Il commençait à faire nuit et des torches s'allumèrent un peu partout dans la colonie de vacances. Il y avait toujours des adolescents qui déambulaient, mais dans l'obscurité naissance nul ne pourrait me remarquer. Cachée entre un bungalow et un gros buisson, je repérais le baraquement des douches. Il fallait que je l'atteigne sans me faire prendre, puis, une fois dans une douche, il y avait peu de chance que quelqu'un remarque que je ne faisais pas partie de cette colonie. Au moment où le chemin qui se tenait entre mon objectif et moi se vida complètement – ce devait être l'heure de manger – je marchais d'un pas vif vers les douches. Courir serait dangereux et ne ferait qu'attirer l'attention sur ma petite personne. Dès que je passais la porte, je bondis dans une douche et la verrouillait. J'ôtais rapidement tous mes vêtements et actionnais l'eau chaude. Je frottais sans douceur chaque parcelles de mon corps souillé et, lorsque j'eus fini, je regardais l'eau rougie s'écouler dans la bonde de la douche. Je restais quelques minutes inutiles sous le jet d'eau brûlant, détendant mes muscles. Je savais que dès que j'aurais fini mes petites affaires, il allait falloir rentrer là-bas. Je n'en avais pas envie, je voulais rester dehors et profiter des derniers rayons du soleil, de l'air frais et de l'odeur d'humus qui flottait dans l'air. Néanmoins, je savait aussi que plus je mettais de temps pour rentrer, et plus j'allais avoir des problèmes. Déjà que je m'étais perdue et avais tué un homme qui n'avait pas l'air de faire partie de sa mission.

En soupirant de déception, j'éteignis l'eau et remis rapidement mes vêtements. Le sang qui les badigeonnaient était sec et rendait le tissus rigide. Il fallait que je me trouve d'autre fringues. Je jetais un coup d'œil à l'extérieur. Pas âme qui vive dans le camp. Je me dépêchais d'aller dans un des bungalow que j'avais repéré plus tôt. C'était celui qui portait le numéro 11. J'entrais vite, me précipita au premier lit que je trouvais, sans faire attention à l'épée qui trônait sur la couverture – ça, c'était vraiment étrange –, et attrapa les vêtements qui traînaient dessus. Je grimaçais. Bon lit, c'était celui d'une fille. Mais mauvaise taille. Je ne pouvais pas mettre le soutien-gorge – cette fille devait faire du 90C, et je ne faisais qu'un petit 85A. Je me contentais de passer la robe blanche sans rien mettre en dessous. Je grimaçais en passant la robe sur son corps mince. Je détestais les robes et plus encore sans sous-vêtements. Je mis la culotte – Dieu merci, ce n'était pas un string – qui allait avec le soutien-gorge et remit mes propres chaussures même si elle me donnait un genre bizarre – robe toute simple blanche à fines bretelles avec des army boots... Je n'ai jamais eu un sens de la mode très développé mais quelque chose me disais que ça n'allait pas ensemble.

J'attrapais mes propres vêtements et les fourrais dans la poubelle, en prenant soin de les cacher sous d'autres détritus. Enfin, je sortis discrètement du bungalow et me dirigeais vers l'entrée le plus calmement possible. C'était l'été, aussi je n'avais pas froid. Je ne rencontrais personne sur le chemin, ils devaient manger. Mais, alors que je m'apprêtais à traverser le portail :

- Eh ! Toi, là-bas !

Je me figeais en le crispant au tissus de la robe. '' Oh oh... ''. Je fermais les yeux en priant pour que la voix d'homme ne s'adresse pas à moi.

- Eh ! Je te parle, gamine !

J'étouffais un juron et me retournais, lentement. Je n'avais vraiment pas envie de faire ça. L'homme qui m'alpaguais ressemblait à un ivrogne et je me demandais comment des parents pouvaient confier leurs enfants à quelqu'un comme lui. Néanmoins, il m'avait vu et j'avais une mauvaise intuition sur ce que j'allais devoir faire. Le contact froid de mon pistolet – coincé dans l'élastique de ma culotte – me sembla affreusement équivoque.

- Oui ?

L'homme marcha vers moi. Il portait une chemise léopard et un pantalon violet, ses cheveux noirs semblaient gras et une étincelle dansaient dans son regard sombre.

- Tu ne devrais pas être au réfectoire, gamine ? grogna-t-il.

Mon estomac gronda. '' Un repas chaud... me laissais-je divaguer avant de me reprendre ''. J'inspirais profondément et m'approchais jusqu'à ce qu'il soit à quelques millimètres de ma peau. Et là, je dégainais mon revolver. Je l'enfonçais froidement dans la ventre de l'homme.

- Écoutez-moi bien, Monsieur, chuchotais-je froidement. Vous allez faire exactement ce que vais dire, sinon vous allez devenir le propriétaire d'un magnifique deuxième trou de balle, OK ? Ça serait dommage que les enfants voient ça, non ?

Les militaires – hommes – m'avaient montré comment effrayé un homme et cette technique était celle qui revenait le plus souvent. Apparemment, le sexe masculin tenait particulièrement à n'avoir qu'un seul trou. Bizarrement, mon otage ne semblait pas du tout effrayé. Seul de la surprise se peignait sur son visage d'ivrogne. Il se mit à rire. Je le regardais, dubitative. Généralement, les gens n'éclataient pas de rire lorsque je pointais un pistolet sur eux.

- Qu'est-ce qui vous fait rire ? aboyais-je.

Je n'étais pas connue, au sein de son unité, pour être d'une extraordinaire patience. Toutefois, je ne criais presque jamais en temps normal – parler était déjà assez difficile pour moi pour en plus crier. Je préférais m'exprimer calmement. Mais il semblerait que les gens obéissaient mieux quand on criait alors...

- Monsieur D ? appela une voix douce.

Je jurais – ces dernières années j'avais appris des jurons aussi colorés qu'imagés. En voilà d'autres qui arrivaient. J'allais vraiment me faire tuer par le colonel. Je m'apprêtais à faire – à regret – feu sur l'homme qui arrivait, mais je me retrouvais face à des jambes de canasson blanc. '' ...? ''. Je levais les yeux et hoquetais. Ce n'était pas un homme à cheval. Pas du tout.
C'était...
Je n'en croyais pas mes yeux.

- Mais qu'est-ce que c'est que ce bordel ? jurais-je.

« Mais qu'est ce qui était en train de ce passer dans ce bon Dieu de monde ?! » est une expression très proche de la réalité pour imaginer ce que j'étais en train de penser.

- Un peu de décence, s'il vous plaît, mademoiselle, me réprimanda gentiment le mi-homme mi-cheval. Et pourriez-vous lâcher mon directeur ? Ce serait adorable.

Je raffermis - '' Adorable ? '' - ma prise sur son arme et l'enfonçais plus encore dans le ventre de l'ivrogne. Je commençais à trouver la journée très longue, j'avais envie de dormir et qu'on me laisse tranquille. En plus, je commençais à croire qu'on m'avais drogué pendant mon sommeil. En somme, j'étais très énervée.

- T'es quoi, toi ? criais-je en reculant.

Je regardais le... la chose approcher.

- Baissez votre arme, mademoiselle. S'il vous plaît.

- Vous allez me répondre, oui ou merde ?!

Je sentais que je commençais à trembler.

'' Merde... ''.

C'était mauvais signe.

'' Merde... ''.

S'il continuait à m'énerver comme ça, j'allais... Je retins ma respiration. Je fermais les yeux.

Les vitres des bâtiments environnants explosèrent en même temps dans un fracas effroyable.

'' Et merde, trop tard ''.

Je lâchais l'ivrogne et le poussais. Ils étaient paralysées par la surprise. Ils ne pourraient pas me suivre. Je me mis à courir. Il fallait que je rejoigne la route. Il fallait absolument que je m'éloigne de cet asile de fous. Je dépassais le portail. La route n'était pas loin. J'y étais presque. Plus que quelques mètres et...
La seule chose que je vis fut quelque chose foncer sur moi.
Je me sentis violemment pousser. Quelque chose me cueillis au ventre. Ma respiration se coupa. Je décollais du sol et m'écrasais par terre. Pendant un instant, je fus déstabilisée. Je n'arrivais pas à fixer mon regard sur un point précis. Ma tête tournait follement. J'avais envie de vomir.

- Eh ! Akira ! Ça va ?

Je réprimais un haut-le-cœur et redressais mollement la tête. Je fronçais les sourcils en voyant ce qui s'était accroché à ma taille.

- Grover ?

Il n'y avait que lui qui arrivait à me plaquer, à la base d'entraînement. Je regardais son béret qui pendait piteusement sur ses boucles courtes et souris. Sa barbichette tremblait, il avait l'air inquiet. Au bout d'un moment, je fronçais encore les sourcils.

- Mais... Qu'est-ce que tu fais là, Grov' ? T'es pas sensé être à la base ?

Il prit un air coupable que je ne saisis pas.

- Grov' ?

J'entendis un bruit de sabots et tournais la tête vers la chose mi-homme mi-cheval qui s'approchait en compagnie de l'ivrogne. '' Merde... '' . Je me remis sur pieds d'un bond et attrapais mon ami par le bras.

- Viens !

- Akira...

Je commençais à courir en le traînant derrière moi.

- Arrête-toi, Akira... demanda-t-il d'un ton plaignant.

Je ne l'écoutais pas, trop occupée à quadriller mentalement la zone que je parcourais.

- Mais qu'est-ce que se passe ici, Grov ? marmonnais-je. Qu'est-ce qui se passe ici ?

Il arrêta de courir.

- Écoute-moi un peu, Akira !

Je le regardais, dubitative, alors qu'il essayait de rebrousser chemin.

- Qu'est-ce qu'il y a ? Pourquoi tu veux y retourner ?

- Il faut que tu reste, tu peux pas retourner là-bas !

Je ne comprenais pas un traître mot de ses paroles. Il savait que mon vœu le plus cher serait de disparaître pour ne jamais revenir à la base. C'était moi-même qui lui avait confié. Mais il savait que c'était impossible, qu'on retrouverait sa trace et qu'on la ramènerait à la base par la peau du cul avant même qu'ils aient passés la frontière.

- On peut pas s'enfuir, Grover, soufflais-je. Si on le fait, ils nous retrouverons, je retournerais au laboratoire jusqu'à la fin de mes jours et toi, tu serais jugé comme déserteur et ennemi de la nation. Tu le sais parfaitement.

Ce n'était pas la première fois qu'il sous-entendait de fuir l'influence militaire lorsque j'étais en mission. Je le regardais sans comprendre alors qu'il me tirais vers l'homme à moitié cheval et l'ivrogne.

- Ils peuvent t'aider, me dit-il sérieusement alors que je résistais encore. Ici, tu peux fuir tout ça !

Je ne comprenais pas. Puis, un détail me frappa et me fis oublier l'homme cheval.

- Grover... sur ta tête... - je fronçais les sourcils, perplexe – Des cornes... ?

l me lâcha et je ne pensais même pas à courir. Grover enleva complètement son béret qui dévoilait deux petite corne dépassant de ses cheveux bouclés. Je baissais les yeux vers ses jambes malades et remarquais qu'il ne portait pas de pantalon. Je ne réagis même pas lorsque je vis ses jambes poilues finissant par des sabots de chèvre.

Toi... T'es comme l'autre, là-bas. Pourquoi ? demandais-je calmement.

Il ne répondit pas, l'ai penaud, mais des connections logiques se firent très vite dans mon cerveau et un scénario apparu.

Un nouveau.

Qui avait attiré ma sympathie en m'émouvant.

Qui était devenu mon premier et seul ami.

A qui j'avais confié ma vie entière.

Qui semblait obsédé par l'idée que je m'enfuie.

Qui était pour la première fois sur le terrain alors que je rencontrait un homme à moitié cheval.

Qui était un mélange entre un homme et un animal, comme l'autre.

- Et merde.

Je le regardais dans les yeux, choquée.

- Dis-moi que je me trompe, Grover. Dis-moi que tu ne me manipule pas depuis le début. Pas toi...