Chapitre III: L'Histoire et celle des livres
"L'Histoire me sera indulgente, car j'ai l'intention de l'écrire." -Wiston Churchill-
Shinya n'aurait su dire combien de fois il s'était retourné dans son lit. Il ne cherchait pas vraiment à dormir, il espérait simplement s'assoupir par mégarde. Deux veilleuses maintenaient une lumière tamisée dans la pièce, et il était encore habillé. Mais l'ennui, dans toute sa cruauté, le gardait parfaitement lucide sans pour autant lui permettre de s'occuper d'une quelconque façon. En plus de l'interdiction de fumer dans l'hôtel, le stress de l'attente ne lui avait permis que de contempler les pages d'un livre sans parvenir à en lire une seule. La chambre, elle, était relativement luxueuse, du moins pour le pays. Elle comprenait deux lits confortables aux oreillers et aux draps d'un orange criard. Un fauteuil de même couleur se trouvait non loin d'une baie vitrée, sur laquelle Shinya avait tiré les rideaux blancs. L'un des murs était équipé d'un large écran, un de ceux complètement disparus depuis que les hologrammes avaient déferlé sur le marché Japonais. Shinya était enfant à cette époque, et cette vision l'avait empli de nostalgie. Cela dit, regarder les programmes qui passaient n'avait fait que le lasser encore plus, et au final Kogami s'était dit que la nostalgie n'opérerait que mieux si l'écran restait noir.
Et comme il ne lui restait rien de mieux à faire, il soupira longuement. Un instant plus tard, son poing s'abattait rageusement sur le matelas.
Et Shogo qui ne revient toujours pas..!
Il était parti en début d'après-midi et depuis, chacune des heures ayant suivis ne s'écoulait qu'après une éternité. Shinya n'était plus sûr, s'il n'était resté qu'un après-midi ou des années dans cette chambre. Ces "gardes du corps" -ou quoi qu'ils soient-accompagnés d'un type en cravate étaient venus quelques heures plus tôt pour escorter l'albinos vers une destination inconnue. À chaque fois que Shinya entendait des bruits de pas dans le couloir,-chose relativement fréquente-son rythme cardiaque s'emballait immanquablement, et toujours pour rien. Une porte s'ouvrait quelque part, ou les pas s'atténuaient jusqu'à être inaudibles. C'était intenable.
J'espère qu'il est encore vivant...
Kogami eu soudain un petit rire en s'entendant penser cela. Autrefois, la nouvelle du décès de l'albinos n'aurait été qu'un soulagement amer pour lui, et à présent, y penser trop lui retournait quelque chose dans l'estomac et le malaise remontait pour se loger dans sa gorge. Encore des bruits de pas dans le couloir.
Deux... non, trois personnes.
Une clé tourna dans la serrure. Shinya se releva en sursaut, et trébucha alors qu'il se précipitait vers la porte. Celle-ci s'ouvrit, révélant Makishima, accompagné par deux gardes du corps. Il tenait à peine debout, mais ses yeux traduisait le soulagement incommensurable de retrouver Kogami. Ce dernier lui adressa un sourire bienveillant, mais attendit pour s'avancer que la porte se soit refermée sur les deux gardes. Quand cela fut fait, l'albinos s'y adossa en soupirant. Il porta sa main à son front, pressant ses doigts fins sur ses tempes et fermant les yeux.
-Shogo. Ça va?
Bien sûr que non. Il a l'air sur le point de s'effondrer...
-Mmh... répliqua simplement celui-ci.
Puis, relevant les yeux, il posa sur le brun un regard attendri. Dans un froissement de tissus, il s'avança vers lui pour enfouir son visage dans son épaule, lui entourant les hanches de ses mains. En retour, Shinya le prit dans ses bras d'une manière protectrice, et Shogo lâcha un soupir de satisfaction.
Ses cheveux... il sent bon.
Au bout d'un instant, l'ex-policier se dégagea délicatement de l'étreinte et revint s'asseoir sur son lit, entraînant Makishima à faire de même. Celui-ci vint s'installer à un mètre de Kogami, le regard vague et dirigé vers le plafond. Il posa ses bras derrière lui pour se maintenir droit, mais sa tête vacilla, bientôt suivie par le reste de son corps et il se laissa glisser sur les jambes du brun. Shinya l'observa un instant en silence, caressant avec amusement la toison d'argent qui se prélassait sur ses cuisses. Son pouce dessina la ligne de la mâchoire, remonta jusqu'à l'oreille et en tint délicatement le bord entre ses doigts. Cependant, Shogo semblait décidé à s'assoupir, et Kogami toussa poliment afin de lui signifier son attente d'explication.
-Tu ne peux pas attendre demain matin? demanda Shogo en lui adressant un regard déjà à moitié endormi.
-Désolé, mais ça ne va pas être possible. Maintenant raconte-moi l'histoire.
L'albinos sourit et poussa un petit "hum" contrarié.
-C'est bien parce que c'est toi... murmura-t-il, la tête toujours posée sur les jambes du brun, laissant un sourire dans le coin de la bouche de Shinya.
Comment est-ce qu'on a pu passer d'ennemis à... "ça", déjà?
Difficile de dire pour sûr... Quelque part pendant qu'ils quittaient le Japon en bateau. Alors qu'il récupérait de ses blessures, Kogami se demandait à quoi bon s'accrocher. À quoi servirait-il là où ils se rendaient? Il avait rejoint le camp du criminel asymptomatique sans même le faire exprès, il n'avait fait que fuir une mort imminente et s'était littéralement retrouvé dans le même bateau que Makishima. Après avoir sacrifié tout ce qui lui restait dans le seul but de faire appliquer la Justice, il découvrait un monde où celle-ci n'était qu'une option, et où il ne lui restait rien ni personne pour qui se battre. Il avançait dans le noir, ou plutôt s'y laissait entraîner, n'ayant pas la volonté pour en finir.
Il s'était demandé combien de temps serait nécessaire à Ginoza pour le remplacer. Et puis Shogo était entré dans sa cabine, lui apportant son plateau-repas. Il s'était assis à côté du lit où Shinya était immobilisé, et avait commencé à lui parler. Ce n'étaient que des banalités destinées à tromper l'ennui; la durée du trajet, le nom du bateau, les petites histoires de l'équipage... Mais derrière, c'était Makishima qui, peut-être pour la première fois de sa vie, faisait des efforts pour se rendre agréable.
...Et Kogami n'avait pas eu la force de le chasser.
Au début, il ne faisait qu'écouter poliment, puis il avait commencé à répondre aux questions, à en poser lui-même, à trouver des sujets de conversations. C'était plus simple, comme se laisser bercer. Et puis ça lui avait manqué.
Il n'avait pas non plus eu la force de repousser celui qu'il essayait de tuer depuis quatre ans quand ce dernier l'avait embrassé sur le front, en sortant. Puis, quand il était revenu, Shogo avait repris la conversation comme si de rien n'était, mais il s'était rapidement interrompu pour retirer une poussière des cheveux de Shinya. Sauf que sa main était revenue lui caresser délicatement la joue. L'ex-policier avait cherché dans les yeux d'ambre une motivation caché, mais n'y avait trouvé que de la tendresse. Et il n'était pas entraîné à se battre contre ça. Cela dit, il ne parvenait pas à se souvenir de ce qui c'était passé entre cet instant et celui où Shogo dormait, toujours habillé, contre lui.
C'était sans importance. Le temps était devenu bien plus agréable à partir de là, trop y penser ne servirait à rien.
Cependant, l'impression demeurait que ni l'un ni l'autre ne l'avait vraiment fait... exprès? Pouvait-on alors seulement dire qu'ils étaient amants?
Dans un soupir, l'albinos se releva. Il s'étira pendant une minute, s'assit en tailleur, puis s'éclaircit la gorge avant de débuter son explication.
-Donc... Premièrement, ils m'ont fait entrer dans une voiture, bandé les yeux et attaché les mains dans le dos.
-Pourquoi faire..? murmura Kogami avec une mine inquiète.
-Ce n'était qu'une mesure de sécurité pour éviter que je sache là où ils m'emmenaient ou que je tente quoi que ce soit d'idiot sur le chemin. Bref, quand j'ai pu rouvrir les yeux, je me trouvais dans un petit bureau en compagnie de trois personnes; deux n'étaient que les gardes du troisième. J'ai été attaché à une chaise et l'homme s'est adressé à moi en japonais. Il m'a demandé... ah, oui.
-Quoi?
-Vois-tu, dans le bateau, pendant que tu dormais, l'un des militaires m'a emmené dans une salle isolée de la cale et m'a demandé d'enregistrer vocalement tout ce que je savais sur Sibyl, afin de la transmettre au plus vite à ceux que ça intéresse.
-Logique.
-Désolé de ne t'avoir rien dit plus tôt. Cet homme m'a donc demandé d'expliquer précisément pourquoi j'ai refusé la proposition de rejoindre Sibyl, ce à quoi j'ai répondu que je tiens à rester humain. Après ça, il a continué avec d'autres questions, entre autre pour savoir comment pouvait fonctionner ce système. Il me semble clair que lui et pas mal d'autres sont sceptiques quant à la véracité de ce que j'ai dit sur Sibyl.
-Qui ne le serait pas?
-Qui inventerait une histoire pareille et pourquoi? répliqua Shogo.
-C'est ce que tu lui as dit?
-Non, je l'ai encouragé à y aller pour vérifier. C'est ce qu'ils sont en train de faire.
-...C'est à dire?
-Les militaires qui nous ont secourus n'étaient pas les seuls infiltrés au Japon, et avec la crise que j'ai causée avec le blé, il va être facile d'en faire venir plus. Ceux-là se préparent, si ce n'est pas déjà fait, à détruire Sibyl avec de bien meilleurs moyens que moi.
-Quoi?! s'exclama Kogami en écarquillant les yeux. Mais comment ils vont faire passer ça auprès des autres pays? Je veux dire, c'est vrai que les communautés internationales ne font plus qu'agoniser depuis un bon moment, mais là?
-Justement, répliqua Makishima dont le sourire s'élargit. Vois-tu, les médias Japonais n'en parlaient évidemment pas, mais il y a un groupe terroriste qui est apparu il y a de ça deux ou trois ans, et qui a commis un certain nombre d'attentats dans la région, notamment contre la minorité chrétienne du pays, mais aussi contre l'administration...
Kogami leva un doigt pour arrêter Shogo.
-Et c'est eux qui vont porter le chapeau pour la destruction de Sibyl, c'est ça?
L'albinos lui adressa un sourire espiègle, les yeux brillants.
-Exactement! Sans le Système, le Japon sera déstabilisé à un point inimaginable, de petits mécanismes essentiels à la vie quotidienne des citoyens à l'économie du pays, qui est partiellement contrôlée par Sibyl, en passant par des parts majeurs du fonctionnement politique! Le chaos que ça va engendrer, ce sera...
Il fut interrompu par la frayeur dans les yeux de Shinya. Un silence gêné s'installa. Shogo se mordit la lèvre pour ravaler son sourire tandis que Kogami détournait le regard.
Ce type voit le monde brûler, et tout ce qu'il demande, c'est une loge en première place...
-Et puis? Toi, tu n'en demanderais une qu'en deuxième, c'est ça?
... Tais-toi.
Shinya soupira.
-Et donc, à quoi ça va leur servir? finit-il par demander.
-Une autre chose qu'il te faut savoir est que, pour sa politique isolationiste et son attitude diplomatique plutôt snob, le Japon a réussi à se faire détester par à peu près tout le monde alentours.
-Ça je m'en doutais. Refuser de faire du commerce, d'accueillir leur part de migrants, sans pour autant chercher à acquérir de l'influence auprès d'autres pays... Pas étonnant que tout le monde cherche à leurs nuire. Alors le but est simplement d'affaiblir le Japon?
-Pas seulement. Pour... rentabiliser une telle action, cet attentat sera suivi par une intervention militaire, avec pour casus belli d'aider le Japon à lutter contre la menace terroriste et de remettre de l'ordre par la mise en place d'un nouveau gouvernement, tu sais, comme le système politique ne fonctionne pas sans Sibyl...
-...On est d'accord que c'est un coup d'état, hein? articula Kogami.
-Officiellement, non... Mais de fait, oui.
Shinya passa ses mains moites sur son visage. Déglutit. Il sentait son cœur battre trop rapidement dans sa poitrine, de stress. Il tourna son regard vers celui de Shogo, espérant y trouver des réponses à des questions qu'il ignorait. Mais ce dernier ne put que détourner le regard, comme par timidité.
-Il y a encore une chose... dit lentement ce dernier en promenant son regard sur sa chemise immaculée.
-Vas-y.
-Comme tu l'as très bien fait remarquer, ce qui va se passer s'apparente plus à un coup d'état, et même en cachant une partie de l'histoire, le nouveau gouvernement va cruellement manquer de légitimité. Pour y palier... eh bien, je vais devoir en faire partie.
Du bout des doigts, il retira une poussière de sur sa manche.
-...En tant que ministre.
Kogami ne dit rien. À ce point-là, il n'arrivait même plus à analyser quoi que ce soit. Sans un mot, il se laissa tomber en arrière, sur le matelas.
-Quand il m'a annoncé que j'aurais une place dans le gouvernement, il y a eu un petit malentendu, remarqua l'albinos avec un sourire amusé.
-C'est-à-dire..?
-Il s'attendait à ce que je sois déçu de n'être "que" ministre.
-Au lieu de quoi..?
-Ce que n'importe qui aurait fait après avoir renversé le précédent système. Prendre le pouvoir pour moi et moi seul.
-C'était pas ce que t'essayais de faire?
-Non, j'avais... d'autres idées en tête.
-Comme quoi?
-Trouver un beau paysage pour te laisser me tuer, dit calmement Shogo, le regard dans le vague.
-...
Est-ce que c'est de la pitié que je viens de ressentir? songea Kogami.
-Et sinon... dit-il en cherchant ses mots. Tu vas devenir ministre, alors? Est-ce que t'as seulement le choix?
Étrangement, Shogo se figea et un frisson le parcouru. Il posa ses yeux sur Shinya, et on pouvait désormais y lire... de la peur? L'instant suivant, son expression était redevenue calme et assurée, mais il ne répondait toujours pas.
-Qu'est-ce qu'il y a? demanda Kogami avec inquiétude.
-Rien, rien, répondit l'albinos en souriant comme à son habitude. Et pour ce qui est de pouvoir choisir... C'est très simple; je pourrais tenter de m'enfuir, auquel cas mes chances de survie s'élèveraient à une sur deux. Mais peut-on vraiment considérer qu'il s'agit d'une option?
-Je vois. Et par conséquent, quelle histoire sera écrite dans les livres, exactement?
-Premièrement, tous mes crimes seront mis sur le dos du groupe terroriste, et l'on prétendra que je n'ai fait que lutter contre eux, mais que le Système, peu désireux de révéler leur présence sur le sol national, m'aurait fait porter le chapeau. Sachant que la nature de Sibyl, elle, sera rendue publique.
-Ils arriveront à faire passer cette histoire?
-Si mes discours plaisent, oui. Ils ont l'intention de mettre mon éloquence à profit.
-Je vois... Tu vas devenir un héros, murmura Kogami, soudain amer.
-Désolé, le rôle que je vais devoir remplir exclus que justice soit faite. Enfin, quoique... ajouta-t-il avec un sourire en coin.
-Hein? Tu penses mériter de...
-Non, je ne parlais pas de moi, expliqua calmement Makishima. Je devrais, et je voudrais être jugé pour mes crimes, mais à défaut de cela c'est toi qui recevras la reconnaissance qui t'es due. Vois-tu, personne ne savait vraiment que faire d'un homme talentueux et intègre, alors j'ai insisté pour que l'on invente ta propre histoire.
-Et... qu'est-ce que j'ai fait? demanda Shinya, dans une esquisse de sourire incertain.
-Tu étais un policier ayant découvert à lui seul la vérité aussi bien sur les terroristes que sur Sibyl. Cette dernière aurait tenté de t'éliminer pour t'empêcher de tout révéler, t'obligeant à me rejoindre. C'est assez éloigné de la vérité, mais ce qui compte c'est qu'au final tu reçoives la reconnaissance que tu mérites!
-Oh, c'est...
-Quoi, ça ne te plaît pas? s'enquît Shogo.
-Oh, je... enfin, si, j'imagine. C'est simplement... pourquoi est-ce que tu as pris la peine de faire ça?
-J'ai toujours pensé que c'était l'un des plus grands crimes du Système Sibyl de t'infliger de devenir exécuteur. Tu vaux mieux que ça.
Shinya baissa les yeux, rougissant légèrement.
-...Merci.
Makishima sourit, amusé par la réaction de Kogami.
-On voit que tu n'es pas habitué aux compliments.
-Non.
La bouche de Shogo forma un "oh" silencieux. Un silence gêné dura quelque secondes, finalement brisé par Shinya.
-Rassure-moi, j'aurais pas à devenir ministre?
-Il n'y a pas de raison. Tu aideras simplement à rendre l'histoire plus complète en répondant à quelques interview, et tu recevras une large prime, officiellement en récompense pour tes actions... de fait pour te convaincre de rester tranquille avec ce que tu sais.
Le regard de l'ex-policier s'assombrit et il fronça les sourcils. Shogo se mordit nerveusement l'ongle du pouce. Les deux hommes échangèrent un regard inquiet.
-Quelle heure est-il, au fait?
-Minuit passé.
Kogami soupira en se frottant les paupières.
-On repart quand au Japon?
-Dans une semaine, ou plus.
-Est-ce qu'on essaye de se reposer?
-Si tu y arrives.
Shogo se glissa sous les draps tandis que Shinya éteignait la lumière. La pièce fut plongée dans le noir.
Rester tranquille avec ce qu'il savait... Cette expression lui était restée en travers de la gorge.
-C'était un plaisir de parler avec toi, fit remarquer l'albinos.
-Si tu le dis, répliqua froidement Kogami.
Il sentit un malaise le parcourir. Ce n'était pas dans sa nature de se montrer désagréable. Un instant, il hésita à s'excuser, mais ne le fit pas et alla se coucher dans l'autre lit.
Le plus incroyable, c'est d'avoir réussi à tenir jusque-là en évitant ce genre de situation.
De l'autre côté de la pièce, il entendit Makishima changer de position. Sans le voir, Kogami savait que deux yeux d'ambres étaient fixés sur lui. Il pouvait le sentir. Il entendit la voix de Shogo émerger de l'obscurité.
-...Laisse-moi être de ton côté, pour une fois.
