Évidemment. Il fallait que ça arrive. Jude aimait de moins en moins les lundi matin, et surtout le cours qu'il avait avant d'aller manger. Ce lundi, en cours de Défense contre les Forces du Mal, ils durent se mettre par deux pour s'entraîner à envoyer des sorts sans les prononcer et évidemment, puisque personne ne voulait affronter Jude le Glacial, il ne restait plus que le kangourou australien avec qui se mettre en paire. Ses trois compères de dortoir, Peter Dien, Dimitri Vlanov et Charles Prewis, qui d'habitude lui sauvaient la mise, avait décidé de faire ami-ami avec des filles de Poufsouffle. Il soupira, ne prit même pas la peine de sourire, et se mit en garde. Le sourire solaire qu'affichait Morgan s'effaça au moment où il se positionna, comme s'il changeait de personnalité.

Jude ne vit qu'au dernier moment le mouvement de sa baguette et Jude para en urgence. Il serra les dents, et attaqua à son tour, mais Morgan avait déjà préparé sa défense. Ce dernier s'avéra être un adversaire redoutable qui parait tous les coups, comme s'il lisait dans l'esprit de Jude pourtant fermé comme son père le lui avait appris, dont les attaques arrivaient toujours au moment où son camarade s'y attendait le moins. Jude se surprit à se demander d'où lui venaient ses réflexes et ce quel genre d'expérience il avait vécu pour se forger un style de combat pareil et, parce qu'il était évidemment déconcentré, se vit défait par un simple sortilège de désarmement.

Jude regarda sa baguette tomber par terre en claquant contre le plancher. Un sentiment de honte et de frustration l'envahit tout entier en faisant chauffer ses joues. Il ramassa sa baguette en faisant bien attention de ne pas croiser le regard de Morgan.

— Ça va ?

Morgan était venu vers lui, et le plus naturellement du monde, avait posé sa main sur son épaule. Jude s'écarta vivement, ses yeux noirs envoyant des éclairs, la mâchoire si serrée qu'elle lui en faisant mal au dents. Morgan plissa les paupières, le visage en point d'interrogation, mais juste au moment où il ouvrit la bouche, la sonnerie retentit. Jude attrapa ses affaires et fut le premier à sortir dans le couloir.

— Eh Jude attends !

Il accéléra la cadence, mais les grandes jambes de Morgan le rattrapèrent. L'autre lui attrapa le bras et le força à s'arrêter. Jude voulut se dégager de son emprise, sans succès.

— Ça voulait dire quoi, ça ?

— Fous-moi la paix.

— Quoi ?

Ils s'arrêtèrent au beau milieu du troisième étage alors bondé par les élèves voulant à tout prix aller manger.

— T'étais pas aussi lent à la détente quand tu t'amusais à me foutre une raclée ! Je t'ai dit de me foutre la paix, ça va, où il faut que je te le traduise en alphabet runique khmer ?

— Attends, je ne me suis pas amusé à te...

— Tu sais, c'est pas parce que je ne suis pas en pâmoison devant tes prouesses que t'as besoin de faire ça ! T'arrives comme ça en dernière année, avec toutes tes fabuleuses histoires, ton allure d'aventurier, ton air de labrador en manque d'affection, et tu crois que tout est facile ? Tu crois que parce que tout Poudlard est à tes pieds, je vais vouloir devenir ton ami ? Mais tu te gourres, mon vieux !

Jude sentait la colère se déverser, sentait la bile sortir de lui en brûlant tout sur son passage. Le visage de Morgan, toujours si lumineux, s'assombrit à mesure qu'il la recevait en pleine figure, comme un jet d'acide. La main qui serrait le bras de Jude se serra à en faire mal au jeune homme.

— Mais lâche-moi, merde !

— Pourquoi ? Pour que tu te barres en ne me laissant pas en placer une ? C'est ça ta technique, rembarrer tous ceux qui veulent te connaître parce que t'as peur que ça bouscule tes petites habitudes de névrosé ?

Morgan était froid, et méchant. Du peu que Jude le connaissait depuis cette semaine passée à ses côtés, Morgan ne se ressemblait pas.

— Tu sais quoi, Harkwood ? J'ai aucune envie de gaspiller mon temps avec un mec parano trop occupé à jouer au parfait connard prétentieux typique des mauvais Serdaigles pour se rendre compte de l'intérêt qu'on lui porte.

Il le lâcha, mais ses yeux restèrent ancrés dans les siens, et paralysèrent Jude quelques secondes de plus.

— Maintenant, je te laisse à ta petite vie bien chiante. Oh, et au fait : je voulais juste te dire que t'étais un adversaire vraiment génial, et que je rêverais de pratiquer avec toi, mais t'as qu'à juste oublier. Oublie même le fait que j'ai pu ne serait-ce que te regarder. Salut.

Morgan fendit la foule qui s'était réunie autour d'eux et disparut dans les escaliers, et ce ne fut qu'à ce moment que Jude s'aperçut des regards portés sur lui. Peu à peu, les gens s'éclipsèrent, chuchotant en le regardant en coin, mais figé de honte, glacé d'avoir été au centre de l'attention, Jude n'avait pas bougé.

— Jude...

Georgia l'avait rejoint et passait une main compatissante dans ses cheveux, dont l'infime changement de couleur n'avait pu être vu que par elle seule. Jude savait qu'elle mourrait d'envie de lui demander ce qui s'était passé, tout comme elle mourrait d'envie de lui faire la morale par la suite, mais elle garda le silence, et il lui en fut reconnaissant.


— C'était quoi, ça ?

Riley n'avait pas assisté à la scène, mais, parce qu'elle avait toujours su comment tirer parti des réseaux d'informations quels qu'ils furent, fut rapidement mise au courant. Elle avait séché son cours de Métamorphoses pour pouvoir retrouver son frère, en pause. Elle connaissait d'ailleurs mieux l'emploi du temps de Morgan que le sien.

— Rien.

Le ton de Morgan était glacial, il ne la regardait pas, et il s'était installé au bord de la corniche de la tour d'astronomie avec sur les genoux un tome énorme d'un obscur alphabet runique. Riley ne comprendra jamais l'amour de son frère pour les anciennes langues sorcières incompréhensibles. Le vent vint frapper leurs visages et elle dut se nouer les cheveux pour qu'ils arrêtent de s'emmêler. Ils avaient poussés. Et parce que son frère n'avait pas décidé de lui parler, elle posa la main sur son bras et nicha son visage dans son cou. Il parut se détendre.

— T'es vraiment un crétin, des fois, tu sais ?

— Oui, je sais, soupira-t-il.

Elle ne comprenait pas non plus pourquoi son petit frère – oui, elle était l'aînée, qu'importe ces deux fichues minutes – s'acharnait à vouloir être ami avec des personnes qui ne le méritaient pas. Morgan, c'était l'âme charitable, le gentil garçon qui partageait son goûter avec le rebut de la classe, qui cherchait à faire sourire tout le monde, une bulle de bonne humeur et de gentillesse. Il était beaucoup trop précieux pour ce monde. Riley avait toujours su que c'était à elle de le protéger de cette humanité vulgaire et méchante et... et...

Elle inspira et expira lentement.

— Je ne voulais pas lui faire de mal, dit-il simplement.

Elle lui frappa légèrement le bras. Comme si Morgan aurait pu vouloir faire du mal à quelqu'un. Est-ce qu'un labrador maltraite l'aveugle qu'il guide ?

— Il est complètement idiot, c'est pas ta faute.

Et encore, elle pesait ses mots. Dans toutes les langues qu'elle avait appris, elle connaissait des manières beaucoup plus fleuries de qualifier Jude Harkwood.

— Non, c'est juste... Je sais pas, y'a quelque chose et...

— Mo, c'est pas ton rôle de résoudre tous les problèmes des autres. Ce n'est pas ta faute s'il est comme ça.

Elle savait que c'était déjà trop tard. Comme lorsqu'on voulait adopter un chiot : c'était lui qui vous choisissait, pas l'inverse. Morgan avait choisi Jude Harkwood, n'en déplaise à tout le monde. Il appuya sa tête sur celle de sa jumelle, avec douceur, et ils restèrent silencieux, le vent écossais sifflant à leurs oreilles, le paysage désert des landes vertes s'étendant à leurs pieds. Personne ne pouvait comprendre le lien qui les unissait. Plus que des jumeaux ayant grandi ensemble, ils avait parcouru le monde, failli mourir plusieurs fois, expérimenté tellement de choses tous les deux que personne ne pourrait défaire cet amour si particulier qu'il y avait entre eux. Plus que son frère, Morgan était le confident de Riley, son meilleur allié, la continuation de son être, son parfait contraire qui lui permettait de se sentir entière.

— J'aime pas te savoir comme ça, frangin.

— T'inquiète, ça va aller. Plus que neuf mois et demi.

Elle eut un petit rire.

— Mais on retourne en fouilles en décembre.

— J'ai tellement hâte, soupira Morgan.

— Des nouvelles du chantier ?

Elle aussi recevait du courrier, elle était parfaitement au courant des avancées, mais elle savait que Morgan allait lui parler en long, en large et en travers des nouvelles inscriptions mises au jour par l'équipe de son père, et des différentes traductions possibles qu'il en avait tirées. La meilleure façon de lui changer les idées. Qu'est-ce qu'on ne ferait pas pour son petit frère !


Il avait sauté le repas en se réfugiant à la bibliothèque, et Georgia lui avait ramené en douce un sandwich caché dans les replis de sa cape avant de repartir pour un rendez-vous méridien. Il n'avait aucune envie de voir du monde, surtout pas après son coup d'éclat de tout à l'heure. Jude avait une façon bien particulière d'oublier ses problèmes : s'enterrer sous le travail et faire semblant qu'ils n'existaient pas. En dix-sept ans d'existence, cette technique avait fait ses preuves. Alors, pour oublier la honte qu'il venait de subir, pour passer outre cette brûlure que les mots de Morgan et surtout son air blessé avaient ravivé, il travaillait à améliorer sa maîtrise runique, penché sur un manuel d'exercices, entourés de ses dictionnaires de prédilection qui formaient comme une sorte de haute muraille autour de lui. Comme dans toutes les disciplines, il était excellent, mais jamais autant qu'il le voudrait. Pas du tout à la hauteur de Morgan Lachlan.

— Si tu cherches à concurrencer Mo dans ce domaine, laisse tomber, notre père lui donnait des traductions à faire à la place du coloriage.

Jude releva la tête, prêt à envoyer une remarque cinglante pour que l'inconnue arrête de s'adresser aussi familièrement à lui. Devant lui, accoudée à une pile de livres, une belle jeune fille rousse à la peau laiteuse lui adressait un sourire étrangement dominateur, tirant ses lèvres peintes en rouge, accordée à la cravate qui pendait mollement autour de son cou. Loin de trouver ça vulgaire, comme il le pensait sur les autres filles, Jude trouva son visage maquillé hypnotique. Elle lui semblait familière et il comprit pourquoi : ses deux yeux aux iris dorés, pleins de volonté et de cette force vive indomptable, lui rappelaient celle de Morgan. Peut-être avec moins de douceur et de candeur, mais avec plus de fougue. Jude compris qu'il avait devant lui la jumelle maléfique de son camarade, Riley Lachlan.

— Au cas où tu ne l'as pas compris, je travaille, et je...

— Oh je sais, mais je m'en fous.

Riley attrapa une chaise et s'assit à côté de lui en croisant ses jambes fuselées. Tout en elle exhalait la confiance en elle, presque de la suffisance. À côté d'elle, Morgan n'était qu'un innocent Botruc. Jude la fusilla du regard, ce qui la fit sourire.

— Écoute, je vais être claire : je me fiche totalement de toi.

— C'est réciproque, la défia Jude d'une voix glaciale.

— Seulement, je n'aime pas beaucoup comment tu traites mon frère.

Jude eut un ricanement;

— Et il n'est pas assez grand pour venir me le dire lui-même ? Il a besoin de sa gr...

Sa voix se coupa d'un seul coup, et malgré l'effort qu'il demanda à ses cordes vocales, elles ne produisirent plus aucun son. Il comprit que Riley était encore plus douée que son frère lorsqu'il s'agissait de lancer des sorts sans les prononcer.

— Je n'arrive même pas à comprendre comment il peut s'intéresser à quelqu'un comme toi, chiant à mourir, qui se fiche des gens, et qui reste accroché à tout prix à sa place de premier de la classe. Mais tu sais quoi ? Si tu veux pas être ami avec lui, c'est ton problème. T'es juste en train de foutre en l'air ta seule chance de connaître la personne la plus gentille, la plus curieuse et la plus ouverte que tu pourras jamais trouver sur cette planète.

Jude voulut répliquer, mais il en était incapable. Sans se soucier de sa bouche ouverte et de la colère que le garçon lui envoyait, Riley poursuivit :

— Je te demande une chose : va t'excuser auprès de lui, et lui expliquer gentiment que tu veux rester chiant comme la mort et garder tes distances. Si tu es clair, Mo comprendra et te fichera la paix. C'est juste qu'il a un mal fou avec les sous-entendus et l'ironie. Et si tu ne le fais pas, je le saurais. Je te donne une semaine.

Riley se leva et ne le libéra que lorsqu'elle sortit de la bibliothèque. Jude massa sa gorge. La menace que la Gryffondor lui avait proféré avait réveillé les vieux souvenirs de toutes celles qu'on lui avait un jour lancées et, pour la première fois depuis des années, la peur remplaça la colère.

Il passa son après-midi les yeux baissés, refusant de croiser le regard de quiconque, hormis Georgia qui fréquemment pointait fréquemment les cheveux de son ami qui, avec son humeur, viraient fréquemment au gris. Il rentra tard à la tour ce soir-là, après avoir passé toute sa soirée à la bibliothèque. Ses camarades de chambrée, Peter, Dimitri et Charles, avaient déjà éteint les lumières. Les rideaux du lit à baldaquin de Morgan, ouverts, laissaient voir un lit qui resta vide toute la nuit pour la première fois depuis son arrivée.