Chapitre Premier,
Où l'on prouve que l'amitié, à même titre que l'amour, rend aveugle.
Quand Cid Highwind se réveilla cette nuit, maugréant contre l'abruti de service qui avait laissé cette putain de fenêtre à la con grande ouverte, parce que même avec son putain de pantalon il se les pelait et Dieu sait qu'il y tenait, il lui fallut quelques instants pour comprendre que l'abruti en question était Vincent qui avait déserté, laissant sa cape et ses chaussures dans le processus.
Il lui fallut beaucoup moins de temps pour comprendre que Vincent avait des emmerdes. Il repoussa les couvertures entourées autour de ses jambes, choppa son blouson qui reposait sur le dossier d'une chaise choisie au hasard la veille, le jeta sur ses épaules, enfila ses rangers à la va-vite tout en passant son bras dans la manche du blouson, attrapa son arme, enfila l'autre manche, prit une Matéria de soin et une d'un sort au hasard dans sa réserve, et sauta à son tour par la fenêtre, se précipitant sur les traces de son coéquipier.
Cid Highwing qu'il était, ne pouvait faire correctement son travail sans une flopée de jurons. Ou plusieurs. La première était destinée à cette "putain de saloperie de ville à la con" dans laquelle ils avaient débarqué il y avait quelques heures, et dont il ne se rappelait que vaguement le chemin pour aller au centre ville. En fait, le seul chemin qu'il avait réellement retenu, était celui qui menait au magasin de pièces détachées en tout genre, dont le propriétaire possédait un hangar et qui leur avait offert d'y garder le Highwind pour la nuit, comme la météo s'annonçait mauvaise. Ce à quoi Cid avait répondu, le sourire du papa fier de son rejeton aux lèvres, que son bébé ne craignait rien, mais qu'il acceptait avec plaisir - non sans se méfier malgré tout - parce qu'on savait jamais, avec ces saloperies de tempêtes...
Le second débit d'insultes fut pour un chien errant qui eut le malheur de se trouver là, et que Cid faillit heurter dans sa course. L'animal fit un bond de côté de dernière minute en poussant un couinement aigu, puis parti la queue entre les jambes, s'estimant probablement assez chanceux d'être encore en vie pour ne pas défier une tornade humaine lancée sans freins dans la ville endormie, que la pluie, tombant en trombes, nettoyait assidûment.
Le suivant, entrecoupé par une quinte de toux, fut pour ces saloperies de clopes qui lui crevait son endurance, mais dont il ne pouvait se passer parce que putain de merde, y'avait rien de mieux qu'une connasse de clope quand on avait des emmerdes. Ceci dit, c'est cette pétasse de flotte de ses deux qui eut droit à son flot d'injures, puisqu'elle l'empêchait de se griller une des dites connasses de clopes.
" Bordel de merde, Vincent, t'as intérêt à être en vie pour me repayer des putains de clopes, sinon je te jure que j'te flingue... "
Malgré toutes ces bonnes paroles, il parcourut la ville sans s'arrêter, même pour reprendre son souffle, pas avant d'avoir retrouvé son coéquipier. La course dura plus d'une heure, le fit passer par les quartiers richards comme les sombres quartiers, où les filles de joie n'eurent pas le temps de l'interpeller ("c'est ce que j'appelle avoir le feu aux fesses, mes chéries...allez, on y retourne"), et ces autres où des petites frappes n'osèrent pas l'arrêter ("lui, lui il avait la rage. Evite ces gars-là, sérieux").
La ville étant assez grande pour avoir un quartier pour chaque classe sociale, retrouver une ombre dans ses ruelles oubliées ne fut pas aisé. Et lorsqu'il finit par retrouver Vincent, il faillit ne pas le voir, noyé dans les ténèbres comme il l'était. Si ce n'avait été sa griffe reflétant dans un flash fragile la lumière d'un néon, et le murmure douloureux qu'il avait laissé s'échapper, le pilote ne l'aurait pas remarqué.
Il jura, s'engouffra dans la ruelle obscure et étroite, ou de relents de sang et de mort fraîche pourrissaient dans l'air. Il s'empêcha de paniquer à l'odeur familière, et rejoignit l'homme en quelques pas, ouvrit la bouche, et la referma sur son nom, interdit, à la vue de ce dernier.
Avachi sur le sol, il était appuyé contre le mur noir de crasse et poussière, rendu collant par une giclée de sang séchant déjà. Son bras valide reposait sur son ventre, une jambe repliée et l'autre ne répondant manifestement pas. Du visage jusqu'à sa main, il était maculé de sang, son torse laissant apparaître diverses coupures que sa chemise déchirée ne pouvait empêcher de saigner. Il respirait difficilement.
" Putain, Vincent ! Qu'est-ce qui s'est passé ?! "
" Ci..d.. "
Sa voix était rauque, douloureuse. Saccadée. Il releva péniblement la tête vers le pilote, et ses traits déformés par la souffrance laissèrent le pilote interdit un instant, avant qu'il ne se laisse tomber à genoux devant lui, repoussant ce qu'il restait de la chemise noire pour vérifier l'état de l'homme.
Il parcouru son torse du regard, juste quelques coupures. Il continua sa descente, mais le bras de Vincent l'en empêchait. Il attrapa son poignet, le repoussa. Une longue entaille, ("nette, probablement une dague" nota mentalement Cid), barrait son abdomen. La plaie qui lui vrillait la cuisse sur plusieurs centimètres de profondeur était à coup sur due à la même arme. Il revient à son ventre, la plaie était moins profonde, par chance, ça n'avait pas pu toucher le moindre organe, mais ça saignait trop à son goût.
Son expression s'était renfrogné à chaque nouvelle plaie, et lorsqu'il revint à Vincent, un mélange d'émotions transparaissait dans son regard. De la colère, et à plus forte dose de la haine, pour le connard qui lui avait fait ça. Du dépit, d'être arrivé trop tard. Des relents de l'angoisse qui lui avait serré les entrailles durant sa recherche. Et bien avant tout ça, un profond soulagement de l'avoir retrouvé avant qu'il ne soit vraiment trop tard. Et puis, plus loin derrière, de l'urgence. Le soigner.
" Une agression... "
Il constatait plus qu'autre chose. Il tourna la tête à la recherche d'indice, comme son coéquipier restait silencieux, incapable de prononcer un mot qui ne soit étouffé par la douleur. Le reflet carmin d'une lame maculée de sang, et l'effroi glace figé dans une paire d'yeux exorbités, morts, lui donnèrent ses réponses. Et le sang sur la griffe de Vincent finit de lui raconter le dénouement.
Il jura, débarrassa Vincent de sa chemise qui ne pouvait plus être appelée de la sorte, en déchira les manches et, utilisant le tissu du dos, s'en servit pour faire un bandage de fortune pour stopper le flot de sang qui s'agglomérait péniblement sur celui qui avait déjà coagulé sur le ventre de l'homme. Avec une manche, il fit de même sur la cuisse entaillée, jurant tout au long du processus, dont une fois à l'attention du crevard étalé à côté qui le regardait s'affairer d'outre-tombe. Il attrapa ensuite son coéquipier par le bras, lui passa son propre blouson sur les épaules et le hissa finalement sur son dos, plaçant sa lance sous ses cuisses pour le soutenir, jura à nouveau et repartit.
Inutile de préciser qu'il lui fallut beaucoup moins de temps au retour qu'à l'aller.
Quand Cid arriva finalement dans la chambre qu'ils partageaient, il la referma derrière lui avec son pieds, passa son bras sous les cuisses de l'homme qu'il portait pour pouvoir poser son arme contre le mur sans voir ce dernier dégringoler inutilement sur le sol. Il le déposa finalement sur le lit, obtenant un gémissement douloureux quand celui-ci atterrit peu délicatement sur le matelas.
Dans les minutes qui suivirent, le blessé reprit difficilement son souffle et conscience, tandis que le pilote récupérait serviettes, trousse de premiers soins, habits secs et Matéria de soins - que dans la précipitation, il n'avait pas directement utilisé. Lorsqu'il revint et s'installa à côté de Vincent, celui-ci se redressait déjà, commençant un "Ce n'est pas la peine, ça v...". Le regard de son coéquipier le dissuada de prononcer la voyelle manquante. La main qui l'avait repoussé, le forçant à s'allonger, y était peut-être aussi pour quelque chose. C'était parfois effrayant à quel point les silences de Cid impressionnaient plus que ses injures.
L'homme se laissa donc faire sans ronchonner, laissant le pilote nettoyer ses plaies. C'est lorsqu'il haussa un sourcil interrogateur dans sa direction, passant son index sur son abdomen, qu'il décida qu'il pouvait reprendre la parole. Sous la main du pilote, la plaie était presque entièrement renfermée.
" C'est ce que j'essayais de dire... "
Le pilote ouvrit la bouche un instant, puis la referma, et regarda à nouveau ce qui n'était plus à présent qu'une fine cicatrice sous ses doigts. Finalement, héberger quelques démons pouvait avoir ses bons côtés. Il jeta un coup d'oeil à la cuisse de l'homme, et à travers le tissu déchiré, la plaie guérissait elle aussi, peut-être plus lentement parce que plus profonde, mais elle guérissait. Il observa un long moment le processus, fasciné.
" Ca vaut toutes les Matérias de soin, ce truc... "
Au bout d'un moment, il entendit le concerné se racler la gorge, et se tourna vers lui, s'attendant à devoir répondre à une quelconque question. Mais tout ce à quoi il dut répondre fut l'expression ennuyée de Vincent. Lorsqu'il comprit que le raclement de gorge signifiait "Tu peux me rendre ma jambe ?", il se recula, laissant l'homme se redresser pour s'asseoir sur le lit, les jambes croisées.
Le pilote attrapa une serviette et entreprit de sécher ses courts cheveux encore humides, et demanda :
" Qu'est-ce qui s'est passé ? "
Il y eu un silence, mais pas de récit. Cid reposa les bras sur ses jambes, posant la serviette sur sa cuisse. Il tourna son regard vers son coéquipier, attendant manifestement. D'ici quelques secondes, il allait l'insulter. Ou l'engueuler. Probablement les deux à la fois.
" Un type bien armé mais pas doué tente de dépouiller un type mal armé mais doué. "
Il fronça les sourcils. De toute évidence, il avait compris cette partie-là de l'histoire. Il soupira, siffla un juron ou deux, attrapa l'homme par le bras et l'attira à lui, récupérant sa serviette au passage et, la jetant sur sa tête, lui sécha les cheveux de manière plus ou moins agréable, mais indéniablement douée.
" Ca, j'avais cru comprendre. Qu'est-ce que tu foutais dehors plutôt que dans ton pieu ? "
Vincent, penché en avant, avait abandonné l'idée de lutter contre Cid, trop fatigué pour s'offusquer de la proximité du pilote, et se laissait faire, regardant les dernières traces de sa blessure à la cuisse s'effacer lentement.
" J'ai eu envie de prendre l'air... "
" T'aurais pu le faire ici. "
" Ca t'aurait réveillé. "
" Pour ce qu'on en a à foutre ! Et encore heureux que ça ait été le cas, bordel de merde ! "
Étrangement, un silence confortable s'installa après ça. Dans la pièce à coté, Yuffie se battait contre un monstre et Tifa en faisait les frais, étranglée dans son sommeil par une Yuffie surexcitée, et inconsciente du fait que le monstre qu'elle pensait supprimer de la surface du monde était en fait son amie.
Vincent releva la tête comme Cid retirait ses mains de sa tête, lui donnant une tape légère sur l'épaule, avant de se détourner. Il leva sa main valide et tira la serviette à présent trempée, regarda Cid au travers des mèches sombres qui lui tombait sur les yeux sans logique. Le pilote, assis à portée de main au bord du lit, s'était allumé une cigarette, les bras reposant croisés sur ses cuisses. Il sentait le regard de son coéquipier sur lui, mais continua à regarder par la fenêtre, tirant sur sa cigarette plus par réflexe qu'envie.
" J'y crois pas, à ton excuse bidon. "
Il ouvrit la bouche pour contester, mais le pilote reprit avant lui.
" Mais je m'en fous. Rien t'oblige à me raconter. Me fais juste plus ce putain de genre de coup foireux. Embarque ton PHS, ou une arme avec toi quand tu sors seul. J'dis pas que t'es faible, mais y'aura toujours un connard pour avoir une putain de meilleure arme que la tienne avec lui. Et j'sais que même si c'était le plus grand des trous du cul de cette planète, tu laisserais pas Chaos s'en charger. "
Il esquissa un large sourire qui sonnait faux mais se voulait rassurant, ou confiant, un peu trop gauche pour être sincère. Un sourire qui voulait dire j'ai pas confiance, mais je me force en espérant que ça viendra, un jour. Il continua, sa cigarette en main :
" J'suis un vieux truc, c'est mauvais pour le coeur ces conneries. "
Et sans attendre de réponse de sa part, comme il savait que son coéquipier ne serait pas plus éloquent sur le sujet, il se releva, rangea le vague bordel qu'il avait fait en partant – et en revenant, puis alla s'installer sur le lit libre, Vincent squattant le sien. Il termina sa cigarette qui s'était à moitié consumée toute seule, puis se laissa aller au sommeil.
" Cid ? "
Le pilote tourna la tête vers son camarade de chambrée pour simple réponse, attendant.
" Pour ce qui s'est passé... "
Cid eut un sourire, puis croisa les bras derrière sa tête.
" J'ai ronflé toute la nuit et ça t'a empêché de dormir. Alors tu m'as réveillé, bâillonné, et on a finit par jouer aux cartes parce qu'aucun de nous était encore capable de dormir. "
Vincent esquissa un bref sourire reconnaissant, dont Cid n'aurait jamais connaissance.
" Merci. "
Il s'allongea dans le lit déjà défait, remonta les couvertures sur lui, et remarqua avec surprise à quel point l'odeur de Cid s'était déjà imprimée dans les draps. A moins que le blouson du pilote laissé à l'abandon sur ses épaules n'y soit pour quelque chose. Ses démons remuèrent légèrement, somnolants. Il bailla, se passa la main sur la visage, et pour la première fois de la soirée, tira avantage de toute cette mauvaise histoire. Les idiots qui le squattaient étaient enfin calmés. Il se sentit somnoler, et ferma les yeux, passant son bras gauche sous l'oreiller qu'il ramena à lui, se calant dans une position foetale, et plus profondément encore dans les draps, s'entourant de l'odeur de Cid pour garder un peu plus longtemps le sentiment de sécurité que lui avait offert le pilote en même temps que son aide, cette nuit.
Mais, cette nuit-là, perdus dans leur propres pensées, il fallut un long moment aux deux hommes avant de vraiment rejoindre Morphée, et leur heures de sommeil furent peu nombreuses le lendemain. Il les comptèrent sur les doigts d'une main.
