I - Une dent péteé, un coffre pillé
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— C'pas que les accords soient spécialement durs, m'enfin faut les enchaîner et ça c'est le plus compliqué, fit le jeune vendeur aux dreadlocks châtains. Bonjour les crampes aux doigts.
— Techniquement j'veux dire, si le rif est basé sur du swing c'est assez saccadé, on peut s'y retrouver.
Cela faisait à peu près vingt minutes que Miguel essayait une electro-acoustique qui sonnait à merveille. Avec une facilité enfantine, il réglait les effets de son, remaniait l'ampli à son envie. Ça lui faisait du bien de parler avec un mec qui s'y connaissait. Lorsqu'il causait gratte avec les gens, on le regardait comme s'il venait d'une autre planète avec le dialecte qui allait avec. Il se sentait à son aise, assis sur son tabouret, entouré d'instruments suspendus au plafond et aux murs.
— Ça fait un sacré bail que j'en ai plus touchée une d'ampli.
— P'tain, pourtant vous taquinez salement à l'acoustique !
— Ouais, mais faut bien pour gérer sur une électrique ensuite ! (…) Je me souviens quand j'étais gosse, je rêvais que mes doigts frôlent les cordes d'une JS 100, je l'avais toujours attendue sous le sapin de Noël ! songeait-il d'un air profondément nostalgique.
— C'est drôle, vous avez plutôt une tête à jouer de la Gibson SG ou une Lag.
— Comme quoi, répondit Miguel en haussant les épaules. J'aime beaucoup les Ibanez, mon père est plutôt Fender.
— La JS, si vous voulez, elle est super confortable à jouer, on atteint toutes les frettes aisément. On joue plus vite, plus fluide. Y a juste cette connerie de vibrato qui fait sa fête à chaque fois, sinon c'est un bonheur de polyvalence. Les avis sont assez partagés à cause du vibrato et du micro là...
— Me donnez pas envie, je n'ai pas les moyens.
— T'façon, y a bien quelqu'un de la famille qui va bien vous filer du pognon pour Nöel, le réconforta le vendeur, coudes posés sur le comptoir.
— Pfft ! Alors là je peux rêver ! soupira Miguel, après tout sa famille ne roulait pas sur l'or.
— Ouais z'avez raison, y a des jours... Wow ! Chérie, cria le vendeur vers l'arrière du magasin. Qu'est-ce que tu fous, faut pas trois plombes pour trouver des cordes !
— Si ça t'arrivait aussi de ranger un peu, hein !
La jeune femme badigeonnée de tatouages en couleurs posa les paquets de cordes light et medium Earthwood folk sur le comptoir et repartit dare-dare dans la réserve. Miguel repartit avec ses cordes ainsi qu'un étui d'occasion n'ayant pas pu résister à la tentation qu'affichait le prix. Puis au moins il pourrait transporter sa guitare n'importe où sans danger.
Il sortit alors devant le magasin en saluant le vendeur et sa compagne et commença à s'inquiéter de la non-présence de Tulio. Il se demandait alors s'il devait l'attendre dans la voiture comme la fois précédente. Alors il patienta quelques minutes de plus et finit par s'asseoir sur un banc qui s'était libéré un peu plus tôt. Son estomac commença à grogner. Le dessein de s'acheter de quoi grignoter sur place ne lui avait même pas effleuré l'esprit que son compère se posta devant lui. Il leva sa tête, le découvrit la main sur sa bouche. Miguel pensait que ce n'était pas recommandé de tomber malade avec lui, l'efficacité du duo allait se discréditer. Tulio tenta de parler, Miguel sortit la parfaite tronche du mec sourd qui ne comprenait absolument rien à ce qu'on lui racontait.
Tulio finit alors par s'énerver, enleva sa main dévoilant ses gencives sanguinolentes. Sa bouche ruisselait de sang, sa langue en était recouverte. Ses yeux fuyaient en un ruisseau de larmes, en silence. Le blond reprit alors un air un peu plus sérieux.
— Mais qu'est-ce que t'as fabriqué ?! s'écria-t-il en bondissant vers son ami. Tu t'es viandé dans les escaliers ou quoi ?
Tulio tenta d'émettre une réponse correcte, cependant la douleur l'en empêcha. Alors il dut prendre sur lui pour expliquer clairement et brièvement à son associé de quoi il était question. Les gens à côté eurent un frisson de peur et de dégoût.
— Tu m'as demandé ce qui allait se passer quand on ne remboursera pas la dette, hein ? Et bien regarde. Là, c'était juste le message de prévention !
— Doucement, doucement ! interrompit Miguel qui essuya les postillons rouges sur sa barbiche, exhibant une grimace de dégoût.
— J'en ai plein le dos de cette journée ! Reste pas là, faut filer chez le dentiste.
— Oui, d'accord, mais par pitié, remets ta main devant ta bouche.
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Il fut tombé une dizaine de centimètres de neige dans les rues, ça faisait une éternité qu'il patientait. Miguel ne savait toujours pas ce qui était arrivé à Tulio en fin de compte. L'opération semblait conséquente par sa durée et il espérait qu'ils n'allaient pas refaire sa denture complète. Dans la salle d'attente morne et blanchâtre, il avait vu défiler des patients mais il n'eut aucune nouvelle de son collègue. Et encore, il ne l'avait même pas pris en urgence ! Tulio avait dû ravaler sa rage avant de patienter sous anesthésie.
Enfin quand la porte du cabinet s'ouvrit, il put entrer et apercevoir son collègue dans un état entre l'ataraxie et la syncope. Apparemment la plaie ne présenterait pas de difficultés à cicatriser, par conséquent quand Tulio sera bien réveillé, il aurait plus de tracas pour digérer le prix de son nouveau plombage.
Il n'avait même pas rechigné quoi que ce soit lorsque Miguel lui avait annoncé qu'il avait encore dépensé de l'argent pour sa guitare. Pour tout dire, cela lui faisait bizarre de le voir dans un état pareil. Cependant vu ses sourcils noirs froncés sur ses deux yeux bleus perçants laissaient tout entrevoir qu'il n'était pas dans un de ses meilleurs jours.
Encore plus étrange, après que son associé fut rentré dans l'appartement dans la seconde qui suivit, il ferma le verrou à double tour et fila jeter un œil illico dans le fameux agenda. Il en tira la conclusion qu'ils étaient vraiment dans la merde ce coup-ci.
— Bon. T'as toujours mal aux dents où je peux enfin avoir le fin mot de l'histoire ?
Tulio exécuta une grimace puis ordonna à Miguel de s'asseoir pour lui conter le résumé des épisodes précédents. Il commença par mettre les choses en évidence alors que Miguel, le coude posé sur la table, main sur la joue, s'apprêtait à suivre le condensé. Le blond eut peine à le suivre car le souffreteux douillait assez pour articuler. Étonnant que l'anesthésie ne l'avait pas claqué direct. Il avait réveillé en lui le théoricien du complot, il gesticulait salement en lui.
— Comme tu peux le voir, nous étions dans une situation peu enviable. Mais on a quand même remonté la côte. On a trouvé un moyen de gagner beaucoup en très peu de temps, ce qui pourrait effacer la dette comme ça, expliqua-t-il en claquant des doigts pour montrer l'aisance de ce plan.
— Oui merci, je suis déjà au courant !
— Et bien, on va dire que maintenant c'est fini. Nada, on coule !
— Quoi ?!
— Ils ont découvert le pot aux roses.
— Ah, lâcha-t-il comme seule onomatopée capable de résumer leur infortune. Et comment ils ont...
— Disons qu'ils se sont aperçus de notre petit jeu plus tôt que prévu. Et aujourd'hui je viens de me rendre compte qu'ils l'avaient mauvaise. On ne se doutait de rien alors qu'ils nous attendaient, se disait Tulio peu après.
— Au point de te foutre un beau gnon en pleine poire ?
— Entre autres. Et pas seulement.
Tulio avait pris à son tour une chaise, s'était assis en face de lui en prenant une feuille, débouchant un capuchon de stylo et se mit à faire un schéma.
— Bon ça ce sont les mecs à qui ont a piqué l'oseille.
— Ouais.
— Bref, en fait ils ont distribué pas mal de capitaux, enfin d'argent, à droite à gauche question de ne pas se faire prendre.
— Ils l'ont blanchi, quoi.
— (… ) Mouais on va dire ça comme ça.
— C'est quoi la patate que t'as faite là ? demanda le blond en pointant le dessin du doigt.
— Alors ça, ce sont les différents pays où il y a eu le plus d'argent en circulation. Bon, je suppose que la politique et nous ça fait deux, donc on va faire grosso modo.
Il montra avec le bout de son stylo les trois cercles représentant Cuba, l'ancienne Union soviétique et enfin la Chine. Miguel commençait déjà à soupirer en se grattant l'une de ses tempes.
— Bref, dit-il en traçant un triangle. Le magot était bien au chaud et bien à l'abri à Cuba. Enfin plus maintenant, en tout cas...
Plus Tulio avançait dans son raisonnement plus Miguel se laissait distraire par n'importe quelle chose qu'il trouvait sous sa main. Par moment il jetait un œil à la fenêtre, à la télévision, Tulio le reprenait. Il savait bien que faire un briefing était essentiel avant de passer à l'action, néanmoins là c'était trop démentiel pour être pris au sérieux.
Il n'était pas très bon en matière de géopolitique, le journal télévisé avait été d'un grand secours pour la compréhension. Les types en questions effectuaient une économie souterraine avec ses partenaires, la mafia ou syndicat du crime organisé dans d'autres pays. Vu qu'ils avaient des objectifs communs ( le financement étant le point à ne pas négliger ) ils préféraient collaborer ensemble plutôt que de se mettre des bâtons dans les roues. Ensuite ils étaient en guerre donc tout le monde était occupé à regarder ailleurs, à s'armer ou encore se menacer gentiment dans son coin pendant que l'argent continuait à affluer dans ce triangle. Comment gagnaient-ils autant d'argent illégalement, ça c'était pas le plus dur à cerner à la rigueur.
Ce fut là que l'URSS s'était disloquée de tous les côtés. Le merdier qui s'était installé en Chine rendait la situation instable depuis bien trop longtemps. Sans compter que l'économie avait repris le flambeau depuis l'essor du capitalisme, la mondialisation, tout ça... Du coup, le créancier il se fait fliquer à l'internationale. Ses débiteurs de l'ancienne Union soviétique n'arrivaient même pas à lui rembourser ses crédits parce qu'ils devaient gérer la crise et les conflits chez eux. Ajoutons le fait que ce cher boss qui pensait pouvoir encore administrer l'affaire se retrouve inspecté entre guillemets par des agents INTERPOL, ce qui ne lui laissait pas les mains libres pour ses activités. Bien évidemment il risquait gros vu la gêne qu'il occasionnait à l'État Américain et Mexicain ( peut-être qu'il y aurait une histoire de trafic d'armes durant la guerre froide, on n'en sait trop rien. Les rumeurs allaient bon train ). Donc voilà pourquoi le créancier n'était pas satisfait de son rendement cette année, Miguel réussit à déchiffrer ceci. Les principales ressources financières internationales étaient fliquées en permanence, le système étant bouché, plus rien n'avançait au sein de la famille.
Il stoppa Tulio qui s'était mis à faire un véritable labyrinthe sur sa feuille en s'emportant dans ses explications qui parfois n'avaient même plus aucun sens pour lui.
— Oh, oh c'est bon j'ai compris le comment du pourquoi ! le coupa-t-il à force de suivre le schéma qui lui donnait le tournis.
Et là il lui posa la colle du moment.
— À présent, ce que je veux écouter maintenant, c'est qu'est-ce qu'on à faire avec tout ça ?
Tulio le fixa silencieusement dans son incapacité à émettre une argumentation concise et ordonnée. Miguel arqua un sourcil qui démontrait son attente ou plutôt lui transmettait le message suivant par télépathie : '' On a pas toute la nuit, mon pote ! ''. Le chevelu commença aussitôt à se contrarier et recommença son schéma au dos de la feuille.
— Mais qu'est-ce que tu fiches... ?
— Laisse-moi t'expliquer jusqu'à la fin.
— C'est pas que ça me fasse saturer mais fais ça clairement et rapidement s'il te plaît, implora t-il la main sur son front.
Tulio, tout en effectuant un vague geste de la main, en soupirant, cherchant à aller tout droit à l'essentiel eut un micro-bug de quelques secondes. Enfin il reprit avec une belle crème de persiflage : « Te souviens-tu des asiat' qu'on avait vus il y a deux semaines ? »
— Ceux qui n'arrêtaient pas de nous regarder comme si z'étaient pris d'une subite crise de colites ?
Tulio se frotta les yeux en se convainquant de ne pas pousser un rire fatigué néanmoins sincère.
— Bon, ce sont eux. Ils étaient aussi sur la liste.
Là, Miguel tapa un poing dans la paume de sa main, captant enfin où son associé voulait en venir.
— On tapait dans le blé des sous-fifres qui n'en était pas réellement...
— Exact.
— Et ils nous ont pris en flagrant délit, tu crois ?
— Je ne crois pas non... laissa-t-il s'échapper dans un vague air pensif avant de se tenir la mâchoire et d'ajouter : que c'est douloureux, enfoiré !
— On est réellement mal barré là alors !
— Attends avant de dire ça, attends un peu. C'est là que les choses vont devenir corsées.
Il se leva, cherchant dans un placard de l'ibuprofène alors que le blond réalisa que la mouise ne cesserait de les poursuivre où qu'ils aillent et en tout temps.
Tulio n'avait pas mâché ses mots pour lui narrer la suite. Il se trouvait que l'homme de main favori du chef en question fréquentait les rues du vieux Séville, qu'il les traquait depuis un bon bout de temps. L'ultime preuve fut bien évidemment le corps de la tête du groupe de la pègre chinoise, repêché dans le canal le jour même et menaçant Tulio par la même occasion. Si cette justification ne suffisait pas pour envisager la suite des dégâts, c'était qu'il fallait être aveugle. Miguel ne connaissait pas les employés de la maison aussi bien que Tulio, cependant le fait d'avoir levé la main sur son meilleur ami suffisait pour dire qu'il ne pouvait pas les sentir. Et si des tueurs à gages traînaient dans les environs c'était que ça suintait le cramé. De plus, la présence de Velázquez prouvait qu'il était plus que déterminé à récupérer son argent, quels que soient les moyens mis en œuvre. Toutefois, un détail lui échappait. Pour s'être attardé parmi cette bande de parias richissimes, Tulio devinait que le boss demeurait loin d'être un sédentaire. Si son plan tombait à l'eau et qu'il lui fallait absolument une base financière solide pour démarrer alors il n'hésiterait pas à prendre le risque de venir en personne. Avec toute la camarilla, ça allait de soi.
La perspective de faux papiers et de séjours à l'étranger lui titillait un peu les neurones.
Soudain, il lui vint une excellente idée. Savoir si elle allait marcher, c'était tout autre chose.
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Après un repas devant la télévision qui ne semblait jamais se terminer, ils allèrent enfin se coucher.
Plusieurs heures après, le réveil sonna.
Miguel se replia en position défensive auditive, oreiller plaqué sur la tête et son corps sous la couette. Tulio se leva, l'arrêta et alla secouer un peu son compère qui avait choisi de ne pas bouger d'un pouce sous prétexte que le jour ne s'était même pas levé. La lumière ne transperçait pas les volets, comme à son habitude, sous les coups de neuf heures. Il pestiféra, demandant pour quelle raison avait-il besoin de se lever si tôt. Quand il dénota l'heure rouge qu'affichait l'écran noir du réveil, il fit une paire d'yeux de hibou avant de se tourner à nouveau de son canapé, fort contrarié.
— Quoi ? Mais tu te fous de moi ?!
— Miguel, fais pas l'enfant, lève-toi.
— Tu plaisantes, il faudrait attendre qu'il gèle en enfer pour que tu puisses me souquer à trois heures et demie du matin !
— Il le faut pourtant ! Ça fait partie du plan.
— Quel plan ?
— Celui que je t'exposerais en détail quand on sera arrivés sur place. Bouge-toi un peu et rejoins-moi.
— De mon vivant, je te jure que si ça n'en vaut pas la chandelle, t'auras à me supporter le reste de la soirée ! grommela-t-il en enfilant son pantalon de la veille.
Et cela faisait environ cinq ans et demi qui le supportait, alors pour une nuit supplémentaire il n'allait vraiment pas chipoter pour si peu.
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« QUOI ?! »
Le cri résonna dans toute l'avenue déserte et enneigée. Quelques chiens aboyèrent en guise de réponse, quelques lumières s'allumèrent dans les chambres d'immeubles. Les lampadaires plantés en lignes pareilles aux arbres furent éteints. Il se stoppa net, complètement assommé par les propos de son collègue qui pourtant conservait tout son sérieux. Tulio le prit par la main, le poussa dans le dos et l'obligea à se caler dans une ruelle sombre et étroite.
— À quoi tu joues, bon sang ?! vociféra-t-il à voix basse.
— Je te retourne la question, tiens ! répliqua-t-il avec impudence en retirant la main de son collègue hors du col de son perfecto.
— Gueule le plus fort tant que tu y es, les voisins n'ont pas entendu, réprima-t-il d'un ton sec.
Miguel souffla et croisa ses bras contre son buste en pensant que ce n'était pas le projet du siècle pour clore l'année. Tulio semblait ferme, il allait appliquer son plan. Et ce que Miguel craignait, c'était à l'inverse de ses remarquables préparations et méthodes, les décisions irréfléchies de son compère. Normalement il passait des heures à peaufiner ses affaires, par contre là, il avait dû prendre la décision sous un présomptueux coup de gueule de dernière minute. Peut-être qu'il avait très mal prit le poing dans la figure au point de se venger, cela pouvait se concevoir.
« On va piller un coffre-fort. On prend l'argent, tout ce qui est bijoux et compagnie on ne garde pas. »
Réflexion faite, ce plan n'avait été fondé sous une aucune réflexion plausible. Il ne voyait que ça. Ce n'était pas possible autrement.
— C'est de la folie, on a jamais commis ça auparavant.
— Il faut se faire une raison ! Si on recule, on finira nous aussi dans une rivière.
D'un point de vue judiciaire, ils gagnaient de l'argent en toute légalité vu que Tulio ne trichait pas aux cartes ( ou encore ne s'était pas fait prendre jusqu'à maintenant ). Pour le reste, il n'y avait jamais eu de plainte contre eux. Ce soir, ils allaient franchir un pas en matière de légalité. À la rigueur ce n'était pas leur conscience morale qui les freinait dans leur élan néanmoins les peines encourues en cas de délit pouvaient se montrer écrasantes. Surtout que leur fluidité s'effriterait si leurs casiers judiciaires se remplissaient illico.
— T'as réfléchi au moins comment rentrer, comment sortir ?
— Je ne suis pas né de la dernière pluie, enfin.
— J'ai un mauvais pressentiment... ragonna-t-il dans une expression qui lui ressemblait de moins en moins.
— Tu peux dire ce que tu veux, on ne rebroussera pas chemin.
— Et je peux savoir où se cache ce fameux coffre ?
— Tu verras. Amène-toi.
L'autre faisait la moue, vraiment. Ce fut pour lui une situation toute nouvelle. Traditionnellement dans le duo, il y en avait toujours un qui s'inquiétait beaucoup trop alors que l'autre fonçait tête baissée sans trop se préoccuper du reste. Les rôles étaient inversés ce soir-là. Miguel ne visualisait pas ce coup et son instinct – tout comme celui de Tulio – leur faisait rarement prendre un mauvais chemin.
— Bon, bon très bien, emmène-moi jusqu'à ton fichu coffre.
Il se rendit compte alors en marchant que sa fièvre avait pratiquement disparu. Peut-être était-ce un signe de bon augure ou non, néanmoins il restait de nature optimiste. Ensuite il râlait intérieurement, pourquoi diable n'avaient-ils pas pris la voiture ?! Enfin il se demanda pour quelle raison son associé restait silencieux. Il se corrigea, c'est vrai qu'il avait mal à la mâchoire, oui.
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Enfin Tulio s'arrêta et Miguel faillit se prendre son dos en pleine face. Il regarda, le nez en l'air, et s'aperçut de la taille de l'immeuble vert olive clair qui accueillait des bureaux. Le blond avait cru qu'il s'agissait d'un cambriolage à l'intérieur même d'une demeure luxueuse. Détaillant l'immeuble des années cinquante, il ne put que s'interroger.
— C'est là ?
— Oui, c'est ici.
— Okay. Ton plan pour rentrer ?
— Faut contourner l'immeuble, il y a des escaliers. Pour ce qui est de la porte, laisse-moi faire, sourit-il en sortant de sa poche l'illustre pince capable d'accéder à de nombreux endroits. Y compris leur appartement quand ils avaient la flemme d'aller chercher leurs clefs.
Et bien après avoir gravi les escaliers en fer rouillé et entamé la serrure avidement, l'un d'eux eut une question pleine de bon sens qui imprégna son esprit.
— Et tu le connais toi le code du coffre-fort ?
Le bruit correspondant au tripatouillage de la serrure par une minuscule barre de fer fut réduit au silence. Il y eut un moment d'arrêt de la part de Tulio qui ne se retournait pas pour autant, histoire de ne pas perdre sa crédibilité. Puis sa mécanique repartit.
— Changement de plan. Si on ne trouve pas le code, on embarquera le coffre.
— À pied ?
S'ensuivit un long blanc.
Clac !
La porte s'ouvrit dans une sorte de grincement volatil. Il sortit une lampe de poche qu'il alluma discrètement et fit signe à son acolyte de poursuivre l'exploration des lieux en prenant soin de refermer derrière lui.
— Ça aurait été plus pratique si on pouvait allumer.
— Bien sûr Miguel, c'est vrai que les gens se diront que c'est tout à fait normal que des employés viennent bosser à quatre heures du matin, répliqua-t-il en levant les yeux vers le plafond.
— Je ne suis pas sûr que tu aies capté l'ironie de ma phrase... dit-il déçu.
— Si je ne me trompe pas il s'agit bien de cet étage, se confia-t-il à voix basse tout en inspectant les lieux. Lorsqu'il pointa la lumière de la DEL sur la porte au fond à gauche du couloir, il ne put contenir un '' Dans le mille ! '' et s'il aurait pu le faire il se serait frotté les mains d'impatience. Tulio demanda alors à son complice de l'éclairer en attendant qu'il puisse déverrouiller l'entrée.
— Hum... Étrange.
— Y a un problème ?
Le chevelu se releva, rangeant sa pince, agrippa au bout de ses doigts la manche de sa chemise et la posa sur la poignée. C'était bien ce qui lui semblait, déjà ouverte. Il tourna en prenant soin de ne pas laisser une parcelle de sa peau atteindre le portant. La pièce ressemblait à s'y méprendre à un bureau de journaliste en chef. Des monticules de paperasse partout. Les murs étaient tapissés de photos de clubs sportifs, de titres à la une, les étagères décorées de trophées de toute espèce. Le bureau était en bois massif, mais finement travaillé malgré la poussière qui le recouvrait. Miguel surveilla activement les coins de la pièce et ne distingua aucune trace de caméras dans les parages.
Tulio lui fit signe d'approcher alors qu'il tentait de déplacer une étagère emplie de livres d'objets poudroyant purement ornementaux. Ils la soulevèrent d'un chouïa, la déplaçant quelque part où elle ne gênerait pas. Miguel, qui lui avait des gants, tira la poignée encastrée dans le mur beige. Le papier peint se détacha progressivement, trahissant ainsi une planque bien réservée aux yeux de tous. Le coffre se présentait devant eux, lourd, alarmant, empli de promesses.
Tulio mit à son tour sa paire de gants et se mit à tourner le bouton giratoire incrusté de dix chiffres. Il devait se creuser les méninges pour résoudre ce code à six chiffres. Il se mit à tester un peu au hasard, se stoppa puis décida de faire un planning de probabilités comme il le faisait si bien lors de ses parties de poker. Le travail risquait de durer et qui plus est d'entamer ses nerfs. Miguel, lui ne sachant que faire, examina les dossiers sur le bureau. Ses yeux capturèrent alors une facture au nom du propriétaire. Son expression faciale ne se différenciait pas d'un vioque en train de faire une crise d'épilepsie. Il prit la feuille et tapa sur l'épaule de son collègue.
— Tulio ! l'appela-t-il en murmurant.
— Quoi ? répondit-il sur le même ton. Tu vois pas que je suis occupé ?
— On doit se casser d'ici, ça craint !
— Hein ? fit-il en se retournant, s'attendant à un danger quel qu'il soit, et non une archive administrative récente postée devant son visage.
— L'Velàzquez, il bosse ici ! C'est son pognon, on va se faire démonter !
Alors que Miguel demeura crispé en attendant une expression venant de son acolyte lui confirmant qu'il valait mieux débarrasser le plancher, Tulio prit un air entre le désintéressement total et une incrédulité sans faille.
— Miguel-Miguel-Miguel... soupira-t-il. Tu penses sérieusement que je l'ignorais ?
— Attends, tu avais dis-toi-même qu'on s'est fait chopper parce qu'on grappillait le fric des autres bandes ! Pourquoi on recommence cette connerie enfin ?
— Parce que l'occasion s'est présentée, il faudrait être un saint pour la refuser. Et puis, oh, après ce que j'ai dégusté hein !
— C'est pas vrai, marmonna-t-il en posant ses fesses sur l'énorme fauteuil positionné derrière le bureau. Certes ils ne nous ont jamais chopés, néanmoins ils ne sont pas aveugles pour autant. Que ce soit Cortés ou ses hommes de main... !
— Daggdttdddd-da ! poussa-t-il furibond, ne pouvant plus employer le schéma basique sujet verbe complément. On se calme, j'ai un foutu code à déchiffrer !
C'était dans ces moments que Miguel demeurait le plus inspiré pour démontrer son véritable talent à la bouderie. Il poussa un long soupir, oyant les paroles de Tulio bouillonnant de se remplir les fouilles. Il médit bientôt sur le compte du coffre qui le gonflait plus qu'autre chose. Le blond posa avec nonchalance ses pieds sur le bureau en prenant soin de ne pas salir ou de tremper les factures. Il fit tomber un bloc-notes orange par mégarde et se dépêcha de le ramasser. Une page avait été arrachée, une série de nombres avaient été griffonnés à la rache. Il restait encore les cendres d'une cigarette sur la surface du papier.
— Tulio ?
— Quoi encore ?!
— Essaye 615 232.
— C'est un coffre bon sang, on ne joue pas à la loterie !
— qu'est-ce que tu as à perdre ?
Tulio tenta la combinaison proposée, saisit la poignée, tira, rien ne venait.
— Voilà, tu vois bien que ça ne marche pas.
— Pousse-toi, laisse-moi faire !
Tulio n'eut pas le temps nécessaire à riposter qu'il fut éjecté par son associé décidé lui aussi à s'impliquer dans ce jeu des moins amusants. Miguel lut alors le bloc-notes tout en gardant un œil sur les chiffres qu'affichait le coffre, pivota le bouton à son tour et saisit la poignée à son tour. Rien à faire, ça restait bloqué. Il décida de forcer un peu, les deux mains agrippées, le pied sur le mur et il tirait à s'en froisser les muscles.
— Miguel stop, stop ! intervint Tulio paniqué. Comment on fait si tu pètes la ...
Alors il mira les conséquences qu'il s'était prédit il y a quelques secondes auparavant. La poignée s'était détachée, embarquant un morceau de placo au passage. Elle resta dans les mains de Miguel qui tomba en arrière manquant de se gameller sur le bureau. Un gros trou fut établi et Tulio pouvait y passer ses doigts fins à l'intérieur. Grâce à sa pince, il débloqua le système de verrouillage et enfin leurs efforts furent récompensés.
— Ben si j'avais su, je l'aurai fait avant, déclara le blond au sol, fixant stupidement sa poignée.
— Tu ne peux pas t'en empêcher, hein ! ricana le plus grand des deux en lui tendant sa main pour le relever. Bon, voyons combien on a gagné ce soir...
Si cet instant avait pu être filmé, on aurait insisté en un gros plan objectal insistant sur le néant symbolique que représentait l'intérieur de ce coffre. Par la suite on aurait effectué un autre gros plan sur leurs visages figés dans un élan d'excitation commune puis la tension retombée à zéro. Pour conclure le tout, les têtes nos protagonistes encore dans le coffre, un vent sinistre soufflerait à l'intérieur du bâtiment, une tumbleweed roulant et disparaissant aussitôt d'on ne sait où.
Ou communément appelé un bide.
— J'le crois pas ! répéta Tulio en se retournant, dans une pose signifiant sans doute '' Oh, pourquoi monde cruel ! ".
— J'aurais parié dessus, tiens ! marmonna Miguel en haussant les épaules. Bon y a rien, y a rien, on rentre ?
Métaphoriquement parlant, un énorme rocher tomba sur la tête du meneur. Il ne comprenait pas comment Miguel pouvait être aussi je-m'en-foutiste de la sorte. Il prenait la vie comme elle venait, c'était une qualité parmi tant d'autres, toutefois il y avait des instants dans lesquels ça l'agaçait plus qu'autre chose.
— Génniiaaaaal...
— Hum ?
— Comment peux-tu dire ça sur un ton guilleret ?! On a défoncé le mur oui !
— C'est qu'un mur, c'est pas comme si on avait tué quelqu'un.
— […] Ça y est, tu m'as donné mal à la tronche.
— Arrête ton char, de toute manière ça aurait pu être bien pire !
Hélas pour eux, l'Univers n'était pas sourd. Par la magie du hasard, ils frémirent quand la sirène des gyrophares agressa leurs tympans, la lumière rouge et bleue défilant telle de la bruine sur les vitres. Les flics avaient envahi la rue, ils étaient sortis de leurs voitures, leurs portes claquant les unes après les autres comme un rif de batterie.
— Qu'est-ce que tu allais dire au juste ? persifla Tulio braquant son regard courroucé sur son homologue plus petit que lui.
Gêné, il garda le silence. Il se contenta de sourire faussement face à l'incroyable coïncidence.
— Je te jure que si on rentre, je vais finir par te tuer ! affirma-t-il en exécutant le signe du couteau sous la gorge.
— Ce que tu veux, mais il faut à tout prix qu'on finisse par rentrer d'abord.
— C'est pas gagné tout ça...
Premier chapitre et Bim ! Un cliff-hanger par-dessus le marché.
N'hésitez pas à commenter, donnez votre avis, votre moment préféré et enfin vos théories les plus folles quant à l'évasion de nos comparses !
Rendez-vous au chapitre 2 - Le merdier !
