Chapitre 3 : La Fin de la paix.
Dans les jours qui suivirent, Talya fut occupée. La nécessité de s'entrainer dur la rattrapa, et elle fut temporairement soulagée que les choses sérieuses viennent reprendre la place que l'oisiveté relative avait donnée aux distractions. Quand elle s'entrainait, elle avait la sensation d'être à sa juste place. Elle sorti de l'intimité de Shun d'une façon ostentatoire, du jour au lendemain. Mais elle lut dans les yeux de tout le monde la certitude qu'elle s'était fait rejetée, et en fut humiliée. Son opinion sur lui changea brusquement. Elle l'avait admiré pour sa noblesse, pour sa chevalerie. Elle pensait que rien ne pouvais le détourner de la bonne cause. Mais le souvenir de leur dernière conversation s'accompagnait pour elle de la brûlure âpre de la honte. A cause de lui, ce que les autres chevaliers pensaient d'elle n'avait rien d'enviable, et elle trouvait cela terriblement injuste. Elle ne pouvait pas non plus exclure que sa réputation fut salie aux yeux d'Athéna elle-même, et cette simple hypothèse lui ôtait jusqu'au sommeil. Tant qu'à Phénix, il lui inspirait une haine féroce. Elle désirait ardemment le surprendre à se moquer d'elle, le provoquer dans un combat singulier et se venger sur lui de ses griffes furieuses. Ses nerfs bouillaient la majorité du temps, elle devenait sauvage au combat et un si un observateur extérieur aurait vu que son ami Russe se faisait du souci pour elle, elle crut voir qu'il se moquait de son zèle.
L'impression d'avoir trahit les valeurs si chères à son cœur la rendait folle. Un jour elle croisa Shun par hasard et lui dis carrément que si son frère lui trouvait encore des problèmes qu'il souhaitait régler, elle l'attendrait de pied ferme sur le champ d'entrainement. Elle partit sans lui laisser le temps de répondre.
Les jours passèrent, les colères de Talya s'espacèrent. Elle gardait surtout une grande amertume. Elle tenait Phoenix pour responsable de sa déchéance, et Shun pour son principal témoin. Elle lui en voulait de n'avoir rien fait pour l'aider à garder sa dignité, mais surtout il avait tant changé dans sa tête qu'elle ne reconnaissait plus le noble et pur chevalier qui l'avait jadis préservé d'un meurtre odieux. Elle avait l'impression qu'il était mort.
Une nuit, elle se réveilla, calme et un peu triste. Elle voyait à quel point toutes les passions de ses derniers jours n'étaient que folie. Avec un peu de sérénité retrouvée, elle en profita pour se rendre sur le camp d'entrainement. L'air de la nuit était un délice, et les pensées de Talya allèrent pour la première fois depuis longtemps vers la chimère dont, recueillie, elle contempla la constellation.
Mais son répit ne dura pas. Une douleur aigue et inattendue lui fendit la cuisse et le ventre, et son esprit parti au galop. Elle imagina le pire pendant quelque instant et retira vivement de la plaie l'objet qui l'avait blessée. C'était une plume de Phoenix. Une voix rauque familière lui arriva d'un peu plus loin sur le champ.
- Serais-tu surpris de me voir, Chimère ? (il parlait délibérément d'elle au masculin). Te serais-tu imaginé que je suis homme à oublier facilement une provocation ? Sache que je réponds toujours quand on me provoque.
Talya fronça un instant les sourcils, mais elle fit le lien et se maudit cette fois-ci sur cent-dix-neuf générations. Plus une pour la route.
- Ikki, je ne cherche pas la guerre.
Elle pensa soudain amèrement à toute l'ironie de la situation : ils étaient censés être alliés, et parlaient de se faire la guerre.
- C'est trop tard pour te raviser ou pour avoir peur.
- Je n'ai pas peur et tu le sais.
- Tout comme tu n'avais pas peur de venir me provoquer en face…
Talya soupira ostensiblement, la paix aura été de courte durée.
- Je suis désolée. C'est un malentendu. Que ne peux-tu oublier cette histoire !
- Je ne sais pas pour qui te me prend, mais je ne suis pas amnésique. Si tu ne voulais pas m'affronter, il est trop tard. Je vais t'apprendre à me menacer! Protège ton honneur, chevalier, bas-toi !
Et Talya fut littéralement soufflée par l'explosion de feu. Elle alla s'écraser plusieurs dizaines de mettre plus loin. Avec son pauvre corps balayé sans résistance, s'envolait l'espoir que peut être elle avait été trop dure avec elle-même. Ikki semblait lui aussi la trouver lâche et stupide. Toute lâche qu'elle était, elle se releva.
- Va revêtir ton armure ! lui intima-t-il.
- Non.
- Tu veux donc mourir.
- Je ne veux pas me battre.
- Mais il est trop tard, car tu m'as provoqué.
- Tu ne m'inspire nulle haine.
- Tes sentiments ne m'intéressent guère.
Là encore, l'ambiguïté lui parut évidente. Elle eut le temps de ricaner avant d'être balayée à nouveau comme une poupée de chiffon. Et elle se blessa vraiment cette fois-ci, et se releva piteusement sous le regard indéchiffrable d'Ikki.
- Arrête ! cela n'a aucun sens. Nous ne devrions même pas en être là. Ce n'est pas pour régler nos petites querelles que doit brûler le cosmos, et ses armures n'ont pas été forgées pour servir des raisons personnelles. Tu me hais ? Très bien ! S'il en est ainsi, je n'apparaitrais plus devant toi.
- Tu t'égare dans tes raisonnements, Chimère. La haine n'est pas mon problème, et je ne vois rien de personnel à ce combat, je réponds simplement à ta provocation et tes raisons ne me sont pas connues.
Il s'apprêtait à l'attaquer encore, et elle éclata d'un rire un peu forcé pour l'interrompre.
- Alors, c'est que ton frère t'a mal transmis le message.
Elle attendit d'être bien sûre qu'il n'allait pas tenter de la roussir dans les prochaines secondes avant de poursuivre.
- Je t'ai entendu lorsque tu as dit à Seiya et les autres qui tu voulais me provoquer. Je n'écoute pas aux portes, Phoenix, mais je ne suis pas sourde et ton mépris à mon égard t'as poussé à ne pas même dissimuler ton offense, c'est en réponse à ce mépris que je t'ai défié. Mais maintenant, je vois toute la vacuité des sentiments nous opposent et je te conjure d'arrêter.
Elle fut soulagée de voir que cette intervention lui avait apparemment coupé l'envie de se battre. Ils se turent quelques instants et Talya pris conscience qu'elle était épuisée émotionnellement. Et par là même elle prit conscience qu'une telle chose était seulement possible.
- Mais de quoi me parles-tu ?
Comme elle souhaitait réellement que cette nuit prit fin, elle osa dire ce qui jusque-là était resté implicite.
- Tu voulais te battre avec moi, car tu pensais que j'aimais ton frère.
Il leva les yeux au ciel, avec l'air de dire « c'est plus compliqué que ça », et assurément ça l'étais, mais il lui concéda toutefois :
- C'est vrai. Je le pensais.
- Le penses-tu toujours ?
- Je ne sais pas, mais ça m'est égal.
- Non, c'est faux, tu étais en colère. Tu m'as provoquée ouvertement, tu t'en es pris à moi.
- C'est vrai.
- Qu'est ce qui a changé ? Tu n'en sais pas plus sur mes sentiments maintenant qu'à l'époque.
Il ne répondit pas, mais il lui sembla complètement pacifié. Il avait l'air pensif. Elle choisit cependant d'insister.
- Pourquoi te suis-je si odieuse ?
Elle ajouta même : Quel âge crois-tu que j'ai ?
Il ne répondit qu'à la deuxième question, sur un ton dont on entendait bien qu'il ne la comprenait pas – tu n'es qu'un enfant.
Elle en resta perplexe.
- Pourquoi m'en avoir voulu ?
- Allez, je n'ai plus envie de me battre. Et il faisait déjà demi-tour.
- Pourquoi ?!
Il fit un signe vague de la main, comme si la question ne faisait pas de sens.
Il ne se retournerait pas, et Talya savait qu'il en était fini de sa paix. Elle soupira de bonheur, alors que montait l'aube.
