Chapitre 3
Le bureau semblait relativement petit mais ce n'était qu'une illusion d'optique.
Aux murs, quelques peintures abstraites. Une table à café et une grande bibliothèque garnie d'ouvrages d'art finissaient d'habiller la pièce.
John Tulsa était à son bureau, debout devant un ordinateur portable, un Iphone à l'oreille. Il avait une petite cinquantaine, de taille moyenne, trop bronzé à coup de séances UV, les cheveux grisonnants aux tempes, un costume coupé à la perfection et une assurance qui criait requin à tous ceux qui s'approchaient de trop près.
C'était exactement le genre d'homme que détestait Jane. Une pure caricature la réussite et qui s'empresse de le montrer de façon trop clinquante… la superficialité du monde de la jet-set et de l'art… celui où l'on s'appelle « mon chéri » et où on est prêt à poignarder son prochain pour la moindre croûte immonde… tiens, comme celle qui est sur le mur là…
Patrick Jane, dans une autre vie, avait navigué parmi gens-là.
Il les connaissait même par cœur : polis et bien élevés d'apparence, ils cachaient plus de vilains secrets qu'un régiment de mercenaires. Les ongles étaient manucurés mais en-dessous on trouvait de la lâcheté et de la laideur, beaucoup plus en tous cas que chez le « bon peuple » dont tous ces types se gaussaient dans leurs cocktails.
Dans un coin de la pièce, une jeune femme attendait, un bloc-note plaqué contre le cœur, un mouchoir en boule dans la main. Elle n'avait pas plus de 35 ans, brune, la mine défaite. Cela devait être la secrétaire qui avait trouvé le corps. Parfois, elle reniflait et s'essuyant le nez rapidement.
Cela semblait irriter Tulsa.
D'un signe de la main, il fit entrer Lisbon et Jane qui attendaient devant la porte du bureau. Cho était resté au rez-de-chaussée pour coordonner les derniers détails avec les équipes scientifiques.
- Encore un qui a l'habitude d'avoir des « yes-men » sous sa coupe, marmonna Jane.
- Jane, souffla Lisbon, vous vous tenez tranquille d'accord ? Profil bas…
- Lisbon, voyons, répliqua le consultant, vous n'avez donc plus foi en moi ?
- Faudrait-il encore que j'aie eu foi en vous en premier lieu… fit Lisbon, cinglante.
- Aouch, touché…
Malgré ses remontrances et sa mauvaise humeur feinte, Lisbon avait toute confiance en lui. Patrick Jane le savait. Pour lui, face à ses patrons, elle avait mis plusieurs fois dans la balance son poste et parfois l'existence même de l'équipe entière. Il savait aussi que sa nature, à lui, le portait à parfois être un électron un peu trop libre pour toutes les réglementations et les procédures du CBI. C'était le luxe du consultant. Un des rares qu'il s'autorisait.
- Bonjour Monsieur Tuls…
Le galeriste l'interrompit d'un doigt levé… il n'avait toujours pas raccroché son téléphone. Sa voix était légèrement trop haut perché pour cacher de la colère.
- Ecoutez, je me fiche que l'entreprise dépose le bilan à cause de la crise. Trouvez-en une autre… Ecoutez, je dois y aller, j'ai la police dans mon bureau… Tachez que tout soit prêt en temps et heures sinon c'est vous qui chercherez un nouveau boulot et vous ne compterez pas sur moi pour une lettre de recommandation… C'est ça… Arrivederle…
Il raccrocha et glissa le téléphone portable dans la poche intérieure de son costume. Il était orange de colère.
-… Que faut-il faire pour avoir des employés corrects de nos jours, n'est-ce pas ?… Nous ouvrons une nouvelle galerie à Rome la semaine prochaine et tout aurait dû être prêt depuis quinze jours… John Tulsa… conclut-il en tendant la main.
- Agent Teresa Lisbon, CBI. Voici Patrick Jane, il est consultant auprès de nos services…
Lisbon pris la main de Tulsa. Une main ferme, décidée et douce, habituée aux conclusions viriles de contrats. Jane fit de même.
- Ouuh… moite… dit-il en secouant la main… stressé ?
- Un peu, répondit froidement Tulsa… ça vous arrive souvent de vous faire cambrioler et de retrouver un cadavre chez vous ?
- Franchement non, pas souvent… désolé de vous déranger pour si peu…
- Jane… un peu de tenue, s'il vous plait ! coupa Lisbon… M. Tulsa, veuillez nous excuser. Nous serons très brefs, nous savons que vous êtes très occupé.
Elle jeta un regard furieux à Jane. Il ne peut donc pas s'empêcher « d'aller au contact », pensa-t-elle rapidement… Puis elle reprit.
- M. Tulsa, que pouvez-vous nous dire sur ce qui s'est passé à la galerie. Que vous a-t-on volé par exemple…
Le galeriste avait repris sa constitution d'homme du monde. Il s'était assis, avait claqué l'écran de son ordinateur puis avait croisé les doigts de ses mains. Il parlait calmement, chuchotait presque.
- Que puis-je vous dire… Stephanie ? Ne restez pas là sans rien faire… allez chercher deux cafés pour nos invités…
- Vous êtes Stephanie Brigges ? demanda Jane en l'arrêtant par le bras.
La jeune femme fit un pas en arrière et acquiesça d'un signe de la tête, concluant par un reniflement.
- Euuuhhh, bien… reprit Lisbon… Mlle Brigges, nous devrons vous interroger de suite après M. Tulsa, si vous le voulez bien…
- Si JE le veux bien, n'est-ce pas agent Lisbon ? coupa Tulsa.
- M. Tulsa…– Lisbon avait pris sa voix la plus douce possible, et cela lui en coûtait - je me permets de vous rappeler, obligeamment, que c'est vous qui avez insisté pour que nous soyons en charge de cette affaire… si nos méthodes ne vous siéent pas, il ne tient qu'à vous de nous en informer, auquel cas j'en réfèrerai à mes supérieurs qui prendront toutes les dispositions nécessaires pour…
Tulsa avait une fois de plus levé son doigt pour interrompre Lisbon.
- Ca vous conforte, n'est-ce pas, ce geste ? Il prouve que vous êtes le patron… Jane avait parlé sur le ton d'une conversation normale…
Tulsa le regarda et décida de l'ignorer.
- Ca va, ça va… veuillez m'excuser agent Lisbon… bien évidemment, Mlle Brigges sera à votre entière disposition dès que nous aurons fini… Stephanie, s'il vous plait, veuillez m'apporter le catalogue de l'exposition. Je l'ai mis, hier, sur l'étagère du haut.
La secrétaire alla jusqu'à la bibliothèque à la recherche du livre. Tulsa avait repris :
- Le décès du gardien de nuit à part, ce que je déplore – Tulsa avait bien insisté en regardant Jane dans les yeux – les toiles volées ne sont pas, en l'état, d'une grande valeur, d'un artiste encore mineur…
Un fracas vint interrompre Tulsa. La secrétaire avait fait tomber plusieurs livres par terre. Elle essayait de les regrouper, en reniflant encore, les larmes aux yeux.
- Stephanie, voyons ! explosa Tulsa. Décidément, vous n'êtes bonne à rien aujourd'hui !
- Je suis désolée M. Tulsa…
Jane s'était levé immédiatement pour aider la secrétaire. Ils mirent tous les livres sur la table à café qui trônait au centre de la pièce. Il lui sourit, un peu pour la réconforter.
- Ca va aller ? demanda-t-il. Vous ne vous êtes pas blessée ?
- Juste un peu sur le côté, répondit-elle, rien de grave… plus de peur que de mal… sniff… elle essuya une petit goutte au bout du nez…
- Allez prendre un café, Stephanie, nous n'avons plus besoin de vous pour l'instant, ajouta Jane en lui prenant les mains.
Elle jeta un œil à Tulsa qui la congédia d'un hochement de tête. Avant de quitter la pièce, elle tendit à Jane un des livres qu'ils avaient ramassés.
- Voici le catalogue de l'exposition du rez-de-chaussée… M. Jane ?
- Patrick… s'il vous plaît… A plus tard Stephanie…
Il l'accompagna jusqu'à la porte puis revenant à son siège, il mit le catalogue sur la table. Lorsque Tulsa tendit le bras pour faire glisser le livre jusqu'à lui, Jane le retint du bout des doigts.
- Dites-moi M. Tulsa ? Vous n'auriez pas par hasard tué votre gardien de nuit et volé vous-même les toiles de votre galerie ?
- Jane ! Mais ça va pas ? Lisbon s'était un peu trop précipitée, elle cachait mal le fait que c'était-là une question qu'elle brûlait de poser. M. Tulsa, je vous prie d'accepter toutes les excuses du CBI, de moi-même et de M. Jane.
- Non, je ne m'excuserai pas… répondit Jane presque étonné… Alors M. Tulsa ?
A leur plus grande surprise, alors que le galeriste était homme à entrer en fureur en un rien de temps, il éclata de rire.
- M. Jane… sachez que j'ai brisé des carrières pour des broutilles… mais vous… je ne sais pas pourquoi… vous me faites rire… vous me plaisez… ca doit être le côté « consultant »… - Le compliment cachait à peine une menace - Mais, dites-moi ? Vous ne seriez pas, par le plus grand des hasards, le Patrick Jane qui lisait l'avenir à la télé ?
Il continua alors qu'il sortait un téléphone de la poche intérieure de son costume.
- Si c'est le cas, Patrick, vous avez perdu la main…
- Je ne l'ai jamais eue, souffla Jane, et s'il vous plaît… pouvons-nous en rester à M. Jane ?
Tulsa chercha un numéro dans la liste de ses contacts et lança l'appel.
- Allo ? Jim ? Comment ça va depuis tout à l'heure ? Pourrais-tu rassurer l'agent Lisbon sur mes agissements de la nuit dernière ? Non, non, rien de grave… une méprise sans doute…
Tulsa se pencha par-dessus son bureau, tendant le téléphone à Lisbon.
- Agent Lisbon ? Sachez que j'ai joué au poker toute la nuit… Le procureur général pourra en témoigner… Si, à vos yeux, c'est un témoin digne de confiance bien sûr…
Elle prit le téléphone et regardant, furieuse, Jane qui lui sourit piteusement.
- Allo ? Monsieur le Procureur général ? Agent Teresa Lisbon, CBI…
