Il était presque 19h et le soleil commençait à décliner sur Magnolia. Les derniers rayons qui pénétraient encore dans la cuisine d'Erza la révélaient grattant furieusement l'évier, les dents serrées. Cela faisait près de trois heures qu'elle récurait, frottait, nettoyait, lustrait, et sa petite maison n'avait sûrement jamais été aussi propre. Comme après chaque altercation avec L, elle avait l'impression d'avoir été la seule dans le tort, et un vague malaise lui tordait les entrailles. Ponctuant glorieusement sa session de ménage en jetant littéralement l'éponge, devenue presque noire, elle se promit de faire des efforts.

Sitôt cette résolution formulée, elle sentit plus qu'elle n'entendit L se glisser derrière elle.

« Joli travail, Erza-chan, remarqua-t-il d'un ton presque enjoué. Je n'aurais jamais pensé que tu saurais aussi bien tenir une maison. »

La mage sentit que son hôte faisait lui aussi un effort pour paraître civilisé et décida d'ignorer la seconde partie de son commentaire. Se retournant vers lui, elle eut un moment de surprise en constatant pour la première fois depuis qu'elle l'avait trouvé qu'il était vraiment plus grand qu'elle quand il se redressait. Presque hypnotisée par ces deux yeux insondables qui la fixaient, impassibles, elle ne remarqua au premier abord même pas que L lui parlait.

« Erza-chan ?

- Hein ? Euh oui ? Qu'est-ce que tu veux ? Balbutia-t-elle peut-être un peu plus agressivement qu'elle ne l'aurait voulu. »

L se mordit le pouce et un petit sourire en coin apparut sur ses commissures. Ses yeux n'avaient pas changé d'expression, mais Erza pouvait dire qu'il avait hâte de le lui annoncer. L laissa le silence durer quelques secondes de plus puis, apparemment satisfait du suspense qu'il avait instauré, lâcha la bombe.

« Ça y est, je maîtrise la télépathie, Erza-chan. J'aimerais m'entraîner. »

Sitôt la première surprise passé, Erza ne put retenir un petit rire. Maîtriser la magie en une après-midi ? Et puis quoi encore ? Ce genre de choses n'arrivait que dans les livres. Même en se creusant la cervelle, elle ne pouvait pas se rappeler d'un seul nom de mage ayant accompli un pareil exploit. Elle-même, après avoir utilisé sa magie pour la première fois sous l'effet de l'adrénaline, avait mis des semaines à réitérer pareil exploit. Mais l'air sérieux de L et ses prétentions exprimées plus tôt la poussait à le croire. Après tout, et tout mage le savait, la magie de manipulation n'était ni particulièrement difficile à apprendre, ni vraiment puissante. L pouvait très bien avoir saisi la théorie en quelques heures, mais n'être qu'à ses premiers pas en pratique.

Elle finit par hocher la tête et, lançant un regard sceptique au jeune homme, lui fit signe de la suivre. Pénétrant dans le salon à sa suite, elle l'invita à s'asseoir sur le canapé avant de s'installer elle-même dans un fauteuil. Elle scruta un instant L qui la fixait sans animosité et soupira.

« Bon, commença-t-elle, c'est pas moi qui vais t'apprendre quoi faire. Je vais penser très fort à un truc et tu essaieras de deviner à quoi, d'accord ?

Ça me paraît être un bon début », admit L avec un sourire malicieux qui la mit mal-à-l'aise.

Elle pensa un instant à lui dire de ne pas fouiller dans ses souvenirs, mais se retint de peur de paraître ridicule. Comme s'il était capable d'une telle chose... songea-t-elle en se concentrant. « A quoi vais-je bien pouvoir penser... Humpf », réalisa-t-elle avec un petit rire. « Évidemment ». Et elle imagina avoir devant elle le plus gros fraisier ayant jamais existé. Sublime et délicieux, un peu comme... non. Se concentrer sur le gâteau. « Mince, réalisa la mage. Il faut que j'ouvre les yeux ou il ne va rien voir. » Ouvrir les yeux, se concentrer sur le gâteau et ne rien le laisser voir d'autre. Surtout pas... Que le gâteau.

Erza ouvrit doucement les yeux, comme pour ne pas perdre l'image de la pâtisserie qui s'était comme imprimée sur ses paupières.

« C'est bon », déclara-t-elle avant de sursauter. L avait parlé exactement en même temps.

« Qu'est-ce que tu as dit ? répondirent-ils de nouveau en cœur.

- Que j'avais fini. »

Erza le regarda avec des yeux sidérés. Il avait lu dans ses pensées... Sans contact visuel ? C'était déjà d'un niveau bien plus avancé que ce qu'elle attendait. Elle chercha le regard de L d'un air interrogateur. Ce dernier, toujours aussi stoïque, avait tenu moins d'une minute en position assise normale et avait ramené ses genoux sur sa poitrine. La mage allait ouvrir la bouche pour poser sa question, mais L la devança.

Il semblait extrêmement fier de lui, et Erza réalisa qu'elle avait peut-être un souci. "Pitié, supplia-t-elle en son for intérieur, faites qu'il n'ait pas…"

« Il y a moins d'1% de chance que Jellal-kun revienne. »

Erza se sentit défaillir. La pièce se mit à tourner autour d'elle et elle sentit à la fois le sang affluer vers ses joues et abandonner ses extrémités. Il n'avait pas pu… Il n'aurait pas osé…

« Quoi ? Explosa-t-elle, espérant avoir mal compris.

- Ce Jellal-kun auquel Erza-chan pense tout le temps, articula soigneusement le détective. Il y a moins d'... »

L ne finit jamais sa phrase. Erza venait de se lever et de lui coller une gifle monumentale qui fit voler ses cheveux dans l'air figé de la pièce. Le claquement sonore de la chair contre la chair retentit comme un coup de fusil, et le coup fut tellement fort que L mit quelques secondes avant de recouvrer ses esprits. Juste assez tôt pour voir une Erza enragée tourner les talons sans un mot et s'engouffrer dans sa chambre. Ce fut au tour de L d'entendre la clé tourner dans la serrure, et il sut qu'il n'irait pas enfoncer la porte.

Erza se jeta sur son lit, enfonça la tête dans son oreiller et se mit à hurler de toutes ses forces. « Cet immonde bâtard ! » s'énerva-t-elle. « Mais quel enfoiré de fils de chienne ! Je vais le buter ! JE VAIS LE BUTER ! Je vais… ». Toute énergie abandonna soudain son corps et d'un coup, la mage se sentit indiciblement vide. Forçant ses mains crispées à relâcher leur prise sur ses draps, elle se releva lentement, voyant toujours les murs danser autour d'elle, et se dirigea vers la fenêtre. Le soir était déjà en train de tomber et l'activité dans les rues de Magnolia ralentissait peu à peu.

Ouvrant en grand les battants de la fenêtre, la jeune femme s'accouda sur le rebord de l'ouverture. Un léger courant d'air vint projeter ses cheveux sur son visage, et elle ferma ses yeux sous cette douce caresse. Erza sentit soudain quelque chose éclater en elle, comme une énorme bulle d'émotion. Elle réalisa soudain. « Tout ça pour rien… » murmura-t-elle. Comme elle avait dû paraître ridicule, à la guilde! Tous ces problèmes de loyer… Ces espoirs… « C'est ma faute. » Songea-t-elle, et elle sentit soudain ses yeux s'humidifier.

Eût-elle été à la guilde, quelqu'un aurait été là pour lui remonter le moral, pour la réconforter, tout en faisant semblant de ne pas la voir pleurer. Mais elle était chez elle, seule avec… avec… « Avec cet abruti… » grinça-t-elle avant de se laisser submerger par les sanglots. Dos à son lit, elle se laissa glisser au sol, empoignant son oreiller, et enfouit la tête dans la douce taie, laissant libre cours à sa tristesse.

Quant à L, il avait un problème. Il n'arrivait pas à savoir si c'était à cause du gâteau de tout à l'heure ou si au contraire il n'avait pas assez de glucides dans le sang, mais il se sentait mal. Tentant d'identifier ce sentiment, il se leva du canapé où il était resté assis, retira les lunettes du vent de Levy de son nez aquilin et fit quelques pas dans le salon. Ses yeux tombèrent sur le livre qu'il avait abandonné en cours de route. Il s'ennuyait et aurait vendu son âme pour une bonne affaire, mais d'un autre côté, il ne se sentait pas au meilleur de sa forme.

Huit heures sonnèrent au clocher et il se crispa un instant avant de laisser un petit rire face à sa propre stupidité. « Ce ne sont que des cloches », se dit-t-il. « Il ne sera pas dit que le plus grand détective du monde a peur des cloches. » Mais malgré sa constance feinte, il lui fallut quelques instants pour se rendre compte qu'il n'écoutait plus le signal de la cathédrale mais des bruits de coups répétés semblant venir de l'extérieur. Quelqu'un frappait à la porte d'Erza.

Sans se poser de questions, L s'y dirigea d'un pas traînant et ouvrit paresseusement le battant. Un instant déconcerté, il se rendit compte qu'il faisait face à Levy, la jeune mage le dévisageant avec un large sourire. Le détective resta silencieux, ne sachant que dire, mais Levy ne sembla pas dérangée par ce mutisme.

« Bonsoir, L-san! s'écria-t-elle avec un enthousiasme non feint. Désolée de passer aussi tard, mais je voulais vraiment savoir comment se déroulait ta lecture ! J'ai même apporté quelques ouvrages supplémentaires pour t'aider et…

Ce ne sera pas la peine.» L'interrompit L en évitant son regard. Il n'y avait plus trace dans sa voix de la fierté dont il avait fait preuve quand il avait annoncé la nouvelle à Erza. « Je maîtrise déjà la télépathie. »

Levy sembla aussi choquée qu'émerveillée et frappa joyeusement dans ses mains. Elle allait se répandre en compliments lorsqu'elle se rendit compte de l'air sombre qu'arborait L.

« Quelque chose ne va pas ? s'inquiéta-t-elle. Il s'est passé quelque chose ? »

L se dandina bizarrement sur le pas de la porte. Il avait besoin de sucre sur le champ. Passant la main dans ses cheveux, il se mordit la lèvre inférieure mais ne répondit pas. Levy fronça les sourcils en réalisant que ce n'était pas normal qu'Erza laisse son colocataire forcé ouvrir la porte à sa place. Se dressant sur la pointe des pieds, la petite mage tenta sans succès de regarder par-dessus l'épaule de L, cherchant son amie du regard.

« Où est Erza? s'enquit-t-elle. Elle ne t'as quand même pas laissé seul ici, n'est-ce-pas? »

« Si », pensa répondre L pour se débarrasser de cette invitée envahissante, mais il était bien assez intelligent pour se rendre compte qu'Erza aurait des problèmes s'il prétendait qu'elle ne le surveillait pas. Se demandant pourquoi il s'en préoccupait, il tenta de répondre de la manière la plus naturelle possible.

« Erza-chan ne se sentait pas bien », lâcha-t-il du bout des lèvres en s'autorisant un rapide contact visuel pour convaincre son vis-à-vis. « Elle se repose dans sa chambre et m'a autorisé à accueillir les éventuels visiteurs de la guilde ».

L avait assez de recul pour savoir qu'il était très bon pour cacher ses vraies intentions. Et en effet, le visage de Levy passa de suspicieux à concerné et se couvrit la bouche avec une de ses mains.

« Pauvre Erza! Peut-être que je devrais aller voir comment elle va…

Il ne vaut mieux pas, s'empressa de rétorquer L. J'ai contrôlé son état il y a moins de 11 minutes et elle semblait dormir profondément. »

Il se sentait peu à peu reprendre le contrôle de la situation et n'avait plus envie que d'une chose, c'était de manger un gâteau. Mais alors qu'il remettait peu à peu en place son masque d'impassibilité, Levy posa ses mains sur ses genoux et s'inclina profondément devant lui.

« Merci énormément de t'occuper d'Erza, L-san! Tu es génial ! »

Le détective se demanda un instant si elle ne l'avait pas poignardé dans la poitrine et baissa les yeux pour consulter son torse intact, mais quand il les releva, Levy s'était déjà éclipsée. La jeune mage était déjà au bout de la rue et, se retournant une dernière fois, mis ses mains en coupe autour de son large sourire.

« A demain à la guilde, L-san ! » hurla-t-elle joyeusement.

« Je veux du sucre » fut la seule pensée cohérente que L se sentit capable de formuler quand il referma la porte.

Le détective allait se rendre directement à la cuisine, mais une force inconnue le força à ralentir en passant devant la porte de la chambre d'Erza. Il avait menti. Cela faisait près d'une heure qu'Erza s'était enfermée dans sa chambre et il n'avait pas cherché à savoir comment elle allait. Après tout, sa réaction avait été exagérée. L avait lu dans ses pensées avec sa permission. Comment avait-elle osé le sous-estimer à ce point en tentant de lui faire comprendre qu'elle pensait à un fraisier ? Il secoua la tête avec incrédulité en songeant que, même sans magie, il aurait pu deviner à quoi elle pensait tellement c'était évident.

S'introduire dans l'esprit de quelqu'un était tout simplement jouissif. Eût-il possédé ce pouvoir dans son propre univers, il n'aurait jamais perdu face à Light Yagami. L'idée agréable d'un Light impuissant, attaché devant lui tandis qu'il pénétrait son esprit tordu lui vint, et un rictus sans joie se forma sur son visage. Mais c'était tout simplement trop bon. Il avait pu tout voir, tout entendre. Il aurait pu récupérer n'importe quelle pièce de souvenir, mais celle-là était trop tentante. Il ne pouvait expliquer comment, mais il avait senti qu'Erza essayait de la dissimuler. C'était un point sensible, et il le savait. Mais la mage avait été froide et distante, et la perspective de la taquiner quelque peu avec un souvenir honteux lui avait paru désirable.

« Erza-chan a réagi de manière inappropriée », murmura-t-il au couloir vide. Mais les murs ne répondirent pas et continuèrent à le regarder avec un air accusateur.

C'est alors qu'il se rendit compte qu'il avait traversé le corridor et que sa main reposait sur la poignée de la porte de la chambre d'Erza. Quand ses pieds avaient-ils bougé sans qu'il ne s'en aperçoive ? Il hésita un instant, enfonça légèrement la poignée et, sentant la porte résister, haussa les épaules. Erza-chan ne voulait pas le voir, et il ne le voulait pas non plus.

Pénétrant dans la petite cuisine fraîchement nettoyée, L remarqua rapidement du coin de l'œil qu'il n'y avait qu'un seul papier de la pâtisserie dans la poubelle. Erza n'avait mangé qu'un seul de ses deux gâteaux. Parfait. Hélas, le détective en était sûr, la mage n'aurait pas risqué de laisser son gâteau traîner sans protection avec lui dans les parages. Se préparant à devoir fouiller l'intégralité de la maison, voir même à forcer quelques serrures, il se mit dans le même état d'esprit que lors d'une enquête. « Si j'étais Erza-chan, » se demanda-t-il, « où tenterais-je de cacher un délicieux fraisier ? ». Ses yeux se mirent à briller à la perspective de ce simulacre d'investigation. Souhaitant rajouter un peu de challenge, il décida qu'il tenterait de trouver le gâteau d'un seul coup.

A peine quelques minutes plus tard, L se trouvait accroupi devant une boîte isotherme qu'il avait trouvée dissimulée dans l'armoire à pharmacie. C'était le seul endroit qu'il n'aurait pas été suspect de fermer à clé et qui était suffisamment isolant pour que le gâteau ne fonde pas. Frissonnant d'anticipation alors qu'il sentait son niveau de glucides friser un taux acceptable pour un être humain - état impensable pour lui, L s'assit confortablement à la table de la cuisine et s'apprêta à savourer à la fois une délicieuse pâtisserie et sa vengeance sur Erza pour l'avoir frappé.

Il ouvrit le couvercle d'un coup.

Il n'y avait pas de gâteau dedans.

« Merde. » Lâcha L. Il était pourtant persuadé que c'était le meilleur endroit qu'Erza aurait pu trouver pour dissimuler… Dissimuler quoi, au juste? « Qu'est-ce que… » marmonna le détective en découvrant le contenu de la boîte.

Le petit coffret, loin de contenir les différents cataplasmes qu'il avait été conçu pour accueillir, était rempli à ras bord d'objets disparates. Les sortant un par un et les alignant sur la table, L put dénombrer plusieurs chaussettes bien trop grandes pour Erza, un foulard vert, un bandana bleu foncé orné d'une plaque d'argent et, parmi d'autres babioles, un flacon à moitié vide contenant apparemment un parfum pour homme.

L décapuchonna précautionneusement ce dernier et l'approcha de son nez. Alors que l'odeur envahissait ses narines, il réalisa qu'il l'avait déjà rencontrée. Juste la veille. Quand il s'était assis sur le lit d'Erza. Pourtant, il était certain que la mage ne portait pas ce parfum elle-même, et que personne d'autre n'avait dormi dans son lit depuis un long moment.

Rendu perplexe par ces découvertes, L réalisa soudain qu'il en avait presque oublié son précieux gâteau. Il replaça soigneusement les trésors d'Erza dans le coffret, son cerveau tournant à plein régime. Les pièces du puzzle s'assemblèrent dans sa tête avec un déclic semblable à celui que fit le verrou de l'armoire à pharmacie quand il le referma sur la mystérieuse boîte.

S'il n'avait pas été aussi sûr que ce sentiment était dû au manque de sucre, L aurait presque pu croire qu'il avait honte.

Il était presque 21h, L n'avait rien ingurgité de sucré depuis plus de cinq heures et Erza n'avait toujours pas donné signe de vie. Le détective sentait ses sens se troubler et se rendit compte que ses doigts tremblaient. Mais il avait fouillé chaque petit recoin de la demeure de son hôte et ne comprenait pas où elle avait pu cacher cette énorme… appétissante… moelleuse… part de gâteau. Il avait eu l'impression de retourner à l'époque où l'équipe d'investigation avait retourné la chambre de Light pour trouver des preuves contre lui. Sauf que maintenant, sa vie n'était plus en danger. « Quoi que… » s'inquiéta L en se sentant perdre l'équilibre.

Pour la première fois depuis des années, voire depuis toujours, L se sentit prêt à manger autre chose que des sucreries. Il était bien trop fier pour aller supplier Erza de lui trouver du sucre, et il n'avait pas d'argent pour aller en acheter. Il ne savait même pas si la guilde était encore ouverte à cette heure-ci.

Réticent et maladroit, le détective se traîna vers le frigo d'Erza et l'ouvrit avec une moue boudeuse. Soudain, il sut que son taux de sucre était passé sous un seuil critique. Du genre à lui donner des hallucinations.

Parce que le fraisier était là. Dans le frigo.

L frotta ses yeux globuleux et son doigt maigre alla recueillir un soupçon de crème fouettée qu'il lécha avec avidité. Il était sauvé ! Ce n'est qu'en se saisissant du sac en papier que le détective réalisa qu'au cours de son investigation, il n'avait même pas pensé à regarder dans le frigo tellement cela lui avait paru stupide d'y cacher un gâteau.

Attrapant une assiette et une petite cuillère, L se rendit compte qu'il avait gravement sous-estimé Erza. « Elle devait savoir que le frigo serait le dernier endroit que j'irais vérifier », analysa-t-il en sortant délicatement son dû de son fragile emballage. « Erza-chan a instantanément compris mon mode de fonctionnement et a réussi à en déduire quel était le meilleur endroit pour dissimuler son gâteau. C'est très impressionnant ». Il plongea sa cuillère dans le gâteau moelleux.

« Ou alors… » réalisa-t-il en lâchant son couvert, « Erza-chan pensait que je ne mangerais pas son gâteau même si je le trouvais ». Cette idée était très dérangeante. L regarda fixement la pâtisserie devant lui et se rendit compte que sa gorge était nouée et sèche. Et cette fois, ce n'était pas à cause de la privation de glucides. Et sans comprendre comment, il se retrouva pour la seconde fois de la journée devant la porte de la chambre d'Erza. Sauf que cette fois, il avait le gâteau à la main.

Sa main tremblait autant que sa voix quand il frappa doucement à la porte et murmura à travers le battant.

« Erza-chan? Il serait très embarrassant que tu meures dans cette chambre. »

Aucune réponse ne lui parvint, mais il eut la soudaine impression que l'atmosphère s'était épaissie. Ses lèvres bougèrent toutes seules.

« J'ai trouvé ton gâteau. Erza-chan doit savoir que j'ai très envie de le manger. »

Toujours rien.

« Je le pose juste là, finit-il par dire à contrecœur en déposant l'assiette sur le sol juste à côté de la porte. Cependant, je me dois d'informer Erza-chan qu'il y a une probabilité de 68% que je perde connaissance dans les deux prochaines heures par manque de sucre. »

L commença à mordre son pouce. L'entêtement d'Erza l'embêtait plus qu'il ne voulait bien se l'avouer, et il commençait à se demander si elle n'était pas sortie de la chambre par la fenêtre. Au bout d'un long moment gênant et silencieux, le détective parvint à la conclusion que cette tentative était plus qu'irréfléchie, et que la conservation de sa propre personne primait sur ses relations sociales. Mais alors qu'il se baissait pour récupérer sa pâtisserie, le déclic de la serrure se fit entendre, et la silhouette d'Erza se découpa à contre-jour dans l'ouverture du battant.

L'étrange jeune homme en fut presque rassuré. Erza le dévisagea de haut en bas et son regard s'arrêta un instant sur le gâteau qu'il tenait. Ni l'un ni l'autre ne parlèrent pendant de longues secondes, puis finalement la mage ouvrit complètement la porte et, se saisissant de l'assiette que tenait L, marmonna un « Merci » d'une voix enrouée. Surpris, le détective remarqua que la lumière de la lune laissait apercevoir des joues humides et des yeux gonflés. Pourtant, elle ne semblait pas énervée. Juste… épuisée. En un sens, la voir ainsi provoqua une sensation désagréable dans son estomac. Il aurait pu facilement la mettre une fois de plus sur le compte de la faim, étant donné qu'un rapide coup d'œil vers la pendule lui aurait appris qu'il n'avait rien avalé depuis une demi-douzaine d'heure. Mais pas cette fois.

Cette fois, L en était certain, il se sentait coupable. Erza tirait doucement sur l'assiette qu'il enserrait fermement de ses doigts grêles, et il sentit ses ongles effleurer sa peau. Il ouvrit la bouche pour dire… quoi au juste ? Il voulait juste dire que… là, tout de suite… il se sentait…

« Erza-chan, s'efforça-t-il de murmurer, je… »

Mais la fin de sa phrase se perdit dans son larynx alors qu'il basculait en avant et allait s'écraser lourdement sur le sol.