Seule Elysaé est présente à son accouchement. Le prince a mieux à faire. Thalia s'en fiche: qu'Elysaé soit son amie par obligation, par proximité ou par réelle affection, elle est la seule personne qui est encore réellement présente.
La sage-femme tend le bébé à Elysaé un instant. Shemley et Feld, de sept et six ans, se pressent contre ses jambes, étirant le cou pour apercevoir le bébé dans les bras de leur mère.
-Est-ce une fille ou un garçon? chuchote Thalia, épuisée.
Sa sœur a une courte hésitation, trop longue pour Thalia.
-Un garçon.
Elle pourrait en pleurer, sans savoir si c'est de bonheur ou de tristesse.
-Passe-le moi, murmure-t-elle.
Elysaé dépose l'enfant dans ses bras, s'assurant qu'elle ne l'échappe pas. Thalia contemple le minois de son fils, à la peau verte un peu plus claire que la sienne et au léger duvet sur sa tête d'un noir profond aux reflets verts comme les siens.
-Lorana, souffle-t-elle en embrassant son minuscule front.
Elle rêvait d'un nouveau-né aussi mignon qu'un bébé humain. Il aurait pu être celui de Shui… Cette pensée déclenche automatiquement des larmes. Si la sage-femme se méprend sur leurs origines, Elysaé a bien compris. Thalia le comprend à la tristesse dans son regard lorsqu'elle se penche vers elle.
-Lorana? Tu es sûre? Cela sonne féminin.
-J'en suis sûre, affirme Thalia, soutenant le regard de sa sœur.
-Il ne sera pas content, murmure doucement cette dernière avant de s'éloigner.
Elle sait pourtant qu'elle est soutenue lorsqu'Elysaé enregistre au plus vite le prénom du bébé. Le prince le prend d'abord pour une blague, puis il s'en énerve, mais il n'y a pas moyen de le changer: son unique fils- et héritier- répond à un nom féminin d'origine sylvidre. Les filles en sont ravies: elles comparent Lorana à une poupée.
-Un petit frère-sœur, s'exclame Shemley, au dessus de son berceau, jouant avec les petits doigts de Lorana.
Elle veut sans cesse le toucher. Lerana la laisse faire. Elle et Elysaé les observent avec vigilance. Sa sœur ne la quitte plus, désormais. Le prince s'est éloigné d'elle également, comme lui avait promis Elysaé. Lerana se demande s'il reviendra, mais pour l'instant elle apprécie le calme.
Lorsqu'il se rapproche d'elle, au sixième mois de Lorana, ce n'est pas pour la toucher mais pour lui annoncer son départ.
-Mon départ? répète-t-elle, curieusement naïve.
Il l'a revendue à un noble qui viendra la chercher dans les prochaines heures. Son statut spécial lui permet de conserver ses possessions, mais l'esprit de Lerana ne peut que penser à sa nouvelle famille, sa sœur, son fils et ses nièces. Elle court retrouver Elysaé, laquelle l'accueille avec une tristesse qui lui prouve qu'au moins, celle-ci l'aimait un peu.
-Je ne pensais pas qu'il le ferait, murmure-t-elle, puis elle se corrige; Pas avant que ton fils soit adulte…
Lerana comprend, d'une certaine façon: elle n'est que la maitresse. Elle a eu un fils en bonne santé, elle a fait ce qu'on attendait d'elle, mais ce n'est pas elle, la mère de cette famille. Il s'agit d'Elysaé, l'épouse légitime.
-Je prendrais soin de Lorana, lui dit Elysaé en la serrant dans ses bras une dernière fois.
Son nouveau foyer comporte lui aussi une épouse et des enfants, mais il n'y a aucune compassion à attendre: pour Lure, elle n'est qu'une ennemie. Un an bientôt s'écoule, puis deux. Elle met un monde un nouvel enfant, une jolie petite fille. Lysaé. Une part d'elle préfèrerait ne pas l'aimer, mais elle s'aperçoit vite que c'est impossible. Elle sera une bonne mère pour Lysaé jusqu'à ce qu'on les sépare- éventualité qu'elle repousse de toutes ses forces en faisant tout pour plaire au noble. Éventualité qui arrive tout de même. Lysaé a presque six ans, l'âge qu'avait Feld… Quel âge ont les filles, aujourd'hui? Il lui arrive de communiquer avec Elysaé- une femme, fut-elle esclave, métisse ou étrangère, peut être amie avec n'importe quelle autre femme- mais rarement avec ses enfants. Shemley doit en avoir quatorze, et Feld treize. Elle tente de les imaginer adolescentes, avec un petit garçon de huit ans qui ressemble drôlement à une version masculine de Lysaé.
La maison suivante est différente, encore. L'épouse, Ondra, la craint au lieu de la détester, et ce n'est pas mieux. Lerana se prend à se demander quel scénario elle préférait, avant de se reprendre. C'est absurde. Elle donne deux filles à cet homme, et c'est avec la deuxième qu'elle s'aperçoit qu'elle a perdu pour de bon. Cette petite dont s'occupe Ondra sans protester en évitant au mieux tout contact avec Lerana, elle n'arrive pas à l'aimer. Elle peut encore pleurer en pensant à Lorana et à Lysaé, mais elle et sa sœur, rien.
À son quatrième foyer, elle commence lentement à se réfugier dans ses souvenirs. Elle ne s'aperçoit même pas de l'irréalité. Elle est avec Risad et avec Shui à la fois, elle peut revoir les trois enfants qu'elle aime, et Elysaé apparaît elle aussi avec les siens. Peu importe le temps qui s'écoule, peu importe où et avec qui elle se retrouve, peu importe les enfants qu'on la force à avoir et qu'elle perd inévitablement. Elle est trop loin. Jusqu'à cet homme, son nouvel amant, qui l'oblige à se réveiller. Lerana se demande au départ pourquoi il hurle. Qu'a-t-elle fait qui l'a dérangée à ce point…? Mais il persiste. Il l'appelle. Lerana lutte contre la perte de son imaginaire, mais il est têtu. Plus qu'elle.
Elle se retrouve à vif, de nouveau face à la réalité, mais il la traite avec une étonnante douceur. Il n'est pas marié et ils vivent seuls, mais il n'exige rien d'elle. Elle partage son lit par habitude. Il ne la repousse pas, bien au contraire, mais elle redécouvre cette nuit-là son propre plaisir dans ses bras. Il y avait longtemps qu'on ne l'avait traitée comme une femme, et malgré une certaine violence dans ses gestes elle savoure chaque minute de cette nuit.
Il est normal, à première vue, mais quelque chose dans son visage lui est familier, quelque chose de différent. Il n'est pas particulièrement beau, mais ses traits sont réguliers.
-Je suis le fils de Feld, se présente-il, constatant qu'elle l'observe.
Lerana ferme les yeux, prise d'un vertige. Le fils de Feld. Le fils de la petite Feld. Cet homme adulte.
-En quelle année sommes-nous?
Il lui annonce avec prudence, mais cela n'atténue pas le choc. Il y a donc près de quatre cent ans (1) qu'elle a mis les pieds sur Liumna.
-Qu'ai-je manqué?
-Que veux-tu savoir?
En premier, elle réclame des nouvelles de Lorana, et il accepte volontiers. Lerana passe des jours à l'observer de loin, son enfant devenu adulte, qui a pris le nom de son père en arrivant au pouvoir. Lerana trouve qu'il lui ressemble encore aujourd'hui.
-Il est ton oncle, non? demande-t-elle à son amant. N'est-ce pas étrange?
Il rit simplement. Shemley, l'ainée des enfants du prince, a été mariée à un membre de la noblesse et fait théoriquement encore partie de la famille royale, mais Feld a préféré un autre arrangement et elle et sa descendance ont été exclues de la lignée, ce qui n'est pas plus mal.
-De toute façon, elles sont des femmes. Encore une génération et on trouvera un prétexte pour exclure celle de ma tante.
Lerana opine distraitement.
-Vous avez une drôle de façon de considérer les choses.
-Nos familles sont moins complexes que celles des sylvidres, réplique alors son amant. C'est culturel, et c'est ainsi.
La sylvidre acquiesce, encore: oui, elle sait. Son peuple avait un sentiment d'unité, de sororité, qu'elle n'a jamais pu retrouver ici. Sauf avec Elysaé, il y a longtemps. Et encore.
-Je parlais plutôt de la manière dont vous traitez vos femmes et vos ibas qui ne sont pas des sylvidres. (2)
Ce n'est pas complètement vrai: ce sentiment existe, ici aussi, mais il est généralement réservé aux hommes. C'est stupide pour un peuple de se diviser ainsi, se dit-elle avant de se trouver idiote, elle aussi. Les terriens parmi lesquels elle aurait pu passer sa vie avaient aussi tendance à le faire.
Son amant ne répond rien. Lerana secoue la tête, préférant détourner le sujet.
-J'ai pourtant eu des filles. Que leur est-il arrivé, à elles?
La réponse la surprend encore.
-Tous et toutes tes enfants ont été- sont- exceptionnels, Lerana.
Il parle d'abord de Lysaé, qui est devenue une scientifique dont personne ne conteste plus l'expertise, puis des autres, un par un: celle-ci est une noble réputée, particulièrement influente, et celle-ci est une militaire haut-placée. Ils sont presque une vingtaine- dix-sept, pour être précise, ce qui est impressionnant mais pas surprenant. Lerana note surtout qu'eux tous- ses enfants- se ressemblent.
-Ils ne sont pas frères et sœurs, lui dit son amant. Sauf pour ceux qui portent le même nom de famille. Mais tu as raison: les rumeurs vont vite, et certains d'entre eux se connaissent.
Après un instant, Lerana éteint l'hologramme, qui représente la plus jeune de ses filles. Elle est reconnaissante, sincèrement, de ce moment et de tout ce qu'il lui a appris, mais aussi gentil qu'il puisse être avec elle, elle ne peut croire qu'il soit désintéressé.
-Est-ce pour cette raison que je suis ici? Tu veux un enfant?
Il la regarde. Lerana sait qu'elle a changé, depuis son arrivée, énormément changé, et elle se demande en cet instant si l'homme, hybride, peut la voir telle qu'elle est; vieille.
-J'aimerais, répond-il finalement. Si c'est encore possible, j'aimerais.
Lerana étouffe sa déception. Un instant, elle avait presque espéré que…
-Je peux te proposer une contrepartie, lui dit-il alors.
Elle en reste muette.
-Qu'est-ce? ose-t-elle demander par la suite.
-Nous nous marierons. Tu perdrais ton statut d'esclave pour devenir citoyenne, et…
Il n'a même pas besoin de finir sa phrase qu'elle comprend aussitôt quel est l'autre avantage. La loi de Liumna, si elle n'interdit pas la polygamie, n'autorise pas le divorce. Si elle l'épouse, ce sera pour rester avec lui jusqu'à la mort… et avec l'enfant, éventuellement. Lerana n'a pas besoin de réfléchir plus longtemps avant d'accepter.
(1) Ici, quatre cent ans terriens, ce qui est l'équivalent à l'échelle de quarante ans pour une sylvidre et d'un peu plus de quatre-vingt ans pour un illumida.
(2) "Impur", en illumida. Un terme qui sera principalement utilisé plus tard pour décrire les hybrides humains-illumidas, mais qui désigne tous les hybrides.
