Pensée pour la Belgique en ces moments difficiles...

Merci pour vos commentaires, Feeli37, Froshe, melaanie10 et Lithium Sodium ! N'hésitez pas à me donner votre avis, ça me fait toujours très plaisir d'avoir votre ressenti sur l'histoire :)

Bonne lecture !


Un goût de neige et de liberté

Chapitre 3


Steve frappa à la porte, un peu anxieux et très excité. Loki lui ouvrit dans une fureur folle. Une seconde, Steve ne reconnut pas ses traits déformés par la rage ; puis Loki le reconnut et fut juste surpris. Son expression s'effondra, remplacé par deux yeux ronds.

"Hey" fit Steve. "T'avais dit…"

"Oui. Je ne pensais pas… J'espère que tu ne te sens pas obligé." Loki ne bougeait pas, bloquant l'entrée.

"Mais c'est toi qui proposais" grogna Steve, perdu. "Écoute, si tu regrettes, y a pas de souci, je repars, Sam n'est pas encore parti et –"

"Non !"

Loki attrapa la sangle de son sac de voyage d'un geste vif et la tira vers lui progressivement. Il ressemblait à un enfant boudeur accroché à sa peluche.

Steve suivit le mouvement et, une fois la porte refermée, frotta ses phalanges contre la joue de Loki.

"Merci de m'accueillir ! J'ai laissé mes skis en bas de l'escalier."

"T'as bien fait. Et tout le plaisir est pour moi."

"Tout va bien ?" le questionna Steve.

"Pardon ?"

"T'avais l'air énervé."

"Oh ! Rien, un dossier qui – Mon père, c'est – Oublie !" Loki coupa court pour arrêter de trébucher dans son explication. Il sourit, baissa les yeux, avoua : "Je suis content que tu sois venu."

Steve aussi était content. Il avait soudainement l'impression d'avoir fait le bon choix.


Steve lézardait sur le canapé et pouvait voir Loki dans la cuisine, une poêle à la main, concentré sur la cuisson des steaks.

Il neigeait abondamment et ils avaient renoncé à skier, préférant se rabattre vers la chaleur du loft. L'appartement n'échappait pas aux obligations architecturales de la montagne, c'est-à-dire du bois en abondance, mais c'était nettement plus moderne que les chalets à touristes. C'était confortable, Steve y avait vite pris ses aises au bout de deux jours.

Quelqu'un frappa à la porte. Steve se redressa sur le canapé, Loki quitta la gazinière des yeux et la personne qui attendait dehors entra sans plus attendre.

Loki salua la visiteuse d'une voix terne : "Maman."

La femme avait de la neige plein ses cheveux dorés et un maintien digne qui força l'attention de Steve. Elle le salua d'un bonjour plein d'entrain, les yeux curieux :

"Enchanté. Je suis Frigga, la mère de Loki. Vous devez être l'ami que mon fils a invité pour la semaine."

"Steve Rogers ; enchanté de même."

Ils se serrèrent la main. Elle avait une poigne glacée et vigoureuse. Puis elle s'adressa à son fils :

"Ton père a des dossiers pour toi, je les pose sur ton bureau. Il a dit que c'était urgent."

"Qu'est-ce qui n'est pas urgent pour lui ?" grommela Loki dans son coin.

Sa mère sourit : "Mais je suis sûre que cela pourra attendre le départ de ton ami." Elle se tourna vers Steve : "Je suis vraiment contente de savoir que Loki vous a invité. Vous vous connaissez depuis longtemps ?"

"Heu…" Steve hésita une seconde et Loki coupa : "On s'est rencontrés via Tony, tu te rappelles de lui ?"

"Ce garçon serviable qui a étudié avec ton frère, oui oui. Et bien, Steve, je suis content de savoir que mon fils a finalement de véritables amis que je peux rencontrer en chair et en os."

Elle lui offrit un sourire séduisant, faux sur les bords, en tapotant les dossiers du bout des doigts. "Je crois que c'est la première fois que tu invites un ami chez toi si longtemps, hein Loki ? Mon fils –" ajouta-t-elle en regardant Steve d'un air entendu, "– A toujours eu du mal à se lier d'amitié avec les gens. J'essaye de l'inviter à sortir plus, rencontrer du monde – avec tous ces touristes chaque année, c'est une chance pour faire des rencontres, hein mon chéri ?"

Loki leva les yeux au ciel. Steve se sentait gêné pour lui.

"Mais c'est laborieux pour lui. J'imagine que vous vous en êtes rendu compte ?"

"Non" contra Steve d'une voix ferme. "On s'est tout de suite bien entendu."

Les sourcils de Frigga bondirent dans ses cheveux.

"Ah bon ? Et bien c'est une première… Vous êtes amis depuis longtemps ?"

Steve haussa les épaules sans savoir quelle réponse elle attendait et Loki en profita pour répondre : "Pas longtemps. Laisse-le tranquille, maman."

"Loki ! Ça me fait plaisir de pouvoir mieux connaître tes amis. Vous savez Steve, quand ils étaient plus jeunes, son frère ramenait sa meute de copains tous les week-ends à la maison – une vraie pagaille ! – mais Loki restait souvent seul, cloîtré dans sa chambre, à lire. Je me suis fait du souci pour toi" lui dit-elle, sourcils froncés, avant de revenir à Steve : "On ne peut pas vivre seulement que de livres et de dessins n'est-ce pas ?" Elle hocha elle-même la tête avec conviction. "C'est important que tu tisses des relations avec d'autres personnes parce que –"

"Oui, maman ! J'ai compris !"

Steve pouvait sentir l'agacement de Loki dans ses épaules contractées et ses doigts crispés qui feuilletaient les dossiers.

Frigga eut un sourire indulgent pour son fils. "Vous restez combien de temps, Steve ?"

"Jusqu'à dimanche, je suppose."

"Excellent ! J'espère avoir le plaisir de vous revoir. Les amis de Loki sont les amis de toute la famille Odinson."

Steve lui adressa un sourire forcé, sans être sûr de bien comprendre s'il s'agissait de sous-entendus douteux ou si Frigga était sincère.

"Bien, je vous laisse. À bientôt, mon chéri."

Loki tendit la joue et Frigga y déposa un baiser.

"Passez une bonne semaine, les garçons."

La porte se referma. On n'entendait que les steaks crépitant sur le feu. Loki était retourné à la cuisine et demeurait muet, irrité.

Steve essayait de poser le doigt sur un détail étrange et réfléchissait à cette entrevue lorsqu'il se rendit compte que…

"Tes parents ne savent pas, n'est-ce pas ?" s'écria-t-il. "Que tu es gay ? Gay ou bi, ou autre d'ailleurs – pour info, je suis sortie avec une femme aussi, longtemps. Mais ta mère là, elle avait l'air de penser… Tu ne leur as pas dit ?"

"Non" feula Loki.

Steve ne voyait pas son visage mais son ton signalait clairement de parler prudemment.

"Mais tu ne pouvais pas me dire, mince ?!" dit-il d'une voix forte. "Enfin Loki, imagine si j'avais dit quelque chose… Ou fait un geste malencontreux en public ?"

Loki pivota souplement, spatule en main, comme on tiendrait un couteau pour se défendre.

"Ils ne savent pas c'est comme ça. Et je ne pensais pas qu'elle allait débouler. Maintenant que t'es au courant, tu feras gaffe et puis voilà !"

Il était tout hérissé de piquants, roulé en boule tel un hérisson. Steve leva les mains pour l'amadouer.

"D'accord, d'accord. Mais pourquoi tu ne leur as jamais dit ?"

"Mais enfin, Steve !" Il explosa, pareil à un volcan en éruption. "Qu'est-ce que tu crois ? C'est la montagne ici ! Les gens ne sont pas… aussi ouverts. Aussi compréhensifs. C'est un petit village, tout le monde se connait ! Je n'ai pas envie d'essuyer les ragots, les regards en coin, les airs pincés ! C'est déjà assez compliqué d'être le vilain petit canard de la « prestigieuse famille Odinson », je n'ai pas envie de cette étiquette supplémentaire, merci bien !"

Steve en eut le cœur serré. "Mais tu ne dois pas être le seul… Il doit bien y avoir…"

"Oui oui !" reprit Loki, gagné par l'énervement, qui parlait de plus en plus fort et tournait en rond comme un fauve dans sa cuisine. "Je les connais, les Pédé comme le vieux Georges ou Les tapettes de Paris. Si en plus on apprend que je jette mon dévolu sur les touristes –" Il fit un geste vague vers Steve "– je vais passer pour, pour… Pour la traînée du village ou je ne sais quoi !"

"Je vois" dit Steve doucement.

Il se leva et s'approcha. Loki avait les mâchoires raidies. Il lui jeta un regard de bête traquée.

"Et même ta famille, tu ne veux pas –"

Loki le coupa d'un ton méprisant comme une craie crissant sur une ardoise.

"Tu ne les connais pas. Mon père… Il règne sur la famille en bon patriarche. Tout gravite autour de lui. Ma mère, mon frère… Je les aime, ok ! Je ne veux pas les perdre. C'est compliqué. Si c'était aussi simple que…"

Il abandonna, les yeux rivés au plafond, frustré et impuissant.

Steve y réfléchit pendant que Loki finissait la cuisson de la viande.

Il comprenait mieux son dilemme. Déchiré entre l'amour de sa famille et une partie de sa véritable identité, il ne pouvait pas avoir les deux et cela le condamnait à vivre à moitié dans l'ombre, toujours en équilibre sur l'arête d'une falaise.

"Tu dois te sentir divisé" réalisa-t-il.

Loki lui jeta un regard en coin, impénétrable.

"Mais tu es heureux, ici ?" demanda Steve abruptement.

Sam lui avait posé la question une fois, au début de leur amitié et depuis, il s'efforçait d'y penser régulièrement pour remettre ses choix de vie en question.

Loki émit un rire jaune. "Ça pourrait être pire, j'imagine. Et il y a la Montagne. C'est imbattable."

Il baissa le feu sous la viande, remua les pommes de terre et sortit deux assiettes d'un geste brusque.

Steve se sentait inutile, brutalement désemparé devant toute cette honnêteté. Il ne pouvait rien faire pour aider. Loki en avait-il déjà parlé à quelqu'un avant ? Steve en doutait.

"Tu n'as jamais pensé à t'éloigner ?"

Cette question issue d'une réflexion à voix haute entraina un nouveau jet de lave.

"Tu penses que je n'y ai pas déjà pensé ?" Loki haussa franchement le ton. Sa voix ricocha contre les murs du loft. "C'est facile à dire pour toi ! Tu crois que si j'avais le choix, je resterai coincé ici ? Tu ne sais rien, Steve, c'est facile de juger !"

"Je ne voulais pas –"

Loki tempêta de plus belle : "Je ne peux pas partir ! Thor non plus, d'ailleurs. On doit rester ici. Tu crois qu'on n'avait pas envie de partir ? L'histoire de ma vie : j'ai fait cette super école des Arts Déco à Strasbourg parce que je voulais être un artiste ; mais, surprise, j'ai galéré à la sortie pour trouver du travail ; et mon père m'a fait cette proposition, rentrer à la maison, bosser pour lui à côté et voilà comment il m'a eu ! Même histoire pour Thor : lui a fait son école d'ingé' à Lyon mais quand mon père lui a demandé de revenir, Thor a accouru en quatrième vitesse. Mon père est… un homme très persuasif. Manipulateur même. Et Thor l'adore… Il a fait les mêmes études que lui et ne ferait pas la différence entre ses propres rêves et les ambitions de mon père. Et ne me dis pas que je suis parano !"

"Tu ne l'aimes pas beaucoup…"

"Si, mais c'est compliqué. Il nous – Il me tient pas les couilles, sur le plan financier déjà – je ne m'en sortirai pas sans lui – aussi à cause de cette histoire d'héritage stupide dont je ne veux même pas – des domaines d'Asgard qui iront soit à moi soit à Thor, peu importe – et à cause de ce foutu job à la c–"

Il s'interrompit, se mordit le poing.

Il fulminait ; Steve devinait, cachés sous la colère, l'impuissance, l'accablement, la peur.

"Tu n'peux pas démissionner ?"

"Non." C'était sec et définitif.

"J'essaye juste de comprendre" dit Steve sur un ton d'excuse.

"C'est un foutu travail illégal !" cracha Loki avec haine. "Falsification de documents, fausses signatures, modification de lois communales et j'en passe, tout ça parce que je sais utiliser ce foutu logiciel de Photoshop ! Et d'après mon père, ça ne me dérange pas de me salir les mains, ouais ouais... C'est pas des trucs de mafieux, ça ne nuit à personne – en tout cas, ce que moi, je fais, le reste je n'en sais rien – Mais ça reste… Un foutu travail illégal ! Il m'a bien eu, mon vieux, parce que si je dis quoi que ce soit, ou si ça cafouille, c'est sur moi que ça retombe et lui, il aura juste à dire qu'il n'état pas au courant !"

Il balança sa spatule dans l'évier et se tint à l'inox en respirant bruyamment.

Steve s'accouda au plan de travail sans plus savoir quoi dire, avec l'impression d'avoir mis les deux pieds dans un plat de semoule.

"Et après tout, ça n'est pas si terrible, n'est-ce pas ?" grinça Loki plus bas, sa rage essoufflée. "De quoi est-ce que je me plains alors que j'ai un toit sur la tête ?"

Steve posa une main sur son épaule, incapable de retrouver dans son guide militaire une notice pour réagir à ce cas de figure.

"Désolé" dit Loki plus bas. "Je ne devrais pas crier. Ce n'est pas contre toi que je suis énervé… C'est juste la situation…"

"C'est pas grave" lui dit Steve en l'attirant posément contre lui. "J'avais compris. T'as le droit d'être en colère. Ça craint pour toi."

Loki se laissa enserrer, vidé, et posa une main au creux des reins de Steve.

"C'est compliqué. On évite le sujet familial à l'avenir, ok ?"

"Ok" promit Steve et ils en restèrent là.

Le steak était délicieux : vache des alpages. Le ski les mettait en appétit, ils dévoraient comme quatre.

"Et cet appart' ?" demanda Steve, "C'est toi qui l'a aménagé ?"

"À peu près. Cadeau gracieux de mon père."

"Sujet sensible ?"

Loki haussa les épaules.

"D'une certaine façon, j'habite toujours chez mes parents. Quand je me projetais à vingt-cinq ans, je n'imaginais pas ça. Tu veux quoi comme dessert, yaourt, fruit ?"

"Les deux, c'est possible ?"

En débarrassant, alors qu'ils avaient les mains occupées, Loki lui avoua : "Tu sais ce qui me fait peur ? C'est de me réveiller dans cinq ans et de m'apercevoir que j'ai baissé les bras."

Comme Steve restait attentif, il expliqua : "Je me serais fait à cette vie, j'aurai adhéré aux ambitions de mon père, peut-être que j'aurais la même soif de pouvoir que lui, j'aurais abandonné mes rêves de carrière et je suivrai ses directives à la lettre ; et pire que tout, j'aurais fini par apprécier cette vie-là. Ça, ça me terrifie."

Steve n'avait jamais vu les choses de cette manière, lui qui aurait aimé plus de monotonie dans sa vie, parfois. "Si t'en as tellement peur" dit-il lentement, "Alors tu feras sûrement tout pour que ça n'arrive pas."

Loki cligna des paupières. "Oui… Oui, peut-être." Il y réfléchit puis, après un coup d'œil aux chutes de neige endiablées : "Qu'est-ce que tu veux faire cet aprèm' ?"

"Rien de spécial, ça m'est égal."

Ils regardèrent la première saison d'une série sur ordinateur dans le salon. Leurs jambes étaient entremêlées et Steve tenait fermement la main de Loki dans la sienne.

Ils parlèrent peu cet après-midi. Mais cela ne les dérangea pas.

Ce fut peut-être ce jour-là qu'ils commencèrent, lentement mais inexorablement, à tomber amoureux l'un de l'autre.


"Réveille-toi" lui chuchota Loki à l'oreille.

Steve grogna. "Quo-oi ?"

"Tu t'es rendormi, marmotte !"

Loki le chevauchait, ses jambes de chaque côté des flancs de Steve et le secouait, les mains sur ses épaules.

"C'est ma première grasse mat' depuis… au moins… grrmmmf !"

Il dévisagea les yeux verts qui avaient repris leur éclat pétillant, le sourire malicieux, les cheveux noirs qui tombaient sur ses joues. Le désir enfla dans son ventre. Il caressa les cuisses tentatrices, Loki l'embrassa et des mèches lui effleurèrent le front.

"J'aime bien ce genre de réveil" soupira Steve.

"Faudra qu'on remette ça alors" susurra Loki, la voix langoureuse et il s'échappa d'un bond aérien. "Debout !"

Le temps que Steve enfile un caleçon, lui enfilait un pull de ski vert bouteille. "Il fait beau. La neige est neuve. On part en expédition !"

Il était surexcité.

Grâce à son entraînement militaire, Steve fut habillé en une minute et retrouva Loki face au petit-déjeuner. Il n'était que huit heures du matin, la lumière était encore timide, la neige encore bleue de la nuit passée.

"Tu fais quoi ?"

"Des sandwichs. Je t'ai dit, On part en expédition. Je t'en fais trois, ça ira ?"

"En expédition où ?"

Loki se retourna, un sourire machiavélique sur ses lèvres. "Fais-moi confiance ?" demanda-t-il avec un visage de démon.

"Heu… D'accord…"

Ses airs diaboliques faisaient plus rire Steve qu'autre chose. Il n'était pas impressionnable.

Loki organisa toute la journée avec la perfection des gestes coutumiers. Il avait visiblement l'habitude.

"Tiens !" Il tendit un boîtier noir pris dans des sangles. "Attache-ça sur le dos."

"Qu'est-ce que c'est ?" observa Steve, curieux.

"Un boîtier. Pour les secours, en cas d'avalanche. Enfile aussi l'airbag. Ça, c'est une sonde – en cas d'avalanche aussi. On en a une chacun. C'est facile d'utilisation, je vais te montrer. Oh, et il y a aussi une pelle et une pioche dans ton sac !"

"En cas d'avalanche aussi… Heu, Loki, tu es sûr de ce que tu fais ?"

Il lui jeta un regard ennuyé : "C'est la Montagne. Je te l'ai dit, c'est mon royaume. Je connais le coin mieux que ma poche. Ce sont des précautions normales pour une expédition. Question de sécurité."

"On part faire du hors-piste ?"

"Tu te refroidis ?" le nargua Loki en le regardant par-dessus ses cils.

"Non" décréta Steve en enfilant l'airbag et les sangles du boîtier par-dessus.

Il ne résistait jamais à un bon défi. Loki eut une lueur satisfaite dans l'œil.

"Tu veux qu'on répartisse autrement ?" demanda Steve d'un œil sévère en inspectant l'énorme sac à dos de Loki qu'il tenait devant lui sur le télésiège comme un bébé difforme.

Lui aussi avait sonde, pioche et pelle, plus le pique-nique, la bouteille d'eau, des vêtements supplémentaires et une bâche de survie.

"Ça ira. Fais-moi confiance, j'ai déjà fait ça des centaines de fois !"

"Je te fais confiance" insista Steve, "Mais tu ne veux rien me dire."

"C'est pour ne pas gâcher la surprise" sourit Loki, le visage tourné vers le soleil.

"Tu n'veux pas me dire où on va ?"

"À 3100 mètres d'altitude. Faut prendre le télésiège qu'on voit là-bas."

Il le montra de la moufle. Ses yeux verts étincelaient.

Au sommet, Loki mit ses skis sur l'épaule, s'éloigna en claudiquant dans ses chaussures métalliques et passa sous le fil tendu qui délimitait le domaine skiable. Steve observa d'un œil critique le panneau jaune triangulaire qui menaçait les imprudents d'un Hors-piste noir et sobre. Sans hésiter longtemps, il finit par mettre ses skis sur l'épaule gauche, les bâtons dans l'autre main, et suivit les empreintes neuves de Loki dans la neige fraiche.

Celui-ci crapahutait à flanc de montagne, avec facilité compte tenu de son encombrant sac à dos. L'arête n'était qu'à quelques mètres au dessus d'eux. Dentelée de neige et de pierre, elle se découpait distinctement sur le ciel bleu.

Steve aurait aimé s'arrêter et escalader vers le haut pour apercevoir la vallée de l'autre côté mais Loki ne ralentissait pas le rythme et il n'osait pas quitter sa trace de peur de déclencher une chute de neige. En bas, il ne voyait que la pente, la pente à pic, blanche et infinie, percée seulement de quelques rochers. La poudreuse, cette neige fine et naturelle entassée au fil des averses, lui arrivait aux genoux, collait au pantalon et gênait sa progression.

"C'est loin ?"

"Courage !"

Au détour d'une congère, le sommet du télésiège le plus haut de la station disparut de leur vue. Où que Steve regardait, il ne voyait que la montagne. La Montagne, comme aurait dit Loki avec respect et exaltation. La Montagne, sauvage, désertique, omnipotente et dangereuse. Il comprenait le sourire prédateur de Loki. Quoi qu'il puisse se passer ici, ils étaient seuls au monde. Si Steve trébuchait, il roulerait dans une pente à quarante degrés sans possibilité de se rattraper – une chute mortelle. Heureusement, il n'avait pas le vertige.

"C'est grandiose" hurla-t-il à Loki en se rapprochant de lui.

"Ne crie pas trop fort" lui conseilla-t-il, "Tu pourrais déclencher une avalanche…"

"Hein ?" Steve jeta un regard effaré à l'arête au dessus de lui.

Loki éclata de rire. "Je blague ! Risque deux d'avalanche seulement."

Steve lui donna un coup de bâton pour se venger. "Bouffon !"

"Arrête ça, écoute plutôt : on va passer dans la combe là, on fera une pause après pour décider du chemin à suivre."

"Dans ce ravin-là ?! Mais c'est super étroit !"

"Oui. Très finement observé, Steve."

Ils enlevèrent la neige de leurs chaussures et enfilèrent leurs skis.

"Prêt ?"

"Je vais mourir là-dedans" bougonna Steve.

"Alors sois prudent !" et d'une poussée des genoux, Loki décolla.

Steve était téméraire, parfois inconscient du danger, mais il prit le temps d'étudier la trajectoire d'un habitué avant de se lancer. Loki faisait des courts virages, des bonds de lynx dans la poudreuse, le corps en pleine extension, léger comme un félin dans la neige collante qui giclait derrière lui. Sur la page blanche de la neige intact, il écrivit sa trajectoire, parfaite et harmonieuse.

L'appréhension fut remplacée par l'excitation. Steve laissa les émotions l'envahir, un sourire s'épanouir sur son visage. Et il sauta dans la pente à la poursuite de l'inconnu.


Il descendit prudemment dans la ravine. Il ne voyait plus ses skis et avait l'impression de glisser en apesanteur. Le moindre virage était délicat ; la couche de neige les rendait ardus et hasardeux ; Steve dut adapter sa position en conséquent pour ne pas foncer dans la paroi rocheuse au premier tournant.

Il s'arrêta près de Loki avec un froissement de flocons.

"C'est incroyable !"

Une fois la combe franchie, le relief restait abrupt pendant cinq cent mètres avant de devenir plus vallonné, des collines courbes et cotonneuses comme des nuages. Steve se pencha en avant et embrassa Loki avec la rapidité d'un faucon en piqué. Celui-ci sourit, agréablement surpris. Il désigna la pente sous eux.

"À gauche, y a une falaise à pic. Reste sur la droite, fais attention aux roches qui affleurent et évite les corniches."

"Passe devant, je te suis."

Steve s'enfonçait dans la poudreuse jusqu'aux chevilles malgré les skis. Devant lui, Loki traçait sa trace dans la neige comme un trait de pinceau sur une feuille vierge. Le son de la neige brisée était délectable. Les paysages renversants de beauté pure, que l'homme n'avait jamais foulés.

Steve sentit qu'il allait tomber une seconde avant la chute elle-même. Il ressentit la bosse dans ses skis, le choc dans ses jambes, ses skis s'entrecroisèrent, il poussa un juron… et bascula la tête la première. Il roula sur deux mètres seulement et s'estima chanceux. Il entendit le rire perçant de Loki lorsqu'il ressortit la tête de la neige.

"C'est le genre de gamelle que j'espérais en t'amenant là !"

Il s'était arrêté, pris d'un fou rire incontrôlable.

Plus haut, un ski était ridiculement planté à la verticale.

"Ah c'est pas vrai" râla Steve en retirant des flocons qui s'étaient faufilés dans son col et lui brûlaient la peau du cou. "Ça caille !"

Il secoua ses gants pour en éjecter la glace prise dedans.

"J'ai perdu mon deuxième ski" beugla-t-il sans élégance.

Loki étouffa un rire hystérique dans sa moufle. "J'vais pas t'aider, j'remonte pas tout ça –" il retomba dans son fou rire.

"Enfoiré" marmonna Steve pour lui-même et, à quatre pattes, il escalada sans grâce la pente jusqu'au ski dressé là.

Il pataugea pour essayer de trouver le deuxième mais il était introuvable, dissimulé sous la poudreuse. "Merde, il est où ?"

Il ne voulait pas descendre sur les fesses jusque dans la vallée.

"J'aurais dû te filmer" déplora Loki dans son dos. "Tu t'es vautré la tête la première !"

Il avait remonté la pente malgré tout, saccageant la belle neige pure.

"T'auras d'autres occasions" grommela Steve en s'ébrouant, "Si je retrouve ce foutu ski."

Loki retira les siens et les planta en vue dans la neige. Il planta son casque au bout d'un pour libérer ses cheveux. "Procédons avec méthode, très cher !"

Ils scannèrent mètre par mètre et Loki finit par le brandir d'un geste victorieux, sept mètres plus loin de l'impact.

"Je peux préparer ma caméra" se moqua-t-il avec une expression suffisante.

Steve retira son propre casque pour enlever la neige incrustée dedans.

"Je ne sais pas si ça sert à grand-chose…" susurra Loki, "Vu que tu vas très certainement te casser la figure dans peu de temps…"

"T'arrête jamais ?"

Steve reçut une poignée de neige dans la figure et se figea. Loki s'esclaffa, peu charitable. Avec un grognement sourd, Steve bondit d'une détente de prédateur et plaqua l'insolent dans la neige. Il lui arracha le masque avec férocité. Loki disparut dans la neige, se débattit, se fit immobilisé d'un baiser sauvage et finit par se détendre, couvert de poudreuse. Il taquina la hanche de Steve de son genou. Leurs chaussures de ski les gênaient dans leur étreinte. Steve tira sur l'écharpe de Loki pour dégager son visage. Celui-ci lui griffa l'arrière du crâne et approfondit leur baiser. Ils avaient les lèvres glacées et gercées mais l'haleine délicieusement chaude.

C'était leur premier baiser en extérieur et il avait le goût délicieux de la neige et de la liberté.

Steve déplorait leurs couches trop importantes de vêtements et les -15 degrés Celsius qui empêchaient tout rapprochement.

"Alors, qui a de la neige partout ?" le taquina-t-il en dominant Loki de toute sa taille.

Celui-ci en avait plein ses mèches noires. Il laissa retomber sa main et observa Steve d'un regard opaque.

Ils s'embrassèrent encore, plus lentement, plus tendrement. Loki se laissait immobiliser sans broncher. Steve le taquinait de la langue, insupportablement tentateur.

"Ok" proposa-t-il, un peu essoufflé, "On va plus lentement maintenant si tu ne veux pas me perdre en route."

"Et on fait beaucoup de pauses" ajouta Loki avec un sourire gourmand.

Ils s'époussetèrent de la neige qui les recouvraient – Loki en avait autant que Steve sur les vêtements – et repartirent calmement.

Lorsque Steve avait des difficultés, que la neige était trop épaisse ou qu'il n'était sûr du chemin, il suivait les traces de Loki. Mais celui-ci en profita dès qu'il s'en aperçut pour lui lancer des poignées de neige. Le nez couvert de poudreuse et les joues glacées, Steve lui coupa la route et ils s'effondrèrent ensemble dans un joyeux bazar, les skis emmêlés et à moitié aveuglés par les flocons qu'ils faisaient voleter.

Cette fois, ils roulèrent l'un sur l'autre pour essayer de prendre l'avantage. Steve avait l'avantage du combattant, Loki feula de rage à l'idée d'être encore le dos dans la neige. Ils restèrent côte à côté, torse contre torse, lèvres contre lèvres. Loki enleva ses gants pour enserrer le visage de Steve mais ses doigts furent rouges au bout de cinq minutes et il les glissa sous le manteau de Steve sans prêter attention à son glapissement offusqué.

"Tu as les mains gelées !"

"Raison de plus."

À ce rythme-là, ils mirent toute la journée à descendre.

Un moment, Loki passa sur une plaque de neige qui se détacha sur son passage. Des éboulis roulèrent sur une longue distance. Il s'arrêta et inspecta les lieux avec prudence. Steve se sentit glacé malgré les dépenses physiques. La Montagne rappelait sa puissance. Mais, sans paraître alarmé, Loki reprit sa descente au même rythme.

Ils grignotèrent leurs sandwichs sur un rocher, à l'abri du vent.

"Alors ?" le questionna Loki. "Ça te plait ?"

Steve acquiesça, les yeux brillants, le visage empourpré par l'air frais, les éléments, le sport, l'excitation du danger.

Loki embrasa le paysage du bras. "C'est la liberté ici !"

"Oui. Je vois pourquoi t'aimes tellement ça, du hors-piste, skier seul en pleine nature."

"C'est un moyen d'évasion" admit Loki. "Je me sens exister."

Steve ne pouvait qu'être d'accord. Le ski permettait de sentir présent, ancré dans le moment, intensément vivant.

Dans la Montagne, il n'y avait ni faux-semblants ni mensonges ; on était réel. Elle révélait leur vraie nature.


Les derniers jours passèrent dans une ronde effrénée. Sur les pistes, ils arboraient un comportement téméraire, imprudent, sans cesse à se défier. Chez Loki, ils se déshabillaient dès qu'ils rentraient pour un deuxième round de sport sous la couette. Sous la couette ou ailleurs, puisqu'ils étrennèrent aussi le canapé, la salle de bain, la cuisine (pour une fellation) et presque le local à ski (ils réussirent à regagner la chambre en quatrième vitesse). Ils n'en parlaient pas mais ils se sentaient insatiables. Leur faim de l'autre n'arrivait pas à s'assouvir.

"Qu'est-ce que tu veux faire ?" demanda Loki samedi matin. "Aller skier ? Ou –"

"Je préfèrerai autant rester tranquille ici avec toi" dit Steve avec franchise.

Il prenait le bus le lendemain. Il avait commencé à ramasser ses affaires en vrac dans l'appartement – ses vêtements éparpillés à la va-vite pour se déshabiller.

Sa réponse freina Loki qui fouillait à la recherche d'un caleçon propre. Il se retourna, les paupières papillonnantes, et le considéra d'un œil impénétrable.

"Quoi ? Tu préfères skier ?"

"Tu es toujours si honnête" dit Loki avec un petit rire sombre. "Toujours si… honnête. Tu ne dis jamais un mensonge."

"Bah… Oui" répondit Steve, surpris.

Loki haussa une épaule : "Moi, je passe mon temps à mentir. Tu es étonnant. Différent… Tu ne joues pas à être quelqu'un d'autre…"

"Je ne trouve pas que tu fais beaucoup semblant" jugea Steve d'une voix neutre, sans savoir à quoi s'en tenir.

Loki pouvait parfois être très secret, incompréhensible.

"Non, pas avec toi…" marmonna-t-il plus pour lui-même.

Il cessa sa quête d'un caleçon et retourna s'asseoir sur le matelas près de Steve.

Aucun des deux ne chercha à intensifier leur étreinte. Ils restèrent simplement serrés l'un contre l'autre, les doigts entrelacés, la peau collée, la couverture tirée jusqu'aux épaules. Loki suivait d'un index aventureux la mâchoire ciselée de Steve.

Ils ne prononcèrent pas les mots Tu vas me manquer ou On se reverra, quoiqu'ils le pensaient et l'espéraient tous les deux.

Steve troubla plutôt leur tranquillité provisoire avec : "Tu sais, ton histoire avec ton père et ces trucs illégaux –"

"Je t'arrête tout de suite" dit Loki d'une voix ferme mais posée, "Je t'ai dit que je ne voulais pas qu'on parle de ça – Attends, sauf si tu as l'intention d'en parler aux flics…?"

"Non" sourit Steve en secouant la tête. "Sauf si ça porte tort à des gens."

"Non, pas vraiment" soupira-t-il. "Dans un sens, ça résoudrait le problème, n'est-ce pas ? Mais non, c'est plus pour fausser des rapports, par exemple pour construire une nouvelle piste ou tricher sur le nombre de canons à neige ou sur les rendements du barrage, ou des pots-au-vin, ce genre de trucs mineurs. Ça fait avancer sa campagne politique – il se fait réélire depuis treize ans…"

"Thor aussi, il fait ce genre de trucs ?"

"Non, je ne crois pas… En tout cas, il ne m'en a jamais parlé."

"Et toi, tu n'lui en as jamais parlé non plus…?"

"Non !" se défendit Loki. "C'est mon frère ! Je ne veux pas…" Il hésita. "Je ne veux pas être rabaissé dans son estime." Il paraissait gêné de l'admettre, les yeux rivés au matelas.

"Normal… Mais en conséquence, c'est toi qui as une piètre estime de toi-même."

Loki cligna des yeux et lui adressa un regard courroucé. "Ne. Me juge. Pas" siffla-t-il.

Steve lui rabattit derrière l'oreille une mèche d'encre qui s'était échappée et garda sa main là dans un geste qu'il espérait rassurant.

"Je ne te juge pas. Mais est-ce que t'es heureux ?"

Il sentit Loki se rétracter, presque physiquement, il sentit la carapace se refermer sous la peau.

"Oui !" dit-il avec trop de conviction. "Pourquoi ça t'importe ?"

"Pourquoi pas ?" le défia Steve. "On est ensemble là, maintenant, non ? C'est important."

"Mmmh" fit Loki sans conviction.

Il se blottit contre Steve, colla son front contre sa clavicule et enfonça ses doigts dans son flanc avec une touche de désespoir qui faisait froid au cœur. Steve cala son menton contre ses cheveux soyeux.

"Si ça se trouve" plaisanta Loki plus tard pour détendre l'atmosphère, "J'ai fait des choses affreuses dans une vie antérieure…"

Steve pouffa contre ses cheveux.

"On ne sait pas !" insista Loki. "Tiens, tu savais que mon prénom vient d'un dieu nordique. Tiens-toi bien… C'est le dieu de la Fourberie !"

Steve lui éclata de rire dans le tympan. "Ça te va bien !" s'esclaffa-t-il, tout son corps secoué d'hilarité.

"Très drôle" marmonna Loki. "Je suis sûr que ça a influencé mon destin !"

Steve embrassa son front, à la lisière des cheveux. "Tu te débrouilles bien. Du mieux que tu peux. Et si t'as besoin d'un coup de main – ou de changer d'air – passe à Lyon, d'accord ?"

Cette fois, Steve y croyait quand il fit cette proposition.


Prochain chapitre la semaine prochaine avec un peu plus de détails sur le métier de Steve et la suite de leur relation :)