23 avril 1944
« Vous avez pas un livre sur Auschwitz dans cette foutue librairie ?
- Non désolée, mademoiselle. Mais on peut vous le commander depuis la Pologne.
- Combien de temps il mettra à arriver ?
- Treize semaines, la guerre ralentit les camions. »
Chiara soupira et ses épaules s'affaissèrent, devant l'air désolé de la libraire. Il n'y avait absolument rien sur cette foutue ville, même pas un ouvrage. Ludwig n'était pas parti dans le vide, quand même ?
Il avait quitté la France avec son frère deux semaines auparavant, au plus grand malheur des deux amants. Après la défaite cuisante de Stalingrad en URSS – que Ivan avait fêté dignement, vu le nombre de bouteilles qui avaient mystérieusement disparues de la réserve de Francis pour se retrouver au siège du Parti Communiste – il y avait de plus en plus d'allemands qui quittaient la France pour tenter de réparer les pots cassés sur le front de l'est. Pour l'instant, l'envoi massif de soldats du Reich ne suffisait pas, les soviétiques les repoussaient constamment et semblaient pris d'une force nouvelle, ne cessant jamais d'avancer. Gilbert faisait partie de ces gens-là, partis à l'Est. Ça, c'était compréhensible. Par contre, l'endroit où Ludwig avait été muté, c'est-à-dire ce fameux « Auschwitz », demeurait un mystère. Même Ludwig ne savait pas où c'était, elle l'avait deviné à la tête qu'il avait affiché en lisant sa lettre de mutation.
Et pour couronner le tout, ça allait mal pour Francis. La Milice avait perdu beaucoup d'influence et ne faisait plus peur à personne. Ce n'était pas rare d'en voir un se faire lyncher en pleine rue, et la plupart se faisaient attraper par la Résistance pour des pelotons d'exécution. Vichy et les allemands étaient toujours là, mais n'avaient plus aucun pouvoir. Les russes se rapprochaient d'un côté, les américains de l'autre. Les forces de l'Axe étaient piégées. Résultat : Francis risquait la mort ou l'emprisonnement tous les jours mais continuait quand même son travail de barbare.
Et cette situation suffisait à rendre Chiara plus invivable que jamais. Elle était à nouveau complètement seule avec Ivan, tous deux cloîtrés dans la résidence trop grande pour eux seuls. Et ils ne trouvaient pas grand-chose à se dire. Le plus souvent, elle faisait exprès de le provoquer, ils se hurlaient dessus et cassaient la vaisselle. Alors que d'habitude, ils se supportaient plutôt bien. Chiara elle-même ne savait pas pourquoi elle se comportait comme ça.
Ce jour-là, elle rentra dépitée de la librairie mais une sacrée surprise l'attendait chez elle.
Déjà, Ivan était revenu puisque la voiture était – mal – garée devant le domaine, alors qu'il devait passer la journée à distribuer des tracts ou un autre truc dont elle ne se souvenait plus parce qu'elle n'avait pas écouté. Alors quand elle entra et tomba né à né avec un type complètement inconnu, elle sursauta et attrapa la première chose qui lui vint sous le nez, à savoir la bouteille de gin que Lucie avait oublié d'emmener à Monaco. Extrêmement fragile, extrêmement chère.
« T'es qui toi ?! Sors de chez moi, espèce de bâtard ! Polentoni fascisti, pezzo di merda ! IVAN PUTAIN, Y A UN INTRUS !
L'inconnu recula et leva les bras en l'air comme si Chiara avait braqué un pistolet sur lui.
- Du calme pitié, je viens en paix ! Okay ? Comme les extraterrestres.
Non mais c'était quoi ce putain d'énergumène ?
- Pourquoi tu hurles comme ça ? Soupira Ivan en arrivant du bas des escaliers.
- Y a un putain de rompiscatole qui s'invite chez nous et je dois rester calme ?!
- Bon. Chiara, je te présente Alfred Jones, il vient des États-Unis et j'ai pas le choix, je dois le cacher ici, longue histoire. Alfred, je te présente Chiara, la sœur de Francis. »
Au vu des yeux d'Alfred qui se plissaient, il avait déjà entendu parler de Francis au préalable. Et elle espérait que ce n'était pas la Résistance qui lui avait parlé de son frère, ils avaient tendance à… Exagérer les événements quand ils parlaient de lui. Puis soudain, Chiara réalisa que quelque chose clochait.
« Mais… T'es communiste, pourquoi on cache un américain ?
- Y a eu une alliance entre toutes les organisations de résistance, du PCF aux FFI. Alors dans le département, on s'est organisés, on se partage les tâches. Et après, on verra qui arrive le premier en Europe pour nous sauver la mise ; les ricains ou les soviétiques.
- Ah ouais… Et t'as quel âge, Alfred ?
- Dix-neuf ans… Pourquoi ? »
Elle ne répondit évidemment pas. Mais si elle ne s'en était pas rendue compte tout de suite, maintenant que ce dénommé Alfred était à côté d'Ivan, la différence d'âge était frappante. Le russe faisait beaucoup plus vieux que ses 22 ans, mais Alfred, il avait encore l'air d'un enfant. Avec ses cheveux en bataille, ses lunettes et sa moue boudeuse, il semblait sortir tout droit du service national. Et même à dix-neuf ans, même si Chiara n'y connaissait pas grand-chose, elle pouvait être pratiquement sûre qu'il était trop jeune pour être envoyé sur les lignes ennemies.
Elle finit par soupirer et le bouscula sans ménagement pour partir vers sa chambre. Sauf que…
« Tu as vu Francis, aujourd'hui ?
La voix toujours aussi inquiète et préoccupée d'Ivan quand il parlait de son frère la fit définitivement craquer et brisa complètement son masque de froideur. Elle se retourna brusquement et le prit par les épaules pour être sûre qu'il la regarderait droit dans les yeux.
« Oublie mon frère, putain. Il est devenu complètement con depuis qu'il est parti en 1940, il a changé. Il se rend pas compte que tu l'aimes et il mérite même pas ton amour d'accord ? Il va se marier avec sa greluche et si elle se suicide pas à la fin du mois celle-là, ce sera un miracle. Alors s'il te plaît, arrête de te faire du mal parce que je souffre avec toi putain. Trouve-toi quelqu'un de mieux, quelqu'un qui soit à la hauteur de ce que tu mérite. Quelqu'un qui t'aime. De toute façon, la guerre est finie, Vichy a perdu. Et Francis, il est déjà mort. »
Puis elle le relâcha pour courir se réfugier dans sa chambre. ''Il est déjà mort'', ces mots résonnaient dans l'esprit d'Ivan. Ainsi que ce déni, ce refus de se dire que son amour restera à jamais non-réciproque.
C'est à ce moment que Ivan se promit que s'il arrivait quoi que ce soit à Francis, il irait le sauver par tous les moyens possibles. Et là, peut être que ce foutu français se rendra enfin compte que l'amour d'Ivan était sincère.
12 mars 1945
Au bout de deux mois, malgré ses multiples tentatives pour essayer d'arracher des mots à Ludwig, rien à faire. Dès qu'on commençait à parler d'Auschwitz, il se renfermait et refusait d'en parler. Tout ce qu'on savait, c'était qu'il était resté cinq mois là bas et dès que les soviétiques s'étaient retrouvés à moins de 200 kilomètres, ils avaient liquidé l'endroit et étaient partis.
« Donc personne n'est mort ? S'était inquiétée Chiara, se demandant s'il était traumatisé parce que des soldats allemands avaient été tués par les russes.
Et là, Ludwig avait éclaté en sanglots.
- Bien sûr que si, avait-il gémi. On les a tous exterminé. On entassait des cadavres partout, on les tuait par dizaines de milliers… »
Il n'avait pas eu le temps de finir sa phrase : Elizaveta, visiblement choquée, l'avait violemment giflé et lui avait hurlé de se taire. Mais dans la tête de Chiara, y avait eu un gros déclic et les paroles de Francis lui étaient revenues en tête. Franchement, un meurtre de six millions de personnes gazés puis brûlés dans un four, t'y crois ? Et bah peut être bien que si, finalement, elle pouvait essayer d'y croire même si elle avait du mal à se figurer… ça.
Ainsi, quand Ludwig était reparti se réfugier dans sa chambre et que rien ne semblait pouvoir l'en sortir de là, Chiara était venue toquer à sa porte avec les mots qu'il fallait pour que son amant baisse la garde.
« Moi, je te crois. »
La porte s'était immédiatement ouverte sur un Ludwig au bord des larmes, au bord du pétage de plomb, au bord du gouffre. Elle l'avait attiré contre lui, pris dans ses bras et serré contre elle pour éviter qu'il s'écroule. Et pour la première fois depuis deux mois, il avait arrêté de se comporter comme un pantin disloqué et incapable de vie. Il avait refermé ses bras autour d'elle, avait trouvé en elle un point d'ancrage et l'avait serrée aussi fort que possible. Elle avait mal sous cette étreinte forte et désespérée. Mais elle ne lui a dit rien.
« Je ne veux pas m'en souvenir. Fais-moi oublier cette horreur, je veux plus jamais en entendre parler. »
C'était loin d'être ce que Chiara aurait voulu. Elle aurait préféré qu'il vide son sac une bonne fois pour toutes. Puisque ces souvenirs semblaient peser trop lourd sur sa conscience et ses larges épaules, il devrait les partager avec quelqu'un même si c'était douloureux à entendre. Mais elle ne protesta pas, et c'était déjà vraiment un record qu'elle parvienne à fermer sa grande gueule aussi longtemps. Mais elle était également consciente qu'elle avait réussi à récupérer Ludwig avant qu'il sombre dans la folie. Et c'était hors de question qu'il y replonge à nouveau juste parce qu'elle savait pas la fermer quand il le fallait.
Lorsque Ludwig colla ses lèvres contre les siennes et commença à retirer les boutons de sa robe dans le but d'arracher ce vêtement à son corps pour le dévoiler, elle se laissa faire. Quand elle se retrouva allongée sur le lit de l'allemand, presque nue avec des mains empressées sur son corps, elle arrêta de rester passive et répondit enfin à son baiser et ses caresses. Les vêtements volèrent à travers la pièce tandis que leur étreinte devenait plus sensuelle et empressée, et que Ludwig oubliait et s'oubliait entre les bras de cette femme qu'il aimait tant.
Après leurs ébats, comme Ludwig l'avait suppliée de rester, de ne pas le laisser tout seul, Chiara n'avait pas quitté son lit et encore moins ses bras. Ce qui était assez paradoxal, puisque l'allemand l'avait évitée pendant tout son séjour. Mais bon. Il était traumatisé, et culpabilisait à propos de quelque chose de visiblement grave que tout le monde avait beaucoup de mal à saisir. Et elle l'avait appris à ses dépends mais la nuit, il était secoué de cauchemars violents. Il allait finir par devenir fou, Chiara en était certaine. D'une façon ou d'une autre, il fallait qu'il parle. Il irait forcément mieux, après ça. Quand on a touché le fond, on ne peut que remonter après tout.
C'est là qu'elle avait repensé à Felicia. Sa sœur était d'une nature très émotive et quand quelque chose la contrariait ou la rendait triste – et ça arrivait souvent – et qu'elle ne pouvait pas le dire à voix haute parce que c'était trop éprouvant, elle le peignait. Cette idée lui était venue vers quatre heures du matin et elle avait immédiatement réveillé Ludwig juste pour lui dire ça.
« Il faut que tu dessines, avait-elle dit. Puisque tu persistes à ne rien vouloir dire, au lieu d'expliquer avec les mots, tu vas le faire avec l'image. »
Et ça fonctionnait très bien. Un peu trop, même. Il était midi et tandis que Chiara était toujours alanguie dans son lit avec un verre de cognac qu'il avait eu la gentillesse d'aller chercher dans la cuisine, Ludwig s'activait et remplissait des feuilles blanches entières d'images plus difficiles à regarder les unes que les autres. On y voyait entre autres des corps squelettiques, parfois en masse, avec toujours les mêmes vêtements rayés bleus et blancs. Seul un dessin était différent des autres, et représentait un soldat nazi avec une blouse blanche de docteur et des ailes noires dans le dos. Sur les traits de son visage tracés par la main habile de Ludwig, il affichait un sourire où l'on pouvait distinguer des dents du bonheur, et un visage plutôt juvénile.
« C'est un collègue, expliqua Ludwig devant la mine interrogative de Chiara. On le surnomme L'ange de la mort*.
- Et il l'a mérité ?
- Oh ça, oui… Il était médecin, et il n'était pas le seul à faire des magouilles abominables. Mais étrangement, je pressens que les manuels d'histoire ne retiendront que lui.
- Pourquoi ?
- Parce que l'histoire ne se souvient que des symboles puisque comparées aux hommes, les idées sont immortelles. Ce type, il symbolise l'horreur commise par une communauté entière alors il sera le seul puni. Et les autres peuvent dormir tranquilles. C'est ainsi que cela fonctionne.
- C'est injuste.
- Oui.
- Et tu crois que l'histoire se souviendra de nous ?
Il sembla y réfléchir sérieusement.
- Peut être… Mais pas positivement. Objectivement, ensemble, on a rien fait de mal mais ce n'est pas ce que les autres pensent.
- Alors l'histoire est une connasse jalouse. »
Et lorsque Ludwig éclata de rire en entendant sa remarque, elle sut qu'elle l'avait enfin récupéré. Et qu'il revenait de vachement loin.
(* = L'ange de la mort a réellement existé. Il s'agit de Josef Mengele)
« Ma famille va venir pour le souper.
Chiara qui était en train de se rhabiller s'arrêta dans son mouvement à l'annonce de Ludwig.
- Ah, je vais vous laisser tranquilles alors.
- Non, je voudrais que tu les rencontre et qu'ils te voient… Comme moi je te vois. »
Elle faillit refuser mais le baiser profond que lui donna Ludwig avant qu'elle puisse ouvrir la bouche pour répondre abaissa toutes ses barrières défensives. Et donc elle allait assister à ce foutu repas de famille qui allait sûrement être long comme l'été africain et ennuyant comme jamais. Ludwig avait de la chance qu'elle soit amoureuse de lui et disposée à faire des efforts pour qu'il aille mieux.
« Et qu'est-ce que tu vas leur dire ?
- Que tu es une femme extraordinaire. Et je veux t'épouser.
Chiara éclata de rire à cette dernière phrase, mais devant le regard plus que sérieux de Ludwig, elle se calma immédiatement.
- Quoi, tu es sérieux ?
- Bien sûr.
- Tu sais qu'en France, on fait ce genre de demande en offrant une bague de fiançailles ?
- …Désolé, je ne suis pas aussi romantique.
- Tch. J'accepte quand même de t'épouser. »
Ludwig afficha un sourire et au moment où il se pencha à nouveau pour l'embrasser, quelqu'un frappa contre la porte de la chambre.
« Ludwig ! Anneliese, Mama und vati sind angekommen. » (= Ludwig ! Anneliese, maman et papa sont arrivés)
La voix de Gilbert. Chiara termina donc de se rhabiller et Ludwig prit sa main dans la sienne en descendant dans les escaliers, en direction du salon où Gilbert les guida. Assis sur l'un des canapés, autour de la table basse où Elizaveta avait déposé du thé et des gâteaux, deux personnes relevèrent la tête en voyant les deux jeunes gens arriver : Un homme blond qui ressemblait beaucoup à Ludwig mais avec les cheveux beaucoup plus longs, une femme aux cheveux bruns fins et aux yeux bleus vifs. Il y avait également une jeune femme brune avec des lunettes et vêtue d'une jolie robe violettes mais elle ne les avait pas entendus descendre ; à peine arrivée, elle avait rejoint le piano du salon et entamait une mélodie que Chiara se souvenait vaguement avoir entendue jouée par Ludwig, peut être il y a un an. Cependant, quand le vieil homme se racla la gorge, elle arrêta de jouer et se retourna, surprise et un peu honteuse de ne pas les avoir entendus arriver. Ludwig se retourna pour faire les présentations.
« Chiara, je te présente ma mère Alicia, mon père Burkhard et une amie proche venue de Vienne, Anneliese. Mama, vati, Anneliese, Ich stelle dich meiner Verlobten Chiara vor. Sie ist Französin. » (= Je vous présente ma fiancée, Chiara. Elle est française.)
Chiara le sentait très mal. Déjà quand Ludwig s'était adressée à elle en français, ils avaient affiché une tête bizarre mais maintenant qu'il avait fini de parler et que Chiara avait à peu près compris ce qu'il avait dit, les vieux avaient l'air à deux doigts de péter un boulon. Anneliese quant à elle se retourna et recommença à pianoter, comme si de rien. Du Chopin. Mais elle avait quand même l'air énervée, elle aussi. C'était peut être une façon comme une autre pour exprimer sa rage.
Le père de Ludwig se leva du canapé et se dirigea vers les deux amants, l'air sombre.
« Vous ne pouvez pas épouser mon fils, lâcha-t-il d'une traite, dans un français parfait. Il est promis à Anneliese depuis son enfance. On avait prévu leur mariage dès la fin du conflit et la victoire du Reich.
- Le Reich a perdu, répliqua Chiara sans pouvoir s'en empêcher.
- Mais la guerre n'est pas finie.
- Depuis quand vous planifiez mon mariage dans mon dos ? Intervint autoritairement Ludwig, furieux de ne pas avoir eu son mot à dire dans l'affaire.
- On fait ce qu'il y a de mieux pour toi, mein Liebe, lança sa mère, sur un ton déjà beaucoup plus doux. Tu ne peux pas épouser une française, on ne laissera pas une femme frivole et volage te briser le coeur.
Euh pardon ? On tombait dans le cliché ou Chiara avait mal entendu ?
- Elle n'est pas comme ça, soupira Ludwig qui avait visiblement du mal à garder son calme. Il y a un malentendu. Anneliese n'est qu'une amie, à mes yeux, voire une sœur. Et je vous interdis de parler ainsi de la femme que j'aime.
- Et on va se marier à Paris quand les Alliés auront gagnés, appuya Chiara juste pour appuyer là où ça fait mal. Et pour information, je suis franco-italienne, ok ? A moitié dans le camp de l'Axe alors respectez un peu vos alliés. »
Évidemment, ça termina en dispute en français/allemand pas très claire et finalement, les parents de Ludwig finirent par capituler et partir en claquant la porte. Derrière eux, même si elle n'avait pas eu une seule occasion de parler, Anneliese semblait plus contente qu'autre chose d'échapper à ce mariage, et surtout à la dispute. Comme si elle-même n'était pas d'accord mais comparé à eux, elle n'avait jamais osé le dire.
« Bon, je ne crois pas qu'ils resteront dîner, ironisa Chiara, encore un peu énervée.
- Ils comprendront, un jour. »
Mais c'était comme pour l'histoire. Il y avait des héros et des méchants. Et on ne prêtait jamais attention aux nuances. Et c'est ainsi qu'on se souviendra d'eux.
18 novembre 1944
Ivan et Chiara avaient attendu la libération de Monaco par les Alliés pour que Lucie les rejoigne enfin. Les retrouvailles entre les deux sœurs avaient été émouvantes, entre les nombreuses étreintes et les larmes de joies à l'idée de se revoir enfin, de se dire que l'enfer était enfin terminé et que le retour à une vie normale s'amorçait lentement. Ça avait fait aussi beaucoup de bien à Francis. L'accouchement de Francesca s'était mal passé et il avait perdu sa femme et son fils la veille, ça aurait été compréhensible qu'il veuille rester seul et ne voir personne mais il était quand même venu saluer sa sœur. En revanche, ce fut différent lorsque Lucie les invita à passer Noël à Monaco chez elle et son nouveau petit ami, un certain Gabriel Mogens. Un riche luxembourgeois qui avait fait fortune dans la recherche médicale et s'était installé sur ce petit coin de paradis qu'est le rocher de Monaco dans les années trente pour se la couler douce, loin de sa famille de tarés ; son frère Lars, un radin qui gardait tout son argent pour lui et sa sœur Emma avec qui il était en froid mais qui essayait tout de même de le gaver de gaufres dès qu'ils se recroisaient en espérant se faire pardonner.
Bref. Francis refusa immédiatement l'invitation, même si elle était prévue pour décembre 1945. Il préférait rester seul en France. De toute façon, il ne s'entendait plus du tout avec Ivan, il n'avait plus rien à voir avec le reste de sa fratrie et il allait finir par s'engueuler avec tout le monde s'il passait cinq minutes à discuter avec des fervents résistants de première heure qui allaient sans aucun doute le juger, en plus de le narguer avec leur richesse. Hors de question qu'il perde son temps là bas à passer un mauvais moment. Lucie n'avait pas insisté.
Et même si la sœur aînée n'était pas rentrée tout de suite à Monaco, elle n'était pas restée habiter avec eux et avait pris un appartement plus près de la ville. Résultat : L'ambiance était redevenue morose, avec Francis qui restait seul comme un rejeté et Chiara qui se sentait de plus en plus mal, faisant toujours la gueule à Ivan ; en à peine quatre années de guerre, le russe avait été présent pour elle plus que de raison. Il s'était comporté comme le grand frère dont elle avait eu besoin quand Francis était absent. Maintenant, il était fatigué des excès de comportement et de langage de Chiara, et avait fini par tout simplement arrêter de lui accorder de l'attention. Il s'était complètement reporté sur Alfred, en fait. Ils passaient tellement de temps ensemble que l'américain commençait à avoir une influence dangereuse sur lui ; Chiara l'avait vu jeter son passeport français dans le feu de cheminée. Mais il avait gardé tous les papiers nécessaires pour en refaire un autre, et elle devinait sans problème sa prochaine destination.
Ça ne l'étonnait pas plus que ça qu'il soit attiré par les États-Unis. Il était né en Union Soviétique mais avait dû la fuir avec ses parents, quand il était encore tout petit. Sa famille était partisane de la famille tsariste et riche propriétaire terrienne. Ivan n'avait rejoint le parti communiste qu'à cause des circonstances : Il n'approuvait ni Vichy, ni Londres, alors il s'était rabattu sur un système utopique qui le faisait rêver, entouré de gens qui flattaient ses origines soviétiques et, surtout, lui promettaient qu'il serait utile. Et autant dire que c'était parfaitement le truc d'Ivan, être utile, rendre service aux autres, se montrer humain, bosser dans le social. Ça avait été le déclic. Il avait rejoint les camarades de Contigné en 1941, et il était sur le point de les quitter, maintenant qu'il avait trouvé une autre façon de vivre. Au fil du temps, il avait analysé le communisme, et avait fini par déclarer que ça ne pouvait pas fonctionner en URSS, ni nulle part ailleurs. Il avait écrit cette thèse, mais l'avait également brûlée.
« Je vais avoir des problèmes si je publie ça aujourd'hui, alors qu'il est trop tôt pour constater la largeur des catastrophes à venir. Mais ils verront bien, dans dix, vingt ou même trente ans, quand le régime s'effondra comme un château de cartes. »
Et il avait l'air de se dépêcher, comme par peur paranoïaque qu'on l'empêche de quitter la France. Il avait déjà le passeport, les papiers d'identité et même un faux acte de naissance stipulant qu'il était né en France et pas en Union Soviétique.
« Pourquoi tu te sens obligé de mentir sur ce genre de détail… ? Marmonna-t-elle en lisant les papiers en diagonale. Elle n'avait aucune idée de qui Ivan payait pour les faire mais ça ressemblait vraiment à des modèles originaux. Ou du moins plus que la plupart des faux papiers qu'elle avait déjà vus, où les gens changeaient leur taille et leur date de naissance jusqu'à tomber sur des résultats improbables. Évidemment, les nazis étaient loin d'être cons alors ces gens-là se faisaient griller au bout d'une semaine.
- Il y a beaucoup de demandes pour aller vivre là-bas, expliqua patiemment Ivan en appliquant un faux tampon sur son passeport. Faut parfois tricher quand on veut mettre toutes les chances de son côté. Et comme ils ont une peur maladive des communistes, j'ai aucune chance s'ils lisent que je suis né en Union Soviétique.
- Tu vas peut être un peu trop loin en disant que t'as fait partie des FFL… Ils iront vérifier.
- Alfred m'a mis sur la liste. Personne ne la vérifie jamais.
- Et depuis quand tu fais partie des catholiques démocrates ? T'as jamais lu la Bible et tu dis toujours que la démocratie est bonne pour les ordures.
- Depuis que j'ai arrêté d'être orthodoxe et communiste. Et si tu savais le nombre de choses qui sont bonnes pour les ordures…
- C'est dangereux, espèce de crétin dégénéré…
- Dans la vie, faut savoir prendre des risques. »
Chiara aurait voulu le gifler pour son comportement. Mais il avait l'air tellement désinvolte et professionnel à la fois dans son projet qu'elle n'essaya même pas de s'y opposer. Même si elle se doutait qu'il aurait un tas de problèmes si les américains découvraient ses magouilles. Tant pis pour lui, il n'avait qu'à pas tricher avec le système.
Et surtout, elle se demandait si Ivan avait vraiment réussi à oublier Francis et s'il partait par amour pour Alfred ou parce qu'il en profitait juste pour se servir de lui afin de fuir la France et tous les souvenirs qu'il y avait laissé plus facilement et accéder à une vie plus confortable sans difficultés. Alfred, il aimait Ivan, c'était sûr. La réciproque, impossible d'en être certain.
« Tu l'aimes ? »
Ne put-elle s'empêcher de demander, en parlant bien évidemment d'Alfred. Elle s'en fichait un peu de ce que l'américain pouvait bien ressentir, mais elle savait à ses dépends que Ivan, même sans s'en rendre compte, pouvait devenir un vrai connard manipulateur pour arriver à ses fins. Il suffisait de voir les moyens sales auxquels il avait eu recours pour faire libérer Francis. Mais il restait un modèle d'honnêteté. A elle, il ne mentira jamais.
Ivan sembla énormément hésiter à sa question. Puis il haussa simplement les épaules avec une désinvolture non feinte avant de répondre :
« J'apprendrais. »
Et ça voulait tout dire.
