Chapitre : Réunion et pensée vers la Russie
Oiwake entra dans l'une des grandes salles qui avaient été aménagées à la va-vite en une sorte d'amphithéâtre. Les tables avaient été poussées contre le même mur surmonté de planche pour faire une sorte de podium alors que les chaises avaient été posées en rangées en face. Les humains assis dessus étaient tous des concubins de démons ou d'anges, bien qu'il préférait nettement employer le terme possible moitié d'ange ou démon. Mais bon, l'administration avait préféré un seul terme pour désigner les humains qui allaient peut-être finir leur vie en couple avec un non -humain, quelle qu'en soit l'espèce. Il se souvenait du temps où les métamorphes étaient si peu nombreux à participer au programme qu'ils remplissaient un étage avec les anges et les démons. Maintenant, les démons devaient partager l'étage des vampires tellement le nombre de métamorphe à participer avait augmenté. Les vampires restant néanmoins les plus nombreux, ce qui était ironique, car ils étaient ceux qui, de par leur culture et leur nature, à la base, n'étaient pas concernés. Puis, ils avaient été inclus et avaient tout de suite été les plus nombreux sur le total de participants. Il fallait dire aussi qu'ils étaient, après les humains, la deuxième race avec le plus de population, suivie ensuite des métamorphes. Il y avait peu d'ange et de démon en comparaison, même en regroupant les deux populations, le nombre n'arrivait pas à égaler la moitié des métamorphes. Mais ce n'était pas le point qui allait être abordé dans ce cours d'urgence. Pour rassurer les humains, cela pourra toujours être dit plus tard. Il commença son discours en présentant les arguments pour lesquels ni les anges ni les démons ne s'en prendraient jamais à eux.
-Un ange ou un démon n'a qu'un et un seul partenaire dans toute sa vie. D'une certaine façon, notre seul but est de le trouver quand celui-ci naît, et on peut attendre des siècles et des siècles pour trouver notre moitié. C'est pour ça qu'on ne prendrait jamais le risque de faire du mal à un humain, car il pourrait très bien se révéler être celui qu'on recherche.
Alors qu'il continuait son explication en répondant aux questions, son esprit dériva vers sa propre moitié, actuellement en Russie pour elle aussi surveiller un des centres du programme. Penser à elle remplit son cœur de chaleur et il se sentit heureux. Pendant un an, ils ne se verraient plus, mais cela ne les dérangeait pas, car après tout ce n'était qu'un an, et ils appréciaient ce qu'ils faisaient. Son portable vibra dans sa poche et il sut que c'était elle qui lui envoyait un message. Il dut se retenir de sourire et de regarder tout de suite son portable. La distance le faisait toujours se sentir comme un lycéen qui avait son premier béguin. L'ironie était qu'il n'avait jamais été lycéen, et encore moins eu de béguin avant. Mais il se souvenait de son impatience des premières années de ses recherches désespérées alors qu'elle n'était pas encre née. Il repensa à la réaction un peu trop enthousiaste de Nishinoya, il pouvait comprendre le sentiment du jeune démon. Enfin, il n'avait jamais été du genre à provoquer des explosions, lui, mais bon. En voyant l'humain du matin dans son auditoire, il se sentit soulagé. Il se dit qu'il avait réussi à le rassurer par ses paroles. Pourtant, il était bien terrorisé tout à l'heure. Et dire que d'habitude, c'étaient les apprentis magiciens qui faisaient des explosions de partout. Les jeunes anges ou démons avaient parfois du mal à contrôler leurs pouvoirs, raison pour laquelle il y avait des surveillants. Il en avait vu des situations étranges et catastrophiques depuis le temps et, sur le coup, ce n'était jamais drôle, mais en y repensant plus tard cela faisait des souvenirs. Quand ils se racontaient leurs années respectives, il arrivait toujours à la faire éclater de rire avec ce que les jeunes inventaient. Il aimait la voir rire, elle profitait toujours de la vie, la croquant à pleine dent avec fougue. Il devait souvent la retenir, mais cela ne le dérangeait pas, c'était comme ça qu'ils fonctionnaient et tous deux appréciaient le caractère de l'autre. Il ne pouvait que souhaiter que les jeunes aussi vivent un tel bonheur avec quelqu'un. Il repensa aux démons et aux anges de cette année. Certains d'entre eux sentaient qu'ils allaient enfin rencontrer la bonne personne.
Au final, ces deux espèces, bien que distinctes, étaient très proches l'une de l'autre. Pour l'une comme pour l'autre leur vie était un voyage infini à la recherche de leur moitié. Parce que c'était bien de cela qui s'agissait ici, trouver sa moitié, l'autre personne qui les compléterait, avec qui ils partageraient un même cœur. Et c'était presque au sens propre du terme. Bien sûr, si on parlait de l'organe qui battait dans la poitrine, chacun des deux partenaires garderait le sien, sauf pour les démons dont l'une des particularités physiques était de ne pas posséder cet organe, ou plutôt qu'il différait largement. Mais ça aussi il n'en dit rien, les détails sur la physionomie devraient attendre, surtout que ça risquait plus de paniquer son auditoire qu'autre chose. Mais le fait était qu'au final quand un ange ou un démon trouvait sa moitié, il partageait leur vie ensemble. Une vie pour deux êtres, cela avait plus d'implications que ces jeunes gens semblaient imaginer. Il jeta un coup d'œil à sa montre, c'était bientôt la fin, il lui restait juste assez de temps pour expliquer un peu mieux l'une de ces implications.
-La vie c'est comme un sablier. Le temps s'écoule et puis vient un moment où tous les grains sont tombés, commença-t-il en sortant pour appuyer ces dires un petit sablier. Dès qu'une vie commence, son temps commence à s'écouler vers la fin inéducable, la mort.
Il retourna le sablier, laissant le sable rouge s'écouler, puis regarda les humains pour la plupart perplexes, ne voyant pas où il voulait en venir.
-Mais pour nous, c'est un peu différent. Le temps ne commence à s'écouler qu'une fois qu'on a rencontré notre moitié.
Ses yeux brillèrent d'argent et le sable suspendit sa course, se figeant, sous le hoquet de surprise de l'auditoire. Il ne vit pas de peur dans les regards, mais de l'incrédulité et de la curiosité. Il avait réussi à atteindre son but, ils n'avaient plus peur.
-Quand on se lie à notre moitié, alors le temps se met en marche, continua-t-il, et ses yeux reprirent leur teinte sombre et le sable s'écoula de nouveau. Mais là où je veux en venir, c'est qu'avant même que notre moitié naisse, on partage déjà un seul et unique sablier avec elle, indissociable.
-Ça veut dire que si l'un meurt, l'autre meurt, même s'ils ne se sont jamais rencontrés ?
Il regarda l'humaine qui avait posé la question. Elle semblait gênée, comme s'il elle n'avait pas réussi à se retenir de parler, et c'était sûrement le cas. Il ne sourit pas, mais ne fronça pas non plus des sourcils, gardant une expression neutre.
-Oui, mais vous savez, nous avons une perception du temps bien différente de la vôtre, plus proche de celle des vampires. Après tout, la vie pour nous se résume souvent au minimum en siècle, voir des millénaires pour certains d'entre nous.
Il laissa le brouhaha envahir la salle. C'était la fin et il ne pouvait pas s'attendre à ce que cette information ne crée pas de vague. Ils ne savaient pas encore certains détails importants, comme la révélation ou la transformation en demi, mais chaque chose en son temps. De toute façon, ils semblaient bien trop secoués, de son point de vue, pour pouvoir encaisser l'explication des demis. Quand à la révélation, bien que ce fût juste le fait de reconnaître sa moitié comme telle, c'était toujours pénible d'expliquer qu'elle n'arrivait pas toujours comme un coup de foudre et pouvait avoir lieu jusqu'à six ou sept mois après la rencontre.
-Les rencontres reprennent immédiatement pour ceux qui avaient leur rendez-vous pendant ces deux heures. Il est déplacé à demain, la même heure, informa-t-il. Sur ce, bonne soirée à vous.
Il sortit de la salle en déverrouillant son portable pour lire le message. Un petit sourire flottait sur ses lèvres à la lecture et il répondit aussitôt avant de ranger l'appareil dans sa poche. Sur son fond d'écran, on pouvait voir une belle femme à la chevelure noire bouclée qui souriait. La distance n'était pas un problème parce qu'ils savaient tous deux qu'ils s'aimaient.
Je me rends compte que j'avais cet HS qui attendais d'être posté depuis tellement longtemps qui ne lui restait que trois jours de vie...
