Chapitre 3
Peter tentait désespérément de se concentrer sur les dossiers qui encombraient son bureau, mais son esprit et son regard ne cessaient de se poser sur son informateur. L'attitude de Neal l'inquiétait au plus haut point. L'escroc semblait avoir retrouvé son calme après le fiasco entourant Fowler, mais il était tout de même passé tout près de tuer un homme. Peter savait que son ami n'avait pas encore fait le deuil de Kate, et ne tournerait la page que quand la personne responsable de la mort de la jeune femme serait derrière les barreaux. L'agent se demanda une fois de plus qui avait bien pu partager le café matinal de Neal, et quel était le rapport entre cet inconnu et l'explosion de l'avion ?
Peter sursauta en entendant sonner son portable. Il sourit en découvrant le nom de son épouse sur l'affichage.
- Élisabeth ?
- Peter, as-tu le temps pour un déjeuner en tête à tête ?
- Pour toi, toujours !
- Très bien. Tu retrouves Mozzie dans trente minutes au Cindy's Dinner. Tu sais, c'est le petit restaurant en face du salon de coiffure où j'ai mes habitudes.
- Mozzie ? Pourquoi diable irais-je dîner avec Mozzie ?
- Je n'en ai pas la moindre idée, mais s'il a demandé à te rencontrer, c'est forcément important. Neal n'a rien fait de bizarre aujourd'hui ?
- Neal EST bizarre depuis ce matin.
- Voilà, tu as la réponse à ta question. Je t'aime.
- Je t'aime aussi.
Peter raccrocha, pensif. Le fait que Mozzie veuille le voir ne présageait rien de bon. La dernière fois qu'il s'était tourné vers lui, c'était pour empêcher Neal de tuer un homme. L'agent jeta un coup d'œil à sa montre. Il n'accomplirait rien de plus ce matin, autant se mettre en route. Peter attrapa sa veste et se dirigea vers la sortie. Il décida de laisser sa voiture dans le garage souterrain. Il avait largement le temps d'aller à son étrange rendez-vous à pied. Il arriva en avance, mais Mozzie l'avait tout de même devancé.
- L'Agent.
- Haversham.
Mozzie resta silencieux. Mal à l'aise, il se demandait s'il n'avait pas réagi trop vite. Et si Neal avait simplement décidé de retrouver sa liberté et d'envoyer paître le FBI ainsi que la laisse au bout de laquelle on le promenait depuis des mois ?
- Mozzie ? Je ne suis pas venu pour jouer aux devinettes. Pourquoi suis-je ici ?
Le petit homme chauve ferma les yeux, prit une grande inspiration et choisit de faire confiance à son instinct. Il débita sa diatribe d'une seule traite, sans respirer.
- Neal m'a demandé de l'aider à disparaître. Je n'ai aucune idée de ce qui lui passe par la tête en ce moment.
Peter regardait son vis-à-vis comme si celui-ci venait de lui prouver l'existence des OVNIS.
- Mais… ça ne fait aucun sens ! Nous sommes sur le point de retrouver le meurtrier de Kate. Il n'a aucune raison de s'enfuir.
- C'est exactement pour cette raison que je suis ici. Il m'a appelé ce matin. Il a refusé de m'en dire plus. Il était agité. Je ne l'ai jamais entendu comme ça.
- Ce matin ? Il a partagé son café avec quelqu'un avant que je ne passe le prendre, mais il n'a pas voulu en parler. Il m'a envoyé balader quand j'ai abordé la question.
- Il ne m'a rien expliqué. Juste, je cite : « il faut que je disparaisse », pas « nous », mais « je ». Alors que Neal ne partirait jamais sans moi.
- C'est une histoire d'ego, c'est ça ? Vous vous adressez à moi parce qu'il souhaite se faire la malle sans vous ?
Mozzie lui jeta un regard noir. Peter Burke était vraiment aveugle, par moments.
- Ça n'a rien à voir, l'Agent. Neal a deux facettes. L'une qu'il partage avec vous, l'autre qui m'est réservée. Parfois, il vous laisse voir son côté sombre, ou il me montre son côté boyscout. Mais quand il passe en mode « je n'ai besoin de personne », on court à la catastrophe.
- Alors que fait-on ?
- On unit nos talents pour l'obliger à nous expliquer ce qui lui arrive.
Aux oreilles de l'agent, ce plan sonnait comme un pacte avec le diable, mais s'il pouvait empêcher Neal de commettre une énorme erreur, il était prêt à se transformer en docteur Faust. Les deux hommes prirent leur temps pour mettre au point une stratégie. Ils devaient bloquer leur ami dans les cordes. Un faux mouvement, et Neal se volatiliserait dans la nature.
Quand il revint au bureau, Peter était nerveux. Ce n'était pas lui l'escroc capable de cacher ses sentiments derrière une façade impénétrable. Travailler pendant des heures à quelques mètres de sa cible sans laisser transparaître quoi que ce fût de son tête-à-tête avec Mozzie serait une véritable gageure. Heureusement pour lui, Neal continua de l'ignorer, ne relevant même pas le nez au passage de son superviseur. Peter se glissa donc dans son bureau et fit semblant de se passionner pour la lecture d'un rapport sans le moindre intérêt.
L'après-midi passa à une lenteur infinie pour les deux hommes. Neal n'attendait que le moment de filer pour retrouver Mozzie et son plan vers la liberté. Peter devrait patienter un peu plus longtemps. Il devait débarquer à l'improviste chez June et interrompre les préparatifs de fuite. Si Mozzie réussissait à délier la langue de Neal et à le faire changer d'avis, sa propre intervention ne serait pas nécessaire. Si l'objectif principal était de convaincre Neal de rester, y parvenir sans mettre en péril leur amitié serait un bonus non négligeable.
À 17 heures tapantes, Neal ferma le dossier qu'il lisait, se leva, enfila sa veste et son chapeau et se dirigea vers la sortie. Au moment où il franchissait la porte, il entendit Peter l'appeler. Il faillit faire la sourde oreille, mais il devait maintenir les apparences. Il se retourna, un sourire resplendissant aux lèvres.
- Oui ?
- Tu t'en vas déjà ? Il est tôt.
- Peter, j'ai ma dose de fraudes hypothécaires pour la journée, et un mal de tête lancinant. Je rentre me reposer.
L'escroc n'imagina pas une seconde que l'agent qui lui faisait face jouait exactement le même jeu que lui : prétendre que tout était parfaitement normal.
- Très bien. Bonne soirée.
Neal élargit son sourire et franchit les portes du 21e étage du bâtiment du FBI. Il se doutait bien que Peter ne se contenterait pas de sa réponse, et qu'il vérifierait son traceur. Peu importe, il avait demandé à Mozzie de le retrouver chez June.
Peter dut se forcer à se rasseoir à son bureau pour préserver l'illusion de la normalité. Cette comédie, il ne la jouait pas uniquement pour Neal. Il devait maintenir la façade pour l'ensemble de la division en col blanc. Si qui que ce soit suspectait les projets de fuite de son ami, il ne pourrait pas le protéger. Il avait réussi à éviter que l'escroc ne soit renvoyé derrière les barreaux après avoir presque abattu Fowler, mais il n'avait à présent plus aucune marge de manœuvre. Un faux pas de plus, et Neal retournerait en prison. Il patienta tranquillement – du moins vu de l'extérieur – jusqu'à 18 heures avant de mettre les voiles. S'il s'était écouté, il aurait traversé l'étage en courant, mais il se força à marcher en sifflotant. Il n'avait pas travaillé plusieurs mois avec un arnaqueur de la classe de Neal Caffrey sans apprendre quelques petites combines.
Une fois installé dans sa voiture, Peter vérifia son portable. Mozzie devait le prévenir en cas de complication ou d'amélioration soudaine de la situation. Sans nouvelle de sa part, il faudrait passer à la seconde partie du plan, où deux frères ennemis tenteraient de convaincre une tête de mule de ne pas ruiner sa vie, tout en s'efforçant de ne pas mettre en péril leur amitié. L'affichage n'indiquait que l'heure, ce qui signifiait tout au plus que Neal n'avait pas encore disparu. Peter se dirigea vers le domicile de son partenaire, la boule au ventre.
Il voulait arriver discrètement. Peter gara sa Taurus à un pâté de maisons de sa destination. Il savait que Mozzie avait demandé à June de laisser la porte ouverte pour qu'il puisse entrer sans frapper. Il se glissa à l'intérieur et monta silencieusement jusqu'à l'étage. Une fois sur le palier, il tendit l'oreille. Les voix des deux complices lui parvenaient, sans qu'il puisse saisir le sens de leur conversation. Personne ne criait, ce qui était plutôt bon signe, au vu des circonstances. Peter vérifia son portable une dernière fois, prit une profonde inspiration, tourna la poignée et entra sans y avoir été invité.
Le silence tomba immédiatement dans la pièce. Neal fit face à la porte, ouvrit la bouche, la referma sans rien dire, avant de dévisager Mozzie.
- Tu m'as balancé aux fédéraux ?
- J'ai parlé de ton projet à ton autre meilleur ami, qui se trouve être l'Agent. Aux grands maux les grands remèdes !
- Je n'arrive pas y croire !
- Neal, commença Peter, il faut qu'on discute.
Neal secoua la tête, incrédule.
- Qu'on discute ? Mais de quoi ? J'ai voulu m'enfuir, tu as un témoin. Ramène-moi en taule et qu'on en finisse.
Il se tourna vers Mozzie.
- Je n'aurais jamais imaginé que tu me trahirais un jour.
Peter et Mozzie se jetèrent un regard inquiet. Instaurer le dialogue s'annonçait compliqué.
- Neal, il ne s'agit pas de te renvoyer en prison. Mozzie m'a demandé de l'aide. Il pense… Nous pensons que tu commets une erreur. Nous sommes tout près de trouver Vincent Adler. Tu ne veux pas voir l'homme responsable de la mort de Kate derrière les barreaux ?
- Si. Non. Vous ne comprendriez pas.
- Essaie de nous expliquer, murmura Mozzie.
Neal se mit à arpenter son appartement. Il n'avait jamais envisagé de partager cette partie de son existence avec qui que ce soit, pas même ses deux seuls véritables amis. Peter et Mozzie lui faisaient face, parfaitement silencieux et visiblement nerveux. L'escroc ferma les yeux et prit une grande inspiration.
- Je dois me rendre à Saint-Louis, c'est une question de vie ou de mort. Je ne peux pas vous en dire plus.
- Qu'est-ce que tu irais faire au Sénégal ? s'étonna Peter.
Ce fut Mozzie qui répondit.
- Pas au Sénégal, Peter. Neal n'a pas la moindre intention de quitter les États-Unis. Saint-Louis dans le Missouri.
- Ça ne fait aucun sens, il ne peut pas échapper au FBI bien longtemps en restant sur le territoire américain. N'est-ce pas ?
- Il ne s'agit pas de fuir le FBI. Je me trompe, Neal ?
Neal était abasourdi. Il n'avait jamais partagé son passé avec Mozzie. Il le dévisagea, en secouant doucement la tête. Le petit homme reprit la parole.
- Tu ne te rappelles pas m'en avoir parlé, je m'en doute. Tu te souviens de Monaco ? Quand tu as sauté par la fenêtre du palais princier ? Tu t'es cassé la cheville et il m'a fallu trois jours pour trouver un médecin qui ne pose pas de questions. En attendant, je t'ai soigné à coup de morphine. Tu planais constamment. Et la drogue te rend bavard…
- Qu'est-ce que je t'ai raconté exactement?
- Tu délirais. Tu parlais sans arrêt d'un certain Zach que tu voulais revoir pour lui présenter des excuses. Tu répétais le nom d'une salle de billard de Saint-Louis. Quand nous sommes revenus aux États-Unis, j'ai fait des recherches, et j'ai trouvé Zach.
- Quelqu'un pourrait me dire qui est ce Zach et ce que Neal irait faire à Saint-Louis, s'impatienta Peter.
- Zach est mon petit frère et il a besoin de moi.
Ce fut au tour de Peter d'être sous le choc. Il avait pourchassé Neal pendant des années, remplissant des pages et des pages d'un des dossiers les plus épais de sa carrière. Pendant tout ce temps, il n'avait jamais suspecté que l'escroc puisse avoir un frère. Il n'avait jamais non plus trouvé aucun lien entre Caffrey et le Missouri. Il réalisa que ce n'était pas le moment d'interroger son ami. Neal lui parlerait de son passé quand il le voudrait, il était inutile de tenter de le forcer à partager ses souvenirs.
- Pourquoi a-t-il besoin de toi, Neal ?
- Quelqu'un a essayé de le kidnapper. Je dois m'assurer qu'il est en sécurité.
- La police de Saint-Louis ne peut pas s'en charger ?
Neal scruta le visage de ses deux amis. S'ils étaient vraiment prêts à l'aider, il se devait de leur faire confiance.
- Les flics de Saint-Louis ne connaitront jamais toute l'histoire de ma famille. Ma mère est intégrée au programme de protection des témoins, mais elle a décidé de ne pas en parler. Elle est persuadée que ce qui s'est produit n'est pas lié à son passé. La police ignore aussi qui je suis devenu. C'est peut-être moi qu'on essaie d'atteindre à travers Zach. Les flics ne chercheront pas dans toutes les directions possibles. Je dois trouver qui a voulu enlever Zach.
- C'est avec ta mère que tu as bu un café aujourd'hui ?
- Non. Je n'ai revu aucun membre de ma famille depuis le jour de mes 18 ans. Je ne peux pas te parler de la personne qui est venue ce matin. Elle n'était qu'une messagère, de toute façon.
- Très bien, répondit Peter. On t'accompagne à Saint-Louis.
