Gordon

C'est une heure à laquelle il devrait dormir ou assurer un tour de garde, pas une heure pour être debout, dehors à déambuler entre les tentes comme une ombre. Bellamy a le don de se surprendre lui-même aujourd'hui. Le type habillé comme un fermier de la préhistoire à une mauvaise influence sur lui. A cause de lui, peut être grâce à lui, il s'est fait une promesse : plus personne ne rentrera dans ce camp sans qu'il le sache, à son insu. Parole de Blake.

Il fait particulièrement froid ce soir, la température semble toujours plus basse et le vent est cinglant. Il attaque la chair malgré les épaisseurs de vêtement, il en mord chaque parcelle, le laissant rougi et marqué, tendu, fatigué de se battre pour se garder au chaud. Les terriens ont raisons, l'hiver aura leur peau aussi vite et aussi bien qu'une armée. Ce n'est qu'une question de temps. Bellamy se voit déjà à compter les jours, à tenir pour lui un petit carnet dans lequel il inscrira chaque soir que la nuit qu'il vit est toujours plus froide que la précédente, qu'à part la vision d'un soleil blanc qui ne réchauffe que la rétine, les jours ne diffèrent en rien. L'homme en haillons a raison. Ils ne sont pas prêts. Rien sur l'Arche ne les a préparés à un froid pareil. Las bas, il n'y a pas de saison, les jours s'écoulent dans la même température, le même climat métallique et artificiel, la même résignation d'une survie organisée méthodiquement. Ici, rien n'est méthodique, chaque jour n'est qu'une improvisation, une négation des efforts de la veille.

Bellamy s'arrête un moment devant le feu dont les dernières braises se meurent lentement. La chaleur qu'elles dégagent est faible, mais c'est déjà ça. Un léger halo rougeâtre s'étend encore péniblement sur le sol, faisant danser des ombres informes quand le vent se durcit. Le noir alentour paraît d'autant plus profond, infini, et pendant un moment, Bellamy s'y perd. Il repense à sa cellule sur l'Arche, à cette époque où il devait chaque jour faire attention à ce que sa sœur soit en sécurité. Bordel ce que c'était simple comparé à aujourd'hui ! Il n'y avait que sa mère, Octavia et lui, trois personnes dont il fallait prendre soin alors qu'ils sont quatre vingt quatre aujourd'hui. La seule chose à la quelle il devait penser, c'était obéir aux lois, ou au moins faire semblant d'y obéir. Aujourd'hui il doit constamment penser à demain, en sachant pertinemment que demain ne sera pas ce qu'il avait prévu. Il doit penser à la nourriture, l'eau, les terriens, le camp, ce type dans le vaisseau, l'hiver qui arrive et surement d'autres choses qu'il oublie dans son triste bilan ou qu'il n'a pas encore expérimenté.

Les dernières braises du feu sont mortes dans un ultime rougeoiement à peine visible. Il ne dégage plus qu'une odeur de cendre froide et le noir s'est installé tout autour de lui. Les ténèbres l'ont avalé et plus aucune lumière n'existe pour le sortir de cette noirceur. Bellamy lève la tête. Le ciel est chargé de nuage. Une tempête s'annonce pour demain mais il ne préfère pas y penser. Il détourne la tête.

Machinalement et sans trop savoir pourquoi, il se lève, marche vers le vaisseau. Il a besoin de parler à l'homme assis par Terre, besoin de s'épuiser à écouter tout ce qu'il lui reste à dire. Ce sera désagréable, chiant, mais il doit le faire, c'est lui le leader. Arrivée à l'intérieur, après un dernier regard à la silhouette de ses hommes qu'il devine à peine sur le mur d'enceinte, il rentre dans le vaisseau. Comme tout les soirs, ceux qui n'ont pas pu se faire une tente dorment là, blottis les uns contre les autres, essayant de se protéger du froid et du vent sous de minces couvertures improvisées. Leur situation n'est vraiment pas glorieuse.

L'homme est à l'étage, Jasper veille sur lui. C'est un brave gamin, il ne payait pas de mine les premiers jours, mais comme tous, il a appris à s'adapter, cet environnement hostile l'a rendu plus fort, surement pas meilleur, mais ici la seule règle qui prime c'est la loi du plus fort, et pour s'y adapter ils doivent apprendre à désapprendre ce qu'ils pensaient savoir à propos du Bien et du Mal. C'est comme ça. En montant à l'échelle en essayant de ne pas faire tinter le métal de son arme sur les montants en acier, il se souvient de ce qu'il a dit à Clarke. Qui nous sommes, et ce que nous faisons pour survivre sont deux choses différentes. Il mentait. Il le sait aujourd'hui. C'était un discours optimiste, désormais il sait que diriger c'est abandonner l'espoir de ne pas devenir le reflet de ses actions.

Bellamy s'engouffre dans la trappe. Une faible lumière éclair le fond de la pièce ou l'homme est assis. Contre le mur, la silhouette de Jasper se découpe sur la paroi qui a prit une teinte orangée. Il sursaute légèrement quand Bellamy se racle la gorge pour signaler sa présence. Si l'ouverture de la trappe n'a pas suffi, c'est qu'il devait dormir profondément. Devant le regard plein de sous entendu du chef des 100 le jeune homme baisse la tête, honteux avant de s'agiter nerveusement et de lui faire un compte rendu sommaire de sa garde. Bellamy ne dit rien, le garçon lui fait de la peine, il n'est déjà pas coloré d'habitude, mais ce soir il est si blanc que Bellamy peut presque voir le mur éventré à travers sa peau translucide. « Va te coucher Jasper. Je prends le relais ». Le garçon baisse de nouveau la tête, penaud. Bellamy peut y lire de la culpabilité, de la honte et quelque chose d'autre qui lui rappelle Octavia quand elle était enfant et qui lui donne autant envie de lui en mettre une que de le prendre dans ses bras pour lui faire comprendre que la bêtise est pardonnée.

« Allez, Jasper, trouve toi de quoi manger et va te mettre au chaud. Tu l'as bien mérité ». Ces quelques mots suffisent à redonner des couleurs aux garçons. Bellamy réalise, en le voyant repartir visiblement ragaillardie que c'est une autre responsabilité qu'il doit aujourd'hui accepter : ses mots, ses décisions, ses faits et gestes ont une influence sur le moral de ceux qui lui ont offert leur confiance. Comme avec Octavia, il doit distribuer les bons et les mauvais points avec parcimonie et intelligence. Encore une chose dont il se serait bien passé. Mais c'est comme ça.

Après le départ de Jasper, Bellamy s'installe sur une caisse. Il dépose son arme près de lui et se passe une main lasse sur le visage. Le trou causé par l'explosion de la poudre, ultime cadeau empoisonné de Murphy laisse une plaie béante dans la carcasse du vaisseau. L'air s'y engouffre avec la vitesse d'une balle, il tourne à l'intérieur comme une épaisse bourrasque chargée de glace et vous laisse transi de froid. Bellamy resserre le col de son manteau et croise les bras, enfouissant ses mains sous ses aisselles pour tenter de les réchauffer.

« Ce n'est qu'un avant goût » lui dit l'homme qui l'a observé depuis son entrée. La fraîcheur du vent ne semble pas avoir d'effet sur lui, ou très peu, à peine s'est-il donné la peine de remonter son épais manteau sur ses épaules pour se protéger. Son visage est toujours aussi stoïque, et pourtant une sorte bienveillance s'en dégage, ou plutôt une sérénité communicative.

« Mon nom est Bellamy Blake, et je suis bien le chef de Ceux Qui Sont Tombés du Ciel, comme tu le dis ». En s'entendant prononcer ces mots, Bellamy se sent presque soulagé. Comme si toutes ses interrogations sur son rôle de chef ne voulaient plus rien dire. Il est le chef, il doit vivre avec, l'assumer.

« Ton peuple aurait-il un autre nom ? demande l'homme après avoir hocher gravement la tête en signe de respect.

-Pas que je sache… Nous sommes des hommes, des êtres humains. Nous venons de la Terre, mais je ne suis pas sur que nous soyons terriens.

-Autrefois, les hommes se réclamaient de leur territoire, il portait le nom de leur pays fièrement. On comptait des milliers de peuples, des centaines de races, des religions différentes, des dialectes, des langues et des accents innombrables. Aujourd'hui, nous somme trop peu, sans doute, pour être autre chose que des hommes… En cela, toi et moi sommes semblables Bellamy Blake. Il nous faut apprendre qui nous sommes à présent, quel nom nous pouvons nous donner à nous même.

-Ton clan n'a pas de nom ?

-Seulement celui que les autres nous donnent. Nous sommes le clan de la côte, comme ceux dont je t'ai parlé sont à mes yeux les Hommes de l'Ouest. »

La voix de l'homme est grave et mélodieuse, l'entendre parler a quelque chose d'apaisant. A sa grande surprise, Bellamy veut en entendre d'avantage, il veut écouter l'homme lui parler des siens, de cette Terre, son passé, ses secrets, son histoire. C'est la première fois qu'il réalise que ceux qui sont restés sur Terre ont surement plus souffert que ceux qui l'ont quitté, qu'ils ont autant de droit à la survie, si ce n'est plus, et qu'il est presque normal qu'ils aient vécus l'arrivée des 100 comme une menace. « Quel est ton nom ? » demande-t-il à l'homme. La question n'est peut être pas dans l'usage de celui qui est assis, car il le dévisage un moment.

« Gordon » répond-il en retrouvant son expression habituelle. Le froid semble s'être dissipé et Bellamy se détend un peu. Le silence qui plane est serein, chacun attendant avec patience que l'autre ne commence à parler. Quand Bellamy comprend que Gordon ne dira rien sans une petite invitation il réfléchit à la meilleure façon de le faire parler plus longuement. Il se dit au fond de lui que c'est pour recueillir des informations mais il ne peut se cacher à lui-même que cette conversation l'apaise et le tranquillise.

« Parle-moi de ton clan. Raconte-moi son histoire ». Encore une fois le visage de l'homme devient un masque indéchiffrable, et encore une fois, Bellamy se dit qu'il n'a peut être pas posé la bonne question. Gordon fixe ses yeux bruns sur lui. Le vent fait s'agiter ses longues mèches nattées et fait tinter les bagues en fer pincées dans ses cheveux. Pendant un moment, il semble réfléchir à la meilleur façon de commencer son histoire, son visage se détend, son regard se fait plus léger et se perd bientôt dans le lointain quand il commence à parler : « Mon clan est établi sur la côté qui borde le grand océan au nord est d'ici. Pour l'atteindre, il faut compter quelques semaines de marche. Le trajet peut être raccourci en naviguant sur le fleuve, mais la traversée est périlleuse quand l'hiver vient, la glace peut prendre le bateau en une nuit et te laisser sur la mauvaise rive, sans moyen de traverser sur des milles.

« Nous vivons de la chasse et de l'agriculture pendant les mois chauds et de la pêche à l'arrivée de l'hiver. Nous formons une grande communauté, près de mille personnes vivent dans mon village collé aux flancs de la montagne. Nos huttes nous abritent du froid, de la neige et de la pluie et nous préserve des trop fortes chaleurs. Nous vivons comme nos ancêtres le faisaient il y a très longtemps, notre vie est parfois dure, elle demande du travail, des efforts et parfois du courage, mais nous nous estimons chanceux. »

On sent de la fierté dans les yeux de Gordon mais aussi de la tristesse. Sans doute a-t-il hâte de retrouver son peuple. « Comment avez-vous survécu à la Guerre ? » Lui demande Bellamy curieux.

Cette fois Gordon ne se fait pas attendre, il a surement compris que son geôlier est passé maître dans l'art de poser les questions qui dérangent. « Nous nous sommes caché dans un grand abri, creusé peu de temps avant la catastrophe. Nos pères et nos mères y ont survécu pendant trois décennies avant que les provisions ne viennent à manquer. C'est alors que nous sommes sortis de notre abri et que d'autres nous ont aidé ». Avant que Bellamy ne lui pose la question, Gordon lui fait un signe de tête entendu pour lui montrer qu'il ne répondra pas plus avant.

Pourtant, après un silence pesant, le jeune homme ne peut s'empêcher d'insister : « Qui vous a aidé ?

-Tes usages sont différents des miens, Bellamy Blake, cela je peux le comprendre. Et je te répondrai si j'en avais le droit. Mais cette histoire appartient à d'autres, et je n'ai pas le droit de la partager avec toi sans leur accord… Je ne peux te dire que ce qui est connus de tous, même ici loin de leur région. Nous les appelons, les Silencieux. Ils vivent entre eux dans la montagne, dans une grotte connus d'eux seuls et de leurs ancêtres. Leurs contacts avec nous sont rares mais amicaux, et nous les craignons autant que nous les respectons.

-Pourquoi ?

-Cela, mon ami, dit-il après un long regard plein de sous entendu, tu le découvriras quand ils te rejoindront.

Bellamy le dévisage. D'un coup, il se sent pris au dépourvu, tombé dans un piège. L'homme lui conte de belles histoires, l'endort de sa voix douce pour mieux le tromper. Gordon ne scille pas, son expression sereine et tranquille ne l'a pas quitté, même devant les yeux furibonds de Bellamy. Que cache-t-il d'autre ? « Je ne peux te laisser seul avec les tiens alors que l'hiver arrive, chef de Ceux du Ciel. Mais il me faut rentrer chez moi et annoncer votre venue à mon chef. Je dois lui dire que je vous ai trouvé. Peut être n'ont-ils pas vu vos lumières dans le ciel.

-Je croyais que ton peuple voulait nous aider ? demande Bellamy d'une voix dur en se levant.

-C'est le cas.

-Tu viens de dire qu'ils ne savent rien de nous… Tes pirouettes me fatiguent ! Réponds-moi maintenant et parle de façon claire. Je veux savoir pourquoi tu es là et comment tu nous a trouvé !

-J'ai suivi vos lumières aveuglantes homme du Ciel et je vous ai trouvé. Mais je n'étais pas parti pour cela. J'étais à la recherche d'un arbre particulier, qui ne pousse que dans ces environs. Sa fleur est un puissant remède, et le guérisseur de mon clan en a grand besoin. C'est alors que je vous ai vu, tomber du ciel au milieu des flammes. J'ai tout de suite su qui vous étiez, et pourquoi vous étiez ici. Les anciens de mon village nous racontent depuis longtemps que ceux qui avaient un jour trouvé refuge dans les nuages reviendraient sur notre terre, et que ce jour là, il serait de notre devoir de leur venir en aide, de leur apprendre à survivre ici. Car vois-tu, homme du ciel, chaque vie d'homme est importante quand aussi peu ont subsisté.

-Pourquoi ne pas nous emmené avec toi dans ce cas ? Pourquoi veux-tu partir rejoindre ton peuple sans nous ?

-Un homme seul peut se faufiler à travers les lignes des Hommes de l'Ouest mais pas tout un clan. Il serait trop dangereux de vous faire quitter votre camp sans une escorte adaptée. C'est cela que je vais chercher auprès des miens.

Le discours de l'homme a eu sont effet. La colère de Bellamy s'est dissipée aussi vite qu'elle était arrivée, et le froid l'assaille de plus bel. Comme cet après midi, il se sent las de cette conversation, fatigué des manières de Gordon, abattu d'être ainsi malmené. On lui offre à la fois tout et rien. La promesse d'un secours proche et la crainte d'être à nouveau livré à eux-mêmes. Ce n'est pourtant pas ce qui l'énerve le plus. Encore une fois, quelqu'un doute de lui, de sa capacité à préparer les 100 à l'arrivée de l'hiver, sa capacité à affronter les terriens. On le traite comme un enfant, tout en lui concédant le titre de chef. Bellamy ne veut pas de cette aide, il n'en veut plus. Il ne veut pas se retrouver sous la protection d'un peuple dont il ne connait rien, dont les hommes sont si secrets et manipulateurs. « Tu n'auras qu'à partir demain, retrouver ton clan, et y rester. On se débrouillera seuls, comme on l'a fait jusqu'à maintenant ».

Un voile de pitié passe sur le visage de Gordon, bientôt balayé par une volonté farouche. « C'est trop tard, Homme du Ciel. J'ai déjà appelé à toi les Silencieux. L'un d'entre eux arrivera bientôt. Il prendra soin des tiens et vous enseignera les secrets de cette terre quand je serais parti.

-Alors rappelle-le ! lui lance Bellamy hors de lui.

-Je ne peux défaire le chemin que j'ai tracé derrière moi. Il le suivra et te trouvera. C'est une aide dont tu ne peux te passer. » Devant le visage bouillonnant de Bellamy le ton de l'homme se fait caressant : « Mes ancêtres aussi ont tardé à accepter de l'aide, et nombres d'entre eux en sont morts. Toi et les tiens avez déjà connu beaucoup de souffrances, et même si je reconnais en toi l'étoffe d'un grand chef, tu dois accepter l'aide de ceux qui ont appris à survivre. Après, tu seras libre de t'établir ou tu veux. Ma région est vaste et pacifique, et elle sera plus propice à votre survie que cette forêt maudite. Crois-moi quand je te dis que je ne veux que vous venir en aide. Et crois-moi également quand je te dis que je ne remets pas en cause tes capacités de chef. »

La voix de l'homme se voulait douce, mais une certaine forme d'autorité s'en dégage. Et même si cela déplait à Bellamy, il sait encore une fois que l'autre a raison.

-Quand viendra-t-il ? demande-t-il d'une voix morte, épuisée.

-Je ne saurais te le dire précisément. Comme je ne peux te dire ce que tu attends. Sache simplement que sous les traits d'un ami se cache parfois la pire menace, et que le plus féroce des ennemis peut s'avérer l'allier le plus fidèle.

Il ne dira rien de plus. Son visage se ferme déjà comme un masque impénétrable, et Bellamy est trop fatigué pour insister. Encore une fois, l'homme lui a donné matière à réfléchir. Demain, il faudra qu'il parle de tout ça à Clarke et aux autres. Il ne peut pas tout décider seul, sans les consulter.

Il n'est pas vraiment leur chef.