Bonjour, bonjour!

Eh, je poste l'après-midi et non le soir, cool, non?

... Tout le monde s'en fiche, hein?

Pas grave! Je suis contente de vous amener ce troisième chapitre, tout aussi long (miam!) que le dernier, avec un peu plus d'action.

Reviews:

Myastiriana: vraiment merci pour ton commentaire, il fait chaud au cœur ^^ Dans l'espoir que ce chapitre te plaise tout autant!

Keiry95: J'avoue avoir trouvé aussi le deuxième chapitre un peu redondant, mais j'avais besoin de vraiment installer les personnages, de bien montrer que leur relation ne débute pas sur des chapeaux de roues. Quant au côté psycho du Tueur, c'est un running gag d'Unknown Movies, et je trouve ce trait de caractère assez sympa pour tirer des légers traits d'humour.

Nagetive: Merci merci pour ton commentaire ^^ J'ai vraiment fait de mon mieux pour rendre le Tueur classe, parce que je lui trouve moi-même beaucoup de charisme dans sa folie, et je suis contente que ce soit passé au travers du récit. Inthepanda n'a pas encore lu Bloodlink (malgré un harcèlement de Nigami -que je remercie, soit-dit en passant) mais quand je l'ai rencontré sur Paris en janvier, j'avais mon chapitrage sur moi, et je me suis dit que ce serait cool qu'il le lise voire me corrige au besoin - l'auteur très inquiète. J'en profite pour te dire que j'avais franchement ADORE Game on, cette fic est magique.


- Où étais-tu, Nadya ?

La joue encore brûlante de la gifle qu'elle venait de recevoir, la jeune fille ne répondit pas, les larmes aux yeux. Sa mère siffla une nouvelle fois, tremblante de colère :

- J'ai dit : où étais-tu ? Réponds !

- … De… Dehors…

- Mais c'est que tu te fiches de moi, en plus ?

Une seconde gifle fut donnée les larmes se mirent véritablement à couler. Nadya ne pouvait rien dire. Elle ne pouvait pas avouer qu'elle avait passé près d'une heure ce soir à l'épicerie la plus proche, qu'elle avait trainé de son bras valide son sac de course lourd jusqu'à la vieille maison de la rue et que le tueur en série psychopathe qui y résidait pour l'instant, avait tout réceptionné avant de l'envoyer paître avec un vocabulaire des plus soignés.

« Je veux plus voir ta sale gueule », qu'il avait dit.

Et cette phrase n'aurait pas eu tout son effet sans la myriade d'émotions négatives qu'il lui avait envoyé en même temps.

Ah, quelle belle bêtise n'avait-elle pas fait en ouvrant le grimoire de son arrière-grand-mère… Désormais liée par la magie, puisqu'elle semblait être elle-même une sorcière, à un homme aussi dérangé qui ne rêvait que de la dépecer vivante, Nadya se rendait compte que le destin n'avait pas fini de lui pourrir la vie. Et, comble de malheur, son âme-jumelle censée la compléter n'était pas plus digne de confiance qu'un tigre du Bengale.

Bien qu'elle se doute qu'un tigre soit même plus digne de confiance que Viktor…

En ce moment, elle affrontait ses parents, qui venaient de rentrer de leur montée à la capitale et sa mère avait visiblement remarqué les traces de la crise de panique qu'elle avait eue pendant le week-end, même si Viktor s'était étrangement démené pour tout camoufler. Et l'adulte ne semblait pas heureuse du tout :

- Qu'est-ce que tu as fichu ce week-end ? Notre vaisselle ? Les pots de fleurs ? Le mobilier ? Bon sang, les appareils ! Tout est fichu ! Réponds-moi ! Et ton bras ? Qu'est-ce que tu t'es encore fait, petite empotée ?

- Je… Je… Je suis tombée dans l'es… l'escalier. J'ai gli…glissé et la douleur… Elle a déclenché une crise…

- Mais tu n'es qu'une stupide gamine ! Tu crois qu'on a autant d'argent qu'on veut pour tout racheter ! J'ai ma réunion du club de jardinage dans trois jours ! Et il faut que la maison soit parfaite ! Tu crois que ça m'amuse de tout racheter à chacune de tes crises ?

Nadya baissa les yeux. Ce n'était pas comme si elle contrôlait ses dons et qu'elle l'avait fait exprès. La voix de son père retentit alors, lasse tandis qu'il lisait son journal :

- Fiche-lui la paix, Shana. Ce ne sont que des biens matériels, et on a largement de quoi en reprendre. Heureusement que j'ai une bonne situation pour ça. Et puis, si t'avais pas pris trois robes haute-couture, six parfums et des bijoux sur Paris, on aurait pu aller ce soir tout reprendre.

- Oh, tais-toi un peu. T'étais content que j'aie dragué, grâce à cette robe, le PDG de cette entreprise qui ne voulait pas signer avec toi ! Il a fini par signer, non ?

- D'ailleurs, à ce propos, va jusqu'au bout la prochaine fois. Comme ça, tu auras vraiment l'air d'une prostituée.

- Je ne te permets pas !

- Je me le permets tout seul. Madame se paie des goûts de luxe et bave allègrement devant les millionnaires présents à la soirée sans honte et sous le nez de son mari. Merci pour la réputation de cocu que tu m'as donnée.

- En même temps, si tu assurais un peu mieux au lit…

- Pas facile de savoir avec toi, tu passes ton temps à simuler alors que t'es incapable d'avoir un orgasme. Je plains son futur mec si ta gosse est comme toi. Maintenant, arrête de la frapper. Ce n'était visiblement pas de sa faute.

Madame Trenn leva fièrement la tête et monta bruyamment à l'étage pour montrer son mécontentement. Nadya renifla puis se tourna vers son père qui n'avait pas décollé de son journal, plus que surprise de le voir prendre sa défense :

- Mer-Merci…

- C'est pas pour toi que j'ai dit ça, ta mère me faisait chier. Qu'est-ce qu'il est arrivé à ton bras ?

- Je… J'ai…

- Tu as glissé dans les escaliers. Prends-moi pour un abruti, Nadya.

La lycéenne baissa de nouveau le regard. Elle ne savait pas quoi dire. Son père soupira :

- Avoir une telle victime pour fille… Tu es allée à la clinique ?

- Non…

- Bien. Pas de frais médicaux à payer et pas d'enquête, tu as au moins eu un bon réflexe. La prochaine fois, t'essaieras de te défendre quand ils voudront te massacrer, histoire qu'on ne dise pas que ma fille est une demeurée. Par contre, tu te débrouilles toute seule avec ça. Et je ne veux rien entendre.

- Oui, papa.

- Oh, et ton argent de poche va rembourser tous tes dégâts.

Ce qui signifiait plus de livres pendant au moins trois ans. Mais elle ne put que baisser la tête :

- Oui, papa.

- Monte dans ta chambre maintenant. Je dois téléphoner à quelqu'un.

Nadya soupira légèrement en retrouvant sa chambre. Son père lui avait lui-même trouvé une excuse pour son bras en écharpe, pensant qu'elle avait été la cible d'une attaque le vendredi. Tant mieux, elle n'aurait pas à chercher plus longtemps une justification à son étrange blessure. Mais… tant pis ? Voir la nonchalance avec laquelle il l'avait traité lui fit mal au cœur. Mince, même Viktor avait été plus « gentil » avec elle, étant pourtant l'auteur de la blessure. Un instant, la jeune fille eut la vision d'un Viktor la protégeant de son père, le visage révulsé de colère. Mais elle secoua vite la tête pour éloigner ce fantasme : c'était là une chose qui ne pourrait avoir lieu.

Elle avait aussi furieusement ressenti l'envie de dire la vérité à son père, rien que pour voir comment il réagirait en apprenant qu'elle s'était faite tirée dessus et que le tueur qui terrorisait Lyon depuis un certain temps n'avait pas réussi à la tuer.

En un sens, combien pouvait dire lui avoir échappé ? Trop peu, avait-elle pu en déduire des minces souvenirs qu'il avait bien voulu partager avec elle. Elle avait eu de la chance, elle en était consciente. Sans le sort, sans le lien, elle serait morte à l'heure qu'il était. Mais sans le lien, jamais elle ne l'aurait rencontré, aussi.

S'allongeant doucement dans son lit, Nadya soupira une nouvelle fois. A un pâté de maison, le lien semblait plus ténu. Elle ne recevait plus les émotions disparates du tueur, seules quelques piques survenaient de temps à autre et avec de la concentration, elle pouvait les ignorer. Certainement que l'inverse s'effectuait aussi, à son plus grand bonheur. Au moins, loin de lui, il n'avait pas accès à son intimité spirituelle comme bon lui semblait. Et pourtant, elle ressentait leur lien. Elle sentait qu'au bout d'un fil invisible battait un autre cœur, vivait un autre être. Une sensation de complémentarité l'emplissait étrangement. Elle devrait normalement se réjouir d'avoir trouvé son âme-sœur, pas la craindre.

Et pourtant… Encore une fois, la réalité écrasait les espoirs qu'elle avait. Elle avait imaginé un être doux, gentil et compréhensif qui saurait tout d'elle et la soutiendrait de toutes ses forces… pas un monstre violent et sanguinaire qui l'avait étranglée et lui avait tiré dessus. Et pourtant… Elle ne put s'empêcher de se remémorer Viktor à terre dans sa tenue des plus ridicules jouant les Cendrillon modernes, ou même la douceur avec laquelle il avait traité son bras. Pourrait-elle oublier le meurtrier sous ses traits doux et débonnaires ? Pourquoi les humains les plus psychopathes se cachaient-ils sous des visages normaux ? Dans les livres, les méchants portaient du noir, du maquillage sombre autours des yeux et leur cape sombre claquait dans le vent tandis qu'ils éclataient d'un rire démoniaque.

Viktor semblait à l'opposé de l'image qu'elle se faisait des « méchants ». Et si elle n'avait pas senti ses pensées, s'il n'avait pas fait ressortir son aura de prédateur, elle n'aurait jamais su qui il était réellement. Etait-ce ainsi qu'il tuait ? La police ignorait tout de ses méthodes, de ses raisons. Mettait-il les gens en confiance avant de les éventrer sauvagement ? Pourquoi tuait-il, tout simplement ? Il avait parlé d'une émission sur Internet, mais justifiait-elle les meurtres ? Nadya n'aimait pas les gens, sans être pour autant misanthrope. Mais son don hors de contrôle la forçait à une distance qui n'aidait en rien ses relations sociales et l'attitude des autres vis-à-vis d'elle la confortait dans son sens. Or jamais elle n'avait eu de pensée aussi meurtrière ou d'envie de meurtre envers ses semblables ! Jamais il ne lui était venu à l'esprit de faire du mal à quelqu'un. Et elle n'excluait pas l'espoir et l'envie d'être un jour aimée et appréciée par un tiers.

Qui ne serait définitivement pas son âme-sœur, dommage.

Sa main valide fouilla sa table de chevet pour attraper la pierre de Lune par réflexe. La sentir contre sa peau l'apaisait et, chose étrange, elle sentait une chaleur agréable émaner de l'objet à son contact. C'était reposant et cela l'aidait à se concentrer pour réfléchir. Surtout que Viktor avait été très clair : il désirait qu'elle trouve au plus vite un moyen de les délier pour non seulement enfin la tuer –ce qui ne l'enchantait pas tellement- mais surtout pour pouvoir repartir en cavale tranquillement sans ressentir les émotions d'un tiers. Et de toutes façons, elle aussi avait hâte de ne plus le sentir dans son esprit. Ses rêves étaient altérés par les troubles émotionnels du fuyard, et il était tout de même désagréable avec elle. Elle n'était pas masochiste au point de vouloir rester aux côtés d'un homme la haïssant, même s'il était son âme-sœur.

Ses yeux repérèrent du mouvement à sa droite ; à force de se concentrer pour penser rationnellement à sa situation, son réveil s'était mis à léviter légèrement. D'abord surprise, elle se redressa et l'objet s'éleva plus franchement sous la dose d'adrénaline qu'elle reçut avec le stress, avant de redescendre doucement se poser quand elle le lui demanda silencieusement. La jeune fille resta un instant dans l'étonnement le plus total avant de se rallonger.

« Osef », comme aurait dit Viktor.

Dans son intérêt, elle devait vite s'habituer aux nouvelles capacités de son don. En un sens, découvrir qu'elle était certainement une sorcière lui avait envoyé des petits papillons dans le ventre, comme si elle découvrait une nouvelle partie d'elle-même. Mais en contrepartie, c'était assez angoissant. Qu'allait-il se passer, pour l'instant ? De ce qu'elle se souvenait, elle pouvait s'aider de la pierre de Lune et surtout, Viktor lui avait prouvé qu'en se concentrant et en se calmant, elle pouvait maitriser son don éveillé. Ce qui était rassurant.

Ce qui était moins rassurant, c'était qu'elle ne savait pas si ce qu'elle faisait était vraiment de la maîtrise. Mais malheureusement, elle ne le saurait qu'en s'entrainant. Ce qu'elle comptait faire le plus discrètement possible, il devait bien avoir des exercices pour sorcière débutante dans ses livres, non ?

Grimaçant sous les élancements venant de son bras et de sa joue, Nadya s'assit dans son lit et tira son sac de cours vers elle. En attendant de s'entrainer à chevaucher un balai ou de se faire abattre par un fou, elle avait le baccalauréat à réviser.

Elle ne descendit pas manger, sa mère devait encore lui en vouloir et dîner en sentant sa colère l'inquiéterait suffisamment pour laisser à ses pouvoirs une porte pour s'exprimer et, après avoir relu ses différents cours et effectué ses exercices de physique, la lycéenne se coucha et se posa ingénument une question.

Viktor ?

Putain, quoi ?

Bonne nuit ?

Ta gueule.

Réponse obtenue : elle pouvait communiquer télépathiquement avec son âme-sœur, même avec autant de distance entre eux.

Et même loin d'elle, Viktor restait aussi désagréable.

Deux jours plus tard, trois ampoules du lycée grillées et six bousculades touchant « par inadvertance, t'as qu'à pas être dans le chemin la rebeu » son bras, Nadya rentrait chez elle avec un magazine sur le jardinage maladroitement lu en route. Elle avait passé une demi-heure à chercher dans les rayons des informations sur le cycle de la lune. Puis elle s'était renseignée sur la météo, cherchant les jours où la Lune était visible, même partiellement. Elle espérait bientôt pouvoir effectuer ses recherches et tentait de se remémorer ce qu'elle avait lu sur le sort de lien.

Elle se dépêcha de rentrer, son bras la picotant légèrement depuis deux jours. Une fois son sac posé dans le salon, elle commença à ouvrir son magazine à la page parlant de la lune et… Une main l'empoigna soudainement, la tira avec violence dans l'escalier et la précipita dans sa chambre. Elle eut à peine le temps de reconnaitre son père qu'elle fut jetée violemment sur son lit et s'écria de douleur en atterrissant sur son bras alité. Une autre douleur lui traversa momentanément les mains elle sut que Viktor venait de se brûler avec du café.

Putain, c'était quoi ça ? Eh, Nadya !

La jeune fille ne répondit pas, les yeux écarquillés de terreur en voyant son père se redresser de toute sa hauteur, manifestement fou de rage :

- OÙ IL EST ? OÙ T'AS MIS MON ARGENT ?

L'épée de Damoclès venait tomber, son père avait découvert son vol. Nadya se mit à trembler, connaissant la suite des évènements. Elle ne pouvait pas se justifier et les souvenirs de ses dernières corrections lui vrillèrent la tête. L'homme continua :

- JE SAIS QUE C'EST PAS TA MÈRE ! TU ES LA SEULE À M'AVOIR VU LE RANGER !

Ainsi il savait qu'elle l'avait vu il y avait des années ? Elle se mit à pleurer franchement :

- Je… Je suis…

- TAIS-TOI ! OÙ IL EST ?

- J'ai… Je l'ai uti…

- …

Comment lui expliquer ? Comment lui dire que si elle avait volé cet argent, c'était pour le protéger ? Viktor l'aurait tué ou tout du moins séquestré s'il l'avait rencontré. Mais elle ne pouvait pas. Elle ne pouvait rien dire. En un premier temps, jamais son père ne la croirait. Et qu'est-ce que cela changerait ? Elle savait pertinemment ce qui allait se passer, ce qui se passait toujours quand elle désobéissait. Le chef de maison semblait l'avoir pardonnée de sa crise, probablement parce que cela ennuyait fortement sa femme, mais puisqu'elle avait touché à ses affaires personnelles… Le goût de la honte et de la culpabilité lui asséchaient la gorge, Nadya ne pouvait que s'excuser. Viktor l'y avait obligé, ce n'était pas de sa faute !

Dressée depuis des années aux corrections de son père, elle ferma les yeux quand elle entendit la boucle de la ceinture de l'adulte être retirée. Il la poussa sur le ventre et elle se laissa faire, tétanisée.

Nadya ! Nadya, tu arrêtes ça tout de suite ! Putain, je croyais…

Le premier coup claqué sur son dos lui fit l'effet d'un coup de fouet et la fit crier, interrompant Viktor. Le second fut plus douloureux encore. Le troisième la griffa. Le quatrième claqua sur ses reins. Le cinquième lui arracha certainement de la peau, le sixième…

Prostrée sur son lit, Nadya accusa chaque coup, la punition se gravant dans sa chair tandis qu'elle poussait des râles rauques de douleur.

Ce n'était pas la première fois, ces nouvelles cicatrices sanguinolentes s'ajouteraient aux anciennes. Mais à chaque fois, elle espérait que ce serait la dernière, s'appliquant par la suite à être une enfant modèle et modérée. Ces sanctions extrêmes n'arrivaient heureusement pas très souvent, de moins en moins au fur et à mesure qu'elle grandissait et gagnait en maturité. Mais tandis qu'elles s'espaçaient, elles gagnaient néanmoins en force et douleur.

Mais cette tourmente, n'importe qui pouvait s'y faire. Le fait qu'elle soit infligée par son père, une personne en qui elle était censée avoir confiance la détruisait psychologiquement. Elle aimait son père, il était son géniteur et elle rêvait de pouvoir, comme dans les livres qu'elle aimait, partager avec lui de l'affection. Mais à chaque année qui passait, à chacune de ces punitions intenses, les doutes grandissaient et une incertitude s'installait en elle. Elle était désormais persuadée que personne ne pourrait jamais l'aimer. Et, sans ancrage auquel se raccrocher, elle perdait pied.

Sept maisons plus loin, Viktor souffrait lui aussi. Il descendait l'escalier, un café à la main après avoir organisé la pièce du dessus pour un éventuel Unknown Movies quand la première douleur l'avait traversé, le faisant rater une marche : son café se répandit et brûla ses mains. Il râla télépathiquement, en colère qu'elle continue à l'ennuyer de ses émotions… avant de se sentir transpercé par une souffrance atroce qui lui déchira le dos en même temps qu'une peine intense serrait son cœur. Il s'effondra lentement dans l'escalier, se raccrocha comme il le pouvait à la rambarde, les yeux révulsés et ne put s'empêcher, à sa plus grande honte, d'haleter de douleur.

Chaque souffrance de Nadya se répercutait sur lui, vague ignoble et ingérable, le laissant tremblant. Les pensées de son âme-sœur étaient décousues, et s'il eut envie d'aller faire cesser la douleur pour ne plus la ressentir, il se recroquevilla néanmoins dans son esprit pour ignorer les pleurs de la lycéenne, refusant tout contact avec la psyché meurtrie de la jeune fille.

Elle souffrait. Ce n'était pas son problème, qu'elle souffre seule ! Mais quand même… Il ne put s'empêcher de se rappeler certaines choses, comme la curiosité angoissée qui l'animait quand son propre père l'emmenait dans sa salle de projection et que la main de l'adulte se glissait dans son caleçon pour toucher et câliner l'organe masculin du petit garçon.

Oui, ce n'était pas pareil que ce que son âme-jumelle ressentait au même instant. Mais il ne pouvait s'empêcher de faire un rapprochement avec ce qu'il était autrefois. Sa famille n'avait pas été tendre, et possédait autrefois des cas assez « funky ». Mais il s'en était affranchi.

Et tandis qu'il continuait à souffrir le martyr avec Nadya, il se fit une promesse.

Oui, Nadya serait une héroïne d'Unknown Movies.

Mais ses parents allaient déguster en premier.


Nadya n'était pas allée au lycée pendant deux jours. Le regard dans le vide, elle était restée ces deux jours allongée dans son lit sur le ventre, à souffrir de ses blessures. Personne n'était venu la désinfecter, la bander, la réconforter. Aucune nourriture ne lui avait été apportée, et elle n'avait pas trouvé la force d'affronter les brûlures de son dos pour descendre.

Sa lampe de chevet gisait au sol, brisée par sa télékinésie pendant sa punition. Dans sa colère, son père n'avait rien remarqué.

Elle était restée prostrée ainsi pendant ces deux jours, sans dormir plus d'une heure ou deux par intermittence. Lors d'un moment de faiblesse, elle avait timidement été chercher l'esprit de Viktor, espérant y trouver, non pas du réconfort, il ne fallait pas avoir trop d'espoir non plus, mais au moins un divertissement contrant sa douleur. Mais le tueur l'avait repoussé très cruellement, lui meurtrissant l'esprit par des pensées impitoyables et depuis avait érigé un mur infranchissable constitué par des souvenirs précis et sanglants de ses meurtres et du plaisir qu'il avait ressenti en les accomplissant.

Autant dire que le troisième jour, elle n'était pas dans la meilleure des conditions et qu'elle se demandait encore si elle pourrait retourner bientôt au lycée. Ou même tout simplement bouger. Elle avait faim. Elle avait soif. Elle se sentait seule.

Un point positif ? Elle pensait maîtriser totalement la télékinésie, à force de faire voler des livres à elle pour se distraire. Un autre point positif ? Peut-être que Viktor avait compris ce qu'elle aurait comme punition s'il lui demandait une nouvelle fois de faire quelque chose de mal. Vu que le tueur semblait lui faire la tête… ce qui n'était pas un mal.

En fin de journée, la douleur s'était quelque peu tarie, suffisamment pour qu'elle se lève, réussisse à avaler de l'aspirine et descende dans la cuisine manger quelque chose. Etrangement, Nadya sentait que quelque chose clochait en avalant son bol de céréales. Deux jours sans boire ni manger, et elle ne se sentait pas faible ?

Ah, si elle savait. Si elle savait que sa faim, répercutée sur Viktor, avait fait manger le jeune adulte comme quatre et qu'il avait partagé ses forces avec elle sans le vouloir. Si elle savait qu'il avait passé une bien mauvaise nuit à cause d'elle, si elle savait que leur lien était encore plus profond que ce qu'elle imaginait. Mais elle l'ignorait. Elle l'ignorait car le tueur la maintenait éloignée de lui pour tenter de couper ce lien, sans succès. Et quand enfin, il la sentit manger, le fuyard put enfin poser le troisième paquet de chips qu'il avait avalé en moins de dix minutes sans se sentir rassasié avec joie, les yeux bouffis de sommeil.

La fatigue rattrapa Nadya une fois qu'elle eut mangé un repas consistant et calorique à souhait. Un peu inquiète –et certainement plus masochiste qu'elle ne voulait le croire- elle alla à la rencontre de l'esprit de Viktor, comme pour se persuader qu'il était encore présent. Un brouillard blanchâtre lui répondit, signe qu'il dormait profondément et que c'était pour cela qu'elle se sentait elle-même fatiguée. Un instant, elle se demanda innocemment à quoi pouvait bien ressembler un psychopathe qui dormait puis décida de l'imiter après tout, autant profiter du sommeil s'il venait.

Le ventre plein, somnolente, elle remonta dans sa chambre et se laissa tomber sur son lit, accueillant la torpeur doucereuse avec une joie non dissimulée.

Elle allait enfin bien dormir…

Elle ne comprenait rien. Les formules se mélangeaient, dansaient sur la feuille, fouillis incompréhensible. Nadya n'y comprenait rien. Et pourtant, elle réfléchissait avec force sur les problèmes ! Mais rien, rien ne venait, alors qu'elle avait révisé ses cours ! Elle allait rater son année, rater son examen, rater sa vie…

- Il vous reste cinq minutes !

Elle releva la tête pour voir son père, assis au bureau à la place du professeur, une grande règle en forme de ceinture à la main qui surveillait d'un regard sévère la classe. Nadya paniqua : déjà cinq minutes ? Mais elle venait tout juste de commencer ! De part et d'autre d'elle, ses camarades planchaient et noircissaient leurs feuilles tandis qu'elle se retrouvait devant une copie blanche et l'angoisse de rater cet examen.

Une voix la fit sursauter à sa droite :

- Bah alors ? T'y arrives pas ?

Viktor, le visage couvert de sang lui sourit d'un air lubrique :

- Tu vas rater ! Tu vas rater !

- No-non… Je…

- Dis, ça te dérange pas ?

- Hein ?

- Les barres de fer dans ton dos.

Nadya se tourna pour voir trois barres de fer ensanglantées sortir de son dos et prit enfin conscience de la douleur qui lui déchirait la colonne vertébrale. Haletante de souffrance, la jeune fille se tourna vers sa copie pour voir le sang couler dessus. Son père-professeur se leva, en colère :

- Tu as tâché ta copie ! Tu mérites la punition !

- Non ! Non, ce… ce n'est pas de ma faute !

Il leva sa règle au-dessus d'elle… Et Viktor attrapa l'objet avant qu'il n'atteigne la lycéenne. Le tueur siffla :

- On ne frappe pas ses enfants.

- Recule, je dois la punir ! Elle doit être punie !

- Non. Parce que c'est à moi de la faire souffrir.

Une douleur aigue dans les poignets fit grimacer Nadya : des menottes avec des piques plantées dans sa chair faisaient couler le sang, liquide chaud et rougeoyant tandis qu'une impression de lourdeur enserrait son cœur. L'atmosphère changea imperceptiblement, la jeune fille vit le visage de Viktor se renfrogner :

- Toi… Non…

La lycéenne vit alors les traits de son père changer, se métamorphoser en un homme qu'elle ne connaissait pas. Viktor se tendit :

- Qu'est-ce que tu me veux encore, toi ?

- Allons… On ne dit pas bonjour à son père, Viktor ? Tu as toujours été mal élevé.

- Je t'ai tué. Tu n'existes plus ! Tu…

- J'existe. Est-ce que tu te souviens, Viktor ? Du couteau s'enfonçant dans mon corps ? De mes cris de goret quand tu me transperçais ?

- Je... Tu étais taré ! C'était… Le cinéma, c'était ma passion ! Et tu l'as brûlé !

- Une passion ? Laisse-moi rire, petit con, ça n'a jamais été qu'une obsession de ta part !

- Tais-toi !

Les murs se resserrèrent autour d'eux, la classe disparaissant dans la noirceur. Viktor recula, les mains sur les oreilles :

- Je ne veux plus t'entendre ! Je ne veux plus, je ne veux plus ! Putain !

- Tu n'es rien ! Tu n'as pas de passion ! Tu n'es qu'un fou !

Nadya sentit le sol glisser sous ses pieds et filer vers le tueur, monstre gluant noir ressemblant à du goudron qui attrapa les jambes de Viktor. L'homme en cria :

- Non ! Putain, putain arrête !

- Tu devrais disparaitre !

L'inconnu se mit à grandir, grandir et noircir, jusqu'à devenir un être démoniaque de fumée aux tentacules empoisonnées qui battaient au-dessus d'eux :

- « Un monstre, Viktor ! Un monstre ! »

- Non ! J'ai de bonnes raisons, putain ! Ils… Ils sont tous cons, je dois…

- « Et ta mère ? Ton frère ? Cet enfant du voisinage ? »

- C'était pas pareil ! Lâche-moi, bordel !

- « Tu y as pris du plaisir ! Tu les as tous tué et tu as aimé ! Tu n'es qu'un monstre ! »

- C'est faux putain !

Une vague de peur atroce traversa Nadya alors que le monstre –la folie du tueur ?- se penchait et avalait Viktor qui se débattait. La jeune fille hurla quand le monstre se tourna vers elle puis fondit sur…

Nadya se réveilla en sursaut, malade. Les images tourbillonnaient dans sa tête, plus réelles encore. Par moment, elle avait l'impression de revenir dans le rêve, et les sentiments de Viktor lui broyaient le cœur, lui faisait se sentir mal.

La tête lui tournait et…

Ils se débattaient tous deux dans la mélasse noire et rouge sombre, manquant d'air. Des mains agrippèrent les chevilles de Nadya qui en hurla de terreur. Une fille habillée en robe violette avec de longs cheveux blonds, la peau cadavérique et des cernes sous les yeux, la gorge tranchée et dégoulinante de sang remonta vers elle et susurra :

- Il va te tuer. Comme il nous a tous tué.

- Lâchez-moi, bordel !

Nadya se sentit prise de nausée, ressentant le fouillis des émotions émanant du cauchemar de Viktor lui soulever le cœur. Elle se leva, tangua et vit que son monde se balançait, lui donnant plus encore envie de rendre son repas. Il lui fallait aller aux toilettes immédiatement.

Viktor se débattait avec d'autres cadavres :

- Lâchez-moi ! Vous êtes morts ! Vous êtes morts, putain !

Il était terrifié. Un comble, pour un tueur ? Le doute l'empêchait de se battre correctement tandis que sa Folie gluante l'entrainait petit à petit dans les profondeurs irrespirables de…

La jeune fille se raccrocha au mur, les jambes flageolantes. Elle commençait à douter de pouvoir arriver jusqu'aux toilettes et luttait, luttait pour rester consciente et échapper aux horribles sensations qui lui retournaient l'estomac. Sa vue se brouilla encore une fois.

- Pourquoi ? demandaient les morts.

Viktor repoussa un homme et siffla, à bout de force et d'espoir :

- Parce que vous… Parce que vous étiez… Parce que…

Il leva ses mains pleines de sang à hauteur de son visage, tremblant :

- Putain…

Il tenta de se les essuyer, en vain mais sans abandonner. Puis il se mit à hurler, de ce long cri des animaux seuls et blessés…

Nadya se pencha sur la cuvette des toilettes et rendit son dîner en un bruit dégoûtant de vomissure, des larmes dévalant ses joues. Toussant, elle se redressa et s'assit, à bout de force. Le cauchemar du tueur continuait à se jouer en elle et, en se concentrant, elle pouvait sans problème l'imaginer en sueur en train de se retourner sur son matelas.

Très vite, de nouvelles nausées la firent se pencher une nouvelle fois.

… Elle allait passer une excellente nuit.


- Nadya, je sais pas si quelqu'un te l'a fait remarquer aujourd'hui, mais t'as l'air aussi vivante qu'un cadavre.

La lycéenne leva un œil un peu vitreux vers Coralie, sa camarade de classe à l'air condescendant et lui répondit faiblement :

- J'ai été malade.

- Oh. C'est contagieux ? Je ne voudrais pas qu'une épidémie se propage dans la classe, tu comprends ?

- Non, ce n'est pas contagieux.

Coralie était la déléguée de la classe. Jolie jeune fille, elle pratiquait le volley-ball intensément et donc revêtait une plastique de sportive presque parfaite, avec un beau sourire, des cheveux blonds cendrés et des yeux noisette tout à fait agréables. Suffisamment studieuse pour obtenir des notes correctes aux examens, Coralie était très populaire dans le lycée. Elle était, pour Nadya, un modèle de fille qu'elle aurait aimé être. Sans pouvoir être jalouse, après tout ce n'était pas de la faute de Coralie si ses dons lui pourrissaient sa vie sociale, Nadya l'enviait un peu. Coralie était toujours entourée, toujours soutenue quand ses petit-amis s'en allaient, toujours riante et souriante. Elle était aussi la seule à bien vouloir lui adresser la parole de temps à autres.

Nadya tenta un sourire :

- Je vais aller mieux. J'espère.

- Je pense que tu aurais dû rester chez toi.

- Non. Je voulais sortir.

Tout pour s'éloigner de la rue et de la présence de Viktor. Coralie haussa les épaules :

- Tu fais comme tu veux. En tout cas, essaye de ne pas gêner les autres, si tu ne te sens pas bien, va à l'infirmerie. Si tu t'évanouis, on va devoir interrompre les cours.

- Oui, je comprends.

Coralie pensait toujours à la globalité de la classe, c'était ce qui donnait à Nadya l'envie d'être amie avec elle. Et tandis que la sportive s'éloignait, la sorcière se pencha sur son exercice de chimie.

Tu fantasmes autant sur elle qu'une autre gamine sur un quelconque chanteur pré-pubère. C'est dégueu.

La jeune fille secoua la tête, refusant de se laisser distraire par Viktor.

S'il vous plait, je suis en cours.

J'ai deux trucs à te dire.

Ce soir ? Pitié, je dois me concentrer, la chimie est la seule matière scientifique que j'aime, et…

Ça m'étonne pas, venant d'une sorcière.

Et le pire, c'était que maintenant qu'il le disait, cela tombait sous le sens. Aimait-elle la chimie parce que cela se rapprochait de la fabrication de potion ?

De toutes façons, c'était pas de ça dont je voulais parler.

S'il vous…

De un, tu me tutoies. Je ne suis pas tellement plus vieux que toi, et puisque qu'on va être coincé dans la tête de l'un et de l'autre, il va falloir qu'on s'habitue à perdre un peu d'intimité entre nous.

Sans rire ?

Mon dieu, de l'ironie ! Tu possèderais donc de l'humour ? Merde alors…

Est-ce qu'on peut en parler ce soir ? Il faut que… Je suis en cours et…

Je m'en bats les couilles, Nadya. Il faut qu'on parle maintenant.

Tu… Tu ne peux pas attendre une heure ? Le… le temps que j'aille en pause, et…

Non, maintenant.

La voix était déterminée et inflexible. Nadya se résigna à l'écouter tout en effectuant son exercice, la main un peu tremblante. Qu'allait-il lui dire pour être autant sérieux ?

Ça arrive souvent ?

Pardon ?

Ton dos. Ton putain de dos. Il s'est passé quoi l'autre soir ?

C'est… Mon père a découvert que j'avais volé son argent. C'était ma punition.

Il te massacre souvent le dos comme ça quand tu le contraries ?

No-non. Seulement quelques fois.

Bah putain. Il t'a pas raté, ce con. Pourquoi tu t'es pas défendue ?

Nadya fut ingénument surprise. Il s'inquiétait ?

Pas du tout. Ça m'a juste fait chier parce qu'à cause de toi j'ai été patraque pendant quatre jours.

Evidemment…

Me défendre ?

Bah oui, crétine, te défendre ! Je ne sais pas, le frapper, lui crier dans les oreilles… Utiliser ton pouvoir sur lui ! Vu le bordel que tu avais mis dans ta cuisine, comment ça se fait que ton père soit pas sur orbite ?

Mais… Mais c'est mon père ! Je ne peux pas utiliser mon pouvoir sur lui !

T'es conne ou quoi ? Tu peux faire bouger les objets et tu t'en sers pas ? Nan mais merde, je savais que t'étais une victime, mais à ce point ? Tu es à ce point conne ? Putain, quoi !

Nadya relut sa ligne et chercha dans ses tubes à essais le sodium à rajouter à sa solution, se renfermant intérieurement comme une huitre pour ne pas entendre les remontrances. Viktor l'en empêcha.

Eh ! Tu restes là, j'ai pas fini !

Qu'est-ce que tu veux que je dise ? Non, je ne veux pas me servir de mes pouvoirs contre ma famille !

Et tu vas les laisser te faire du mal ? Mais c'est que je vais rendre un grand service à la société en te butant, toi, un tel boulet… !

Désolée de ne pas vouloir leur faire du mal ! Désolée d'être une personne bien… au contraire de toi.

Elle sentit Viktor frémir de colère.

T'es pas une personne bien. T'es une lâche. Moi je me bats pour ma passion, pour une cause juste avec toutes les armes que je possède. Toi, t'es rien qu'une merde, tu ne sers à rien.

Me servir de mes pouvoirs contre les autres, c'est mal. Je ne suis pas méchante.

Tu es stupide, ça compense. Putain, mais tu te rends compte de ton talent ? Tu as toutes les cartes en main pour te débarrasser de ta famille, envoyer foutre les gens et toi, toi tu te laisses faire ! Tu jouis avec la douleur de ta connerie ou quoi, merde ?

Cela ne te concerne pas. C'est ma vie.

Ça me concerne aussi depuis que, quand t'as mal, j'ai mal aussi. Crois-moi, à chaque douleur que je reçois j'ai envie de te buter. Et le seul truc qui m'arrête, c'est que je mourrais avec toi, et que je n'ai pas fini ce que je devais faire. Donc tu vas me faire l'IMMENSE plaisir de ne plus te laisser faire.

Non. Maintenant, laisse-moi. Je dois finir cet exercice, il est important pour le bac.

Nadya ne voulait pas l'admettre. Qu'au fond d'elle-même, elle savait qu'il avait raison. Mais, malgré la douleur, elle aimait sa famille. C'était la seule chose qu'elle avait dans sa vie. La jeune fille se concentra sur sa solution, versant goutte à goutte… Avant de sursauter et de tout rater quand Viktor reprit dans son esprit, la voix chargée de rage contenue.

Je te préviens, Nadya. T'es peut-être suffisamment conne pour accepter qu'on te lacère le dos, mais dans MON univers, c'est moi qui torture, pas l'inverse. Je suis le maître de la situation, et je refuse, tu m'entends, je refuse de me sentir encore une fois aussi mal à cause de toi. J'ai passé quatre jours horribles, à manger comme un trou parce que tu avais faim, et putain, mon dos ! A cause de toi…

A… A cause de moi ?

Là, il allait trop loin. L'éprouvette que tenait Nadya se mit à trembler. L'intimité de leur conversation, l'angoisse qui s'agitait en elle depuis leur première rencontre, tout ce qu'elle avait subi cette semaine, la colère montait en elle de façon exponentielle… Et il lui demandait des comptes ?

Tu… tu penses avoir souffert ces quatre derniers jours ? Tu penses connaitre suffisamment ma douleur pour pouvoir te plaindre ? Mais c'est à cause de toi que j'ai été punie ! C'est à cause de toi que mon père m'a frappée ! Tu n'as pas ton mot à dire ! C'est ma vie, et JE décide comment je vais la mener !

Oh, le chaton sort les griffes ? Fais gaffe à pas te blesser avec, imbécile.

Assez ! Tu ne sais rien de ma vie !

Tu penses connaitre la mienne, peut-être !

J'en ai eu un aperçu, merci ! Ton cauchemar m'a rendue malade toute la nuit !

Pauvre biche. On voit un peu de sang et on se sent mal ?

ARRETE ! ARRETE DE TE MOQUER ! J'EN AI ASSEZ ! DIX-SEPT ANS QUE JE VIS UN CALVAIRE, QUE LES GENS ME HAISSENT ET SE MOQUENT DE MOI ! TU N'AS JAMAIS VECU CE QUE J'AI VECU, ET TU PENSES ME DONNER DES LECONS ? JE NE SUIS PAS COMME TOI, JE NE SUIS PAS UN MONSTRE QUI TUE LES AUTRES PARCE QU'IL SE SENT SUPERIEUR A EUX ! DIX-SEPT ANS QUE TOUT CE QUE JE DEMANDE, C'EST UNE PAROLE GENTILLE !

Oh, la petite victime !

TAIS-TOI ! TU N'AS RIEN A ME DIRE SUR COMMENT VIVRE ! APRES AVOIR ETE PUNIE, JE T'AI APPELE, TU M'AS IGNORE ! ALORS LAISSE-MOI TRANQUILLE !

Autour d'elle, les tubes à essais, éprouvettes et autres ustensiles de verre explosèrent d'un seul coup. Les flammes qui servaient à chauffer les solutions échappèrent à tout contrôle, déclenchant l'alarme incendie et tous les élèves se mirent à hurler et sortir de la salle en vitesse, terrifiés par cet incident.

Pleine de solution bleuâtre et tremblante comme une feuille, Nadya baissa les yeux vers ses mains pleines de sang, étrangement calmée après son excès de rage soudain. Viktor siffla.

Eh bien… C'est la première fois que tu t'énerves comme ça ?

Je… Je…

Impressionnant, pour une victime. Il va falloir qu'on revoie une ou deux parties, j'ai pas du tout apprécié le « monstre », mais pas mal. Qu'est-ce que tu t'es fait aux mains ?

L'é… L'éprouvette a explosé dans mes mains…

Elle balaya la salle du regard, légèrement choquée de ce qu'elle avait provoqué. Elle s'était délibérément allée à la colère, même en sachant pertinemment que son don échapperait à son contrôle. L'eau du système anti-feu coulait sur elle, renforçant l'impression de plénitude qu'elle ressentait.

Ça fait du bien, hein ?

Pardon ?

De s'énerver un bon coup. De se laisser aller.

Ils… Les autres vont avoir peur de moi. Ils savent que c'est moi.

Tu les emmerdes. Ils ne vivent pas à ta place. Par contre, Nadya ?

Oui ?

La prochaine fois que tu me cries dessus, je t'en colle une. Clair ?

Clair.

Maintenant va faire soigner tes mains, c'est désagréable comme sensation.

Oui, cela piquait un peu. Mais ce n'était rien, face à la chaleur agréable qui se diffusait dans le cœur de Nadya.

Contre toute attente, quelqu'un l'avait enfin entendue…


Nadya entra timidement dans la maison abandonnée. Elle n'était vraiment, mais vraiment pas à l'aise dans cette bicoque et la présence de son âme-sœur n'aidait en rien. D'ailleurs, où se trouvait-il ? Elle le sentait près d'elle, dans la maison, mais impossible de savoir où il était et elle n'osait pas élever la voix, de peur que quelqu'un se rende compte qu'un homme vivait dans cette habitation.

Vi…Viktor ?

Aïe, putain !

Dans quoi t'es-tu cogné ?

Nadya se massa le crâne.

Un tuyau, en bas. C'est la misère, cette cave. La tienne était pourrie, mais celle-ci est totalement dévastée, je ne peux même pas faire tenir le trépied pour la caméra ! Merde, j'aurais bien aimé retrouver une bonne cave, c'est quand même plus intime pour l'émission. Sinon, pourquoi t'es là ?

J'ai ramené de la nourriture. Et un ordinateur portable.

Sans déconner !? Bouge pas, j'arrive !

Et ce fut un Viktor en chemise couverte de saleté et de toiles d'araignée qui remonta, tentant de retirer les dites toiles de sa crinière indomptable :

- J'ai la dalle, tu tombes bien ! Tu ramènes quoi ?

- Salade de carottes râpées et sandwich ?

- … J'ai l'air d'un lapin ?

Il capta le regard de la jeune fille posé sur son ventre et comprit sans l'entendre sa pensée :

- C'est salaud de penser ça, Nadya.

- Je n'ai rien pensé.

- Pas besoin. Pour le coup, même sans télépathie j'aurais compris.

Il s'autorisa un mini sourire :

- Par contre, bien joué. Le physique des gens, c'est le meilleur moyen de les blesser.

- Mais je n'ai jamais voulu…

- A d'autres. La prochaine fois, je veux un fast-food, ok ?

Je n'ai plus d'argent de poche.

Démerde-toi.

Nadya soupira. Achetant le repas de l'adulte, elle n'avait même pas songé à sa carrure débonnaire mais plutôt s'était inquiétée –inutilement, visiblement- pour la santé de son corps. En fuite, il ne devait pas tant et bien manger que cela. Manifestement, il ne semblait pas concevoir le concept d'inquiétude pour sa personne. Un peu comme elle, en fin de compte. Mais vu la réaction qu'elle avait obtenu, elle allait cesser immédiatement de vouloir s'inquiéter pour cet individu.

Viktor mordit néanmoins à pleine dent dans son sandwich et commença à déballer son ordinateur portable sous le regard intéressé de la jeune fille qui ne savait plus quoi faire et se tordait les mains.

Alors soit tu te barres, soit tu t'assois. Tu m'agaces, là.

Désolée. Je… Je peux rester ? Ma mère n'est pas encore partie à son cours de sculpture.

Il haussa un sourcil :

- Tu ne vas pas te faire punir si tu rentres tard ?

- Une gifle de plus ou de moins... Je préfère ça à la ceinture.

- Mouais. T'es franchement maso.

- Et tu es un tueur en série sadique. Je nous trouve complémentaires.

- Pas mal, pas mal…

Nadya alla s'asseoir sur le matelas et grimaça en sentant son bras la tirailler quelque peu. En train de démarrer et configurer son nouveau jouet, Viktor s'adressa distraitement à elle :

- Tu as refait ton bandage ces derniers jours ?

- … Ce n'est pas très facile toute seule.

- Tu fais chier, putain.

Laissant la configuration s'effectuer, le tueur vint s'asseoir près d'elle et releva la manche du tee-shirt gris de la jeune fille. Puis, il retira le bandage, grommelant :

- Ca va être dégueu, j'espère que t'as au moins pensé à désinfecter.

- … Merci, je connais mes cours de bio…

- De l'ironie. Ton cas n'est peut-être pas si désespéré que ça. Bah ?

Nadya se tourna pour voir l'état de son bras.

Qu'est-ce qu'il y a ?

- Bah, tu cicatrises vachement vite, quand même. Une blessure par balle, ton bras ne devrait pas encore avoir cette tronche. Tu cicatrises toujours aussi vite ?

- Non… Mais c'est vrai que j'ai eu moins mal qu'avant après la ceinture…

- Fais voir ton dos un instant ?

Elle se retourna et frissonna en sentant ses mains dans son dos pour relever le tee-shirt :

- Alors ?

- Cicatrisé. La vache, tu en as des cicatrices ! Violent… M'enfin, ça vaut pas la mienne.

- Ah ?

- Sur les reins. Le chat du voisin qui arrêtait pas de gueuler la nuit, je l'ai étranglé dans le jardin. Il avait plu la veille, j'ai glissé sur l'herbe et suis tombé sur la hache de mon père. Dix points de suture. Et pas une larme.

- Quand même…

- Mais c'est vrai que les coups de ceinture, j'avais pas encore testé. Je vais garder l'idée pour Unknown Movies. Bon, repasse-moi ton bras.

Et il refit le bandage avec minutie et concentration, en silence. Nadya le regarda faire, détendue par l'attitude sereine de son âme jumelle. Viktor gardait un visage impassible, concentré sur sa tâche –pourtant peu compliquée.

Si tu continues à me regarder comme ça, tu vas finir par voir mes os.

Désolée.

T'excuse pas. J'ai un sex-appeal de ouf.

Nadya ne put empêcher un léger sourire amusé de fleurir sur ses lèvres. Puis une question lui vint à l'esprit :

- Viktor ?

- Hum ?

- L'homme dans ton rêve… C'était vraiment ton père ?

Aïe !

Désolé, pas fait exprès.

L'homme desserra un peu son bandage puis soupira :

- Ça te dirait de t'occuper de ton cul ?

- Je… Vu que ton rêve m'a rendue malade, je pensais avoir le droit de poser des questions.

- T'es chiante. Oui, c'était mon vieux. Il est mort.

- Tu… ?

- Oui, je l'ai tué. Pourquoi, ça ne te concerne pas et si tu oses poser la question, tu t'en prends une.

La lycéenne se tut, comprenant que le sujet était épineux et trop intime. Le bandage fini, elle désigna l'ordinateur :

- A quoi il va te servir ?

- Pour mon émission. Faut bien que j'ai un ordinateur pour la mettre sur le net, non ? Et puis, je dois la monter… Et j'en profite pour me télécharger des films. Des tas de films.

- Oh. Je ne suis pas sûre qu'il y ait internet dans cette maison…

- T'inquiète, je sais me débrouiller pour hacker le net.

Viktor retourna à son travail, pianotant sur le clavier. Nadya caressa du bout des doigts le bandage puis fit, un peu timidement :

- Viktor ?

- Quoi encore ?

- A propos du sort…

- Tu as trouvé quelque chose ?

- No-non… J'ai réussi à relire le sort, il n'indique rien de plus que le lien, aucun moyen de le délier.

- Putain, si c'est pour ce genre de nouvelle, tu peux la fermer !

- Mais… J'ai pensé à quelque chose.

- Rends-toi utile, dis-le.

- Mon arrière-grand-mère avait d'autres affaires de magie, au moins trois cartons. Je me suis dit… et si la réponse était dans ces affaires ? Ou qu'on en ait besoin si j'arrive à trouver quelque chose pour nous délier ?

Le tueur s'arrêta et se tourna vers elle, intéressé :

- Continue. Elles sont où, ces affaires ?

- Chez l'antiquaire. Ma mère a tout vendu.

- Merde. Remarque, on peut aller les récupérer. Il suffit de dire que c'était à toi.

- Tu penses ?

Tu ne proposes pas qu'on… qu'on les vole ?

Si je peux éviter un crime aussi stupide que le vol, je le fais. Surtout que j'aimerais pas trop faire de vagues, histoire que les poulets me fichent un peu la paix.

Il s'exclama :

- Donc, on va les récupérer quand ?

- Mon professeur d'histoire n'est pas là jeudi.

- Jeudi. Ok. En attendant, on refait comme avant : silence radio des deux côtés.

En évitant les cauchemars.

Eh, c'était pas de ma faute ! Toi aussi, tu fais des rêves d'angoissée, alors la ramène pas.

Puis Nadya attendit, observant le vieux salon avec attention le temps que l'homme finisse. Après tout, rester sans rien faire hors de chez elle était reposant. Personne pour lui faire des remontrances, pas de stress… juste elle et un tueur en série incapable de la tuer. Soudain, Viktor s'exclama avec joie :

- Enfin ! A moi les petits films !

La jeune fille se leva alors :

- Je vais y aller.

- Beuh ?

Viktor l'avait senti, cette vague de tristesse qui avait déferlé en elle. Et il avait entendu l'irritation dans sa voix.

Il t'arrive quoi, là ?

Si je reste, tu ne pourras pas voir de film.

Hein ?

Elle lui renvoya le souvenir de leur première rencontre. Viktor haussa les sourcils :

- Mais je croyais que tu ne cassais les trucs qu'avec de la colère ou de la peur ?

- Les appareils électroniques refusent de fonctionner correctement avec moi à leur côté.

- … Tu aurais envie de voir un film ?

Elle ne répondit pas il ressentit son envie et sa résignation. Une idée lui vint en tête :

- Rassieds-toi.

- Pardon ?

-Je t'ai dit de te rasseoir.

- Mais…

- Assis !

Elle s'exécuta immédiatement et paniqua quand il s'approcha avec l'ordinateur pour se poser à ses côtés :

- Non ! Je vais… L'ordinateur va…

- Eh, zen. C'est impossible que tu vives sans avoir vu un seul film de ta vie. Même moi je trouve ça cruel.

- Mais je ne…

- Alors on va regarder un film.

- … Il ne marchera pas. Ils ne fonctionnent jamais.

La déception vibrait dans sa voix. Le brun reprit :

- Ça va marcher.

- Non, ça ne…

- Je te dis que ça va marcher, putain ! Fais-moi confiance, d'accord ? On va tranquillement s'installer, et tu vas voir, l'ordinateur va marcher correctement sans que tu le fasses buguer.

Il l'obligea à aller s'appuyer contre le mur et, une fois qu'ils furent installés, chercha dans ses dossiers :

- Qu'est-ce que je vais bien pouvoir te faire visionner ? Ça ? Non, trop violent pour une première fois. Ça c'est niais, ça c'est nul, peut-être ça ? Non, trop compliqué. Hum… T'aimes les bouquins, hein ? Alors celui-là sera parfait.

Il double-cliqua sur une vidéo sans prendre en compte les émotions anxieuses de Nadya :

- Tu vas aimer, je pense. « Freeway » de Matthew Bright.

Et comme elle continuait à s'angoisser, il lui prit la main et fit doucement :

- Tout va bien se passer. Crois-moi, tu vas pouvoir le regarder.

- Tu…

- Tais-toi et apprécie.

Le film se lança… et la magie débuta.

Au début angoissée que son don détruise l'ordinateur neuf et que Viktor se mette en colère, Nadya se détendit quand elle se rendit compte qu'effectivement, rien ne se passait. Puis vint la réalisation qu'elle était face à un appareil électronique, que celui-ci fonctionnait… et qu'elle regardait un film ! Très vite, elle se perdit dans l'histoire et les personnages, appréciant de voir « un livre avec des images qui bougent ».

Quand il fut fini, elle tourna un regard brillant vers Viktor qui sourit d'un air joyeux devant le torrent d'émotions positives émanant d'elle :

- Tu l'as aimé ?

- Oui ! C'était génial !

- J'adore ce film aussi ! La réalisation est extra, en fait tu vois, ils ont utilisé des…

Et le cinéphile se mit à parler avec passion, expliquant chaque passage, chaque dialogue, chaque choix scénaristique. Nadya l'écouta, fascinée par tant de connaissances et de joie se dessinant dans les yeux clairs de son interlocuteur.

Elle-même n'arrivait pas à le réaliser : elle venait de voir un film ! Un acte, si banal pour le commun des mortels, qu'elle avait toujours cru impossible pour elle, s'était enfin accompli ! Elle avait l'impression d'être une personne normale, tout cela grâce à Viktor.

L'homme continuait son exposé, faisant de grands gestes avec ses mains pour lui expliquer, et comme la dernière fois où il avait évoqué le cinéma, la jeune fille le trouva beau, plongé dans sa passion. Certes, elle ne comprenait pas la moitié de ce qu'il disait, mais voir l'étincelle de joie intense qui brillait dans ses yeux, lui suffisait.

Viktor se tut lentement, partageant de bonne grâce l'allégresse qui les traversait tous deux. Puis il fit, moqueur :

- Tu vois que tu as pu voir un film.

- Oui. Merci, Viktor.

Et il sut qu'elle lui en était sincèrement reconnaissante. Alors il se retourna vers son ordinateur :

- Un autre ?

- Oh oui !

- Quel genre ? Qu'est-ce que tu aimes comme bouquin ?

- La fantaisie, comme le Seigneur des Anneaux, Narnia, Pierre Bottero…

- Mouais, Narnia on le verra peut-être à l'occasion. C'est pas un mauvais film, mais il possède des tas d'incohérences et… Je ne pense pas qu'on ait le temps pour un marathon Tolkien… Oh, un Disney ?

Les yeux de Nadya brillèrent d'autant plus :

- Les gens en parlent autour de moi depuis que je suis toute petite et je n'ai jamais rien compris à leurs références…

- Va pour un Disney. On va commencer par la base, le Roi Lion. Tu vas l'adorer !

Oh, il pouvait bien mettre ce qu'il voulait. Elle ne pouvait que l'aimer.

Viktor ne tint pas longtemps. Après les dix premières minutes du film, il se mit à l'analyser à voix haute, expliquant les techniques de dessin, les plans, tous les petits secrets de tournage qu'il connaissait à propos de ce film, ses points forts et faibles, sa relation avec la pièce de Shakespeare Hamlet. Il ressentait que Nadya buvait ses paroles en même temps qu'elle dévorait le film des yeux et du cœur.

Les sensations étaient étranges. Ce n'était pas la première fois qu'il partageait un moment de passion pareil avec une personne. Au lycée, au club de cinéma, il avait passé de bons moments avec des camarades, à débattre sur un sujet ou un autre… avant que sa folie et sa passion ne les fassent taire à jamais à la suite d'une dispute. Même, les heures passées dans la salle de projection sur les genoux de son père, avant que celui-ci ne devienne fou et ne l'attouche, restaient gravées dans sa mémoire. Mais là… Tout était différent. Nadya était différente. Elle ne connaissait rien au cinéma et était franchement volontaire pour tout apprendre, s'il arrivait à l'émerveiller en permanence. En ce sens, il pouvait l'éduquer, elle était un livre aux pages blanches qu'il pouvait prendre plaisir à écrire. Il pouvait lui montrer les bonnes choses, elle ne possédait aucun préjugé, était imperméable donc aux clichés et…

Un poids se posa doucement sur son épaule, l'interrompant. Il se tourna légèrement pour voir Nadya endormie sur lui, un sourire aux lèvres, sereine. Il ne put s'empêcher de sourire à son tour, étrangement heureux de savoir que pour une fois, si une personne souriait devant un film, c'était grâce à lui. Alors il se pencha doucement, attrapa la couverture mise en vrac près d'eux et en recouvrit du mieux qu'il put la jeune fille, avant de se positionner plus confortablement afin de finir son film en silence.

Il ne pouvait pas nier prendre plaisir à tuer pour le cinéma, mais pouvoir donner sa leçon sans heurt ni cri était une expérience des plus agréables.


La nuit tombait ce jeudi quand Nadya et Viktor arrivèrent chez l'Antiquaire. La boutique était placée en périphérie de la commune, mal indiquée et profitant des plus bas loyers. Ils entrèrent dans le magasin et Nadya resta bouche bée devant toutes les vieilleries et bibelots inutiles mais beaux qu'il proposait. Même Viktor en siffla :

- Pas mal. T'es sûre qu'il fait pas du recel ton antiquaire ?

Nous ne sommes pas tous des criminels.

Si je trouve une Mona Lisa dans ce fouillis, tu vas regretter tes paroles.

Elle s'arrêta devant un magnifique vase blanc avec des fleurs bleues peintes avec minutie dessus :

- Il est beau…

- N'est-ce pas ?

Un homme sortit de l'arrière-boutique, la quarantaine, les cheveux grisonnants et des lunettes augmentant l'impression de bibliothécaire qui émanait de lui. Il fit, désignant le vase :

- Un objet de collection datant de l'époque de la Chine des Ming. Très prisé, son propriétaire était…

- Il n'est pas chinois.

Nadya se pencha pour le regarder de plus près :

- Il est japonais. C'est une porcelaine datant de Meiji.

Si l'antiquaire resta bouche bée, Viktor haussa un sourcil :

- Mais tu sais des choses, toi ?

Coup de chance. Nous avons dû faire des exposés sur l'Asie en Histoire en début d'année. J'ai choisi le Japon et sa relation avec l'Occident. J'ai vu pas mal de photos de ces vases dans les livres de la bibliothèque.

Pas mal.

Le vendeur grimaça un peu mais lâcha un sourire requin :

- Mademoiselle est connaisseuse. Qu'est-ce que je peux faire pour vous ?

Et là, maintenant qu'il a compris qu'on était pas des pigeons, il va être vachement moins agréable, tu vas voir.

Nadya s'approcha du comptoir, ignorant les pensées de Viktor et fit un peu plus timidement :

- En fait… Shana Trenn vous a vendu, il n'y a pas si longtemps, des cartons de vieilles affaires. Est-ce que vous les avez encore ?

- Trenn, Trenn… Oui, ça me dit quelque chose. Je pense avoir encore les cinq cartons en arrière-boutique, on doit normalement attendre un mois avant de les mettre en vente, au cas où le client se ravise. Pourquoi ?

- En-En fait… Ces affaires m'appartenaient, elles… elles faisaient parties de mon héritage et… et ma mère les a vendu sans ma permission…

Elle n'avait pas l'habitude de mentir et était heureuse que Viktor lui souffle télépathiquement ses paroles. L'antiquaire haussa un sourcil :

- Si je comprends bien, vous voulez récupérer des affaires que votre mère m'a vendu…

- Oui.

- Et je suppose que votre mère n'est pas au courant ? Qu'elle n'a pas signé de papier comme quoi elle vous autorise à les récupérer.

- No-non, mais…

- Alors je crains que ce ne soit impossible. Il n'y a que le client qui a signé l'acte de vente qui puisse reprendre ses affaires. Comprenez, des gens malhonnêtes pourraient faire croire qu'ils sont de la famille du client pour voler des affaires précieuses.

- Mais… Ces affaires appartenaient à mon aïeule, s'il vous plait, j'en ai besoin !

Une lampe fluctua au-dessus d'eux.

Calme-toi, Nadya. Rentre pas dans son jeu.

Viktor demanda, posant sa main sur l'épaule de son âme-sœur pour l'aider à calmer ses émotions :

- Nous devons les récupérer, c'est important.

- Vraiment ? En ce cas, vous pouvez me les acheter. Madame Trenn ne semblait pas disposée à vouloir les reprendre, je pense alors que je peux faire une entorse au règlement et vous les vendre, même si cela ne fait pas encore un mois que je les ai.

- Combien vous les vendriez ?

- Pas moins de quatre milles euros pour les cinq cartons.

Je n'ai pas cette somme, Viktor ! Et si jamais je vole à nouveau de l'argent, mon père va me…

Je sais. Ta mère les a vendu aussi cher ?

Non ! Elle n'a reçu que la moitié de cette somme !

Classique. Entourloupe à l'achat, il fait croire aux gens que leurs objets sont sans valeur et les revend au prix fort.

Le jeune homme fit :

- Nous n'avons pas l'argent pour vous les racheter.

- Alors je crois être dans l'impossibilité de vous les vendre. Vous comprenez, le règlement…

Connard. Ce type est encore plus pourri que moi. Combien de personne a-t-il floué depuis l'ouverture de sa bicoque ?

Comment va-t-on faire ?

- Nadya ? Et si tu allais regarder un peu là-bas ? Il y a de jolies choses dans le fond de la boutique…

La voix doucereuse de Viktor fit frémir Nadya.

Viktor, tu es sûr que… ?

Dégage de là. Je vais nous régler le coup.

Elle obéit de mauvaise grâce, sentant la folie de son âme-sœur frémir d'être contrariée. Une fois certain que la jeune fille ne l'entendrait pas, le tueur se pencha sur le comptoir :

- Nous avons véritablement besoin de ces affaires. Il n'y aurait pas un moyen de… négocier ?

- Pas d'argent, pas d'achat. C'est pareil pour tout le monde.

- Je suis sûr qu'on peut réussir à s'arranger.

Les criminels savent se reconnaitre entre eux. L'antiquaire retira ses lunettes pour les nettoyer :

- Auriez-vous quelque chose à me proposer pour me faire changer d'avis ?

- Je pourrais vous débarrasser d'un rival, ou d'un témoin gênant. J'ai besoin de récupérer ces affaires.

- Le meurtre ne m'intéresse pas. Je n'ai pas de rivaux dans le coin, et les bourgeois vivant ici sont assez cons pour ne pas se rendre compte que je les escroque. Mais… Je pense à quelque chose.

- Dites toujours.

- La petite qui vous accompagne… Elle est vierge ?

Viktor comprit immédiatement où l'homme voulait en venir. Il plissa les yeux avec un sourire :

- Du mal à baiser ?

- Les jeunes femmes apprécient peu les vrais hommes matures. Et un antiquaire n'intéresse pas forcément la gente féminine.

- Je peux comprendre. Ce serait quoi le deal ?

- Si jamais vous réussissiez à convaincre cette demoiselle de bien vouloir… passer un moment avec moi, il se pourrait que les cartons se volatilisent de ma boutique et se retrouvent mystérieusement chez vous.

- La convaincre, hein ?

- Ou on peut utiliser du chloroforme. La manière m'importe peu.

Le sourire de Viktor s'agrandit un instant… et son crochet partit avec force, échouant dans la mâchoire de son vis-à-vis. L'homme tomba à terre et le tueur fit le tour du comptoir pour s'asseoir sur lui et le cogner violemment. Son adversaire se débattit, mais il n'avait ni sa hargne, ni son habitude du meurtre. Le poing ensanglanté, Viktor serra le cou du quadragénaire, son visage défiguré par la folie qui l'animait à chaque fois qu'il retirait la vie en dehors du contexte de son émission.

Attirée par le bruit soudain, Nadya se précipita vers eux puis recula et trébucha, les yeux écarquillés d'horreur.

Mais… Qu'est-ce que tu… ? Arrête, arrête je t'en prie ! Viktor !

Il ne l'entendait pas, ignorait la peur et l'angoisse émanant d'elle. Plus rien ne comptait d'autre que ce corps qui se ramollissait, que ces yeux qui devenaient de plus en plus vitreux à mesure qu'il le privait de son oxygène vital.

En un sens, Viktor ne comprenait pas sa réaction. Il ne tuait pas pour rien, normalement. Sa folie était réglée, contrôlée et seulement libérée dans sa colère, berserk des temps anciens. Mais là… Il ignorait ce qui attisait sa rage. La proposition indécente ? Il avait violé des tas de personnes, mortes ou vives, et se fichait comme de sa première bobine de film que ce vieux ait envie de compagnie féminine. Le fait qu'elle concerne Nadya ? Pourtant, il n'appréciait pas tant que cela la jeune fille. Même si elle s'avérait moins catastrophique à mesure qu'il apprenait à la connaître, jamais il n'aurait réagi pour une personne de cette manière. Il s'agissait certainement du fait que, plus que vouloir protéger son âme-sœur, il craignait de devoir subir le viol à travers elle. Ainsi, ce léger instinct de protection et cette crainte s'étaient mêlés un instant et l'avaient fait réagir.

La vie quitta lentement l'antiquaire et la Folie s'en alla en même temps. A bout de souffle, serein comme à chaque fois qu'il retirait la vie, Viktor se tourna vers Nadya, pétrifiée devant la scène. Elle bredouilla, n'en croyant pas ses yeux :

- Tu… Tu l'as tué… Non… Il est… Non, non, non…

La culpabilité mordait son cœur, lui donnait des nausées. Bon sang, qu'avaient-ils fait ? Elle venait d'assister à un meurtre ! Viktor se sentit mal en entendant son fil de pensée :

- C'était ça où il te violait.

- C'est pas possible, non… Pitié… Non…

Le tueur cacha l'étrange déception qui enfla en lui. Il venait de tuer pour elle –et lui- et elle ne lui en était pas reconnaissante ? Il cracha, se redressant :

- Maintenant, on va aller chercher tes putains de cartons. Ramène-toi !

Mais, trop choquée pour réagir, Nadya ne put esquisser un seul geste…


En sortant du lycée quelques jours plus tard, Nadya arborait encore une tête digne d'un zombie fraîchement déterré.

Le fait d'avoir assisté à un meurtre l'avait, encore une fois, rendu malade. Comment Viktor pouvait aimer tuer ? Durant l'acte, elle avait ressenti toute la jouissance du tueur, ce bonheur malsain de retirer la vie sans penser aux conséquences, sans se remettre en cause. C'était comme si sa colère justifiait le fait de tuer, tout comme sa propre peur justifiait le fait que son don échappe à son contrôle.

Apeurée, Nadya refusait un quelconque contact télépathique avec son âme jumelle.

Comment avait-elle pu oublier qu'il restait un tueur ? L'idée semblait au départ abstraite, mais la voir réalisée… Elle ne pouvait cautionner cela. Elle avait cru comprendre qu'il avait agi pour la protéger, mais de là à commettre un tel crime ? Ôter la vie si facilement, surtout pour elle ? Non, elle ne l'acceptait pas. Viktor avait ensuite volé les clés de la voiture de l'antiquaire, qu'ils avaient abandonnés deux rues avant la sienne et avaient fini de transporter les cartons jusqu'au repère du fuyard.

Les évènements se mélangeaient dans sa tête de lycéenne, pensées douloureuses et houleuses qu'elle ne savait pas calmer. Son avenir, autrefois tout tracé, se brouillait à mesure que le temps passait et…

Nadya releva la tête en apercevant trois lycéens adossés au mur face à elle. Son instinct de proie resserra son cœur.

Ils l'attendaient.

Elle voulut faire demi-tour deux autres garçons venaient dans son dos. Elle souffla, la peur commençait à se répandre en elle doucement. Elle tenta vainement de se rassurer : quel était le pourcentage de chance pour qu'ils souhaitent autre chose que lui parler ?

Trop élevé, lui répondit son inconscient.

Bientôt encerclée, elle ne put que s'arrêter, tremblante. L'un d'entre eux s'avança, la jeune fille l'identifia comme étant Cédric, le petit-ami de Coralie. L'adolescent cracha par terre :

- Salut la rebeu. Parait que t'as voulu blesser ma copine ?

- Qu…quoi ?

- L'autre jour, en classe. C'est toi et tes pouvoirs de « Suce-Satan » qui ont fait explosé la salle, hein ? Parce que t'es un monstre, hein ?

Cette phrase trouva un écho étrange en elle. « T'es un monstre ! », avait dit le père de Viktor dans son cauchemar. Elle bégaya, peu rassurée :

- No-non… J'ai pas… Ce n'était pas fait…

- On te l'a déjà dit, on n'aime pas trop les monstres de foire dans la région.

- Cédric, je…

- La ferme. Je crois que t'as besoin d'une bonne leçon. En plus, parait que t'as jeté un sort contre ma copine, pouffiasse ?

Il se trompait. Les larmes aux yeux devant le futur proche qu'elle pouvait apercevoir, Nadya voulut se justifier, s'expliquer… Trop tard. L'un des garçons la frappa et, tandis qu'elle se pliait en deux de douleur, les coups plurent en force sur elle. Elle tomba à terre, hurlant sous la violence des coups de pied lancés dans sa cage thoracique, sonnée par la brutalité des chocs.

Viktor, à l'aide !

Elle se recroquevilla pour échapper le plus possible à la douleur, pleurant et suppliant qu'ils arrêtent. Le calvaire continua quelques minutes et, une fois qu'ils se furent régalés de sa souffrances, ses agresseurs se retirèrent, non sans que Cédric ne lui ait une dernière fois craché :

- La prochaine fois que t'essaye de t'en prendre à Coralie, je te bute la nègre !

Nadya se retrouva seule à terre, le corps tuméfié et ensanglanté, sa respiration sifflante de douleur se transformant en râle. Plus loin, une jeune fille blonde aux beaux yeux noisette ayant apprécié toute la scène eut un sourire machiavélique.

Des bruits de pas se firent entendre près de Nadya et, sans la surprendre puisqu'elle avait senti sa présence, Viktor s'agenouilla près d'elle, son regard impassible et neutre d'émotion se posant sur elle :

- T'es une merde, tu le sais ?

Elle ferma ses yeux, tout à fait d'accord avec lui. Il reprit :

- Il serait peut-être temps que tu réagisses. T'attends pas à ce que j'accours à ton secours comme un petit chien bien élevé. Tu as des dons. Ces petits merdeux n'auraient même pas dû pouvoir te toucher.

Mais c'est mal…

- Je m'en bats les couilles. T'es une merde, Nadya. Mais il ne tient qu'à toi d'évoluer.

Puis il se pencha et la releva délicatement :

- Ils t'ont pas raté. Tes parents sont pas encore rentrés, hein ? On va te désinfecter.

Il avait vu toute la scène, elle le savait. Il l'avait laissée se faire battre, n'avait pas réagi malgré sa douleur, elle le savait. Mais cela n'empêcha pas Nadya d'enfouir sa tête sous son bras pour profiter de son étreinte.

Car Viktor était peut-être égoïste.

C'était un dangereux criminel.

Il allait la tuer dès que ce serait possible.

Mais pour l'instant, il était l'unique personne à lui tendre la main pour l'aider à se relever.


Fin de ce chapitre.

Qu'en avez-vous pensé?

La relation commence à se mettre en place, et même si j'essaye de prendre mon temps, la chronologie de cette histoire est plutôt rapide. Dès le chapitre prochain, un personnage très apprécié de tous fera son apparition (Qui? Mystère et boule de gomme... XD) Le premier qui trouve gagne un cookie virtuel, fait avec amour par l'Adjudante!

On se retrouve la semaine prochaine pour un nouveau chapitre de Syndromes, gros bisous à tous!