Note de l'auteur : L'intrigue se met lentement en place, mais je vous rassure, ça va bouger bientôt. J'espère que ce chapitre assez calme vous plaira !
Bonne lecture !
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Chapitre 2
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« Debout là dedans !
Merlin écarta vivement les rideaux, et les rayons du soleil matinal inondèrent la chambre, faisant danser la poussière en volutes de fines particules d'or. La motte de cheveux blonds qui émergeait des couvertures s'éclaira, désordonnée. Arthur grimaça et tourna la tête avec un grognement mécontent, allongé paresseusement sur le ventre. Mais il ne put profiter de ce répit bien longtemps : énergique et expéditif, son valet lui arracha sans ménagement ses tièdes couvertures, le laissant le fessier à l'air sur le matelas.
- Vous avez dormi comme ça ? commenta Merlin en laissant tomber les couvertures au sol avec un bruit feutré.
Arthur crispa les fesses et se redressa sur un coude pour jeter un regard assassin au jeune sorcier, le nez rosi et humide. Au milieu de la chambre trônait toujours le baquet plein, entouré de flaques d'eau menant droit au lit.
- La faute à qui ? Tu m'as laissé seul dans le bain hier soir, espèce de bon à rien !
Merlin réceptionna avec dextérité le coussin lancé vicieusement à son visage. Il haussa les sourcils et épousseta le mortel projectile avant de le laisser tomber lui aussi sur la pile au sol, puis récupéra le plateau qu'il avait posé sur la table.
- Oh. Oui. Une affaire urgente. Je vous avais oublié, grimaça-t-il en déposant le plateau juste à côté du prince héritier étalé sur le ventre.
- Oublié ? s'offusqua Arthur en se retournant sans la moindre pudeur. Oublié !?
Furieux, il s'assit en tailleur avec humeur, sans se soucier de cacher son pénis au repos ni son scrotum.
- Oh n'en faites pas tout un drame. Attendez... Ne me dites quand même pas que vous m'avez attendu dans l'eau toute la nuit... ?
Arthur s'empourpra et fronça les sourcils, le regard fuyant.
- Bien sûr que non.
Merlin jeta un œil appuyé à ses cheveux emmêlés, son nez qui gouttait et la chair de poule qui hérissait sa peau nue.
- Bien sûr... articula-t-il avec un rictus amusé.
Mon jeune maître se dirigea vers l'armoire et en extirpa une épaisse robe de chambre qu'il amena au prince. Celui-ci, conditionné par une vie à être servi, étendit les bras pour laisser son valet le vêtir. Puis, il fronça le nez avec dégoût en détaillant le contenu du plateau.
- Du pain, une pomme et de la bouillie de seigle ? Tu crois que cela suffit pour nourrir ton prince ? Je n'ai jamais vu un valet aussi mauvais !
- Oh, croyez-moi, sire, vous me remercierez dans quelques années. Vous avez un petit début d'embonpoint.
Pomme en main, Arthur resta un moment bouche bée d'indignation, avant de jeter un coup d'œil discret à son propre ventre entre les pans de la robe de chambre.
- Insinues-tu que je suis gros, Merlin ? Je pourrais avoir ta tête pour ça !
- Oh rien d'alarmant, je vous rassure. Juste un peu de gras au niveau des hanches.
- Je ne suis pas gros !
- Pas encore, non. Grâce à moi.
Arthur mordit rageusement dans sa pomme en foudroyant Merlin du regard. Celui-ci l'ignorait et sifflotait joyeusement en rangeant le baquet avant de remettre un semblant d'ordre dans la chambre.
- Aujourd'hui je dois me préparer pour le tournoi de demain, annonça Arthur entre deux bouchées. Tu vas me servir de cible pour mon entraînement. J'espère que tu encaisses bien, parce que je n'ai aucune intention de te ménager, et cette fois-ci tu ne pourras pas courir comme un lapin ou te cacher derrière des étals.
Il jeta un regard mauvais et satisfait à Merlin qui se contenta de hausser les épaules. Arthur grimaça lorsque son valet glissa un peigne dans ses cheveux et entreprit de les démêler.
- Vous serez surpris de voir ce que je peux encaisser, sire.
Le prince héritier tourna juste assez la tête pour lui jeter un regard en biais. Quelques secondes s'écoulèrent pendant lesquelles Arthur scruta son valet qui le coiffait, jusqu'à ce qu'il fronce les sourcils.
- Il y a vraiment quelque chose de bizarre chez toi. Je n'arrive pas à mettre le doigt dessus... »
Merlin ne répondit rien.
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« Alors, ce premier jour au service d'Arthur ?
Tout en faisant tourner le liquide dans un tube entre ses doigts, Gaius observait Merlin avec un sourire taquin, entouré de ses expériences qui encombraient les tables. Éclairé par une multitude de bougies disposées partout dans la pièce, Gaius paraissait plus jeune et en forme que dans les souvenirs du sorcier.
Un peu échevelé, Merlin ôtait l'attirail qui le recouvrait et les épais gants. Et malgré la sueur qui lui collait à la peau et ses cheveux désordonnés, il arborait un sourire radieux.
- Je ne sens plus mes bras, j'ai des cloques sur les mains, mais je pense m'en être plutôt bien sorti !
Il retira la tunique de jute en la faisant passer par-dessus sa tête, et se laissa lourdement tomber sur une chaise avec un soupir de bien-être. Derrière lui, Gaius entreprit de lui masser ses épaules, bien qu'elles soient poisseuses de transpiration. Ces souvenirs remontaient à bien loin, mais Merlin était certain d'avoir eu bien plus de mal la première fois. Cette fois-ci, il avait été en mesure de parer presque tous les coups d'Arthur, même si plusieurs avaient été trop rapides pour lui, et que son crâne en résonnait encore. Et il n'était pas une seule fois tombé à terre.
- Arthur avait l'air surpris, ajouta-t-il pour lui-même avec un sourire flottant sur ses lèvres.
Sa gorge était sèche. S'adossant plus fermement contre la chaise, le jeune sorcier laissa Gaius décrisper ses muscles endoloris. Il avisa un pichet en terre cuite posé sur la table ainsi qu'un gobelet vide, et murmura un sort. Ses iris se teintèrent d'or, et aussitôt le pichet s'éleva dans les airs pour verser l'eau dans le gobelet. À peine eût-il le temps de le saisir et d'y tremper ses lèvres, que Gaius lui administra une tape sévère sur le crâne.
- Aoutch !
- Que t'ai-je dit sur l'utilisation de la magie à tes fins personnelles ?
Merlin grimaça en se frottant le crâne et tourna la tête vers Gaius. Le physicien avait élevé très fort la voix. Avec le recul et l'éclairage des années, le jeune sorcier avait fini par mesurer la chance inouïe qu'ils avaient eue de ne jamais avoir été dénoncés ou surpris en pleine conversation. Quiconque aurait pu se trouver devant la porte ou dans le couloir et saisir ces mots compromettants au passage.
- Gaius, dit-il sérieusement. Tu ne penses pas qu'il serait plus prudent d'éviter ce mot dans nos conversations ? Si un garde ou un chevalier nous entendait, nous finirions tous les deux sur le bûcher.
- Quel mot ? Magie ? s'exclama Gaius toujours à haute voix.
Merlin jeta un œil nerveux vers la porte. Il avait pris mes avertissements très au sérieux, et craignait que le prix à payer pour contrer le destin soit que son secret fut révélé ou Gaius exécuté. Il savait que dans l'état des choses, nul n'y réfléchirait à deux fois avant d'exécuter un valet insignifiant, arrivé depuis quelques jours seulement à Camelot. Et pour l'avoir vécu, il savait que les longues années de bons et loyaux services de Gaius n'empêcheraient nullement Uther de le condamner au bûcher sans sourciller.
- Exactement ! Tu ne dois pas le dire aussi fort !
- Mais je ne le dis pas fort ! se scandalisa le physicien.
Merlin leva les yeux au ciel. Le vieil homme était un peu dur d'oreille et ne se rendait pas toujours compte qu'il criait au lieu de parler.
- Écoute, expliqua-t-il patiemment. Tu n'as pas besoin d'élever la voix pour que je t'entende. Tu devrais chuchoter. Ou utiliser un autre mot moins dangereux. On ne sait jamais, quelqu'un pourrait nous écouter ou nous surprendre.
Gaius fronça les sourcils, retournant à ses concoctions d'un air vexé au plus haut point.
- Et quel mot suggères-tu, puisque tu en sais tellement plus que moi ?
Merlin grimaça en réalisant qu'il avait offensé son père de substitution malgré lui. Il détourna les yeux en cherchant que répondre. Ses yeux glissèrent sur le pichet, le livre détaillant le protocole des tournois – qu'il connaissait déjà par cœur – les bougies, avant de s'arrêter sur un peigne abandonné entre deux fioles vides.
- Peigne !
- Quoi ?
- Nous utiliserons dorénavant le mot peigne pour parler de magie. D'accord ?
Gaius fit une moue réprobatrice, l'air peu convaincu.
- Si cela peut te faire plaisir.
Merlin lui sourit en réponse et se leva pour aller se changer et se débarbouiller. Il lui fallait encore nettoyer les écuries et nourrir les chevaux du prince avant de lui préparer son souper. Il avait perdu l'habitude de ce rythme intensif et physiquement épuisant au service d'Arthur, mais se sentait plus qu'heureux de le retrouver, même s'il en subirait sans doute les courbatures le lendemain.
- À ce soir ! lança-t-il avec entrain à Gaius en sortant, tout en nouant son foulard bleu autour de son cou.
Il ferma la porte derrière lui et plongea dans la pénombre fraîche des murs de Camelot, croisant quelques serviteurs qui accrochaient des torches au mur alors que le jour commençait tout juste à décliner. Au détour d'un couloir, il tomba nez à nez avec Morgana qui s'arrêta en haussant un sourcil surpris. Elle portait une élégante robe pourpre qui rehaussait son teint pâle et ses yeux d'un vert limpide.
Merlin écarquilla les yeux en pâlissant et fit aussitôt un pas sur le côté pour la laisser passer, sans la quitter du regard.
- Oh. Le nouveau valet d'Arthur... Merlin, c'est bien cela ? demanda la jeune femme avec un sourire affable.
Son visage comme taillé dans la soie et la lumière était empreint de bienveillance et soigneusement encadré d'une chevelure soyeuse et lisse. À mille lieues de l'image que le jeune sorcier gardait en mémoire : blafard, défiguré par la haine, ses cheveux ternes et en bataille. Seules de très légères ombres violacées et cachées par la poudre dont elle se fardait annonçaient le début de ses insomnies dues à ses pouvoirs encore dormants.
Merlin se contenta d'acquiescer, les lèvres pincées. Morgana eut un rire élégant, se méprenant sur la raison de son mutisme.
- Ne sois donc pas si timide, je ne vais pas te manger. Je suis contente de voir que Arthur ne t'a pas encore fait fuir. Tu verras que sous ses attitudes d'enfant gâté, il a un cœur en or. »
Avec un dernier sourire, elle le dépassa en laissant flotter derrière elle un parfum suave. Merlin la suivit des yeux jusqu'à ce qu'elle disparaisse au détour du couloir, et resta encore un long moment immobile à fixer le vide. Il se souvenait qu'autrefois il avait apprécié Morgana pour cette douceur, cette candeur élégante et cette gentillesse, et qu'il avait été tenté plusieurs fois de lui révéler son secret. Et pourtant, il ne pouvait s'empêcher de repenser à la sombre satisfaction qu'il avait éprouvée en lui ôtant la vie, en voyant son regard s'éteindre sous ses yeux. Comme écraser un parasite ou arracher une mauvaise herbe – mais trop tard, le mal étant déjà fait.
À présent, la donne avait changé. Et en la regardant disparaître au détour du couloir pour aller quérir auprès de Gaius un remède inutile, il serra les poings. Notre conversation de la veille ne cessait de se répéter dans sa tête. Et comme je l'avais prédit, une fois de plus, le temps d'agir venu, les doutes assaillaient Merlin. Sa bonté et son empathie qui l'avaient toujours caractérisé freinaient sa conviction. Son désir de sauver Arthur en brisant le destin se heurtait une fois de plus à son cœur.
Son cœur qui était et avait toujours été sa plus grande force comme sa plus grande faiblesse.
J'avais pourtant été clair.
Le seul et unique moyen de sauver Arthur était d'anéantir les plans du destin à la racine, de manière si brutale et définitive qu'en aucun cas les événements écrits ne pourraient avoir lieu.
Et pour cela, Morgana et Mordred devaient mourir de sa main.
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« Tu sais que le tournoi commence aujourd'hui.
Sans cesser de fixer et ajuster l'armure du prince, Merlin opina du chef.
- Oui, sire.
- Tu sais remarquablement bien attacher une armure.
- Merci.
- De qui étais-tu le valet avant ? Tu ne m'as toujours pas répondu.
Merlin se contenta de hausser les épaules, et Arthur n'insista pas, l'esprit trop préoccupé pour chercher à percer ce mystère.
Le jeune prince était nerveux – c'était flagrant. Il se tenait exceptionnellement raide et calme, mais son regard fixe trahissait son anxiété alors qu'il s'humidifiait sans arrêt les lèvres. Merlin ne put s'empêcher d'esquisser un sourire attendri. Les derniers souvenirs qu'il gardait d'Arthur lui peignaient un Roi plein d'assurance, de puissance et de sagesse, si bien qu'il en avait oublié que son ami n'avait pas toujours été ainsi.
Il l'avait aussi remarquée à l'époque, cette nervosité, mais sans en mesurer les raisons, trop envieux qu'il l'était alors de sa position, de sa gloire, de sa richesse et des femmes qui lui gravitaient autour. Il s'était imaginé qu'Arthur craignait d'affronter ses adversaires, alors que ce n'était nullement le cas. Ce qui pétrifiait son ami sur place, ce n'était le tournoi en lui-même, mais la peur de ne pas se trouver à la hauteur des écrasantes attentes de son peuple et surtout de son père dont il cherchait l'approbation et la fierté.
À l'époque, Merlin n'avait alors pas encore appris à voir au-delà de ses attitudes arrogantes et égocentriques. Cela lui paraissait aujourd'hui si étrange d'avoir autrefois convoité la reconnaissance, la gloire et l'admiration. Combien de fois avait-il eu envie de révéler son secret dans le seul but d'être remercié, admiré, vu comme un égal par Arthur ? Ces désirs puérils lui avaient passé au fil des années. Seule la vie d'Arthur comptait. Sa vie, et l'unification d'Albion à travers lui.
- Tout va bien se passer, ne vous inquiétez pas, le rassura-t-il en fixant sa cape.
Cela lui valut un regard meurtrier.
- Je ne m'inquiète pas ! lui cracha Arthur au visage en lui arrachant des mains l'épée qu'il lui tendait.
- C'est ce que je vois, oui ! s'amusa Merlin en voyant son ami s'éloigner à grands pas furibonds.
Arthur n'avait aucun raison de s'inquiéter en effet. Pour l'avoir déjà vécu, Merlin savait pertinemment que nul dans ce tournoi ne lui arrivait à la cheville. Et il comptait bien neutraliser la menace du perfide chevalier Valiant avant qu'il n'affronte Arthur.
Il se souvenait parfaitement du sort de révélation. Un jeu d'enfant.
Un sourire léger flottait sur ses lèvres alors que la foule acclamait les chevaliers, et il s'adossa contre le mur pour observer à son aise. Avec ses connaissances et sa maîtrise de la magie, protéger Arthur de tous les dangers qui le guettaient serait infiniment plus simple cette fois-ci que la première. Le prince remporta sans difficulté et sans surprise son premier combat, et fut suivi aussitôt du chevalier Valiant. Celui-ci se tenait face à son adversaire avec son bouclier aux trois serpents ensorcelés.
Le jeune sorcier fit mine de tousser dans sa main alors que l'affrontement débutait et que les épées s'entrechoquait, et murmura le sort contre sa main, ses yeux adoptant brièvement une teinte d'or :
- Bebiede þe arisan cwicum.
Des exclamations horrifiées s'élevèrent de l'assistance alors que Valiant regardait avec panique les trois serpents de son bouclier prendre vie et se tendre vers son adversaire en sifflant. Ce dernier lâcha aussitôt son épée et s'enfuit sans demander son reste, laissant Valiant seul qui fusillait du regard son bouclier ensorcelé.
- Que faites-vous ? siffla Valiant avec colère à ses serpents. Je ne vous ai pas invoqués !
Le visage blême et les yeux exorbités, Uther se leva et pointa un doigt menaçant vers le tricheur.
- Sorcellerie ! Saisissez-vous immédiatement de ce sorcier !
Arthur et les autres chevaliers et gardes présents le neutralisèrent bien vite malgré ses protestations, et il fut emporté sous les huées de la foule. Une fois le calme revenu, Arthur revint auprès de Merlin pour le laisser rajuster son armure, tout en s'esclaffant :
- Quel imbécile, ce sorcier ! Tout cela pour ne pas affronter à la régulière un adversaire aussi médiocre ! Mon père avait raison, les sorciers n'ont aucun sens de l'honneur et de la bravoure. Cette sorcière qui a pris l'apparence de Dame Helen, et maintenant ça... »
Le visage de Merlin s'assombrit, et il déglutit en regardant le prince retourner vers l'arène pour son prochain combat. Il n'oubliait pas que c'étaient ses préjugés et sa défiance profondément ancrée pour la magie qui avaient mené Arthur à sa perte, et il s'était maintes fois demandé de longues années après sa mort, si les choses auraient été différentes s'il avait révélé ses pouvoirs plus tôt.
Si les choses se passaient différemment cette fois et qu'Arthur ne voyait pas son père mourir par magie, se dit Merlin en levant les yeux vers le ciel bleu, peut-être pourrait-il lui dévoiler son secret une fois Arthur sur le trône...
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Sans surprise aucune, Arthur remporta haut la main le tournoi et obtint le privilège d'être le cavalier de Morgana pour les festivités de la soirée.
Rassemblés dans la grande salle qui ne gardait aucune trace de l'incident, les nobles invités de Uther applaudissaient l'entrée du prince paré de ses plus beaux atours, un cercle d'or enserrant son crâne. Relégué au fond de la salle avec Gaius, le jeune sorcier regardait le prince marcher fièrement au bras de Morgana. La jeune femme était plus resplendissante que jamais, et Merlin était bien le seul à ne pas la dévisager d'un air énamouré ou admiratif.
Gaius lui jeta un regard surpris lorsqu'il tourna les talons sans un mot et quitta la salle alors que la fastueuse soirée n'avait pas même encore commencé.
Et lorsque Arthur se détourna avec un orgueil puéril de Morgana qui critiquait sa technique d'épée, et chercha du regard son valet afin de lui faire partager son indignation, il perdit son entrain en ne le trouvant nulle part dans la salle. Le prince serra les poings de colère, furieux de se faire abandonner pour la seconde fois par son impertinent serviteur, et ne put apprécier le reste des réjouissances tant il était contrarié.
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Posté sur mon rocher, le regard rivé sur l'entrée, j'écoutais attentivement les pas de Merlin s'approcher. Lorsque les premières lueurs des flammes de sa torche éclaboussèrent le sol en le devançant, je pris la parole d'une voix qui résonna dans l'immense caverne qui formait ma prison.
« As-tu pris ta décision, jeune sorcier ?
Merlin apparut alors en levant vers moi un regard las qu'éclaira un sourire sans joie. Le feu faisait naître sur son visage des ombres mouvantes qui accentuaient ses expressions, et se reflétaient sur la lame de l'épée qu'il tenait à la main.
- Es-tu certain de ce que tu as dit, mon vieil ami ? N'y a-t-il rien que l'on puisse faire pour éviter cela ?
J'avançai la tête pour le regarder de plus près en plissant les yeux. Mon souffle fit onduler son foulard et ses cheveux.
- Ta volonté vacille, Merlin... N'oublie pas la raison pour laquelle tu te trouves ici. Te disperser et gâcher ton temps à combattre des sorciers de bas étage ne fera que t'égarer et précipiter le destin. Je t'ai ramené pour sauver Arthur. Pour cela seulement.
- Je sais.
Le jeune sorcier baissa les yeux d'un air coupable et entreprit de descendre l'escalier creusé dans la roche, se dirigeant d'un pas décidé vers l'endroit où était ancrée la chaîne attachée à ma patte.
- Que fais-tu ?
- Je te libère de cette chaîne. Je n'aime pas te voir prisonnier. Si tu dois rester ici jusqu'à ce que le destin soit contré, j'aimerais au moins que tu sois libre de tes mouvements.
Une vague de tendresse pour mon maître, mon ami et frère de sang et d'âme me submergea, et je lui adressai un sourire ému. Sa confiance me touchait au-delà des mots.
Merlin avait atteint ma patte, et me tendit la lame de son épée.
- Souffle, Kilgharrah. Je ne pourrai te libérer avec une épée ordinaire.
J'obtempérai, imprégnant l'arme de magie ancienne. Le jeune sorcier l'abattit alors d'un geste assuré, brisant net ma chaîne. Et cette fois-ci, contrairement à la première fois, je n'avais nulle intention de brûler Camelot ni de lui nuire de quelque façon que ce fût. Nos âmes s'étaient depuis liées et nous ne faisions plus qu'un. Il m'arrivait parfois de me demander comment j'avais pu vivre si longtemps sans ce lien qui m'emplissait d'amour, d'espoir et de pardon. Merlin avait apaisé ma haine pour Uther et l'ensemble des humains qui m'avait si longtemps consumé.
La lourde chaîne brisée s'effondra au sol bruyamment, et le jeune sorcier s'adossa contre mon poitrail en soupirant.
- J'ai réfléchi, mon vieil ami. Morgana est innocente. Elle ignore qu'elle possède de la magie, elle n'est pas encore une menace, et elle se trouve du côté d'Arthur. Sa mort affecterait Arthur et rendrait fou de colère Uther.
- Merlin, dis-je en un murmure compatissant. Je t'ai vu dépérir pendant des décennies à force de tourner et retourner tes regrets. Crois-moi, je connais le destin, et tout ce que tu feras précipitera les événements que tu redoutes. Ne t'ai-je pas dit que changer le destin exige de lourds sacrifices ?
Le jeune sorcier se laissa glisser en position assise, les mains crispées sur la torche enflammée et son épée.
- Je ne peux pas... articula-t-il en un souffle brisé. Morgana est... elle est... Je vais trouver un autre moyen. Un moyen radical qui annulera le futur, mais sans la tuer.
- Soit. Fais comme il te plaira. Mais rappelle-toi ce qui arrive lorsque tu ne m'écoutes pas.
Merlin leva la tête vers moi avec un sourire contrit, une larme glissant le long de sa joue pâle.
- J'en suis conscient. Mais je me dois au moins d'essayer.
Il se releva et se dirigea vers la sortie en silence, le regard hanté et les épaules basses. Je le vis disparaître en emportant la lumière avec lui. Étant constitué de magie ancienne la plus pure, vestige des temps anciens où les dragons peuplaient la Terre, Merlin était la preuve vivante que la magie puisait son origine dans la bonté et le pardon. C'était là aussi bien sa force que sa malédiction.
Je me laissai envelopper de l'obscurité de la caverne que j'étais à présent libre de quitter sans en avoir l'intention. Les hommes ne pourraient jamais forger une chaîne plus puissante que ma loyauté envers Merlin.
- Je n'en attendais pas moins de toi, jeune sorcier. »
Ma voix résonna longuement dans le silence.
