CHAPITRE 2 : ÉCHEC ET MAT
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La pire négociation du siècle
La mise en scène de John ne servit à rien.
En sortant de l'hôtel sur les indications d'Ernest qui lui avait dit qu'elle était partie avec un « gentleman de très mauvais genre », à la seconde où il avait vu le couple sur un banc, le Docteur avait su que quelque chose allait horriblement mal…
Clara était un délicieux mélange de provocatrice réservée. Ses répliques pouvaient certes être redoutables et piquantes et elle aimait très certainement flirter, mais elle ne se comportait pas en public de façon inconvenante… Elle se contentait d'une remarque impertinente ou deux, d'une allusion ici ou là. Question : ce qu'il avait sous les yeux, était-ce véritablement inconvenant ?
En toute honnêteté, il se dit que ça l'était sûrement bien moins par exemple que sa propre conduite avec River, mais quoi qu'il en soit, Clara, elle, ne se jetait pas au cou d'hommes inconnus, elle ne se laissait pas tenir de si près, ni embrasser, ni… rien de ce genre !
Dans un flash, sa mémoire cruelle lui renvoya dans les dents qu'elle pouvait néanmoins le tolérer – un peu – d'au moins de deux de ses incarnations précédentes, mais il se força à reléguer tout cela à la périphérie de ses préoccupations. Parce qu'il ne voulait penser qu'à une chose : c'était à lui aujourd'hui de se battre pour la sauver. Et bien qu'il se sente plus inquiet qu'il ne l'ait jamais été, il était également très heureux et très désireux de le faire.
Ce genre de fille raisonnable et maligne évitait les ennuis au lieu de les attirer, il n'avait pas besoin de la sauver tout le temps. Mais ça ne voulait pas dire qu'il n'aimait pas le faire, quand il en avait l'occasion. Cela n'avait rien pour lui d'un comportement machiste, il le voyait simplement comme un moyen compenser la gratitude qu'il éprouvait pour elle.
Elle ne pourrait pas être ainsi, tellement abandonnée contre un inconnu, ça ne lui ressemblait en rien. Donc soit il ne s'agissait pas d'un inconnu – et auquel cas c'était extraordinaire car comment aurait-elle pu connaître quelqu'un dans un lieu où lui-même n'avait jamais mis les pieds ? – soit elle n'était pas dans son état normal et rien de ce qu'il voyait là n'avait lieu avec son assentiment.
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Il marcha à pas lent vers eux et s'arrêta parallèlement au banc. Il dit poliment « bonsoir » en faisant mine de contempler le ciel. Au bout de trente secondes, il sortit de sa poche un genre de petite lunette télescopique.
— Qu'est-ce que vous regardez ? demanda John à mi-voix, comme s'il ne voulait pas réveiller Clara.
— En cette saison, il paraît qu'on peut apercevoir le lever de Portabellion juste dans l'alignement de ces deux lunes et… ma foi c'est vrai ! C'est dommage qu'elle doive rater ça. Portabellion est l'une des plus grosses étoiles bleues visibles sous cette latitude. Les locaux la surnomment « le joyau du dieu ».
Il rangea la lunette dans une poche interne de son veston et carra ses mains dans ses poches (masquant ainsi ses poings serrés) avant de toiser l'homme de toute sa hauteur.
— Alors ? Vous aviez quelque chose à me demander ?
Direct. Pas de perte de temps. John appréciait beaucoup ce style percutant.
— Oui, je voulais vous demander de me rendre un objet qui se trouvait sur un cargo de commerce que j'avais affrété. J'ai été informé que vous l'aviez… purement et simplement réquisitionné pour votre usage personnel.
— Je réquisitionne beaucoup d'objets dangereux pour les garder à l'abri des races idiotes et cupides… Pouvez-vous être plus précis ? Forme, taille, poids, couleur, caractéristiques spéciales ?…
— Une petite boîte haute comme ça. Pas plus grande qu'une boite à musique, rectangulaire, avec des dessins gravés je crois.
— Ah oui, celle-là… Qu'est-ce qui vous fait penser que je vais vous la donner ? C'est un objet très dangereux. Accéder à votre demande serait très irresponsable de ma part, observa le Docteur en le scrutant attentivement.
John donna quelques signes d'impatience.
— Vous êtes un homme intelligent. Vous avez quelque chose que je veux et j'ai quelque chose que vous voudrez récupérer, c'est une simple transaction…
— Non, laissa tomber sèchement le Docteur. Elle n'est pas simple du tout. Clara n'est pas une chose mais une personne. Et ce que vous voulez récupérer n'est rien d'autre qu'un objet trop puissant pour être entre vos mains.
— Et pas les vôtres ?
Le Docteur inclina la tête sans mot dire pour signifier son assentiment.
— Vous n'avez pas plus de droits sur cet objet que quiconque…
— C'est là que vous vous trompez. Cet objet a été créé par mon peuple. Bien involontairement d'ailleurs. Aussi précieuse que me soit la vie de mon amie, je ne peux pas mettre en balance le danger réel pour des millions de créatures et de gens et ce dans le seul but de satisfaire votre caprice… ou le mien !
— Bien sûr que si vous le pouvez ! Ne me racontez pas de salades. Cette délicieuse jeune femme qui est là n'est pas qu'un simple caprice pour vous… Elle est bien plus que cela.
Le Docteur serra les mâchoires.
— John, commença-t-il d'une voix pourtant relativement douce et presque didactique, en montrant par là qu'il avait parfaitement deviné qui était son interlocuteur – de toute évidence, vous ne me connaissez pas bien. Si c'était le cas, vous n'auriez pas essayé de faire pression sur moi. Ceux qui l'ont fait l'ont tous amèrement regretté. Je pensais que mon message précédent avait été fort clair. « Ne vous approchez plus de mes amis ». Qu'est-ce que vous n'aviez pas compris dans cette phrase ?... Je formule donc deux hypothèses. Soit vous êtes idiot, soit vous êtes suicidaire. Je penche pour la deuxième option. Ce que vous ne saisissez pas, c'est que un, je compte récupérer mon amie ; deux, vous confisquer le manipulateur de vortex que je vois à votre main et trois, par-dessus le marché, conserver l'artefact… C'est la façon dont je réponds toujours aux tentatives de chantage. Vous saisissez ?
John retira son bras des épaules de Clara et se leva pour venir se camper devant le Docteur, les pouces à la ceinture et le menton haut, dans une attitude nonchalante qui n'était pas sans lui rappeler un peu la posture bravache du fils de Martha.
— Me prendre le manipulateur de vortex ? répéta-t-il avec une soudaine hilarité. Il faudra me couper le bras car il y est malencontreusement greffé, dit-il en agitant la main.
Profitant de cette ouverture qu'il attendait, le Docteur attrapa son poignet d'un geste vif (après six verres, les réflexes de John étaient effectivement émoussés) et se contenta d'apposer dessus le tournevis sonique. Il n'en sortit qu'un bref bourdonnement. L'ancien agent du temps se dégagea sans difficulté, mais le Docteur ne s'occupait déjà plus de lui, agenouillé auprès près de Clara. Sa peau était froide au contact et son souffle à peine discernable.
— Que lui avez-vous donné ? demanda le Docteur.
— Du poison ! répondit John furieux en tapant vainement sur les boutons de son bracelet. Qu'avez-vous trafiqué sur le manipulateur ?
— Je l'ai désactivé. C'est une manie chez moi, dès que j'en vois un, je ne peux pas m'en empêcher… Quel poison et quel mode d'administration ? Dépêchez-vous, elle est très faible.
— Et vous pensez que je vais vous le dire maintenant ? cracha-t-il. Il me faut ce manipulateur, c'est mon seul bien précieux. Et vous…
Le Docteur lui jeta un regard narquois et l'interrompit sèchement.
— Bases élémentaires de la négociation : j'ai fait en sorte que vous ayez, vous aussi, quelque chose à perdre, ce qui n'était pas le cas jusqu'à présent. Oui, maintenant vous allez me dire ce que j'ai besoin de savoir, simplement pour que je remette votre bracelet en fonctionnement.
— Hmm, puisqu'on parle négociation… J'ai un flacon d'antidote sur moi, avertit John en le sortant pour l'exhiber. Il ne sera pas utilisable très longtemps si votre amie est aussi faible que vous le dites. Ce sera la boîte contre l'antidote.
Le Docteur resta inexplicablement silencieux, le visage marqué par un chagrin qu'il ne se souciait pas de cacher.
— Non, ce ne sera rien du tout, répondit-il posément, car je n'ai pas l'objet avec moi. Et mon amie ne vivra pas assez longtemps pour que j'aille le chercher. Ni vous, ni moi, n'obtiendrons plus ce que nous voulons maintenant.
Ce n'était certes pas la réaction à laquelle le mercenaire pouvait s'attendre.
— Ne soyez pas défaitiste ! C'est encore tout à fait possible si vous réactivez le manipulateur… Avec lui, nous nous rendons où vous gardez la boîte, nous procédons sans délai à l'échange. Et vous pourrez encore sauvez votre amie. Pensez-y !
— Rien ne me dit que votre antidote soit efficace et que vous ne mentez pas également là-dessus… Quel genre de poison était-ce ?
John sentit qu'il était temps de faire une concession pour éviter l'enlisement des négociations.
— Arbre de Judas.
Le Docteur se déplia comme s'il avait été piqué et fondit sur John en attrapant les revers de sa veste qui craqua légèrement. John en resta simplement stupéfait, parce qu'il n'était pas véritablement inquiet. C'était plus que de la colère, c'était une sorte de rage qu'il voyait briller dans ses yeux de hibou. Il crut qu'il allait le démolir…
Bien sûr, ça n'avait pas beaucoup de sens, car ce vieux bonhomme ne pouvait certainement pas gagner dans un combat au corps à corps contre lui, mais cette explosion de colère était… intéressante. Il en prit note.
— Ne me secouez pas trop, conseilla-t-il, je pourrais lâcher ce flacon…
Le Docteur ne l'écoutait pas. Arbre de Judas ? Arbre de Judas ! Il en était presque mort lui-même ! Comment allait-il pouvoir sauver Clara ? Oh, il était si confiant tout à l'heure… Trop confiant ? Considérant qu'il avait toujours mené ses affaires de la sorte, avec un solide excès d'assurance, c'était presque aussi déroutant pour lui que si quelqu'un avait tiré brutalement un tapis sous ses pieds.
Il lâcha brusquement John comme s'il avait touché une chose dégoûtante et se détourna pour aller chercher Clara. Il la porta contre lui, pour retourner vers le Tardis, la tête pleine de pensées affreuses et un niveau de culpabilité proche des seuils critiques.
C'était le poison que River avait utilisé pour le tuer…
Peut-être parce qu'il avait été intimement touché à plus d'un titre par cet épisode de sa vie, le fait de devoir y repenser dans ces circonstances l'empêchait d'être aussi froidement rationnel que d'habitude... ce qui en passant ne lui plaisait pas du tout. Il aimait être froidement rationnel quand ça bardait. Mais Clara portait l'Empreinte maintenant… Avait-il une autre option que celle de lui rendre la vie en lui cédant l'une de ses propres régénérations ? Il ne voyait rien d'autre à faire à cette minute et cela l'inquiétait plus encore. Car il était typiquement Monsieur Dernière Minute, Monsieur Dernière Seconde même... Mais parce qu'il soupçonnait qu'elle avait quelque chose à voir son nouveau jeu de régénérations – encore qu'il n'ait pas eu l'occasion de s'y intéresser de plus près – il sentait au fond de lui que c'était juste. Et il bloquait pour trouver une autre idée brillante…
— Mais… qu'est-ce que vous faites ? Vous allez la laisser mourir ? l'apostropha John en commençant à le suivre.
— Il n'y a pas d'antidote au poison de l'arbre de Judas, répondit le Docteur catégoriquement.
— Vous rigolez ? fit John sincèrement surpris. J'en ai pris et regardez-moi, je suis en parfaite santé…
— Ce doit être autre chose, si vous dites vrai. Il n'y a pas d'antidote, en tous cas pas un que je puisse synthétiser et administrer à Clara dans les deux minutes. Je suis absolument certain de cela.
Dans l'espèce de silence consterné qui les enveloppa alors tous les deux, alors que chacun se mettait à soupeser l'étendue vertigineuse et amère du fiasco de cette soirée, ils purent entendre alors un genre de cliquetis tout proche. L'un et l'autre tournèrent la tête en direction du bruit, mais trop tard. Beaucoup trop tard.
Une silhouette argentée parfaitement silencieuse s'était approchée par les jardins. L'herbe avait étouffé ses pas tandis qu'ils étaient trop occupés pour en prendre conscience. Et elle venait d'asséner un coup violent sur la tête de John qui s'effondra aussitôt, la tempe en sang.
La fiole d'antidote échappée de sa main, s'écrasa au sol en décrivant dans sa chute un arc de cercle superbe, inexorable et fatal.
Si jamais y avait eu un espoir qu'il soit efficace, il n'était plus temps de l'envisager.
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Tainted love
River Song* ouvrit les yeux. Devant elle se trouvait l'androïde qu'elle pilotait quelques instants plus tôt, assis sur le banc où elle venait de se laisser tomber.
Elle sursauta légèrement en voyant ses bras recouverts des manches d'une veste blanche. En avisant que l'un de ses poignets portait un manipulateur de vortex, elle comprit ce qui venait de se passer : le type blond qu'elle avait assommé avait dû se réveiller et essayer de remettre l'androïde en fonction. Le constat s'imposait : un simple contact lui suffisait à présent pour se transférer d'un support à un autre, elle était tout simplement passée en lui.
Elle se concentra et entendit ses pensées pleines de colère, elle ressentit aussi sa peur face à cette situation bizarre. Aussitôt, elle lui intima mentalement de se calmer et de respirer plus lentement. Il n'était pas sensé savoir que ça l'aidait à assurer sa prise… Elle décida qu'elle devait profiter de ce qu'elle se trouvait là pour remonter l'androïde chez Cormack grâce à son hôte involontaire, car elle devinait qu'elle n'arriverait jamais à refaire le trajet en sens inverse en pilotant l'androïde qui réagissait très mal à sa présence parasite…
« Ecoutez-moi, dit-elle mentalement en s'adressant à l'homme. Je suis navrée de ce qui vient de se produire. Je veux parler du transfert qui fait de vous mon hôte fortuit… pas de vous avoir cassé la figure… J'ai besoin d'un service. Mais comme je vois bien clair en vous de là où je suis, je sais que vous ne me l'accorderez pas forcément, même si je le demande très gentiment… Alors voilà ce que je vais faire, je vais rester avec vous juste quelques dizaines de minutes, le temps que je remonte cette machine jusqu'à son propriétaire. Je n'ai besoin de rien d'autre, c'est mon seul objectif en ce qui vous concerne. Et ensuite, vous n'entendrez plus parler de moi. Avez-vous compris ? Formulez votre réponse mentalement, n'essayez pas d'articuler, vous n'y arriverez pas : je contrôle votre larynx ».
Elle sentit qu'il n'avait pas l'intention de la laisser faire.
Lors de ses précédentes tentatives, elle avait toujours eu soin de choisir des cobayes humains particulièrement ouverts et faciles à contrôler. Des personnes douces au tempérament aimable. Certaines ne réalisaient pas totalement ce qui leur arrivait et pensaient avoir eu une simple absence. Mais celui-ci n'était vraiment pas le candidat idéal…
« Sortez de là immédiatement ! » émit-il.
« Je voudrais bien mais je ne peux pas pour l'instant. Ce n'est pas de mon ressort, c'est une impossibilité… mécanique. Patientez un tout petit peu, calmez-vous ».
« Vous allez voir si je vais me calmer ! »
Sans prévenir, il prit le bracelet en cuir qui était sur son bras et commença à tirer dessus. Ce dernier était incrusté dans la chair de son bras. Cela n'avait pas eu l'air d'être volontaire ou maîtrisé comme lors d'une opération chirurgicale. Du bricolage. Un accident peut-être même. Elle commença à ressentir une vive douleur et elle comprit ce qu'il essayait de faire. Comme il était endurant à la souffrance, il se mutilait volontairement pour essayer de la faire lâcher prise…
En réalité, ça aurait pu marcher... s'il y avait eu quelqu'un à proximité. Au lieu de cela, le coin étant plutôt désert, elle réfléchit et se contenta de débrancher sa propre connexion aux terminaisons nerveuses du bras.
Le pire, c'était qu'elle ne savait pas du tout comment elle arrivait à faire des choses comme celles-là. Quand elle avait un hôte humain, c'était simple et presque naturel, il suffisait d'y penser de façon délibérée, et ça se faisait. En revanche elle souffrait le martyre en essayant de piloter des androïdes…
« John, appela-t-elle en trouvant son prénom dans la masse de pensées rugissantes qui étaient les siennes, arrêtez, vous souffrez inutilement, je ne ressens pas ce que vous essayez de m'infliger ».
« Je ne suis pas forcé de vous croire » répondit-il en continuant de plus belle.
« John ne soyez pas stupide… Attendez, vous allez comprendre que je ne mens pas ».
Au même moment, elle retint momentanément la connexion qu'il avait avec sa propre souffrance. Il perdit lui aussi toute sensibilité dans le bras pendant une quinzaine de secondes, puis elle la rétablit. Contre toute attente, cela déclencha chez lui une sorte de panique, comme s'il venait de comprendre qu'il était véritablement pris au piège et quel était le pouvoir de celui qui avait le contrôle sur lui.
« Vous prolongez par votre entêtement une situation qui n'a pas lieu d'être. Vous n'avez pas d'autre choix que… Et bien, je ne sais pas comment le formuler autrement… que de me laisser utiliser votre corps !… ».
« Si vous m'aviez demandé cela de façon plus classique, qui sait si j'aurais été contre ? » maugréa-t-il entre ses dents en se tenant le bras.
Il entendit une sorte de rire doux et amusé dans sa tête.
« Oh, je pense que vous auriez été contre, d'après ce que vous avez à l'esprit. Mais si vous préférez la carotte au bâton, il fallait me le dire… ».
Elle le força à marcher jusqu'au banc et à s'asseoir à côté de l'androïde, puis – comme si une main invisible le repoussait sur la poitrine – à s'appuyer contre le dossier. Il était terriblement anxieux, à la merci d'un ennemi qu'il ne voyait pas et qu'il ne pouvait atteindre. Voilà des années qu'un tel sentiment ne l'avait plus tenaillé. River prenait conscience avec lui de l'absolue nécessité pour elle de trouver des solutions non humaines à une future forme d'autonomie loin de la Bibliothèque.
« Vous m'y obligez » prononça-t-elle pourtant avec une tonalité de regret et d'amusement qui le mirent dans un état qu'il n'avait pas envie de qualifier trop précisément.
Elle le laissa fermer les yeux et il se crispa dans l'attente du choc. Elle voyait bien qu'il ne la croyait pas et pensait qu'elle allait lui faire mal. Une option qu'elle aurait d'ailleurs très bien pu choisir car elle n'avait pas réellement d'état d'âme face à un homme qui avait essayé de manipuler le Docteur de la façon la plus basse qui soit. Elle seule pouvait prétendre à ce droit et elle n'était pas pour laisser la concurrence se développer !
Toutefois, en investissant ce beau corps abîmé et ses pensées, elle avait compris qu'elle en tirerait moins en le brutalisant. Tout simplement parce qu'il y était habitué, parce qu'elle sentait qu'il était fier de sa résistance à la douleur… Et c'est pourquoi elle n'eut aucun scrupule à laisser déferler sur lui une dose massive d'endorphines puis activer d'un coup et sans prévenir tous les centres du plaisir.
Son corps s'arqua mais il ne se permit qu'un faible gémissement, ce qui la déçut un peu, elle devait le reconnaître. D'un autre côté, c'était la première fois qu'elle testait ce genre de « motivation ». Il resta deux minutes comme un crucifié sur son banc, incapable de se lever, de bouger, ou d'aligner deux pensées cohérentes.
« Allez, levez-vous, paresseux ! intima-t-elle. Attrapez ce robot, portez-le, traînez-le, débrouillez-vous comme vous voulez mais il faut le monter, et si possible en un seul morceau, dans une chambre de l'hôtel que je vais vous indiquer ».
« Je ne peux pas… pas tout de suite. Par pitié, laissez-moi une petite minute… » émit-il faiblement.
« Hmm, ce n'est pas tellement mon genre... Nous avons perdu assez de temps. Je peux vous obliger à vous lever, vous le savez maintenant. Bougez-vous, je n'ai pas toute la nuit ».
Il se leva donc en chancelant et elle réalisa qu'elle n'y était pas allée de main morte : il tenait à peine sur ses jambes et elle devait le soutenir par un effort conscient. Elle risqua l'équivalent d'un coup d'œil dans le flux de ses émotions… et referma l'accès aussitôt. C'était violent et enivrant ce qui se passait là-dedans. Elle monitora les organes et le cœur qui battait trop vite. Pendant qu'elle les passait en revue un par un, elle réalisa qu'il était dans un état tellement ravagé qu'elle aurait pu le tuer déjà deux fois, rien qu'avec le choc électrique. Inquiète, elle essaya de réguler de son mieux son rythme cardiaque.
Sa vraie peur était qu'elle ignorait ce qui se passerait s'il mourrait pendant qu'elle était là… Comme il ne résistait pas, elle en profita pour assurer sa prise sur lui et constata qu'elle avait le plein accès à tout son corps. Mais ce n'était pas parce qu'il était calmé. C'était parce qu'il était à moitié inconscient.
Enfin aux commandes, elle chargea le robot sur son épaule, et revint à grands pas vers l'hôtel, en souriant. Effectivement la force d'un homme, ça n'avait rien à voir.
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(à suivre)
*River est un personnage de Doctor Who. Elle est morte en sacrifiant sa vie pour sauver un grand nombre de personnes, dont le Docteur. Toutefois, il a fait en sorte que sa conscience soit préservée dans un ordinateur.
