de même et les transmettre à Bismarck.
-Et bien, je crois que votre commandement est nettement plus alerte que vous. Richelieu… Bretagne regarda sa supérieure qui fut la dernière à lire le document.
-Super Dreadnought Bretagne…
-Commandant ?
-Faites préparer l'ensemble de l'effectif et ordonnez leur de se mettre à la disposition du Super-Dreadnought Yamato.
-Et pour la Flotte Française d'Extrême Orient ?
-Cette flotte ne peut pas être dissoute. Mais je la place sous le commandement de l'Amirauté Japonaise le temps de ce voyage et une fois à Kure, elle retrouve son indépendance opérationnelle jusqu'à ce que l'Article 12 et l'Article 13 soit appliquée. A ce moment-là, je placerai officiellement le commandement de la Flotte Française d'Extrême Orient sous les ordres de l'Amirauté Nipponne.
-Bien. Sur ce, mesdemoiselles.
Bretagne se leva, ajusta son uniforme et prit la direction de la sortie afin d'appliquer les ordres de Richelieu. Cette dernière rangea le document reçu de Kura dans sa serviette et se leva avant de tendre la main vers les trois bâtiments qui lui font face.
-Mesdemoiselles, l'affaire étant réglée, serons-nous la main.
Littorio ne se fit pas attendre très longtemps et serra la main de Richelieu et quitta la pièce après avoir rassemblée les documents qu'elle avait dû accumuler durant la réunion. A peine fut-elle dehors qu'elle jeta le tout dans les bras de Roma qui n'était que pour savoir comment la réunion s'était finie. Yamato, par habitude, salua à la japonaise avant de serrer la main de Richelieu. Elle quitta la salle laissant Bismarck et la française l'une en face de l'autre.
La tension dans la salle était déjà palpable, mais à ce moment ci, elle atteint des sommets, Bismarck et Richelieu s'étant fait toutes deux insultées pendant la réunion par les membres de leur commandement respectif, Bretagne côté français et Littorio côté coalisé. Les deux cuirassés se regardèrent un moment, le regard noir de Bismarck se perdant dans celui de Richelieu, froid. Toutes deux n'avaient pas envie de s'excuser de quoi que ce soit, car elle le pensait en parti. Cependant, ces mots parfois violent les avaient toutes deux blesser. Richelieu finit par baisser la main qu'elle tendait vers Bismarck et par faire le tour de la table qui les séparait pour prendre dans ses bras le cuirassé allemand.
-Je ne t'ai…-
-Je sais… mais je n'aime pas quand on se prend la tête comme ça…
-Si tu faisais un effort, ça n'arriverait pas-
-Tu sais comment je suis… tu savais que ça allait arriver…
-Ja… je le savais…
-Tu ne m'en veux pas ?
-… un silence qui fut appuyé par un signe de tête montrant que Bismarck n'était pas si en colère que l'on pourrait le penser contre Richelieu. Je ne t'en veux pas… c'est plus ce qu'à dit Bretagne qui me blesse.
-Je te comprends… mais elle a vécu la Grande Guerre alors elle a encore de vieux réflexes, un peu comme Littorio.
-Hm…
Bismarck baissa légèrement la tête pour embrasser Richelieu. Un long baisé qui failli être interrompu par Strasbourg qui trouvait la décision de Richelieu absurde, mais voyant la scène, se rétracta avec le même silence qui l'avait porté.
A la suite de cela, la flotte coalisée pris la direction de Kure, à la vitesse moyenne de 20 ktn, soit la vitesse de croisière de Bretagne, et mit deux jours pour rejoindre la base navale nippone où Nagato, malgré son scepticisme, autorisa l'organisation par les navires de la base de festivités pour l'arrivée des anciens navires de la Force E.
