Titre: Shôgi
Scribouilleuse: Rouli
Base: Naruto
Genre: Romance, aventure... Ne cherchez pas le lemon, y a pas. Disclaimer: Acquérir les droits sur Naruto s'est révélé plus difficile (et plus cher) que prévu, donc tout ce petit monde ne m'appartient toujours pas. Peut-être pour la prochaine fois.
Autres notes: La fic se passe pendant les 3 ans de flottement après la désertion de Sasuke, donc il se peut qu'il y ait des spoilers. Encore que, mais on est jamais trop prudent.
Blabla inintéressant de l'auteur: Il sera né dans la douleur ce chap! Puis avec les exams j'ai pas eu beaucoup de temps, ceci explique le délai. Par ailleurs, un gros gros merci à Sofia (ici selphie SK, y m'semble) pour son travail de bêta. Puis aussi à Dada, si y passe par ici.
Commentaires et critiques constructives sont toujours les bienvenus !
Bonne lecture!


L'aube pointait doucement le bout de son nez sur la clairière, les premiers rayons de soleil venaient chatouiller les feuilles des grands arbres, baignant le campement d'une lueur dorée. Shikamaru était toujours fidèle au poste, assis contre le plus gros tronc bordant la trouée. Complètement absorbé dans sa tourmente intérieure, il ne vit pas le magnifique spectacle que jouait la nature devant ses yeux.
Il évitait de se pencher sur le sujet sensible de la vie de shinobi qu'il menait et ses conséquences, préférant analyser la situation dans laquelle ils se trouvaient. Une attaque durant la nuit et les quatre porteurs disparus ne pouvaient le mener qu'à deux conclusions. Soit ils avaient étés tués par leurs assaillants, auquel cas Kakashi avait eu le bon goût de dissimuler les corps, soit les quatre mastodontes étaient eux-mêmes les agresseurs. Peu avant l'aube, il était retourné examiner le corps de l'homme qu'il avait vu la veille. Il avait longtemps observé la scène, impassible, dans la grisaille précédant le lever du soleil, comme en transe. La dépouille atrocement défigurée pendait lamentablement, toujours retenue à l'arbre par une épaisse corde couverte de sang coagulé. Malgré la violence du traitement, aucun doute n'était possible, il s'agissait bien d'un des serviteurs de la princesse.

Un rayon espiègle vint titiller le visage découvert de Kakashi, lui arrachant un grognement mécontent ainsi qu'un changement de position stratégique. Il roula sur le côté, tournant résolument le dos à cet empêcheur de dormir en rond, quel qu'il soit.
Ce mouvement attira l'attention de Shikamaru qui s'arracha à ses pensées pour observer le monde autour de lui, mais à part Kakashi, rien n'avait encore bougé dans le campement endormi. Il sortit une ration de son gilet qu'il grignota pour passer le temps. Ces barrettes n'avaient vraiment aucun goût mais le chûnin aimait avoir quelque chose à mâchonner, et puis ça l'aidait à rester éveillé et attentif.
Une fois la ration dûment broyée et calée dans son estomac, il se décida à réveiller son supérieur. Kakashi, à moitié endormi, se comportait comme un gamin à se battre avec les rayons de soleils, de plus en plus nombreux, qui s'acharnaient à le réveiller, fuyant la lumière avec moult grognements.

Comme pendant la nuit, l'homme se réveilla complètement dès que Shikamaru arriva à proximité. Leurs regards se croisèrent brièvement, avant que le plus jeune ne détourne les yeux, mal à l'aise. Il ne vit donc pas Kakashi enfiler son habituel masque ni remettre son bandeau et, par ailleurs, cela lui importait peu.

- On a plus de porteurs. Constata-t-il, aussi neutre que possible, s'efforçant de chasser de ses pensées l'insistante image d'un corps pourrissant contre un arbre.
- Mmhm...

Kakashi se releva sans rien ajouter. Tous deux le savaient bien, il ne voyait pas l'intérêt d'épiloguer là-dessus.
Il s'étira longuement, dégourdissant ses membres courbatus par une nuit à même le sol. Puis, son regard se posa sur son subordonné, légèrement inquiet.
Le gosse n'avait certainement pas bonne mine, mais ça n'avait rien d'étonnant vu les évènements de la nuit. Le manque de sommeil aidant, il avait un petit air de zombie. Son regard le fuyait, se posant partout sauf sur son interlocuteur. Après avoir brièvement détaillé le chûnin, il commença à empaqueter ses affaires. Le petit en avait pris un coup, mais le jônin ne se sentait ni l'âme ni la compétence d'un psychologue. Au moins, il était toujours opérationnel.

- Hatake... Qu'est-ce qu'on fait? Finit-il par demander devant le silence de son supérieur.

Kakashi réfléchit quelques instants, interrompant le roulage méthodique de son sac de couchage avant de répondre, mais Shikamaru le prit de court.

- Je vous laisse l'honneur d'annoncer la nouvelle à notre protégée, déclara-t-il en tournant les talons, les mains résolument enfoncées dans ses poches.

Il n'avait aucune envie de discuter avec son supérieur des évènements de la nuit, ni d'aucun autre sujet, d'ailleurs. Plus il pouvais éviter d'y penser, mieux il se portait.

Soupirant, Kakashi se dirigea vers la litière, pensif. Il ne savait pas comment réagirait la gamine, mais elle n'accueillerait probablement pas la nouvelle avec joie. Bah, après tout, il avait survécu à Naruto et à Sasuke, simultanément, pensa-t-il pour se remonter le moral. Loin sous le masque d'indifférence, bien à l'abri des regards, son coeur se serra à la pensée de ses deux anciens élèves, suivant maintenant leur voie sans lui. Mais il était Hatake Kakashi, et ce fut avec son habituel air mou et désintéressé qu'il s'approcha de la litière. De toute façon, quoi qu'elle puisse faire, il avait certainement connu pire.

- Mademoiselle Ishikawa?

Seul un léger grognement endormi répondit à cette première tentative de communication pacifique. Kakashi frappa contre le bois de la litière, comme s'il s'était agi d'une porte.

- Mademoiselle Ishikawa, répéta-t-il, sans la nuance interrogative. Nous avons un problème. Pourriez-vous sortir de là?
- Mmmh? ... J'arrive. Laissez-moi quelques instants.

Ayant obtenu une réponse positive, il alla s'installer près des restes du feu de la veille, trace noire marquant le sol. Kakashi attendit paisiblement que leur jeune protégée daigne sortir de sa boite et cela l'ennuyait. Par réflexe, il porta la main à sa poche pour en sortir son livre préféré lorsqu'il fut interrompu par un kunai filant paresseusement en direction de sa main. Il para aisément l'arme tout en retrouvant une position verticale, avant de lever un regard surpris vers son agresseur, regard qui se durcit en reconnaissant Shikamaru.

- Icha Icha paradise reste hors de vue d'Ishikawa, annonça le chûnin. Ordre de la vieille, ajouta-t-il devant le regard assassin que lui jetait Kakashi.

Le jônin se laissa tomber sur les fesses avec un grognement contrarié. Bah, tant pis. La mission c'est la mission, pensa-t-il. Elle serait juste plus ennuyeuse que prévu. Bien plus ennuyeuse.

- Vous pouvez lire tant que vous voul --
- Arrête de me vouvoyer, le coupa-t-il automatiquement.
- Je disais donc que tu peux lire tant que tu veux, reprit Shikamaru sans se démonter, mais ça doit rester loin des yeux de la demoiselle Ishikawa. Change la jaquette, cache-toi, tu peux même lui jeter un genjutsu pour qu'elle ne te voie pas, c'est pas mon problème.

Kakashi le regardait, amusé par son ton autoritaire et aussi un peu interrogateur.

- Son père est un vieux grincheux coincé, selon maître Tsunade. Un type attaché aux principes, au protocole et tout ce qui va avec. Toi et moi on sait très bien ce qui l'attend juste après la cérémonie de mariage, mais apparemment, elle est pas supposée être au courant. Puis, tu pourrais la choquer.
- Compris, chef, répondit le jônin en souriant.

Shikamaru rougit légèrement malgré son teint hâlé et baissa les yeux. Heureusement pour lui, la princesse était enfin sortie de son antre et se dirigeait majestueusement vers eux. Kakashi détourna son attention de son subordonné et se releva pour accueillir leur protégée.

La jeune fille devait avoir seize ou dix-sept ans, tout au plus. Elle portait de longs cheveux noirs qui lui tombaient souplement dans le dos. Une vraie galère à entretenir, pensa Shikamaru. Lui qui s'en sortait à peine avec ses vingt centimètres de cheveux! Elle était vêtue de kimono d'un profond bleu nuit qui, associée à ses cheveux, faisait ressortir la pâleur de sa peau. Elle ne devait pas souvent voir le soleil, la pauvre, commenta mentalement l'adolescent. Même Kakashi semblait bronzé en comparaison. Dans l'ensemble, on ne pouvait pas vraiment la qualifier de jolie, mais elle dégageait une impression de grâce, de calme et, plus que tout, beaucoup de charisme.

- Mademoiselle, commença Kakashi, inclinant légèrement la tête en guise de salutation.

Elle s'inclina légèrement en réponse, sans mot dire. Le jônin et chef d'équipe ouvrit les hostilités, usant de tous ses talents de diplomate.

- Avez-vous bien dormi? Vous n'avez pas été réveillée? demanda-t-il.
- Non, déclara-t-elle après avoir réfléchi quelques instants. Un problème pendant la nuit?
- On peut dire ça comme ça, répondit-il. On a essayé de vous tuer, continua-t-il après quelques instants de silence. Vos porteurs, ajouta-t-il devant l'air interrogateur de la jeune fille.
- Oh!

Oui, « oh », pensa Shikamaru, ironique. Voilà ce que c'est que d'être la fille d'un riche et puissant seigneur. Elle pensait qu'on était là pour quoi, nous? Faire le ménage?
La jeune fille resta sous le choc quelques instants, interdite, avant de se reprendre. Son visage se recomposa vivement et c'est l'air impérieux qu'elle répondit à Kakashi.

- Et, comment vais-je me déplacer? Demanda-t-elle, bien que la réponse fut évidente.

Shikamaru émit un profond soupir, agacé, qui ne fut que le premier d'une longue série.


- Hatake, tu pourrais pas te tasser un peu? Demanda Shikamaru, mi-sérieux mi-agacé.
- T'avais qu'à manger ta soupe quand t'étais petit, répondit le jônin, laconique.
- Fatalement, ça t'arrange, c'est moi qui porte tout le poids. Grogna-t-il en réponse. L'est encore loin ce village?
- Une heure et demie ou deux heures, ça dépend de ta vitesse.

Shikamaru soupira une énième fois, résigné. S'il avait su, ç'aurait peut-être même valu la peine de s'opposer à la vieille. Il aurait peut-être pu échapper à ça.
Dès qu'il rentre au village, je demande à Naruto de m'apprendre sa technique de clones, pensa-t-il en jetant un regard mauvais aux deux Kakashi qui portaient l'arrière de la litière tandis qu'il était seul à l'avant.

Fatalement, sans porteurs et avec un princesse sur les bras, ils n'avaient pas trente six solutions. Comme la demoiselle avait catégoriquement refusé de mettre un pied devant l'autre, ils n'avaient carrément pas eu le choix. Néanmoins ça devait lui faire une sacrée dénivelée, dans sa boite de conserve, entre le mètre quatre vingt des Kakashi et le mètre soixante cinq, dans les meilleurs jours, de Shikamaru. Triste consolation. Vivement qu'ils soient arrivés au village, soupira intérieurement le chûnin.

Ils arrivèrent dans le minuscule hameau, que Kakashi avait pompeusement appelé village, en début d'après-midi. Traversé par une unique route, il était composé d'une vingtaine d'habitations tout au plus, d'une taverne et d'un petit temple. Un village d'agriculteurs, à en juger par les champs qui s'étendaient à droite et à gauche de la route.
Il y avait peu de monde dans les rues et pas plus, à première vue, dans les habitations. Mais c'était sans compter la bande de gamins qui s'était attroupée autour d'eux dès leur entrée dans le village, les regardant avec de grands yeux émerveillés, tout en restant à distance respectable. Les deux Kakashi lisant tous deux le même livre orange étaient probablement l'attraction principale de leur petit convoi, mais la litière les impressionnait aussi. Ce n'était pas tous les jours qu'un personnage assez important pour réclamer un palanquin passait par ici.
Deux grand-mères papotaient en tricotant, assises sur des chaises en bois devant une maison, profitant du soleil de cette belle matinée, sans même leur adresser un regard. Shikamaru les héla, histoire de demander le chemin.

- Grand mère? Pourriez-vous me dire où nous pourrions trouver une auberge, par ici? Demanda-t-il, profitant d'une accalmie dans le flot de paroles que s'échangeaient les commères.
- Une auberge? Bien sûr bien sûr. Répondit l'une des deux femmes d'une voix ferme malgré ses rides. Prenez la troisième ruelle à gauche. Vous y trouverez l'auberge du chat gris.

Shikamaru réajusta sa charge sur ses épaules avant de les remercier pour partir en direction de ladite auberge.

Kakashi fut le seul à entrer dans la bâtisse, laissant Shikamaru surveiller leur fardeau. Soudain, alors qu'il attendait, paresseusement appuyé contre un mur, Shikamaru tressaillit. Des signatures de chakra, aucun doute là-dessus. Il respira profondément, s'intimant de rester calme, au moins jusqu'à la réapparition de Kakashi. Celui-ci ne le fit pas attendre bien longtemps. Leurs regards se croisèrent un bref instant et Shikamaru comprit que lui aussi avait senti. Le jônin détourna aussitôt les yeux et déclara qu'ils allaient chez un paysan qui accepterait, selon l'aubergiste, de leur vendre des boeufs. Shikamaru comprit le message et tenta de se calmer, se composant un air impassible bien que les rouages fonctionnaient à plein régime dans sa petite caboche. D'abord les porteurs, puis, ici, des traces de shinobis. Il était rare que deux groupes de ninjas complètement indépendants se croisent, il y avait forcément un lien. Étaient-ils à leur recherche? Les probabilités étaient faibles, il n'avait aucune certitude, mais son instinct lui disait d'être sur ses gardes. Redoublant de vigilance, Shikamaru emboîta le pas à leur jeune protégée, fermant la marche.


Les deux jours suivants s'écoulèrent sans encombre, et ils finirent par arriver à la lisière du pays du feu, frontière avec le pays de l'herbe. Le ciel bleu s'était petit à petit paré de gris et une fine bruine s'était mise à tomber au cours du deuxième jour de voyage, mais il n'y avait plus aucune trace de shinobis à leurs trousses, et plus de tentatives d'assassinat pendant la nuit. Le jeune chûnin commençait à se relaxer.
Le jour déclinait lorsqu'ils firent halte pour la nuit dans le petit village installé à proximité de la frontière. Ils trouvèrent rapidement l'auberge du village, plus petite et miteuse que celle qu'ils avaient fréquentée deux jours plus tôt. Ils négocièrent deux chambres avec la tenancière de l'établissement, une dame dans la force de l'âge, légèrement enveloppée, aux cheveux bruns coiffés en une longue tresse, et montèrent y déposer leurs bagages. La princesse occupait seule une chambre, tandis que les deux shinobis se partageaient l'autre. Les pièces étaient petites, six tatamis, mais c'était suffisant pour étaler deux futons et déposer leurs paquetages.

Une fenêtre donnait sur la forêt, un peu trop étroite pour permettre une évacuation rapide et facile des lieux en cas de danger, mais l'option restait envisageable en cas de besoin.

Une fois confortablement installés, ils redescendirent dans la pièce commune afin de se restaurer. Des poulets rôtissaient tranquillement dans un coin, dégageant un fumet des plus alléchants sous la surveillance de la corpulente tenancière. La salle n'était ni déserte ni bondée, un nombre honorable de clients s'y trouvaient, attendant leur repas. Un rapide coup d'oeil apprit à Shikamaru qu'à première vue, aucun ne représentait de danger potentiel. Il se dirigea donc vers les appétissants poulets rôtis tandis que ses compagnons s'installaient, et informa la matrone que tous trois désiraient un repas.

Ils n'eurent pas à attendre longtemps l'arrivée de leur pitance. Comme à son habitude, Kakashi dévora son plat à la vitesse de l'éclair, ne laissant pas aux deux autres l'occasion de voir son visage. Shikamaru avait abandonné l'idée et s'était rapidement désintéressé du mystère. La princesse, elle, n'avait jamais semblé y porter une quelconque attention.
Il doit plus avoir de papilles gustatives vivantes, à force de les brûler, pensa le chûnin pour se réconforter. Probablement pour ça qu'il cuisine si mal.

Le repas fut plutôt long, la princesse bataillant ferme avec son morceau de poulet pour le manger décemment, contrairement à Shikamaru qui rongeait avidement les os, dans un manque total de dignité et d'élégance. Personne ne savait comment Kakashi avait fait pour engouffrer si vite sa viande sans manger les os avec, mais le fait était là. Il avait sûrement une technique particulière.

Le début de nuit fut tranquille, la princesse partit se coucher de son côté, tandis que Kakashi et Shikamaru installaient d'un commun accord le plateau de shôgi au centre de leur chambre, entre leurs deux futons. Rien ne vint troubler leur partie, pas d'attaque, de bruits inquiétants ou de présences sombres, cachées dans les arbres à proximité. Peu à peu, Shikamaru finit par se détendre dans le silence confortable qui accompagnait le jeu et la réflexion intense dans laquelle il plongeait avec délices.
Son malaise vis-à-vis de son supérieur s'était peu à peu dissipé au cours des deux jours précédents, bien que l'acte en lui-même ne lui paraissait pas moins barbare. Autant il ressentait un profond dégoût pour le geste en lui-même, autant il appréciait de plus en plus Kakashi, humainement. Cette forme de schizophrénie le déroutait, mais ses tentatives d'analyse de son propre fonctionnement s'étant soldées par de douloureuses migraines, il préféra ne pas se pencher sur le sujet avec trop d'insistance, se concentrant plutôt sur le jeu.

Malgré toute sa concentration, il finit par perdre, bien qu'ayant beaucoup plus de pièces que Kakashi. Il contempla quelques instants le jeu, puis leva les yeux vers son supérieur, qui arborait un sourire triomphant. Mauvais perdant dans l'âme, il retint un grognement agacé devant ce sourire qui l'exaspérait au plus haut point, et tenta faiblement de sourire au jônin, question d'honneur. Il était peu habitué à perdre, d'autant plus sur ce qu'il considérait comme son propre terrain, mais malgré tout, il était satisfait d'avoir trouvé un adversaire à sa taille.

Shikamaru prit le premier tour de garde tandis que le jônin s'installait confortablement sur son futon. Il se posta sur le rebord de la fenêtre, qu'il ouvrit pour observer le ciel nocturne. Les étoiles brillaient d'un vif éclat, voilées par quelques nuages de brume qui se dissipaient dans cette campagne, loin des lumières de la ville. Belles et froides dans l'immensité de la nuit.

Il observa la forme allongée de l'autre côté de la pièce. Comme d'habitude, le jônin dormait sans son masque, qu'il avait étalé sur ses yeux pour leur épargner l'éclat de la lune, pleine en cette nuit. Il avait fini par comprendre que Kakashi ne dormait jamais que d'un oeil et qu'il serait rapidement opérationnel en cas de danger.

Le chûnin envisageait de changer de position malgré sa flemme, pour cause de châssis de fenêtre lui rentrant douloureusement dans le dos. Il se redressa lentement en position assise et se retourna face à l'extérieur, contemplant la forêt environnante, attentif aux bruissements nocturnes.

Soudain, il perçut un vif mouvement du coin de l'oeil. Trop rapide, trop bref pour qu'il puisse vraiment le voir, mais ses sens aiguisés l'avaient repéré. S'efforçant de n'en rien laisser paraître, il concentra son attention sur la parcelle de forêt suspecte. Un deuxième mouvement, puis un troisième. S'étirant comme si de rien n'était, il descendit de son perchoir pour réveiller le jônin.

- Hatake, chuchota-t-il. Trois hommes dans la forêt, sûrement des shinobis.

Silencieusement, le jônin hocha la tête et se dirigea vers la fenêtre tout en ajustant son masque sur son visage. Il eut moins de mal à repérer les intrus que son subordonné. Maintenant bien réveillé, il jeta un oeil sur le chûnin à ses côtés.

- S'il faut se battre, je préfèrerais que ce soit dehors. Pas assez lumineux par ici, chuchota-t-il.

Kakashi hocha la tête, comprenant les motivations de son cadet, avant de se glisser au dehors. Il se retourna ensuite vers le chûnin.

- Je pars en reconnaissance. Reste à proximité de la gamine quoi qu'il arrive. C'est peut-être une diversion.

Shikamaru opina du chef avant de se couler à son tour au dehors. Il s'installa sur l'appui de fenêtre de la chambre voisine et jeta un rapide coup d'oeil à l'intérieur. Pour le moment, tout allait bien. Il reporta aussitôt son attention sur le jônin, mais celui-ci n'était déjà plus qu'une ombre bondissant entre les taches de lumière de lune, puis plus rien.
Il retourna dans l'auberge, sans faire de bruit, et frappa à la porte de la jeune fille. Sans attendre de réponse, il entrouvrit la porte et passa la tête par l'ouverture, puis tout le corps. Un petit cri surpris l'accueillit, avant que la jeune fille ne le reconnaisse. Il ne voyait pas grand chose, les rideaux étaient tirés, filtrant le peu de lumière qui venait de l'extérieur. Il laissa ses yeux s'accoutumer à la pénombre, repérant la position des meubles dans la pièce.

- Mademoiselle Ishikawa, chuchota-t-il. Pas de bruit. Je vais placer des pièges devant votre porte, ainsi que votre fenêtre. Ne sortez pas.

La silhouette emmitouflée dans ses couvertures tressaillit, puis remua dans ce qui pouvait être interprété comme un hochement de tête. Shikamaru s'empressa de ressortir installer ses pièges. Il en confectionna deux devant la porte de la chambre de la jeune fille, et un dans le couloir. Puis il s'attaqua à la fenêtre où il posa de nouveaux pièges et s'installa sur un rebord de pierre, à proximité.
Il ne saurait dire combien de temps il était resté ainsi, aux aguets, réfléchissant intensément, dans cette sorte de transe qui s'emparait de lui lorsque sa vie était en jeu, égrenant les différents cas de figure qui pourraient se présenter. Il jeta une fois encore un coup d'oeil sur la fenêtre derrière lui, et se retourna vivement en entendant des bruits de lutte provenant de la forêt. Le combat est engagé, pensa-t-il en sortant un kunai.

Les bruits, lointains et étouffés au départ, se firent peu à peu de plus en plus proches et précis. Bientôt, il put les apercevoir, petites silhouettes noires et mouvantes, à l'orée de la forêt.
Aucun doute, ils se dirigeaient vers lui. Il pouvait maintenant dire qu'ils étaient trois en tout. Il soupira de soulagement en reconnaissant la silhouette dégingandée du jônin parmi eux. Les trois ombres étaient presque à portée de kunai. Le jeune homme essaya de se faire le plus discret possible, se plaquant contre la surface sombre du mur, afin de profiter un maximum de son effet de surprise. Si ses estimations étaient justes, le jônin avait déjà éliminé un adversaire. Reportant son attention sur le combat en dessous de lui, il remarqua que son supérieur semblait en difficulté. Il boitait légèrement et rechignait à utiliser son bras gauche. Ce détail n'avait pas échappé à ses adversaires qui l'assaillaient sans relâche de ce côté. Ils s'étaient arrêtés dans un espace dégagé, inondé par le clair de lune, pas la moindre ombre entre lui et ses adversaires. Lui même se trouvait assez exposé, tout juste dissimulé à l'ombre d'un rebord de pierre, face à l'astre luisant, hésitant quant à la conduite à suivre.

Attendre que les combattants se rapprochent assez pour pouvoir en immobiliser un, ou essayer de s'approcher sans être vu? La première solution semblait la plus sage, car espérer qu'il pourrait passer inaperçu relevait de l'absurdité. De plus, cette attaque n'était peut-être qu'une diversion, une façon de les éloigner de leur cible. Mais Kakashi semblait de plus en plus en difficulté. Il ne se servait plus du tout de son bras gauche, qui pendait le long de son flanc, inutile et sa jambe semblait avoir du mal à soutenir son poids. Si Kakashi ne s'en sortait pas avec ces deux-là, lui, seul, n'avait pas la moindre chance. Et puis, chef d'équipe ou pas, jamais il ne laisserait un shinobi de Konoha se faire descendre sous ses yeux.

Respirant profondément, il affermit sa prise sur son arme puis coula un dernier regard à la jeune fille endormie. Il reporta son attention sur le combat en contrebas. C'était peu prudent, mais il n'avait pas le choix. S'il voulait rester en vie, il devrait profiter autant que possible de l'effet de surprise. Silencieusement, il se redressa, puis se laissa glisser le long de la façade, le plus discrètement possible, et atterrit sans un bruit. Aucun des deux hommes n'étaient dans sa portée, aussi devait-il se rapprocher. Il s'avança furtivement le long de la façade, prenant garde à rester dans la maigre ombre qui la couvrait, priant pour passer inaperçu.

Le plus petit des autres shinobis encaissa un coup de genou de Kakashi, qui l'envoya mordre la poussière à proximité de Shikamaru. Un acte délibéré de Kakashi? Peu importe, se raisonna-t-il en allongeant vivement son ombre vers l'homme. Celui-ci fut plus rapide et, l'ayant repéré, sauta dans sa direction, annulant du même coup la technique.

Jurant entre ses dents, le chûnin lança prestement une salve de shuriken, que son adversaire para aisément, avant de lui projeter son pied dans les côtes. Le souffle coupé, Shikamaru fut violemment projeté vers le mur, sur lequel il réussit tant bien que mal à se réceptionner. Il grimaça en sentant ses articulations absorber le choc. Sa poche à kunai s'était détachée lors de l'impact, probablement cela était-il voulu. Il jeta un rapide coup d'oeil à Kakashi. N'ayant plus qu'un seul adversaire, celui-ci semblait plus à l'aise, aussi le manipulateur d'ombres décida-t-il de ne plus s'en soucier.

Il avait un autre problème sur les bras, son adversaire et lui-même se retrouvaient en pleine lumière, leurs ombres s'étirant en direction de l'auberge. Vu la vitesse de l'ennemi, la manipulation des ombres, seule, ne lui serait d'aucune utilité. Il fallait réfléchir, et vite, car l'autre ne semblait pas de cet avis et fonçait droit sur le chûnin, composant des signes à toute vitesse. Shikamaru esquiva l'attaque, katon, au dernier instant, sautant prestement par dessus son adversaire. Ses pieds touchaient à peine le sol qu'il entendit que son adversaire avait fait demi-tour et l'attaquait à nouveau. Il se retourna pour parer de son mieux le coup qui se dirigeait vers son estomac et sentit ses pieds reculer sur le sol, son bras vibrant jusqu'à l'épaule sous la violence de l'impact. Mû par l'instinct de survie, il lança un coup de pied vers le flanc découvert de son adversaire, mais celui-ci fut plus rapide et parvint à esquiver. Déséquilibré par l'absence d'impact, Shikamaru fit une pirouette pour reprendre son équilibre, mais se réceptionna trop tard pour parer l'attaque suivante et reçut un violent coup de poing sous le menton qui l'envoya s'étaler au sol plusieurs mètres plus loin. Se relevant d'un bond, il s'éloigna en sautant de son adversaire.

La différence de niveau était impressionnante. Un jônin, aucun doute là-dessus. Il devait utiliser ses neurones, et au plus vite, sinon il était cuit. Il tâtonna dans sa veste à la recherche d'une quelconque source d'inspiration, réfléchissant aussi vite qu'il le pouvait.
Tandis que son assaillant fonçait une nouvelle fois dans sa direction, longeant le mur, le jeune homme sauta prestement en arrière tout en lançant son dernier kunai en direction de son adversaire. L'arme se ficha dans le mur, juste devant l'autre ninja, avant d'exploser, dégageant une épaisse fumée opaque et irritante. Aveuglé et étouffé, le ninja sortit vivement du nuage toxique, se retrouvant par la même occasion en pleine lumière, se précipitant dans les bras de Shikamaru.
Ayant immobilisé son adversaire dès sa sortie au clair de lune, le chûnin s'autorisa un petit sourire de satisfaction. Il jeta un nouveau coup d'oeil vers Kakashi, toujours en plein combat. Tant pis, il devrait l'achever tout seul. Seulement, sans armes, il n'avait guère d'autre solution que l'étranglement. Le chûnin rechignait à utiliser cette technique qui, bien qu'efficace, discrète et propre était aussi éprouvante et le laissait complètement vidé. Il ne serait plus bon à grand chose après ça, mais il n'avait pas le choix. Soupirant pour la forme, il se concentra, observant l'ombre remonter lentement vers la gorge de l'homme, l'entourer puis la compresser.

Il s'intéressa ensuite à Kakashi toujours aux prises avec son adversaire. Les deux combattants avaient migré à l'orée de la forêt. Inondé comme il l'était d'adrénaline, il ne sentait ni la fatigue ni la douleur et se dirigea vers la forêt, ne cherchant même pas la discrétion. Le dernier adversaire avait bien eu le temps de le repérer, de toute façon. Par contre, une fois sous le couvert des arbres, il se dissimula de son mieux. Avec un peu de chance et Kakashi pour occuper l'ennemi, il ne se ferait pas tout de suite repérer et bénéficierait d'un petit effet de surprise. Camouflé dans les arbres, à distance respectable du combat, il s'en rapprocha le plus discrètement possible, avançant d'arbre en arbre, à l'ombre du feuillage. Essoufflé, le coeur cognant violemment dans sa cage thoracique, il se posta assez près pour pouvoir intervenir. Il dut se retenir à une branche pour garder l'équilibre, exténué. L'excitation du combat commençait à retomber, ses côtes le faisaient souffrir, et du sang s'écoulait de son menton gonflé. Se refusant à examiner son propre cas, il porta son attention sur le combat qui se déroulait à ses pieds.

Les deux opposants n'étaient qu'ombres, se mouvant avec une rapidité surhumaine, enchaînant coups, techniques et parades plus vite que Shikamaru ne pouvait le voir. Dans un combat de ce niveau, il ne pouvait rien faire, ça allait trop vite, c'était trop précis, mortellement précis, bien au-delà de ses capacités. Une petite voix lui soufflait de fuir le plus vite possible, qu'il n'était pas de taille. Il était tentant de suivre ce conseil mais, il ne pouvait pas laisser un allié en difficulté, c'était dans sa nature, malgré sa paresse. Ignorant cette partie de lui-même, terrorisée, qui le conjurait de s'enfuir, il s'acharna à trouver une ouverture. Il pouvait distinguer quelle ombre était celle de Kakashi, c'était déjà ça. Au moins il ne risquait pas d'immobiliser la mauvaise personne.
Soudain, il la vit! L'ouverture! Celle qu'il guettait.
Le ninja s'était arrêté pour parer un coup de genou de Kakashi et s'apprêtait à composer les signes pour sa technique suivante. Shikamaru réagit aussitôt, étirant son ombre jusqu'à celle de l'homme, mais celui-ci sauta pour attaquer avant que l'ombre ne l'atteigne. Sans se démonter, le chûnin essaya de prévoir l'endroit où il allait retomber. C'était sans compter Kakashi qui lui lançait un coup de pied sur l'épaule, nouvelle donne dans la balistique. Mais il en fallait plus pour échapper au manipulateur d'ombre, qui cueillit l'homme lorsqu'il se réceptionna maladroitement au sol, au pied de l'arbre qu'occupait Shikamaru. En une fraction de seconde, Kakashi comprit quelle était la situation et s'empressa d'abattre son poing sur l'arrière du crâne de l'homme, qui s'effondra mollement, tandis que Shikamaru annulait sa technique.

Le chûnin assista à la scène, étonné par tant de générosité, lourdement appuyé sur le tronc à sa gauche, le souffle court. C'est alors qu'il se rendit compte, alors qu'elle redescendait lentement, de la concentration d'adrénaline dans ses veines. Il inspira longuement, fébrilement, dans l'espoir de se calmer, et jeta un oeil à ses membres tremblants. Il finit par s'asseoir sur sa branche, de crainte que ses jambes ne le portent plus.
En bas, Kakashi attachait solidement le ninja ennemi, probablement dans le but de l'interroger, mais pour l'instant Shikamaru n'en avait cure. Il aspirait juste à un bon bain, un bon lit et une bonne nuit de sommeil. Il se laissa paresseusement glisser jusqu'au sol, où il dut se rattraper sur les mains pour ne pas s'étaler au sol. Ayant fini de ligoter leur prisonnier, le jônin remit son bandeau sur son oeil avant de se tourner vers son subordonné.

- Je vais voir si la gamine est toujours là. Dit-il en tournant les talons.
- 'Tention, fit Shikamaru au prix d'un ultime effort. Pièges, marmonna-t-il.

Le jônin opina du chef avant de tourner les talons. Il chargea l'homme ligoté et inconscient sur son épaule, puis se retourna vers le chûnin.

- Tu viens?
- Hm. J'te rejoins dans cinq minutes. Envie d'air, répondit-il, le nez levé vers les étoiles.

Le jônin haussa imperceptiblement les épaules avant de se mettre en route. Après tout, il pouvait bien lui accorder quelques minutes. En d'autres circonstances, il aurait fait valoir son autorité de chef pour garder l'unité groupée, mais le contact prolongé avec l'équipe Sept lui avait enseigné les vertus de la tolérance. Puis, il ne s'agissait pas d'un écervelé comme Naruto. Shikamaru était shinobi, tout de même, apte à veiller à sa propre sécurité.

Shikamaru se laissa tomber sur les fesses en soupirant, puis s'allongea sur le dos pour contempler les étoiles, les mains derrière la tête. La tentation de sombrer dans le sommeil était forte, mais les élancements de ses côtes et son menton douloureux le maintenaient éveillé. Au bout de ce qui lui parut une éternité, le jônin revint, et emporta le ninja ennemi, laissant Shikamaru seul avec le ciel. Celui-ci, exténué, finit par sombrer dans un profond sommeil sans rêves.

Plus d'une heure plus tard, ne voyant pas son cadet revenir à l'auberge, le jônin partit à sa recherche. Il le trouva roulé en boule dans l'herbe, baigné par la lune.

- Shikamaru, réveille-toi.

Seul le silence lui répondit. Le jônin soupira, exaspéré.

- Eh, gamin, rentre, ou tu vas attraper froid, déclara-t-il en poussant le corps de la pointe du pied.

Pour toute réponse, le chûnin grogna et se roula encore un peu plus en boule.
Exaspéré, mais néanmoins attendri, Kakashi souleva délicatement son cadet, faisant attention à ne pas étaler trop du sang qui maculait ses mains sur les vêtements du chûnin. Celui-ci s'installa confortablement contre son torse avec un discret grognement de satisfaction sans pour autant se réveiller. Sa joue était plaquée contre la veste du jônin, en plein dans une tache sombre de sang ennemi, encore légèrement gluant mais cela ne semblait pas lui poser de problèmes. Le menton de l'adolescent était gonflé et prendrait sans doute une jolie teinte violacée à la lumière du jour. Un peu de sang lui coulait dans le cou, la nuque et tombait goutte à goutte par terre, de plus en plus lentement à mesure qu'il coagulait. Son visage innocent était détendu et serein, un petit sourire satisfait ornait ses lèvres. L'homme au sharingan baissa les yeux sur son fardeau, contemplant quelques instants la silhouette endormie, avant de se mettre en route d'un pas lent vers l'auberge.