Chapitre final, découpé entre Lenalee - disparition de Road/plongeon dans les abysses, et Road - Healing process des deux princesses.
Warning : Anorexie, mention de sang/mort.
Road et Lenalee font toutes deux référence à des évènements qui, bien sûr, n'apparaissent pas à Ex Nihilo. Vous pourrez en lire la préquelle qui y sera dédiée dans De profundis clamavi.
Playlist : Mad About You - Hooverphonic / It Was You - The Pierces / Hallelujah - Jayme DeeYou Are The Moon - The Hush Sound.
Bonne lecture, et n'hésitez pas à me faire savoir ce que vous en pensez !
QUATRE PIEDS NUS AGILES
(Et des ronces, partout autour du chemin)
« J'ai fait mes recherches : aucun appel n'est capable d'invoquer l'âme de Kanda Yû ; il n'est par conséquent pas mort. »
« Je suis désolée de me servir de toi comme ça, mais j'en ai besoin pour ne pas craquer - la situation est tellement précaire, ici... »
« Lena ? Lena, où es-tu ? Je suis perdue. »
« Puisse mon chemin me revenir. »
Tout commence à s'arranger, après. Ou bien cela empire-t-il ? Road comme Lenalee vit l'affaire "Alma" avec une anxiété accrue. C'est une épreuve de force que de ne pas courir l'une vers l'autre, la sachant en danger. Toutefois, l'une et l'autre savent que le danger est moindre – c'est encore heureux, ou la situation serait intenable. La Noah a consciencieusement informé Lenalee que quelque chose se préparait à la branche américaine, aussi la Chinoise s'est-elle débrouillée pour éviter cet endroit – de plus, (quelque chose que la Rêveuse n'a pas mentionné, mais dont Lena est consciente) Road a sans doute aucun averti ses frères que celui qui blesserait son Exorciste aurait des comptes à lui rendre. Ladite Exorciste ignore jusqu'à quel point sa belle leur a parlé d'elles, ce qui ne l'empêche pas d'envier ce point, aussi infirme celui-ci puisse-t-il être.
La seule personne à qui elle ose en toucher un mot est Komui, et encore. Il finit par remarquer son inquiétude permanente des derniers temps, sa nervosité constante ; lorsqu'il la prend en flagrant délit d'insomnie sévère à quatre heures du matin, il n'hésite pas un instant à lui demander crânement ce qui ne va pas.
Il lui faut alors avouer qu'elle s'est trouvée dans une damoiselle de la ville la plus proche un intérêt romantique. Pour parfaire l'odieux mensonge, elle prétend avoir prit peur que sa belle ne se fasse attaquer par un akuma, ou qu'en ne soit victime d'un raid contre la ville. La vérité coince et remue dans sa trachée, mais que dire ? Désolée, grand frère, je suis amoureuse d'une meurtrière, sadique et dérangée, une fille viciée à moitié humaine seulement. Mais je l'aime, je l'aime, tu peux pas savoir. Et je te jure qu'elle a aussi de bons côtés.
Une boule d'amertume se faufile insidieusement, puis se fiche dans sa gorge lorsque son aîné lui sourit avec tendresse. Komui accepte viscéralement ce qu'elle a présenté comme véridique, sans même songer à le remettre en question. C'est acide, désagréable et au goût suspect (hēi dǎnzhī), c'est le goût des menteries. Komui sait - depuis qu'elle-même s'en est aperçue – qu'elle est davantage portée sur le beau sexe, et c'est là même la plus majeure raison de son comportement délirant lorsqu'un individu de sexe masculin la reluque (l'autre raison étant, bien entendu, que son instinct de protection sur-développé n'est pas joué). Il lui échappe rarement que c'est – le plus souvent – une attention non désirée de sa part, qu'un homme lui prête gentiment sans qu'elle ne le demande ni le veuille. C'est une part du rituel : il lui en débarrasse aimablement, elle lui donne une tape sur la main accompagnée d'un large sourire.
Elle manipule son frère, utilisant la confiance qu'il place en elle, leur confidentialité, ainsi que leur affection commune. Elle le trahit et le trompe, le dupe ; or pour une fois, il ne s'agit pas d'un petit jeu amusant : c'est la réalité nue et crue, violente. La réalisation la glace ; heureusement le moment d'horreur ne surclasse pas le moment où elle a appris que son frangin se rendait précisément là où elle ne le voulait pas : en Amérique du Sud.
Ne t'inquiète pas, a assené Road d'une expression sombre, il ne lui arrivera rien. Et de fait, il ne lui est rien arrivé, si ce n'est le choc. Parfois, elle dort avec lui – un moyen pratique de se veiller l'un l'autre qui a survécu à leur enfance. Komui fait des cauchemars, visions horrifiques qu'elle ne connaît pas, suppose seulement, tente d'apaiser par quelques gestes tendres. Komui est sa seule famille, la part de son monde qu'elle refuse s'abandonner ; elles ont longtemps bataillé, avec Road, pour déterminer ce que l'on ferait de lui lorsque le fragile équilibre des forces se briserait. Le résultat est tel qu'il est, c'est un non, une impossibilité chronique quant à l'idée de l'abandonner. Quoi qu'il se passe, Komui restera avec elle, même si cela signifie lui forcer la main pour qu'il la suive ou afin qu'il accepte Road près d'elle. C'est profondément égoïste, oui, mais baste!, Komui est tout ce qu'il lui restera, tout ce qu'elle refuse de laisser pourrir sur place en allant de l'avant.
Pourtant, même si Komui va bien, ce n'est pas son cas. Kanda a disparu, officiellement mort ; Lavi et Bookman ont été enlevés, comme tous les Troisièmes Exorcistes auxquels malgré les différences on avait fini par s'attacher ; Chao-ji est terriblement empoisonné. Allen est en prison - ou tout du moins, l'était. Lenalee avait déjà le cœur déchiré en deux après les évènements du jour Karmablow, mais la pseudo-évasion d'Allen n'arrange rien. Link est mort, à présent - encore un camarade devenu cher qui s'évanouit avec le temps. Le Walker a définitivement couru hors de l'emprise de Central (et hélas aussi hors de sa portée à elle), tout l'Ordre devient fou à cause de la confusion ambiante, c'est le chaos total dans et au-dehors de sa tête.
Parce que, plus important, beaucoup plus important. Road s'est envolée.
Plus de nouvelles. Silence radio.
La disparition des autres, ça lui tord l'estomac mais ça reste supportable, toutes proportions gardées. Lena s'est déjà faite à l'idée qu'elle devra renoncer à eux. Mais Road, Road, ça ne va pas du tout. Il lui manque la moitié de son esprit, tout son corps se débat violemment contre l'idée que sa Roadie soit morte, et pourtant... Pourtant, Road, où es-tu? Pourquoi, Road, toi qui veille à donner chaque jour ne serait-ce qu'à donner une marque de ta présence via rêves nocturnes, que fais-tu pour oublier ça?
Lenalee n'avale presque plus rien. Comment pourrait-elle, bon sang, alors que sa Road est peut-être bien morte de cette foutue opération de secours ?! Une belle saloperie, qu'elle a elle-même construit, ayant la malheureuse idée de déclarer un jour, en larmes : « Ils l'ont enfermé aux sous-sols cinq, sous très haute surveillance. Accusé de haute trahison, et d'hérésie. » « J'avais oublié que chez vous, ne pas être croyant était un crime méritant la prison... Quoi qu'il en soit, pour le moment, Adam n'est pas réveillé. », a rétorqué sa Road, éclaircissant sa pensée quand Lena s'est insurgée contre l'idée qu'ils n'envoient personne : « Bien sûr que oui. En l'absence d'Adam, l'autorité absolue retombe sur moi. J'irai moi-même, et j'emmènerai Tyki. Ça m'arrangerait si tu pouvais rassembler du monde avec toi loin des prisons. Essaie de réagir normalement. »
Alors, bien entendu, sous les espoirs conjoints de sa belle et son propre esprit, la Lee a obéit aveuglément, sans rien demandé. Seulement, après cette idée décomposée, la Lee regrette. Où Road est-elle passée ? Qu'a-t-elle fait ? Allen est-il seulement en sécurité ? Ce cardinal suspect est-il responsable de quoi que ce fût, au vu de son absence criante à l'Ordre dès l'évasion de l'albinos ? Voilà que par sa faute, alors que tout allait mal, tout va pire à présent. Dans ses rêves, y a rien, juste rien, comme si ses rêves étaient partis avec sa belle. Du noir, et durant la nuit, parait qu'elle continue de répéter inlassablement RoadRoadRoadRoadRoad, selon Komui. Son frère l'étreint avec force et continue de lui répéter que c'est tout à fait humain si ce n'est normal de cauchemarder de sa captivité sous le joug de la Neuvième quand la situation à l'Ordre est si peu stable.
Lenalee ne sourit pas, ne réagit pas ; par peur de fondre en larmes face à son frère qui ne comprend pas, qui n'a bien évidemment pas le moindre moyen ou indice afin de comprendre mais qui malgré tout tente de la réconforter. On ne peut pas dire que son succès soit flagrant. On force de la nourriture sur les lèvres de la jeune fille, qui automatiquement attrape l'aliment et en grignote l'extrémité. Elle ne va pas plus loin, il lui suffit d'un coup d'œil pour visualiser ce qui arriverait certainement si elle le mangeait : il finirait en flaque puante et immonde sur le carrelage. Lena n'aime pas se dévouer au déballage public, aussi garde-t-elle le secret de sa sous-nutrition pour elle-même - et pour son frère, qui pour le coup préfèrerait largement la voir enfourner sa part sans même la regarder que de devenir un squelette.
C'est à nouveau le grand blocage, devant la vérité crue que tout lui évoque le passé plus heureux : la salle de méditation et celle d'entraînement où Kanda ne se reclu dorénavant plus, le réfectoire où la montagne de nourriture d'Allen ainsi que le chariot de gâteaux de Link sont absents, la bibliothèque à présent plus si habitée par Lavi... Pour supporter la solitude et le regard des autres, Lena a ses astuces secrètes, dont l'une consiste encore à quémander qu'on veuille bien lui apporter la nourriture dans sa chambre. C'est bien plus facile, là, de faire semblant que Road est non loin et qu'elle peut manger.
Malgré son désespoir mordu, Lena n'oublie pourtant pas que Allen est en liberté et toujours lui-même, que Kanda n'est d'après sa belle pas mort, qu'on lui a juré que Lavi ne mourrait pas, que la mort de Link est si insolite que ça la rend suspecte... Et surtout, surtout, que Road va revenir. C'est une certitude, un savoir absolu. Roadie ne la quittera jamais pour quelque autre personne que ce soit. Roadie n'a qu'une bonne raison pour être absente : être blessée (en cours de régénération, de retour bientôt) ou tuée (en cours de réincarnation, de retour bientôt). Quoi qu'il en soit, Road sera là de nouveau à un moment ou à un autre, elle n'a pas à en douter.
Alors Lenalee n'en doute pas. Elle attends simplement, dans un manque d'espoir mortifère et une santé s'auto-mutilant, se décomposant. N'empêche qu'elle attend - Road se doit de revenir.
Le plus tôt serait toutefois le mieux, si elle veut retrouver son amour en vie. Le dénuement auquel se voue Lena tend plutôt à devenir fatal, et si la Lee sait qu'attendre aura pour effet bénéfique de voir sa Roadie se pointer à nouveau, elle ne sait pas combien de temps elle en sera capable, d'attendre.
Et « Kě wǒ lùjìng huílái, wǒ. »
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« Prends-moi la main, on s'en va. Fermes les yeux, j'ai une surprise pour toi... »
« Ne pars plus jamais sans moi ; la prochaine fois, je ne serais peut-être plus de ce monde quand tu reviendras. »
« Tout ira bien, ma Lena. Nous irons bien. Ça va s'arranger, je te le promets. Alors... Mange, s'il te plaît. »
« T'étais vraiment amoureuse de ce Neah, hein ? ...Si tu veux en parler, tu sais que je suis là. »
Quand tu reviens, les joues de Lenalee sont creuses. Ta belle va "bien", attention, mais elle a maigris. Son corps forme des creux maintenant, tu peux voir dans les yeux de son frère combien il serait heureux de les voir se combler. Tu ne demandes que ça. Tu es furieuse de voir que Lena a replongé - pas en rage contre elle, mais incapable de te pardonner de l'avoir abandonnée. Même si cette fois-ci, sa vie est loin d'être engagée sur la balance, tu vois venir les soucis d'avance. Tu retrouves en la regardant ce qui pourrait arriver à nouveau, et cela te fait peur. Tout ça, c'est du passé, des sensations et émotions rangées dans une petite boîte de souvenirs.
(Tout cela, pour être honnête, te terrifie dans l'idée que cela se produise encore.)
Encore, encore. Il y a la perspective de perdre tes frères, et celle, située sur un tout autre niveau, de perdre Lenalee. Ta belle ne peut partir, elle n'en a pas le droit. Ça te détruirait, ça te ravagerait jusqu'à ce que rien ne persiste après le désastre. Préserver la Lee, ça n'a rien d'une option, c'est un impératif vital auquel tu sais, après avoir accepté que Lena entre dans ta vie comme aimante, que tu ne peux te dérober. La seule idée de blesser ta belle, de lui faire du mal fusse-t-il d'une quelconque manière, te révulse sans exagération.
Tu t'en rends compte après une nuit difficile passée à soutenir Lena lorsque celle-ci rend son repas et à lui faire avaler des douceurs sans qu'elle ne s'en rende compte. Ton regard s'évade sur le corps étendu endormi à tes côtés, et tu songes à ô combien il est davantage plaisant de caresser cette chair plutôt que de la souiller de bleus et de sang. Cela vous est arrivé une fois, une unique fois, où vous vous êtes retrouvées face à face, forcée par la situation au combat, Innocence contre pouvoirs Noah. Lena a fini en visible position de faiblesse, ce qui t'as obligée, pour éviter de la frapper d'un coup plus fatal, à la regarder de haut en déclarant qu'elle était une "mauvaise poupée" mais que tu "la pardonnais pour cette fois", t'arrêtant à lui infliger une vilaine taillade sur l'estomac.
Heureusement, ta douce t'a fixé de son regard le plus intense pendant tout le processus, allant jusqu'au petit mouvement du menton comme approbation. Tu t'es si mal remise de la blessure infligée que tu n'as pas quitté son chevet durant tout le temps qu'a duré son séjour hors du service, habilement camouflée d'une apparence d'infirmière et d'une incitation mentale à ne pas s'intéresser à toi. Au fond, comment as-tu fait pour ne pas tilter plus tôt que tu aimais ta Lena, c'est un mystère, vu ton comportement si transparent.
Aujourd'hui toujours, et plus encore à cause de la rechute de ta belle, tu as tendance à lui céder bien trop vite à ton goût, comme cette fois avec votre dispute à propos de Komui, pour laquelle tu as accédé à ses demandes au bout d'un temps ridiculement court. Il est heureux que Lena se soit arrêtée à un baiser fougueux après cette petite victoire, tu n'aurais pas su supporter des moqueries.
(En même temps, tu aimes bien ledit Komui, alors rien d'étonnant - il a du cœur, pour ainsi dire.)
Mais à ce jour, à cette heure, ce n'est pas la pensée de blesser Lenalee qui te terrifie. Vous êtes dans sa chambre, il y a de la nourriture non loin d'elle, et sa tête se trouve beaucoup trop près du sol.
Il y a des larmes, des murmures d'encouragement, des excuses sanglotantes, deux estomacs retournés et du désespoir à la pelle.
« Lena, tu murmures. Lena, je t'aime. Je t'aime tellement, Lena. Alors arrête de vomir, Lena, je t'en supplie. »
Et ta voix se brise sur un hoquet tandis que Lenalee t'imite dans de nouvelles excuses ridicules qui finissent dans un haut-le-cœur et un nouvel affaissement au sol. Tu te croirais encore dans cette putain de cellule demie-sombre, un plateau d'aliments dans les mains, la bile qui gicle, les os jaillissant, l'eau salée qui s'évade de vos joues.
Et tu embrasses ta belle sans honte, sans grimacer devant le goût immonde, sans hésiter devant le sol souillé. Cette saveur terriblement acide et écœurante, répugnante, tu la connais trop bien et tu la hais. Pourtant, tu ne recules pas, accueillant l'haleine putride dans tes lèvres. Ton amour n'est pas mort cette fois, la chair court toujours son corps, il y a de l'espoir, encore de l'espoir, et si quand vous avez vécu le pire tu réussissais à ne pas abandonner, pourquoi pas maintenant ?
« Lenalee... tu reprends dans un souffle quand vous vous séparez. Lena, allons-nous en. »
La Chinoise ne sourit même pas, ne te prend pas au sérieux.
(Et puis pour aller où, de toutes façons ?)
Tu la quittes au matin lorsqu'elle se doit de quitter sa chambre.
Tu es pourtant terriblement sérieuse, et un jour tu l'attrapes par la taille et l'entraînes au loin. Tu avais expliqué à Lenalee que bien qu'ils ne sachent pas, ne réalisent pas la profondeur de leur relation, les autres Noah étaient à peu près uniformément au courant de votre affection nouvelle. Ils savent que tu pars, que tu les quitte pour un temps, que tu t'en vas jusqu'à ce que les problèmes de ta belle amie soient résolus. Tu ne l'emmènes pas au Manoir, beaucoup trop dangereux - trop de querelles aisées. Tu l'emmènes là où tu espères que vous serez confortablement installées pour un temps, là où la nature elle-même vous aidera à guérir Lenalee, peut-être même définitivement.
C'est un pays de glace, de neige, d'eau, de feu, de bois, de roches ; une île isolée perdue au large de l'Angleterre que très peu d'humains apprécient, mais qui n'est pas pour autant inhabitée. Tu sais d'expérience combien tu aimes cet endroit, et par chance Lenalee en tombe rapidement amoureuse à son tour. C'est un endroit parfait, de fait. Si la guerre s'achevait, que vous pouviez vous éloigner du côté pour lequel vous combattez, là est où tu souhaiterais t'installer avec ta belle. À en voir la lueur qui illumine les yeux de ta douce devant la magie des lieux, elle est probablement de ton avis.
(Mais la guerre est très loin d'être loin d'être over, et cela d'autant plus avec le nouvel avènement de Neah.)
La pensée de la guerre te remue les intestins. Allen est à présent confronté à un dilemme : devenir Noah, ou bien le refuser. Si cela arrive, tu sais qu'il utilisera probablement son Innocence pour combattre son Noah, et celui-ci étant une partie de lui, il en mourra. Seule, l'Innocence ne ferait certainement pas une telle chose, puisqu'elle serait fatale à son porteur - or, cette Innocence semble s'être bizarrement attachée à son compatible, ce que, tu le reconnais aisément, n'arrive que très peu souvent.
Lena comme Allen a déjà permis à son Innocence de se magnifier, d'évoluer en quelque chose d'encore mieux, ce qui a sans doute obligé son Innocence à la prendre en affection. D'où ce que les Exorcistes appellent cristallisation - un nom qui vous fait bien rire, au Manoir, du fait que le phénomène n'a rien de nouveau. C'est arrivé de nombreuses fois auparavant, mais le manque d'archives à l'Ordre explique sans doute cette certitude amusante que la possibilité de l'évolution de l'Innocence est toute récente. Quoique, au vu des derniers temps, on peut difficilement s'amuser de quoi que ce soit.
« Si Allen devient Noah, il existe de nombreuses possibilités d'avenir, expliques-tu un soir où Lenalee te demande ton avis sur l'évolution de la situation. Il peut écraser Neah, s'associer à lui ou se faire annihiler par lui. Dans chaque option, il a le choix de nous rejoindre, ou bien de chercher à nous combattre. Et cela en considérant uniquement qu'il devienne finalement Noah. Alors tu vois, il peut arriver énormément de choses différentes... Il est difficile d'estimer lesquelles sont les plus probables. »
Vous vous trouvez alors étendue l'une sur l'autre, entremêlées, ou l'une dans l'autre, ce qui revient au même. Vous sortez à peine d'une séance de d'alimentation douce, et les joues de Lena sont rouge d'excitation (ainsi que de sport, il faut le dire), tandis qu'elle déguste une sucrerie d'une manière qui n'a, à présent, plus rien d'équivoque. Le plat sur la commode est vide, et les questions importantes reviennent à la charge dans ce moment de détente sous les couvertures, après avoir passé presque un mois à ignorer le monde extérieur.
Lena est de toute évidence prête à reprendre le combat sans que tu n'aies à craindre pour sa santé... Ce n'est pas pour autant que tu es pressée de la voir partir. Avec le retour à la normale s'annonce aussi la fin de votre rêve amoureux, de la bulle de bonheur domestique construite à deux lors des dernières semaines. Pourtant, l'Exorciste est loin d'avoir tord. Vos côtés respectifs ont besoin de vous, et Lena craint d'autant moins quelque chose que les akumas ont pour ordre de ne pas la blesser, que tes frères subiront tes foudres s'ils osent la toucher, et surtout que tu continue de lui donner ton sang.
(Mais tant que la guerre tiendra, ta belle ne sera jamais vraiment en sécurité ; c'est là quelque chose qui t'est impossible de supporter.)
Ce que tu ne lui dis pas, c'est que tu fais soigneusement attention à la quantité qu'elle absorbe du liquide carmin, à ce qu'elle ne devienne jamais une sorte de monstruosité qu'il faille nommer Quinzième. Tu ne lui dis pas, mais elle le sait, sans te l'avoir jamais demandé. C'est une évidence, quelque chose que tu adores chez ta Lena : elle n'a besoin que de maigres indices afin de deviner, de voir dans tes yeux ce qui habite tes pensées. Lenalee sait, sans être pourtant intrusive, Lena comprend, sans avoir à demander une quelconque explication. Ta belle peut dire ce qui te démange quand même toi, tu l'ignores, elle lit tes émotions exactement comme tu déchiffres les siennes.
C'est la beauté de votre duo, c'est ce qui montre une fois de plus ô combien vous êtes une évidence. Une telle évidence, à la vérité, que tu saisis avec elle, quand tu es la seule personne à pouvoir l'aider, quand elle seule comprend et apaise la brûlure qui continue encore et encore de ravager ton cœur. Il y a eu Neah, que tu n'as jamais pu avoir, et c'est aussi bien ainsi. L'aurais-tu seulement supporté ? Neah n'était certainement rien de ce, après sa mort, monstre que vous dépeignez ; néanmoins, le gamin n'avait rien d'un modèle et si membre supplémentaire à votre famille il avait fallu choisir, ce n'aurait pas été lui que vous auriez élu. Puis Neah est mort, et jamais tu n'as été aussi heureuse de n'avoir pas été celle qui habitait sa poitrine.
(La Lee n'a pas prit la place fantôme qui n'a été celle de Neah - elle s'est créé la sienne propre, et te guérit lentement de celle-ci.)
Aujourd'hui, tu comprends les agissements si étranges, inexplicables, de ton Prince. Depuis Lenalee, il t'est difficile de nier que tu te ferais aisément à une vie solitaire à deux, juste toi et elle. Difficile de ne pas admettre que tu abandonnerais tout, famille, ennemis, sept mille ans de guerre et la totalité de l'œuvre construite en quelque sept mille ans d'existence, tout cela pour elle. Mais c'est Lenalee. C'est ta Lena, pour qui tu accomplirais n'importe quoi. Chaque dispute valait le soleil, et chacun de ses sourires un univers entier. C'est ta Lenalee, pour qui tu laisserais la totalité de toutes tes vies derrière toi ; ta Lenalee que tu ne reviens d'avoir attendu pendant sept millénaires. Comment as-tu fait pour survivre tant de civilisations et d'années sans te mourir de son absence, quand aujourd'hui elle te manque à en devenir folle au bout d'une heure ?
Il est ridicule de penser une chose pareille, mais quelque part, cela arrive à l'esprit de Road. D'abord Adam, ensuite toi. Était-ce là une manœuvre immonde mise en place par Dieu afin de vous réduire à un tas d'émotions gémissante après la trahison finale ? Lenalee comme Neah annonce avoir renoncé aux humains, et tous deux cherchaient et cherchent encore pourtant à préserver leur famille.
« N'ose même pas y penser, gronde Lena quand elle aperçoit une expression singulière sur ton visage. Non. Je serais tout aussi capable de te trahir que l'eau des cascades de les remonter. »
Il y a comme un air de joie idiote sur ta figure, et ta belle sauvage ajoute, dents à découvert :
« Et si jamais tu me trahis, je te tue, tu m'entends ?! Je te laisse agoniser sur le sol et j'attends ta réincarnation pour te garder à mes côtés dès le premier âge et je te tuerai encore si tu me trahis à nouveau, encore et encore, jusqu'à ce que tu te satisfasse de moi. »
(Elle t'as toujours satisfait, cela dit ; aussi sinistre sa promesse soit-elle, elle te fouette presque les reins et te réconforte à la fois.)
Tu n'as pas besoin de ça, par le sang des premiers, tu penses. Tu as attendu ta Lena pendant des années sans même te rendre compte qu'il te manquait une partie essentielle de toi et maintenant qu'elle t'est parvenue, maintenant que Lenalee est là, maintenant que tu as ta jolie poupée rebelle, tordue et défigurée mais si belle de souffrance et de noblesse, pourrie des humaines faiblesses mais plus pure que tu ne l'as jamais été et prête à déchirer la gorge de quiconque d'un coup de dents...
« J'aime une tueuse, un assassin sanguinaire qui a fait couler le sang de nombre des miens, un être impitoyable dont les mains ont été souillées des milliers de fois. » articule Lena, yeux ancrés dans les tiens.
« J'aime une princesse de contes de fées, une vierge blanche heureuse et naïve, émerveillée par un rien, qui aime au plus haut point coiffer ma tête - de tresses ou de fleurs. » tu racontes contre sa joue.
« J'aime une fille de joie incestueuse, une hideuse créature de mensonges et de crimes, qui s'est donnée autant de corps que d'âme à la tâche qu'elle s'est administrée, aussi sordide soit celle-ci. » souffle ta belle dans ton cou.
« J'aime un bambin grandi trop vite, que l'on a forcé à la guerre ; une jeune fille timide et sociable, amicale et aimante, d'une détermination sublime et dont la volonté fait plier le possible. » tu décris en effleurant son nez.
« J'aime une enfant cruelle, une gamine plus âgée que l'humanité, faite de caprices odieux et sanglants, vrillée par le destin en protectrice effrénée prête à tout accomplir pour venger son sang. » prononce ton amour dans ton oreille.
« J'aime un fauve hautain, un animal aux crocs sortis dont la brutalité n'a que peu d'égales, une fière fille sauvage qui honore ses proches de son amitié, une rose aux ronces vivaces. » susurre-tu à sa langue rosée.
« J'aime une écorchée. » murmure Lenalee contre tes lèvres.
« J'aime une asphyxiée. » achève-tu en pressant la peau.
Et l'union s'opère.
Le (petit) mot de la fin:
Pour ce qui est translations chinoises, si quelqu'un est capable de me fournir une traduction de meilleure qualité, qu'il se fasse connaître.
- hēi dǎnzhī : mélancolie
- Kě wǒ lùjìng huílái, wǒ. : Puisse mon chemin me revenir.
Cette fanfiction contient beaucoup de mes headcanons, Lenalee et son problème avec la nourriture, Road obsédée par Neah au départ puis finalement heureuse que le Quatorzième ait choisit Adam, l'idée que Road et Lenalee aient l'envie viscérales de s'écarter de la guerre mais que par loyauté envers les leurs elles y restent - tout en mettant au point de soigneuses conditions de sécurité.
Pourquoi le parallèle entre écorchée/asphyxiée ? Road s'apparente, de par ses sentiments et son cœur sans cesse cloués et écrasés au sol, à une écorchée qu'on aurait torturée en retirant sa peau, tout en laissant continuer à vivre. Lenalee, au contraire, porte ses émotions sous son épaule mais se retrouve étranglée par les évènements et ses supérieurs (oui, Central).
Pourquoi Lenalee anorexique ? Parce que cette scène où elle mange avec Timothy et Marie - ou tout du moins cette scène où on tente de la forcer à manger mais où elle ne fait que grignoter sa part. Parce que Lenalee est un personnage fantastique, mais que ce genre de choses peut arriver à n'importe qui et que cela ne fait de Lena qu'une personne plus forte encore.
Et enfin, pourquoi chacune parvient à guérir l'autre ? Parce que c'est aussi, pour moi, le point du Road/Lenalee, la façon dont chacune complète l'autre et permet à l'autre de surpasser ses souffrances.
