Le repas se déroula dans une ébullition un peu surprenante. Mary restait silencieuse, mais elle écoutait avec beaucoup d'attention ce qui se déroulait autour d'elle. Elle s'efforçait de repérer et d'intégrer visages et noms, tout en mangeant. Le plat était d'ailleurs excellent, ce qu'elle devait visiblement au cuisinier, un certain Poêle-à-frire.

Tous discutaient avec ferveur, mais elle pouvait discerner plusieurs groupes. L'un d'entre eux avait à sa tête un asiatique, qui s'était présenté sous le nom de Minho. Ils étaient tous plutôt grands et musclés ; et Thomas en faisait partie. Un autre groupe était dirigé par un garçon plutôt grand, qui ne cessait de jeter des regards méfiants dans sa direction. Pour un peu, elle aurait pivoté vers eux et leur aurait adressé un signe de la main.

Teresa intervenait pour sa part sans gêne dans à peu près toutes les discussions qui avaient lieu autour d'elle. Chuck discutait avec plusieurs personnes, et, plus loin, Newt et Alby discutaient à voix basse. Mary leur lançait régulièrement des regards intrigués. Ils se comportaient comme des chefs, et étaient respectés comme tels.

Tous terminèrent leur repas à quelques minutes d'intervalle, et ils furent nombreux à se lever pour se placer près des portes, ou s'asseoir à même le sol. Mary hésita sur la marche à suivre, puis suivit timidement Teresa, qui s'installa à côté de Thomas. Elle s'installa un peu en retrait, embarrassée. Elle détestait ce genre de situation. Elle aurait aimé être assise dans un café avec ses amies, ou toute seule dans une bibliothèque.

Elle eut un soupir sonore, et vit plusieurs personnes se tourner vers elle. Elle devina que le rouge lui montait aux joues, mais cela lui était complètement égal.

-Dis-le, si tu te fais chier, lança Thomas, mi-figue mi-raisin.

Elle lui lança un regard sidéré. Certes, elle n'était pas la seule orpheline ici (même si elle était bizarrement convaincue qu'ils étaient en vie), mais elle s'était attendue à un minimum de compassion. Quoiqu'il soit arrivé à ses parents, cela s'était passé deux jours avant, putain ! D'un autre côté, elle ne cherchait pas de la pitié mais... Un minimum d'intérêt lui aurait fait plaisir.

-Hé, appela une voix derrière elle, il faut que quelqu'un s'occupe de lui faire visiter le Bloc.

Elle pivota, et reconnut Alby. A côté de lui, elle vit Newt. Il secouait la tête, visiblement désespéré par le manque de diplomatie de son ami. Elle aurait pu en rire, mais elle se contenta d'hausser un sourcil.

-Le Bloc ? Répéta-t-elle.

-Ouais, grogna Alby avec agacement, c'est comme ça qu'on appelle l'endroit où on vit. Ici, quoi !

Elle se mordit la lèvre inférieure pour ne pas répondre. Elle savait que la plupart des gens la considérait comme désagréable. En fait, le terme employé était souvent « méchante », mais elle le trouvait un peu trop niais pour la qualifier. En tout cas, elle retint une répartie cinglante. Elle ne voulait pas se faire d'ennemis dès le premier jour. Enfin, pas trop d'ennemis, au moins...

-C'est bon, mec, soupira Newt, posant sa main sur l'épaule d'Alby dans un geste apaisant. Je vais m'occuper d'elle. Préviens la prof, ok ?

Alby acquiesça, tout en foudroyant Mary du regard, comme si elle venait de commettre un acte abominable. Elle leva les yeux au ciel, puis se redressa pour rejoindre le blond.

-Chuck, ramène-toi, ordonna-t-il sans lui accorder d'attention. Tu lui fais faire la visite, et après tu me la ramènes pour que je lui explique les règles, d'accord ?

Le garçon hocha vigoureusement la tête, puis Newt s'éloigna, les plantant là. Mary témoigna de son agacement en enroulant et en déroulant une mèche de ses cheveux autour de son doigt.

-Tu viens, la bleue ? Demanda Chuck sur un ton hésitant.

Elle pivota vers lui, et le toisa un instant. Elle jugea ensuite qu'il n'était pas normal de passer ses nerfs sur lui, mais elle commençait à en avoir plus qu'assez d'être refilée d'une personne à une autre comme une corvée. Elle suivit donc Chuck dans les dédales des couloirs.

-Bon, donc au cas où tu ne serais pas au courant, commença-t-il sur un ton indiquant qu'elle serait vraiment la dernière des dernières si elle n'était pas au courant, c'est une ancienne prison.

Mary hocha la tête en essayant de prendre un air inspiré. Elle se contrefichait de l'histoire de cet établissement. Chuck continua à bavasser, indiquant des portes ici et là. Elle comprit rapidement que, mémoire d'exception ou pas, elle ne réussirait pas à se diriger ici de sitôt. Au bout d'une longue demi-heure, Chuck s'arrêta devant une porte en disant :

-Et ici, c'est la chambre de Teresa. Elle a la seule chambre qui ferme à clé. Pour éviter les problèmes, si tu vois ce que je veux dire... termina-t-il avec un sourire vaguement grivois et gêné.

En tournant la tête, elle s'aperçut que sa chambre était juste à côté de celle de Teresa. C'était bon à savoir : au moins, elle pourrait la suivre dans les premiers jours pour s'orienter.

-Elle a une des chambres qui servaient aux gardes de la prison. Nous, les mecs, on doit se contenter des cellules, et on est à trois ou quatre par salles, ajouta-t-il en fronçant les sourcils.

Pauvre d'eux, songea-t-elle sans aucune compassion. Chuck se remit en route, et bientôt, ils se retrouvèrent dans la grande salle, presque entièrement vide. Newt était assis sur l'une des tables, avec l'air de s'ennuyer profondément. Il se leva en les voyant arriver et se dirigea vers eux. Pour la première fois, Mary remarqua qu'il boitait légèrement.

-Pas trop tôt, commenta-t-il à l'intention de Chuck. Allez, retourne en cours, sinon ils vont péter des plombs.

-Et alors ? Demanda Chuck, un sourire presque arrogant aux lèvres. De toute façon, ils tiendront pas très longtemps ici...

-Tu devrais pas parler comme Minho, répondit Newt sur un ton faussement réprobateur. Allez, file !

Chuck s'éloigna en trottinant, et Newt pivota vers Mary. Il la jaugea un instant, mais elle était maintenant d'assez mauvaise humeur pour soutenir son regard. Ce qu'elle fit, relevant le menton en signe de défi. Newt fit claquer sa langue, visiblement énervé par ce mouvement.

-Bon, tu vas te paumer au début, c'est normal, ça arrive à tout le monde, dit-il en s'efforçant d'adopter un ton aimable. Ici, on... Ça t'embête si on s'assoit ? Questionna-t-il soudain avec une grimace.

Elle haussa les épaules, et ils s'assirent à une table. Elle remarqua qu'il étendait autant que possible sa jambe sous la table. Le fait de se tenir debout lui était sans doute douloureux.

-Déjà, crois pas que tu auras un traitement de faveur parce que t'es une fille. Ensuite, tout le monde a du boulot ici. Tu verras dans quoi tu bosseras quand t'auras fait un tour, mais en gros, il y en a qui s'occupent de nettoyer, comme Chuck ; qui font à manger, comme Poêle-à-frire, et plein d'autres trucs

Il fit une pause, comme pour s'assurer qu'elle suivait ce qu'il racontait. Elle hocha la tête pour lui signaler que c'était le cas.

-Ne nous casse pas les pieds et bosse, résuma-t-il. Ah, et puis méfie-toi des Griffeurs, aussi. C'est comme ça qu'on appelle les pions, et ils sont franchement bizarres. Tu peux profiter de la journée, tu commenceras les cours demain, c'est la tradition, conclut-il en se levant.

Il s'éloigna à nouveau en boitillant, sans un regard en arrière. Elle sentit une vague de douleur l'envahir. La solitude, qu'elle avait toujours appréciée, lui pesait étonnamment aujourd'hui. Elle se dirigea vers l'ascenseur par lequel elle était venue. Elle voulait profiter, au moins un peu, de l'immense parc qui entourait le bâtiment. Elle rentra donc dans la cabine, que les autres avaient appelée « la Boîte », si ses souvenirs étaient bons, et pressa un bouton.

Elle grimaça et ferma les yeux lorsque la cabine s'ébranla. Ce mouvement lui donnait la nausée. Elle se retrouva bientôt à l'entrée, et elle sortit dans le parc. Le soleil était plus haut dans le ciel, et toujours éclatant. Elle n'aimait pas ce temps. Rien ne lui plaisait autant que la pluie et les tempêtes...

Elle s'avança entre les arbres, et marcha longuement. Le parc était plutôt commun, quoique très grand. Il était enclavé par de hauts murs de béton, et l'unique porte, par laquelle elle était entrée, était électrifiée. L'ambiance était étrange, décalée. La végétation semblait avoir repris ses droits, et personne ne s'était sans doute occupé du parc depuis très longtemps.

Mary finit par faire demi-tour. Elle pensait s'être perdue quand elle aperçut le bâtiment, et ressentit un vif soulagement. Ce sentiment fut de courte durée, puisqu'on l'apostropha bientôt.

-Que faites-vous dehors, mademoiselle ?

La voix était incroyablement désagréable. Elle semblait crisser à l'oreille, et rappelait le son d'une craie sur un tableau noir. Mary sentit un frisson la parcourir, et elle se retourna avec inquiétude.

Un homme se tenait derrière elle. Un cyborg. Elle parvint à se retenir de reculer. Ces hommes, amalgames peu ragoûtants de chair et de fer, étaient de plus en plus nombreux, surtout parmi les blessés de guerre. Mary lui adressa un sourire nerveux, et répondit comme elle le pouvait.

-Je viens d'arriver, et on m'a autorisée à me reposer aujourd'hui, expliqua-t-elle, un peu plus vite qu'elle ne l'aurait dû.

-Ah.

L'homme porta une main à son oreille, parcourue par un fil de métal. Il sembla écouter quelque chose, sans cesser d'observer Mary d'un air méfiant, puis hocha la tête en plissant les yeux.

-Votre présence est enregistrée ici, annonça-t-il. Mais personne ne va dans ce parc. Vous devriez rentrer, selon notre charte nous déclinons toute responsabilité si un accident survient ici.

Mary déglutit puis hocha la tête, et s'éloigna sans demander son reste. Elle rentra dans la Boîte avec précipitation, et, pour une fois, fut soulagée par sa petite taille. Encore une fois, les portes s'ouvrirent sur la salle du repas. Elle décida qu'elle en avait assez fait pour ce jour-là, et se dirigea vers la place qu'elle avait déjà occupée au repas précédent.

Elle s'avachit sur le banc, et posa sa tête sur ses bras, eux-mêmes repliés sur la table. Elle ne se sentait pas fatiguée physiquement, mais bien émotionnellement. Elle décida de s'autoriser une pause, et s'endormit.

Mary fut encore une fois tirée de son état par la sonnerie, dans un sursaut violent. Elle se redressa, et s'étira longuement en bâillant. Elle avait mal au dos, et elle aurait sans doute des courbatures, sans avoir rien fait du tout. Cette situation était d'un ridicule achevé.

-Alors, lança une voix moqueuse et inconnue dans son dos, t'es pas trop épuisée d'avoir rien fait aujourd'hui ?

Elle se retourna, et aperçut le garçon qui avait discuté d'elle avec son groupe. Il était grand, plutôt rond, et la regardait d'un air méprisant. Elle eut un haussement d'épaules, préférant ne pas répondre à cette question, et changea de sujet sans aucune subtilité.

-Tu es... Gally, c'est ça ? Demanda-t-elle, espérant ne pas s'être trompée dans les noms qu'elle avait perçus au cours du repas.

Il sembla énervé de voir qu'elle connaissait son nom. Décidément, elle tapait sur les nerfs d'absolument tout le monde, en ce moment ! Elle en avait l'habitude, certes, mais ce n'était pas plaisant pour autant.

-Ouais, grogna-t-il de manière presque animale. Et toi, t'es la bleue. Mais tu vois... (il croisa les bras sur sa poitrine d'un air d'autant plus menaçant qu'elle était toujours assise) y'en a ici qui se posent des questions sur toi.

Mary eut un sourire froid. Eh bien, ils n'étaient pas les seuls. Elle se posait tellement de questions qu'elle avait l'impression que sa tête allait exploser. Elle prit une inspiration, et allait répondre, quand Thomas apparut derrière Gally, sourcils froncés.

-Dis donc, elle vient d'arriver, tu veux pas lui foutre la paix, mec ?

Gally sembla sur le point de répondre, mais un attroupement commençait à se former autour d'eux, divisant l'assemblée en deux groupes. Celui des « pro-Gally » était nettement inférieur. Le garçon fit demi-tour en lâchant un juron et s'éloigna.

-Ne fais pas attention à ce tocard, conseilla Thomas à Mary sans quitter l'autre des yeux. Il m'est tombé dessus aussi quand je suis arrivé.

Mary haussa à nouveau les épaules. Elle n'en voulait pas vraiment à l'autre de se poser des questions. Malgré son sentiment d'être traitée comme une enfant qui a besoin d'aide, elle se força à remercier Thomas d'un « Merci », prononcé du bout des lèvres.

Elle vit d'autres personnes arriver et comprit finalement, non sans surprise, qu'il était déjà l'heure du repas du soir. Une journée. Elle avait passé une journée ici.

Le repas fut pris sans encombre. Gally continuait à lui lancer des regards méfiants les gens avec lesquels elle mangeait continuaient à discuter sans faire d'efforts réels pour l'intégrer et la nourriture était toujours aussi bonne. Elle cessa vite d'écouter les discussions qu'elle ne pouvait comprendre, et s'enferma dans son mutisme.

Elle ne cessait de réfléchir. Elle aurait aimé pouvoir mettre son cerveau sur « Pause », et cesser de se torturer l'esprit. Pourquoi était-elle ici ? Les arrivées dans cet orphelinat spécifique était extrêmement rares. Qu'était-il advenu de ses parents ? Ils étaient là la veille, enfin ! Ils étaient tous ensemble, ils avaient été au restaurant, au cinéma...

Dans le fond, elle avait l'impression qu'ils avaient fait exprès de lui offrir une merveilleuse soirée. Que c'était comme ça qu'ils avaient voulu lui dire « Au revoir ». Elle se raccrochait à cette idée de toutes ses forces, parce que cela voudrait dire qu'ils étaient en vie. Elle sentit les larmes affluer à ses yeux, et regarda fixement devant elle jusqu'à ce qu'elles aient disparu.

Puis une phrase de Minho la tira de ses pensées.

-T'es vraiment pas causante, toi ! Commenta-t-il en se penchant vers elle à travers la table. D'habitude, les nouveaux parlent plus que ça !

Elle le dévisagea un instant, interdite et incrédule. Elle décida donc de lui dire la vérité. En l'enrobant de méchanceté.

-C'est vrai ça ! S'exclama-t-elle en prenant un ton faussement enjoué. Pourquoi je parle pas ? Peut-être... Hmm...

Elle marqua une pause, faisant semblant de réfléchir, surjouant une posture de réflexion.

-Je suis peut-être bien en train de me demander dans quel fossé les corps de mes parents pourrissent, asséna-t-elle finalement.

Elle aurait aimé assortir sa phrase d'un sourire, mais n'y parvint pas, et sentit avec colère ses yeux s'emplir de larmes. Ses mots provoquèrent un silence phénoménal.

-Je crois que je vais aller me coucher, annonça-t-elle en se levant. Sauf s'il y a besoin de moi pour nettoyer la salle.

Ils furent quelques uns à secouer la tête. Mary se força à marcher lentement jusqu'à sa chambre. Elle y rentra sans allumer la lumière, et la referma derrière elle. Elle se laissa tomber sur son lit, et se mit à sangloter. Le simple fait d'évoquer leur mort la plongeait dans un état qu'elle n'avait jamais imaginé.

Elle finit par s'endormir, épuisée par sa crise de larmes, roulée en boule sur son matelas inconfortable. Elle ne pouvait qu'espérer que sa situation s'améliorerait par la suite.


Et voilà le chapitre 2 ! J'espère que l'histoire vous plaît pour le moment :)

LilyFlemming : Ça me fait plaisir que tu sois passée !

C'est vrai, je suis une grande addict des parenthèses. Pour ce chapitre, j'ai essayé de me limiter, mais j'en laisse certaines que je juge nécessaire. Non, la durée pour arriver en orphelinat ne correspond pas du tout ici, pour une raison que je détaillerai plus tard (parce que je suis une fille qui invente une quinzaine d'intrigues tordues dans mes histoires...). En fait, à la base j'avais sauté des lignes parce que j'utilise très peu de séparateurs mais... Le site me l'a mangée (quel gourmand ! Rhmm, désolée... # folle à lier). Mais en le relisant, c'est vrai que c'est très bizarre tel que ça l'est maintenant.

Au contraire, je trouve très sympa que tu me donnes des conseils, mon histoire ne peut pas être parfaite et j'en suis consciente :)

J'ai essayé de détailler plus ses sentiments ici, mais Mary est en fait une fille assez... Spéciale, bizarre, étrange, weirdo, etc. Elle est impassible en presque toutes circonstances, et gère plutôt mal ses émotions.

Merci beaucoup pour ta review ! :)