3.

Gideon tomba à la renverse sur le sol, faisant au passage tomber la pierre. Mais au lieu de retomber dans un bruit mat, elle resta suspendue à quelques centimètres du sol, toujours brillant très fort, comme un petit soleil nucléaire. Il recula d'un mètre, rampant à reculons sur un sol terreux qui le salissait davantage. Sa bouche se tordait dans une expression d'horreur telle...

La pierre continuait de flotter et s'approchait comme elle le pouvait du visage de Gideon, le fixant de son œil blanc. Bill a été vaincu, Bill a été vaincu... Gideon tentait de se rassurer en répétant dans sa tête cette phrase comme un psaume. Le petit talisman se mit à rire très fort, comme un dément, ce qui ne rassura pas Gideon et lui fit prendre encore plus conscience que cette situation était bel et bien réelle.

- Non, Gideon, je n'ai pas totalement disparu, preuve en est, je suis là, devant toi... La pierre vibrait plus fort, et sa lueur baissait parfois. Je ne suis plus que l'ombre de moi-même, vois-tu ?

- Tu... Tu as été vaincu ! C'est Dipper, Mabel, et...

- Tu crois que comme avec ton ancien toi, on peut m'enterrer définitivement ? Me marcher dessus ? Me rabaisser ? Non, Gideon, on ne peut pas. On ne peut pas effacer mon souvenir, tout comme ton souvenir à toi !

La bouche de Gideon tremblait, ses lunettes glissaient sur son nez et avaient même fini par tomber sur le sol en se brisant légèrement, dans le coin supérieur droit. Gideon continuait de ramper comme un chien, par terre, toujours en reculant, toujours Bill dominant la situation et la conversation. Mais Gideon, aussi peureux était-il devenu avec le temps, gardait en lui un espèce d'ego qu'il protégeait du danger, aussi moindre était-il.

Il attrapa une branche qui traînait sur le sol à côté de lui, une grosse branche bien épaisse, et noueuse, bien lourde. Si Bill continuait d'approcher, il lui en mettrait une bonne dans les dents – enfin, façon de parler. Bill stoppa net en voyant la dose de courage de Gideon. Il resta pourtant néanmoins là, à flotter au-dessus du sol, en fixant Gideon.

- Regardez-moi ça. Le petit choupinet grassouillet est devenu un jeune homme peureux mais téméraire ! Bill continuait de rire de façon stridente, à en faire grincer les dents. T'es un marrant, toi. Et puis, t'es pas si différent de moi, en fait. Allez, j'te pardonne !

- N'importe quoi ! Je ne suis pas comme toi ! Et arrête de m'appeler Gideon !

Le garçon criait à s'en déchirer les poumons. Il pouvait faire table-rase du passé, il n'était plus animé par un sentiment perpétuel de haine et de vengeance. Il cherchait le pardon, c'était tout. Bill et lui avaient eu une chose en commun, la destruction. Mais aujourd'hui, tout ce que voulait détruire Gideon, tout ce qu'il voulait casser, c'était son ancienne image.

Et on aurait dit que Bill pouvait lire ça dans ses yeux et dans son cœur. Comme si Gideon avait été l'un des manuels de Stanford Pines, et que ses points faibles étaient là, cachés quelque part. Bill s'énerva un peu, son œil s'étrécissait encore. Il pouvait faire plier Gideon. Et Gideon savait à quel point Bill était redoutable. Néanmoins avait-il dit qu'il n'était plus que l'ombre de lui-même...

Gideon pensait très vite à une échappatoire, il regardait à droite et à gauche. Il y avait des ronces épaisses et des tas de hautes herbes dans lesquelles le talisman aurait pu se bloquer, se coincer. Il allait s'élancer vers les hautes herbes, c'était décidé, et le Bill de pierre faible ne pourrait pas le suivre. Oui, c'était la meilleure solution...

- Tu penses pouvoir t'échapper comme ça ? Que tu es ignare, mon garçon...

Gideon se retourna et fixa pour de bon l'œil de Bill. À quoi bon détourner son regard ? Et puis, son actuel bourreau n'était pourvu que d'un œil. Il y avait tellement de possibilités, de portes de sorties en tous genres. La pierre avait un tas d'angles morts, autant en profiter quand Bill, comme tout bon méchant qui se respecte allait commencer sa tirade sur la domination mondiale.

- Allô ? Tu écoutes, au moins ? Il est impossible de t'échapper, mon garçon.

Le jeune homme se lança quand bien même le maudit monstre lui disait que c'était impossible. Non, ce n'était pas impossible. Puisque Bill était maintenant l'ombre de lui-même. Il ne jouissait plus des mêmes pouvoirs qu'auparavant, non ? Il s'était élancé dans les hautes herbes. Il y était presque, plus qu'un mètre – peut-être deux...

BANG ! Il se cogna contre... du vide. Pas vraiment du vide, plus comme un champ de force invisible. Il n'avait pas spécialement mal, mais son nez saignait abondamment. Merde, pas encore... Oui, son nez saignait facilement depuis qu'il avait été le punching-ball des autres enfants et adolescents. Son estomac lui fit de nouveau mal en repensant à ces douleurs d'après l'école.

- Arrête de flipper, ça t'fera que des cheveux blancs ! Ha ha ha ! L'œil de Bill se tordait à mesure que son rire se faisait plus haut. Écoute, morveux, je vais te proposer quelque chose que tu pourras pas refuser. L'affaire du siècle.

- Je refuse de marchander avec toi, Bill ! Tu sais tout comme moi comment ça se passe !

Gideon s'essuyait le nez avec le revers de son bras, se tâchant de sang jusqu'en bas du coude. Il était de nouveau par terre à cause du choc, mais il ne bougeait plus, regardant avec attention la petite pierre flotter vers lui. Peut-être allait-il l'attraper et la jeter contre le dôme invisible, pour tenter de la briser de nouveau ? C'était une autre solution, encore fallait-il qu'il puisse l'attraper. Bill était rapide autrefois, en était-il de même aujourd'hui ?

Gideon laissa la pierre venir à lui. Il faisait mine d'écouter ce qu'avait Bill à dire. Au moins aurait-il la paix, et si la moindre occasion se présentait pour le rouler dans la farine... Enfin, avant toutes choses, Gideon devait se défaire de toutes ses pensées afin d'être le plus imprévisible possible pour l'affreux Bill. Ouais, l'affreux. C'est vrai, on était un peu pareil. Mais c'est différent, maintenant, Bill.

- Bon, petite tête, tu vas arrêter d'échafauder un tas d'plans. Ils vont pas fonctionner d'façon. Allez, pose-toi. Écoute un peu, ça t'fera pas d'mal.

C'était peine perdue, il fallait déjà, du moins, écouter Bill. Mais Gideon n'allait pas plier. Il écouterait seulement,. Bill le laisserait peut-être tranquille s'il était patient. Et si Gideon ne passait pas de marché avec lui, Bill chercherait une autre personne avec qui conclure un pacte. C'était certain. Surtout, Gideon avait réussi à endurcir son cœur, et empêcher quiconque – surtout Bill – de s'approprier sa personne.

S'immobilisant, il ramena ses jambes vers lui, toujours en fixant Bill, mais son air apeuré s'était mué en détermination. Il ne fléchirait pas, ça non. Il attendait patiemment que Bill développe ses idées. Et avec un peu de chance, plus Bill parlerait, plus il deviendrait faible, et n'étant plus que l'ombre de lui-même...

- Voilà, gamin. Le temps a passé, t'as changé, j'ai changé. Enfin, de l'eau a coulé sous les ponts, pas vrai ? Et puis Gravity Falls a pas changé d'un iota, non ? Bill faisait passer des images de la ville sur la petite pierre, comme s'il s'agissait d'un écran de télévision. Seule chose inhabituelle, c'est que les Pines ne sont pas là, aucun d'eux, mais toi, toi, p'tit génie, t'es ici, avec moi ! Il ricanait, faisant sauter l'image de temps en temps. Et comme rien n'a changé, j'te propose un truc. On va révolutionner leurs vies, à tous les deux. Et si on le fait bien, ça pourrait leur faire changer d'avis...

- Tu penses racheter les gens comme ça, Bill ? En révolutionnant la vie de la ville ? Gideon s'essuyait encore le nez, du sang coulait dans sa bouche. Et je sais comment ça va se terminer. Tu es un monstre, Bill, tu ne veux semer que le chaos et la destruction !

- Oh oh oh, petit minable. Tais-toi deux secondes, ok ? Bill ne s'était pas mis en colère, preuve en était, son œil était toujours « normal ». Si je te propose une alliance, c'est pas pour rien. Je n'ai presque plus de pouvoirs, je vais sûrement bientôt m'éteindre, et toi, tu as changé, tu es devenu meilleur.

Oui, pour sûr, Gideon était devenu meilleur, ou était-il en passe de le devenir, et il ne voulait pas de Bill dans ses pattes, il ne voulait plus quitter les sentiers battus, surtout en compagnie d'un démon tel. Se racheter ? Il le ferait sans l'aide de personne. À Bill d'en faire autant.

La petite pierre flottait toujours face à lui. Gideon restait assis. Ils se fixaient tous deux, Bill ne sachant pas quel œil de Gideon regarder, passant du droit au gauche sans arrêt. Il le sollicitait, en quête d'un quelconque nouvel ami, et Gideon était le candidat idéal.

- Gideon, si pacte est signé, je te laisse disposer de mes pouvoirs. Tu sauves ma vie, et je vais améliorer la tienne. Tu vois un peu mieux le marché ?

Gideon était suspicieux, il ne voyait pas Bill devenir si miel d'un coup, c'était trop bizarre. Il n'aimait pas ça du tout. Mais au moins, il était satisfait de voir que la pierre, qui flottait assez haut auparavant, baissait dans les airs d'un niveau considérable à mesure qu'il parlait. Encore un peu... Encore un peu... Allez... Quelques minutes...

Il allait refuser le marché de Bill, et ce dernier, vidé de ses batteries, n'allait plus embêter qui que ce soit avant un bon bout de temps. Gideon se frottait toujours son nez qui ne saignait plus, il ne quittait cependant sous aucun prétexte des yeux le démon qui lui faisait face. Il suivait des yeux la progression du talisman qui s'approchait du sol. Encore un peu... Oui...

- LEON ! LEON?! T'ES PASSÉ OÙ ?!

Les cris de Mabel déchiraient le silence de la forêt. Gideon se retourna et tenta d'avertir Mabel de ne pas approcher. Mais ses cris à lui étaient vains, la fille ne semblait pas l'entendre, et sa voix à elle progressait vers Bill et Gideo,. La peur le gagnait de nouveau. Bill pensait qu'aucun Pines n'était revenu en ville, et que personne ne pourrait l'arrêter... Mabel, n'approche pas... L'autre démon tourna son œil en direction de la voix qui appelait.

Gideon remarqua que Bill se figea, et son iris se tordit. Il était dans une rage folle. Le blanc de son œil était devenu rouge de vaisseaux sanguins. Le talisman se tourna vers Gideon, très vite, s'étant calmé d'un trait. Il comptait, semblait-il, sur l'empressement de Gideon pour pouvoir conclure avec lui...

- L'affaire du siècle, mon gars. Ton sens de la bonté, ou j'sais pas trop quoi, et mon pouvoir. Deal ?

La voix de Mabel était à deux mètre, pas plus. Gideon jeta un œil en sa direction, puis regarda Bill, puis son regard alla de Bill à Mabel, pour enfin se fixer de nouveau sur la petite pierre qui volait. Il esquissa un sourire, comme s'il allait le conclure, ce marché. Après tout, il n'avait rien à perdre ? Et tout à gagner, alors...

- Tu peux toujours courir, mec.

Mabel était à portée de vue maintenant. La pierre tomba. Gideon était toujours par terre. Il était sale de terre et de sang, les deux s'étaient même mêlés. Il sentait comme une bouffée d'air à son arrivée. Encore une fois, elle avait sauvé Gideon. Il souffla un bon coup. Enfin libre.

- Ah ! Tu es là ! Mabel se tourna, dos à Gideon, elle vida ses poumons d'un coup. C'EST BON LES FILLES, J'AI TROUVÉ LEON ! Puis, de nouveau vers Gideon, elle sourit. On a cherché partout après toi !

- Je... J'suis désolé. J'aurais pas dû m'éloigner comme ça, hé hé hé...

- Euh, pourquoi t'es par terre, au fait, Leon ? Mabel penchait la tête sur le côté, lorgnant Gideon. Tu t'es fait mal, t'as trébuché ?

Gideon se releva, prétendant avoir trébuché sur une branche, mais Mabel s'inquiétait de voir des traces de sang sous son nez. Il s'était peut-être fait vraiment fort mal, après tout, et dire qu'il allait bien. Gideon, non, Leon était un si gentil garçon, et jamais il n'inquiéterait ses amis, et surtout pas Mabel. Il la fixait un moment, alors de nouveau sur ses jambes. Il était plus grand qu'elle, assurément, et elle devait lever la tête pour mieux le voir.

Mabel approcha sa main du visage de Gideon, essuyant les dernières traces de sang avec un bout de son pull. Gideon rougissait, très gêné de la situation. Son cœur battait plus vite à présent, et il se battait contre cette stupide idée. Non, c'est juste une amie, je suis reconnaissant de sa présence et de ce qu'elle fait pour moi. Oui, en une semaine, il avait juste considéré la jeune fille comme une amie, mais elle, comment le voyait-elle ? Il se penchait un peu en avant, Mabel toujours une main sur l'une de ses joues. Ils s'approchaient vraiment trop près l'un de l'autre...

- MABEL ! LEON ! Des cris retentissaient. MAAAABEL ! LEEEEON ! Une grosse voix appelait. OHÉ LES GENS, VOUS ÊTES OÙ, À LA FIN ?

Gideon se recula brusquement en repoussant maladroitement la main de Mabel. Stupide freluquet, en plus, tu es plus jeune qu'elle ! Si elle s'occupait de lui comme ça, c'était par instinct maternel, quelque chose comme ça. Elle ne devait pas le considérer autrement, et réciproquement pour lui : ils étaient amis.

Mabel alla un instant en avant pour accueillir ses amies qui, déchaînées, s'étaient munies de branches pour jouer aux aventurières. Gideon pendant ce temps regardait la petite pierre à ses pieds. Il donna un grand coup dedans, et le talisman vola à travers les buissons. Bien fait pour toi, sale monstre ! Gideon se disait un peu ça aussi pour lui-même, enfin, pour son ancien lui...

Ils reprirent la route, à quatre, Gideon maintenant rassuré de savoir la pierre de Bill perdue au milieu des arbres et des plantes. Il avait pris la tête du groupe pour ne pas avoir à être trop proche de Mabel. Il voulait absolument s'éloigner d'elle, de façon naturelle, bien évidemment, pour qu'ils ne puissent pas avoir de complicité outre-mesure. Cela semblait fonctionner, car du devant de la troupe, Gideon pouvait entendre Mabel rire et s'amuser avec ses amies.

Mais autant Gideon faisait tout pour s'éloigner des Pines, autant Bill faisait tout pour revenir près d'eux. Mais qu'importe maintenant que celui-ci se recouvrirait de mousses dans la forêt, ou bien se ferait capturer par une pie, ou piétiner par un randonneur.. ? Gideon marchait vite tout de même, pour être le plus loin possible de la forêt. Il inventerait une histoire à faire courir pour éviter que les passants ne s'attardent trop dans les bois...

- Attendez une minutes ! Mon lacet est délié ! Mabel criait aux autres, Grenda et Candy s'étaient arrêtées, mais pas Gideon. Saperlipopette, alors c'est la boucle du dessus, et... Oh.. !

Quelque chose luisait à une dizaine de centimètres des mains de Mabel, une pierre jaune brillait. Elle semblait ensorceler la jeune fille qui ne tarda pas à mettre la main dessus en continuant de l'admirer de ses prunelles. Pendant ce temps, un œil, invisible, regardait le sourire de la demoiselle, la pupille se tordant de bonheur à mesure que les doigts caressaient le minéral.

Gideon se retourna après plusieurs minutes, constatant que plus personne ne le suivait. Quand il aperçu au loin les filles, il fut soulagé. Il avait eu peur, un instant, que Bill n'ait reparut, mais c'était juste une histoire de lacet. Tant mieux.