Chapitre 3 : In Memoriam

C'était encore le plein été sur le royaume, mais celui-ci était en deuil. Une semaine après le décès du roi, on organisa de grandes funérailles. Des représentants des pays voisins avaient spécialement fait le déplacement pour lui rendre hommage. Les membres de la famille royale étaient restés enfermés dans les appartements privés du palais, ne voulant pas partager leur chagrin avec les courtisans. La reine Hana était restée dans sa chambre tout le long, ayant pour seule visite celle de son fils, et parfois celle de Minjun. Des deux princes, Junho était celui qui semblait le plus perdu dans les événements, comme s'il se refusait à accepter la perte de son père. Tant qu'il ne comprendrait pas comment quelque chose d'aussi tragique ait pu arriver aussi soudainement, il ne pourrait pas l'accepter et avancer. Il ne voulait pas avancer, car il savait ce qu'il l'attendait, et il ne se sentait pas prêt. Avec l'aide de Khan, Minjun organisait tout à la place de son frère et de la reine à qui il fallait laisser du temps pour surmonter sa peine. Les médecins du roi n'arrivaient pas à leur expliquer ce qui était arrivé cette nuit-là. Minjun se rappelait du coup de chaud dont son père souffrait la vieille de son décès, et celui qui lui avait prescrit quelques infusions lui confirma que quelque chose d'aussi bénin, qui allait guérir en une ou deux nuits, n'aurait pas pu être aussi fatal. C'était à n'y rien comprendre ! La cérémonie funéraire fut la première occasion où on vit enfin la reine veuve et les deux princes depuis la mort du roi. Assise au premier rang Hana portait une robe noire épaisse, ses cheveux étaient relevés dans un chignon simple et un voile lui couvrait le visage. Son fils était à sa droite, et Minjun à sa gauche, tous deux portant un costume noir très simple, sans ornement. Bien qu'il leur semblât avoir suffisamment pleuré durant leur isolement, leurs larmes n'étaient toujours pas taries, et Junho laissa ses joues rondes se noyer sous son chagrin devant le cercueil de son père qui avait quarante-sept ans, ce qui était beaucoup trop jeune. Au-delà de la tristesse, le jeune prince ressentait une profonde injustice : celle de devoir enterrer son père trop tôt et d'endosser ses responsabilités.

Lorsque la cérémonie fut terminée, les invités comme toute l'aristocratie du royaume s'inclinèrent devant le défunt et sa famille, présentant leurs condoléances. Certains appelèrent Junho par mégarde « votre Majesté », titre honorifique réservé au monarque, ce qui le fit se crisper plusieurs fois. Il se sentait nauséeux à chaque fois qu'on lui rappelait que le décès du roi signifiait qu'il prenait automatiquement sa place. Et malgré le fait qu'il avait été élevé pour cela, il ne se sentait pas assez mûr, pas aussi soudainement. Il pouvait compter sur le soutien de sa mère et de son frère, mais il savait que, lorsque le deuil national prendrait fin, une autre cérémonie aurait lieu : celle de son couronnement. Ses grands-parents lui expliquèrent que quand Junshi fut couronné il avait à peine vingt ans, par conséquent lui, son fils héritier, était tout à fait apte à le succéder. Il ne voulait pas passer du temps avec son grand-père, qui plus est était le premier ministre du gouvernement, à commencer à parler de politique, comme si la perte de son père était un détail, qu'il n'avait pas le droit d'être en deuil. Alors, après l'enterrement, il se réfugia dans sa chambre, fermant portes et fenêtres, ainsi que ses volets, n'autorisant que très peu de visiteurs. Dès ce moment Minjun se sentit très seul et perdu, lui aussi. Il n'osait pas approcher Hana qui apprenait à être veuve, ou bien Junho qui devait par lui-même accepter l'idée de porter la couronne. Minjun ne savait pas où il se situait à présent. Il continua d'éviter la cour, car les ministres qui lui refusaient l'identité royale risquaient de s'en prendre ouvertement à lui, mais il n'avait personne à qui parler jusqu'à ce qu'enfin, les gardes laissèrent les amis proches pénétrer les appartements privés. Elya le retrouva recroquevillé dans un coin de sa chambre, en larmes. Elle comprenait trop bien sa douleur, celle d'un enfant perdant un parent, pire, celle de devenir totalement orphelin. Au début, elle ne lui disait rien, se contentant de lui prendre les mains pour les lui embrasser, avant de le serrer contre son cœur.

- Je suis là, nous sommes tous là.

- Qu'est-ce que je vais devenir ? dit-il dans un souffle.

- Tu sais que mon père ne t'abandonnera pas, et Junho sera toujours ton allié le plus précieux. Ne t'inquiète pas, vous allez remonter la pente, c'est dur mais il va le falloir.

Elle avait la gorge serrée. Elle avait déjà pleuré son roi, mais la douleur de l'homme qu'elle aimait faisait remonter son propre chagrin et elle luttait pour ne pas craquer. Elle lui caressait les cheveux avec tendresse, espérant que ça le rassérène un peu. Elle l'aida à se relever pour qu'il aille au moins s'allonger dans son lit.

- Je suis désolé, lui murmura-t-il tandis qu'elle le recouvrait avec la couette.

- Pourquoi ?

- Il semblerait que tu sois toujours là pour moi, plus que je ne le suis pour toi.

Elya s'assit près de lui et il passa son bras autour de sa taille, la regardant avec intensité. Elle ne répondit pas, continuant de lui caresser les cheveux durant de longues minutes le temps qu'il s'endorme. Khan entra discrètement dans la chambre, veillant comme toujours sur chacun des membres de la famille royale. Elya lui laissa sa place, car elle n'était pas autorisée à rester plus longtemps, elle n'avait encore aucun statut qui justifiait une visite prolongée dans les appartements royaux. Avant de sortir, elle regarda Khan avec insistance, les yeux humides, et il lui sourit d'un air rassurant.

Cette nuit-là, Junho eut le courage de sortir de sa chambre et entra dans celle de son frère. Il s'allongea contre lui, le cœur toujours douloureux mais emprunt d'une détermination nouvelle. Serrant Minjun dans ses bras, il lui dit :

- N'oublie pas que je suis avec toi. Quoi qu'ils fassent, je ne t'abandonne pas.

- On ne va pas se réveiller de ce cauchemar, n'est-ce pas ? demanda faiblement l'aîné, tenant la main de Junho avec fermeté.

- Non, papa ne reviendra pas. Je ne me sens toujours pas prêt pour endosser ses responsabilités mais je ne vais plus les fuir.

Ce fut ainsi que, une semaine après les funérailles, on organisa le couronnement du nouveau monarque. La salle du trône était redécorée avec des banderoles rouges et dorées, avec les bordures noires pour rappeler le deuil. Au fond, sur une estrade, se dressait le trône en bois massif sculpté et doré. En contrebas, on avait installé un grand fauteuil où la reine allait prendre place. Elle accédait à un nouveau titre royal, celui de reine-mère, dès que son fils serait couronné roi. Toute l'aristocratie était présente dans la salle, bien rangée, tous les ministres et leurs familles, mais aussi les invités des pays voisins qui étaient restés la semaine entière. Hana entra par une porte sur le côté, accompagnée par Minjun et Khan. Elle avait gardé une robe noire, représentant son veuvage, mais elle ne mit pas son voile les traits du visage plus sereins, quoiqu'un peu tirés par la fatigue, elle était bien décidée à ne pas montrer sa douleur, mais plutôt sa dignité. A côté d'elle, on voyait le frère du nouveau roi, Minjun, dans une tunique de cérémonie d'un bleu sombre avec des boutons argentés, et un simple ruban de soie noire était accroché à son col en mémoire de son défunt père.

Le premier ministre monta sur l'estrade avec fierté. Il était le père de la reine, par conséquent le grand-père du nouveau monarque, et c'était lui qui officiait le couronnement en commençant par présenter les attributs royaux avant que Junho n'en prenne possession. La couronne dorée était posée sur un coussin de velours, entre un sceptre serti de pierres rouges, et de l'épée du roi dans son fourreau ornementé. On avait rarement l'occasion de pouvoir admirer les joyaux de la couronne car le roi ne les portait que lors des grandes cérémonies. Les trompettes retentirent et Junho fit son entrée dans l'allée centrale. Les tailleurs les plus réputés du royaume avaient conçu un costume royal d'une grande facture, car le jeune homme paraissait flamboyant dans son uniforme rouge aux épaulettes dorées. Il était légèrement tendu mais il marchait avec assurance jusqu'à l'autel où le premier ministre l'attendait. Il jeta un coup d'œil à sa mère qui lui sourit avec encouragement, puis à son frère qui lui fit un petit signe discret. Un sourire à peine visible naquit dans le coin des lèvres de Junho, puis il gravit la moitié des marches qui le menaient à l'autel, avant de se tourner vers la foule. Il s'immobilisa, telle une statue de cire, tandis qu'on lui accrochait le fourreau de l'épée du roi du côté gauche de sa ceinture. Ceci fait, il tint le pommeau de l'épée, et de sa main droite il attrapa le sceptre. Derrière lui, le premier ministre prit la couronne entre ses deux mains et la leva au-dessus de Junho.

- Ainsi commencent les jours du roi ! déclama-t-il en posant la couronne sur la tête du prince.

Toute la salle acclama son nouveau roi avec vivacité. On pouvait également ressentir toute la chaleur des applaudissements et des cris de joie qui venaient de l'extérieur, car tous les habitants de la capitale célébraient eux aussi ce grand renouveau. Peu à peu le silence revint et Junho balaya la salle du trône d'un regard.

- Je vous promets de mériter la confiance et les espoirs que vous portez en moi, dit-il d'une voix forte. Soyez assurés que je poursuivrai l'œuvre de mon père et que je préserverai son héritage.

De nouvelles acclamations retentirent et ce fut le moment pour le jeune roi de quitter la salle du trône pour la salle de réception qui se trouvait juste à côté. Il s'arrêta devant sa mère et demeura silencieux, puis il baissa la tête et lui pris la main pour la lui embrasser et lui témoigner son respect devant toute la cour. Il dut attendre dans une antichambre, le temps que tout le monde prenne place dans la salle de réception. Il se défit des attributs royaux, ne gardant que la couronne, et il fit enfin son entrée. Tous s'inclinèrent à son passage et le banquet put commencer. La reine-mère ne resta pas longtemps, et personne ne le lui reprocha, car personne n'avait oublié la perte tragique que connut le royaume, il y avait de cela deux semaines uniquement. Les festivités restèrent par conséquent solennelles et ne devaient pas durer. Junho passa la soirée à discuter avec les invités, car chacun souhaitait lui rendre hommage et lui souhaiter un bon règne, tout en assurant les alliances avec les pays voisins.

De son côté, Minjun s'était éclipsé avec Elya, main dans la main, vers les appartements privés du palais, l'amenant jusqu'aux jardins. Il n'avait pas soufflé mot et il s'arrêta quand ils arrivèrent sur la grande terrasse où était disposées de longues chaises, des fauteuils en osier et des tables basses en bois. La jeune femme remarqua que le visage du prince s'était assombri.

- C'est là que j'ai parlé à mon père pour la dernière fois, murmura-t-il.

- Je suis désolée, répondit-elle le plus doucement possible.

- Il m'a dit combien il était fier de moi.

Elya resserra ses doigts sur ceux de Minjun.

- Mais est-ce que je mérite seulement sa fierté ? reprit-il. J'ai passé ma vie à me soumettre à tout ce qu'on me disait.

- Avais-tu le choix ? demanda-t-elle douloureusement. Ton père savait ce que tu risquais au moment-même où tu es né.

- Je sais, mais à cause de ça j'ai adopté le même comportement envers tous ceux qui me sont proches, et cela inclut toi.

La jeune femme le regarda les yeux écarquillés.

- De tous les jeunes gens de notre âge que Junho et moi ayons côtoyés, tu as toujours été la plus sincère et la plus naturelle. Tu es allée vers moi comme personne ne l'avait jamais fait, et je ne t'ai jamais remerciée pour ça.

- Tu n'as pas besoin de me remercier.

- J'ai besoin de toi à mes côtés, continua Minjun en se rapprochant d'elle. J'aime la force que tu dégages, le sourire que tu m'offres chaque jour, la douceur de ton regard…

Elya posa soudainement son doigt sur la bouche du jeune homme pour le faire taire.

- Je sais. Tu n'as pas besoin de me le dire, même si cela me fait extrêmement plaisir bien sûr, mais je sais tout ça.

- A lui, je ne lui ai même pas dit combien je l'aimais, ajouta Minjun douloureusement. Je ne lui ai pas répondu sérieusement, et le lendemain il n'était plus là.

Sa voix commença à se briser et la jeune femme le serra instinctivement dans ses bras.

- Je suis sûre qu'il le savait.

- Il allait bien Elya. Il était un peu fatigué mais il allait bien, continua-t-il d'une voix étouffée.

Ils restèrent dans les bras l'un de l'autre durant de longues minutes, le temps que Minjun s'apaise progressivement, puis ils s'installèrent sur les fauteuils en se tenant les mains.

- J'y ai beaucoup réfléchi, et j'ai décidé de rejoindre la garde royale, annonça Elya. Je vais rester auprès de toi et de sa Majesté

- Et ton père est d'accord avec ça ? s'étonna le jeune homme.

- Bien sûr, il a dit qu'il fallait rassembler les véritables amis de la famille royale à un moment pareil. Et il a ajouté que j'étais meilleure épéiste que la moitié de la garde, alors j'avais bien ma place parmi eux, ajouta-t-elle en souriant.

- J'en ai discuté avec Junho, et le mieux pour moi est également de rejoindre la garde royale, dit Minjun.

- Attention, il ne faudra pas flirter pendant le service, plaisanta-t-elle.

Il ne put s'empêcher de rire à cette pensée, et il posa son front contre celui d'Elya. Il se sentait déjà un peu mieux.

- Et puis qui se soucie des convenances ? fit-il soudainement en l'attrapant par la taille pour la coller contre lui.

Il l'embrassa fougueusement, comme jamais il n'avait osé l'embrasser auparavant.

Junho ne dormit pas cette nuit-là, s'attardant dans la chambre de son père. Après avoir tourné en rond de longues minutes, ressassant cette journée qui fut la sienne, changeant le cours de sa vie, il s'arrêta devant la fenêtre, regardant le jardin à la lumière de la lune.

- Vous devriez vous reposer, dit Khan qui gardait un œil sur son roi. Demain sera une longue journée.

- Sûrement pas aussi éprouvante que celle-ci, répondit le jeune homme.

- Vous avez été digne de votre père aujourd'hui, se risqua Khan d'un ton affectueux.

- Pourtant je ne me sens pas capable de dormir dans sa chambre, murmura Junho en baissant la tête.

- Ce jour viendra, rassura le garde.

Junho eut un faible sourire, mais il n'alla pas se coucher pour autant. Tôt dans la matinée se déroulerait son premier conseil des ministres en tant que roi, et il espérait ne pas perdre son sang froid. Son dernier conseil semblait si loin dans ses souvenirs, et pourtant il datait de quinze jours seulement. Amèrement, le jeune roi songea qu'ils auraient pu attendre un peu plus avant de le forcer à présider une telle corvée administrative, comme si pour eux la vie devait continuer. Peut-être se sentirait-il trop fatigué pour se montrer immature, ou bien était-ce la perte de son père qui l'avait fait soudainement grandir.

Le moment venu, il entra dans la salle du conseil la tête haute et l'air serein, suivi par Khan et Minjun. Il s'installa à la place de son père, non sans une légère hésitation, non sans sentir un pincement au cœur. Les dix ministres le regardèrent gravement jusqu'à ce qu'il ouvre enfin la discussion comme son père avait l'habitude de faire.

- Quel est l'ordre du jour, monsieur le premier ministre ?

Ce-dernier avait une lueur de fierté dans les yeux lorsque son petit-fils s'adressa à lui.

- Si vous avez une annonce ou une requête votre parole est prioritaire, votre Majesté. Ensuite le ministre de l'intérieur a quelque chose à nous faire part. Ce sera tout pour aujourd'hui, vous pourrez ensuite vous reposer comme vous le méritez.

- Bien, dans ce cas, dit Junho. Je ne compte pas changer la composition du gouvernement. Si mon père vous a fait confiance, alors je me plierai à sa volonté pour l'instant. J'espère vous avoir à mes côtés pour surmonter cette période difficile.

- Vous avez tout notre soutien votre Majesté, répondit Nam Gunyoung.

- J'ai juste quelque chose à dire avant de laisser la parole au ministre de l'intérieur Byun, reprit Junho. Le prince Minjun dorénavant intègrera le commandement de la garde royale, secondant le maître d'arme Khan. J'espère que cela vous conviendra enfin et que vous estimerez que le frère du roi a trouvé une place légitime au palais.

Personne ne releva le léger sarcasme dans la remarque du roi, et les ministres acquiescèrent sans sourciller.

- Je vous laisse la parole, monsieur le ministre de l'intérieur.

- Au vu des événements tragiques, nous avons décidé d'ouvrir une enquête sur la mort de feu votre père, annonça-t-il. J'ai interrogé les médecins, et pour eux, il était impossible de le roi décède aussi subitement.

Il fit entrer un des médecins dans la salle du conseil. Junho n'avait pas pensé qu'une telle initiative était possible. En fait, il n'était pas sûr de savoir pourquoi son père lui avait été enlevé. De son côté, Minjun se crispa contre le mur, espérant avoir les réponses aux questions qu'il se posait depuis ces deux éprouvantes semaines.

- Tout ceci est absolument affreux, votre Majesté, dit le médecin en s'inclinant. La veille de son décès, votre père souffrait d'une légère insolation, mais cela ne mène nullement à la mort. Il était soigné comme on le fait habituellement, il avait même une infusion à boire avant de dormir. Mes collègues et moi étions dans l'incapacité d'expliquer une telle situation, alors nous avons procédé à des examens plus poussés. Votre père n'a pas fait une attaque cardiaque ou quelque chose d'aussi imprévisible. Nos conclusions sont formelles, et ont été appuyées après l'analyse de la tasse sur sa table de chevet, le roi a été empoisonné.

L'annonce eut l'effet d'un choc dans l'assistance, et Khan tenait fermement la main de Minjun qui s'efforçait de ne pas montrer combien cette nouvelle le bouleversait. Junho se redressa, les doigts resserrés sur les bras de son fauteuil : il tremblait malgré lui.

- Plait-il ? murmura-t-il. Par quoi ? Par qui ?

- Nous n'en savons pas plus, ajouta le ministre Byun. Maintenant que nous savons que le roi a été assassiné, il nous faut prolonger l'enquête, et je vous demande l'autorisation de laisser mes hommes mener leur mission : nous devons trouver le coupable, l'arrêter et le condamner. Nous ne pouvons pas laisser un tel crime impuni.

- Alors trouvez-le, dit froidement Junho. Nous ferons de cette enquête la priorité des services de police.

- A vos ordres votre Majesté, s'inclina le ministre.

Aussitôt le conseil fini, Junho sortit rapidement pour se rendre dans ses appartements, suivi de près par Khan et Minjun. Une fois isolé dans le salon, ils le virent déambuler sans savoir quoi faire, et enfin, il fondit en larmes dans les bras de son frère aîné.

- Alors c'est ça, parvint-il à dire. Quelqu'un nous l'a lâchement enlevé. Seigneur… on a tué notre père !

Il hurlait presque de douleur, et Minjun avait beau le serrer fort, il partageait le choc émotionnel suivant une telle nouvelle. La blessure n'avait pas eu le temps d'être guérie qu'elle semblait s'être rouverte encore plus béante. Le jeune roi était effondré.

- Oh, comment vais-je pouvoir l'annoncer à mère ?

- Je te promets de trouver celui qui a fait ça. Je vais faire ce qui est en mon pouvoir pour découvrir ce qu'il s'est passé cette nuit-là, et l'assassin ne restera pas impuni.

- Si je tenais ce monstre… je sais que père n'approuverait pas l'esprit de vengeance, mais là j'ai juste envie de planter le fer de mon épée dans la gorge de quelqu'un, répondit Junho entre deux sanglots.

Minjun comprenait sa frustration, car ils ne savaient pas qui il fallait haïr pour l'instant. A chaud après une telle annonce, sa seule envie était de faire payer le crime qui avait été commis au sein même du château, mais ce sentiment se calmerait bien vite, et les deux frères savaient que la justice allait faire le travail exigé une fois qu'elle aurait le coupable entre ses mains. L'aîné embrassa le front de son frère avec tendresse, et il sentit qu'il commençait à se calmer. Il ne tremblait plus et avait repris une respiration normale. Une fois le choc passé, Junho demanda à ce qu'on le laisse seul, car il devait annoncer la terrible nouvelle à sa mère. Minjun, lui, partit avec Khan en direction des quartiers de la garde royale. Le maître d'arme regarda avec inquiétude son prince qui semblait garder pour lui ses émotions sur les récentes révélations.

- Je vais bien, rassura Minjun. Je veux juste trouver au plus vite le coupable. Je me doutais bien que père n'était pas mort comme par magie.

- Comment a-t-on pu l'empoisonner ? demanda Khan. De ce que je me souviens il n'y avait aucun signe de lutte dans la chambre.

- Non, c'était comme s'il dormait. Tu crois que les médecins ont volontairement mis le poison dans sa tasse ?

- C'est une possibilité, sinon comment une simple infusion se serait changée en poison sans que votre père ne s'en rende compte. A-t-il eu de la visite et a-t-on glissé discrètement le poison tandis qu'il avait le dos tourné ? ajouta le maître d'arme tandis qu'ils marchaient.

Minjun s'arrêta, les doigts sur les lèvres et les sourcils froncés.

- Est-ce que les sentinelles ont vu quelque chose cette nuit-là ? demanda-t-il.

- Non justement, rien a été déclaré dans les couloirs ou bien…

Les yeux de Khan s'écarquillèrent soudainement, comme s'il avait été frappé par quelque chose.

- Les fenêtres ! s'exclama-t-il. Toutes les fenêtres étaient ouvertes cette nuit-là, il faisait enfin frais et il avait été ordonné de rafraichir le palais qui souffrait de la chaleur de ces derniers jours !

- Cette nuit-là, se souvint le prince, il m'a semblé avoir entendu un bruit dans le jardin, mais je n'ai rien vu et je me suis rendormi. Il n'y avait pas de garde à l'extérieur ?

- Il y a un laps de temps durant la nuit, d'environs cinq minutes, dans les jardins royaux, où la garde est absente pendant la relève, expliqua Khan, pâlissant.

Il porta la main à ses yeux, le souffle tremblant.

- J'ai failli à ma tâche, conclut-il.

- La personne qui a empoisonné mon père était quelqu'un qui connaissait cette brèche dans le système de sécurité, dit Minjun en posant sa main sur l'épaule du maître d'arme.

- J'aurais dû me montrer plus prudent étant donné que les fenêtres étaient ouvertes.

- Allons dénicher l'assassin, plutôt que de se culpabiliser.

Ils reprirent leur chemin et trouvèrent les gardes dans leurs quartiers, attendant leurs instructions. Elya était là elle aussi dans un costume sombre, plus pratique pour manier une épée. Khan répartit ses hommes dans le palais, doublant la protection autour de la famille royale, tandis que Minjun décida d'aller en ville pour enquêter sur la provenance du poison.

- Elya et moi vous accompagneront, dit Khan. Garde ou pas, vous restez un membre de la famille royale, et vous devez être protégé, aujourd'hui plus que jamais.

- Disons plutôt que nous travaillons en équipe, soupira Minjun. Vous êtes mon commandant après tout.

- Ne commencez pas à me vouvoyer.

- Ce ne sera pas différent de quand je suis avec Junho en public, maintenant, même si je reste son frère, il est mon roi, et je dois tout de même l'appeler « votre Majesté ». Il en va de même pour vous à présent que je suis sous vos ordres, sourit le prince.

- Des conventions et encore des conventions, marmonna Elya.

Minjun lui prit la main et la lui embrassa, puis ils partirent en ville, déterminés à ne pas rentrer avant d'avoir trouvé une piste. Au palais, on tenta de ne pas ébruiter le fait que le roi avait été assassiné pour éviter la panique et les mouvements de foule, mais aussi pour faciliter l'enquête. Khan avait demandé des informations plus complètes sur le genre de poison qui avait été utilisé et ses effets pour qu'on puisse mieux l'identifier. Ils purent poser quelques questions aux marchands avec de tels détails et ainsi trouver où pouvait-on se procurer le produit. En parallèle, la police menée par le ministre de l'intérieur procédait à la même démarche, mais aussi à des perquisitions dans les appartements privés de quiconque avait accès au château. Tous étaient motivés à résoudre ce mystère et à attraper le coupable.

En interrogeant les pharmaciens qu'ils croisaient, Khan, Minjun et Elya comprirent que le poison qui avait servi à tuer le roi Junshi était composé de cyanure qui était fatal même à petite quantité. Il n'était pourtant pas aisé de s'en procurer dans le commerce, jugé trop dangereux. Il s'avérait cependant que certains apothicaires en gardaient en stock pour toute personne souhaitant se débarrasser d'animaux nuisibles tels que les insectes ou les rongeurs. Il y avait seulement trois points de vent de ce poison dans toute la ville ainsi, Minjun, Khan et Elya purent rapidement trouver une piste. Chacun des trois apothicaires tenait un registre et l'un d'entre eux comportait une étrange correction à la dernière page, comme si on avait voulu effacer une ligne. Le marchand semblait perplexe face à cette situation car jamais de son fait on aurait modifié son précieux cahier. Cependant il confirma que quelqu'un lui avait récemment acheté une capsule de cyanure afin d'éliminer quelques rats. Minjun tenta au mieux de cacher sa déception, car au bout de trois jours ils n'avaient toujours pas de nom à dévoiler à son frère.

- Un rat… alors selon l'assassin, mon père était un rat, marmonna-t-il alors qu'ils s'étaient arrêtés dans une auberge pour se désaltérer.

Il serra son verre si fort qu'il éclata entre ses doigts.

Un nouveau conseil des ministres prit place rapidement pour faire le point sur les avancées de l'enquête. Cette fois-ci, la reine-mère avait tenu à y assister. Junho lui avait annoncé les conditions de la mort de son mari en essayant d'utiliser les mots les plus doux possibles, mais cela ne changeait rien en la violence de la perte de Junshi. Néanmoins, elle avait accusé le coup avec dignité, car elle avait enfin une partie de l'explication de son deuil. Elle voulait savoir à présent qui était le coupable, et pourquoi. Les ministres s'installèrent dans la salle, puis Junho, alors que Minjun, Khan et Elya restaient en retrait, debout contre le mur. Le roi ouvrit les discussions et on laissa Minjun commencer son exposé. Il s'avança devant son frère et s'inclina respectueusement avant de prendre la parole. Il raconta alors à l'assemblée son périple en ville, arpentant les rues marchandes, ses rencontres avec les apothicaires.

- J'ai ici un registre de ventes bien singulier, dit-il en montrant le cahier qu'il avait emprunté. Un flacon contenant le poison en question a bien été acheté selon le témoignage du commerçant mais la ligne sur son registre a été effacée. L'homme n'est pas en mesure de se souvenir de qui lui a acheté le poison.

- Nous avons constaté la même chose, c'est curieux, coupa le ministre Byun.

- Pourquoi curieux ? demanda le jeune prince.

- Parce que l'apothicaire nous a affirmé justement se souvenir précisément de cette personne qui a fait l'acquisition de son produit, répondit-il avec un étrange sourire.

Khan et Elya se regardèrent gravement. Ils se souvenaient très bien, eux, du marchant qui n'avait pas su dire autre chose que « c'était un homme ». Comment cela se faisait-il qu'il leur ait dit être incapable d'identifier l'acheteur alors que le ministre Byun affirmait le contraire ?

- Mais d'abord, je tiens à vous faire part, votre Majesté, des résultats des perquisitions que j'ai opéré durant ces derniers jours. Comme vous le savez, j'ai ordonné une enquête sur toutes les personnes impliquées au palais, y compris vous votre Majesté, en commençant par inspecter les quartiers privés, jusque chez chacun des ministres. Il n'a pas fallu longtemps avant que je trouve ce que je cherchais.

Un garde vint lui donner un mouchoir en tissu blanc replié sur un petit objet dont on ne pouvait en deviner la forme.

- Nous avons trouvé ceci dans la chambre de quelqu'un qui vous est proche. Plus précisément sur la première étagère d'une petite armoire. Reconnaissez-vous l'objet ?

Il se rapprocha du roi, passant devant Minjun sans y prêter attention. Junho examina longuement le mouchoir, perplexe, et il le déplia pour y découvrir la broderie en fil rouge qui le caractérisait, qui le rendait unique au monde, un dessin qu'il connaissait bien. Dans le tissu, il y avait une fiole en verre à moitié remplie d'un liquide aussi clair que de l'eau.

- Reconnaissez-vous cette broderie ? insista le ministre Byun.

Junho pâlit, sentant le sang se glacer dans ses veines. Minjun tenta de regarder lui aussi ce mouchoir qui lui semblait étrangement familier.

- C'est exact, continua le ministre. Ceci est le poison qui a tué votre père, votre Majesté. Les médecins l'ont examiné et ils sont formels. Quant à ce mouchoir, ne l'avez-vous pas confectionné il y a quelques années pour quelqu'un ?

Le cœur de Minjun semblait s'être arrêté, car cet objet était le sien. Les yeux écarquillés, il ne comprenait pas ce qu'il faisait dans les mains du ministre de l'intérieur, enveloppant ce qu'il disait être ce qui avait tué son père.

- C'est absurde ! s'exclama-t-il malgré lui.

Junho prit le mouchoir en tremblant. Son esprit avait l'air de s'être enfermé dans une bulle : il n'entendait plus rien, ne voyait plus rien d'autre que cette fiole et ce tissu qu'il avait brodé il y avait de cela quelques années pour l'offrir à son frère.

- Nous avons trouvé le poison dans la chambre du prince Minjun, conclut Byun. Et l'apothicaire nous a confirmé avoir vendu cette fiole au prince.

- Quoi ? fit Khan abasourdi.

Tout le monde regarda Minjun d'un air horrifié. Lui-même était totalement estomaqué par ce qu'il venait d'entendre. C'était tout bonnement impossible. Il sentait les yeux accusateurs de la salle, et il n'osa pas se tourner vers Hana de crainte de la voir elle aussi en train de l'accuser. Mais il en était autrement, les yeux ronds en sa direction, elle ne comprenait pas pourquoi le ministre Byun le pointait du doigt.

- Vous êtes sérieux ? murmura Minjun.

- En tant que ministre de l'intérieur, me chargeant de la protection interne du royaume, je me vois contraint de vous arrêter, prince Minjun, pour régicide doublé d'un parricide.

- C'est ridicule ! s'exclama Elya qui était sur le point de porter la main à son épée.

Khan lui attrapa le bras et elle vit le regard de son père qui l'intima de ne rien dire pour l'instant. Minjun se tourna enfin vers Junho qui n'avait pas bougé, toujours horrifié, tenant du bout des doigts les pièces à convictions qu'avait apporté le ministre Byun. Ses yeux étaient grands ouverts et des gouttes de larmes commencèrent à les noyer. Il leva le regard vers son frère, incapable de dire quoi que ce soit, mais pour Minjun c'était clair : il n'était pas intimement convaincu de son innocence.

- Donnez votre épée, prince Minjun, continua Byun. Vous êtes en état d'arrestation.

- Votre Majesté… commença le jeune homme, espérant réveiller son frère qui était en état de choc.

- Le roi ne peut rien, coupa le ministre tandis que ses hommes entourèrent le prince. Cette enquête est ma responsabilité, le suspect a été appréhendé et doit être interrogé : vous devez me suivre, en commençant par vous défaire de votre arme.

Junho restait là à le regarder sans bouger, totalement perdu dans ces révélations. Il avait tant de douleur dans les yeux que c'était difficile pour Minjun de le soutenir. Complètement assommé par ce retournement de situation, le prince se laissa faire. On lui prit son épée, on lui attrapa fermement les bras pour le faire sortir de la salle du conseil, et personne n'osa s'y opposer. Nam Gunyoung regardait son roi avec inquiétude, et Khan faisait son possible pour empêcher Elya de faire le moindre mouvement. Toute opposition pouvait jouer en la défaveur de Minjun, et il n'y avait qu'une personne qui avait le pouvoir d'arrêter le ministre de l'intérieur. Le cœur brisé, l'aîné des deux frères s'arrêta un instant.

- Junho, tout ceci est faux.

- Emmenez-le, coupa le ministre Byun.

Et Junho resta de marbre, ne remarquant pas que sa mère était partie par la porte de derrière, laissant ses ministres quitter un à un la salle. Il ne restait que Khan et Elya à ses côtés, mais il ne s'en rendait absolument pas compte, c'était à peine s'il se souvenait comment respirer.