3.

C'est le Karyu qui fut le premier sur les lieux. A son arrivée sur la planète principale du système de Tauron, le Goliath était déjà loin.

Sur cette petite planète vivait une colonie Terrienne de civils récemment installés pour en exploiter les ressources minières locales. Quelques villes chichement fleuries parsemaient cet astéroïde bien loin de sa planète mère. Mais l'absence de contacts radio et le silence qui régnait sur la petite capitale avait de quoi inquiéter les soldats du Karyu. Des images apocalyptiques apparurent enfin sur l'écran central du vaisseau plongeant ses membres d'équipage dans un spectacle d'épouvante muet : déserts, fumées noires épaisses, brasiers encore rouges et des hommes, des femmes et des enfants qui n'avaient pas eu le temps de fuir une folie meurtrière…

- Je croyais la grande guerre galactique derrière nous, murmura l'officier mécanicien la gorge sèche.

Cette même grande guerre pendant laquelle Zéro avait perdu sa femme et son enfant, un génocide, une défaite, un souvenir qui ne cicatrise pas…

- Mais pourquoi… ? laissa échapper Warrius Zéro dans un murmure étouffé par l'émotion qui lui étreignait la poitrine.

Pourquoi cette haine ? Pourquoi ce massacre ? Il n'y avait nul guerrier sur cette planète et nulle richesse à exploiter pour un mercenaire. Mais le commandant du Goliath était-il vraiment un mercenaire ?

Le gradé reprit ses esprits comme il put mais il ne parvenait à prononcer que quelques mots en maîtrisant son émotion.

- Traces de vie ?

L'officier radar humanoïde scanna.

- Affirmatif, commandant.

- Continuez de scanner et passez la planète au peigne fin, je vais voir surplace.

Une première navette emmena Ishikura et Marina au sud de la capitale, une seconde servit au commandant pour atteindre le centre ville. De vastes paysages de poussières s'offrirent à lui dans un silence de plomb et une odeur de sang. Le spectacle était choquant. A côté des corps des habitants, il trouva quelques armes rudimentaires flanquées de l'emblème du Goliath qui avaient inutilement été utilisées sur ces victimes de hasard rarement équipées pour se défendre, parfois des enfants…

Le dégoût, l'injustice, l'effroi lui vrillaient les entrailles, il eût un haut-le-cœur. Mais lorsqu'il aperçut deux gradés bien vivants portant la rose noire du Goliath sur leurs brassards, il sentit une colère indéfinissable monter en lui. Une haine insoupçonnée guida chacun de ses gestes, comme si une force maléfique s'était emparée de lui et lui dictait ses actes dans le seul but de détruire. Il dégaina son Cosmogun et mit en joue les deux soldats surpris qui n'avaient pas eu le temps de réagir. De l'autre main, il ramassa une arme blanche rouillée qui gisait sur le sol près d'une petite fille qui avait vu passer trop peu de printemps pour finir ainsi sur cette terre hostile. L'image de sa propre fille défunte s'y superposa un instant et sa colère redoubla.

- Vous souffrirez, comme ils ont souffert.

La voix était glaciale, les intonations tellement déshumanisées que les deux hommes se figèrent, la peur sur le visage. S'ils le supplièrent, Warrius Zéro ne les entendit pas tout aveuglé qu'il était par son désir de vengeance.

Un tir l'atteignit soudain à l'épaule, l'empêchant de commettre l'irréparable. L'arme de fortune lui échappa des mains, atterrissant sur le sol terreux dans un bruit métallique. Il se retourna vivement en direction de l'attaque. Le capitaine Harlock, expression froide, regard perçant, pointait toujours sur lui son Gravity sabre. Il n'eût pas le temps de comprendre, ni de réagir que le pirate avait dévié son arme et abattu de deux coups précis les deux dissidents qui s'effondrèrent sans un bruit.

- Warrius…

Son prénom dans la bouche de l'homme en noir sembla le ramener à la réalité, mais la colère et la folie se reflétaient toujours dans ses prunelles noisette.

- Ne fais pas ça.

Surprise et interrogation se mêlèrent aux sentiments noirs qui animaient son cœur. Le pirate poursuivit sur le même ton, sans émotion :

- Venge-toi sans haine. Ne deviens pas comme eux.

Mais ce massacre, cette violence, quel cœur peut supporter un poids si lourd sans sombrer dans la démence ?

- Tu n'as aucun sens moral, que sais-tu de ce que je ressens ?

- J'ai vu trop souvent cette lueur dans les yeux des hommes. Et trop souvent elle les a perdus. Je comprends ta colère, domine-la, apprivoise-la, digère ta souffrance et sois juste.

- Juste ? Mais il n'y a pas de justice possible face à ça !

Zéro hurlait à présent, incapable d'apaiser le flot de fureur qui l'animait, le sang coulait légèrement de sa blessure, mais galvanisé comme il était, il ne sentait rien. Harlock pointait toujours son arme sur son ami.

- Rien ne justifie de tels actes mais tu perdrais ton âme si tu t'abaissais à leur faire subir le même châtiment. La haine n'engendre rien d'autre que mépris et désolation.

- Tes crimes te collent à la peau Harlock, alors ton sens de la justice…

Le capitaine rebelle ne s'offensa pas et n'éleva pas la voix, son poing toujours fermement serré sur la crosse de son arme. Pourtant, le terrien avait littéralement craché cette dernière phrase.

- Il est trop tard pour mon âme… pas pour la tienne. Zéro, garde le contrôle. Bats-toi pour ce que tu as en toi, pour tes valeurs, pour éviter qu'un tel carnage n'assombrisse d'autres cœurs. Ne sombre pas maintenant, c'est eux qui gagneraient. Ne comprends-tu pas ?

Il abaissa enfin son sabre et répéta :

- Venge-toi sans haine. Tue sans plaisir.

Le commandant Zéro sentit des larmes couler sur ses joues, ses doigts se desserrèrent, il lâcha l'arme qu'il tenait encore dans sa main droite et il se laissa tomber à terre à genoux. Il fut secoué d'un spasme et d'un haut-le-cœur et laissa la bile lui brûler la gorge. Harlock ne bougea pas.

- Insuffle-moi de ta force, Harlock…

L'homme balafré s'avança doucement vers lui, lui intimant d'un geste l'ordre de se lever. Les deux hommes se firent face, sans un mot, les yeux dans les yeux. La glace contre la braise. Dans le regard du pirate, Zéro vit soudain tout ce que ce spectacle avait de déjà vécu pour eux deux. Lui aussi avait déjà été confronté à pareil drame. Tokarga, Jura et combien d'autres planètes rayées de l'univers par la folie d'un être, d'un peuple ? Cette réalité lui tourna la tête et devant l'inébranlable solidité de l'homme en noir, il murmura dans un souffle :

- Où puises-tu la force de vivre dans un monde aussi laid ?

Lentement, Harlock posa sa main sur l'épaule blessée de son vis-à-vis. Malgré son immense tristesse, celui-ci sentit de la chaleur dans ce simple geste.

- Je la trouve dans le sourire d'une petite fille, le souvenir d'un ami, le parfum d'une rose…

La voix douce du pirate avait une intonation nouvelle, comme un aveu, une confidence, une autorisation à lire en lui un peu de ce qu'il gardait au fond de son âme troublée. Le temps d'un instant, fugace. Puis la faille se referma, faisant taire l'émotion légère dont le vibrato de sa voix était teinté. Et le ton plus ferme, il ajouta :

- C'est à toi de trouver pourquoi tu te bats, à toi de trouver ce qui te fait avancer…

Il regarda le capitaine rebelle s'éloigner lentement de ce lieu oublié par les dieux avec un sentiment mitigé. De cet homme auquel il s'était souvent confronté au cours de sa vie, il ne savait presque rien… Même s'ils s'étaient déjà combattus l'un l'autre, le respect avait été presque immédiat et s'il ne partageait pas les idéaux portés par le drapeau noir du pirate, Zéro avait fini par comprendre ce qu'il y trouvait. Il se rappela de la chaleur, du rire, de la confiance incroyable qu'il y avait entre Harlock et son ami Toshiro, affranchis de tout, libres, ensemble…

Le souvenir d'un ami.

Trouve-t-on vraiment de la force dans les souvenirs douloureux ? Le soldat se le demanda, tant celui de son épouse et de sa fille lui paraissait difficile à évoquer avec le sourire. Il porta la main à son épaule blessée par le pirate…

J'ai un frère ennemi, c'est un début de réponse…