Coucou à vous, amis lecteurs ! J'espère que ce troisième chapitre vous plaira.

Bien évidemment, les personnages appartiennent au révéré Tolkien. Par contre, les noms des gens du Lebennin viennent de l'un des nombreux sites où l'on trouve des prénoms d'elfes (même si ces personnages ne sont pas des elfes...). Et toute ressemblance avec Game of Thrones est plus ou moins non-intentionnelle je suis tellement accro à cette série que je décharge sur cette fic-ci mes idées pour une fic GoT qui a très peu de chances de voir le jour. Enfin, voilà, fini de blablater...

Enjoy:)

Chapitre 3 : Premier sang

La vie à Dol Amroth semblait tourner au ralenti. Tout le monde attendait la venue de l'hiver avec la crainte de manquer de vivres et les paysans faisaient des allers-retours incessants pour venir stocker ce qui leur restait de blé dans les greniers et les granges de la citadelle. Des bruits couraient sur la présence de créatures étranges qu'on avait plus vues depuis un âge et que des hommes juraient avoir aperçues, promenant leurs ombres dans les plaines. Alors, que ces racontars soient ou non justifiés, le peuple des Baies préférait savoir le fruit de son travail bien au chaud chez son Prince plutôt qu'à la merci des pillards qui commençaient à descendre des montagnes ou de ces ectoplasmes dont on ne savait rien. Lothiriel attendait elle aussi que quelque chose se passe, qui viendrait tirer les gens qui l'entouraient de l'expectative où ils étaient plongés depuis une saison. Car, malgré un automne superbe, où le gibier se jetait tout seul contre les lances des chasseurs et où l'argent des impôts n'avaient jamais été si prompt à entrer dans les caisses, le Prince Imrahil restait sombre et préoccupé sans que personne ne réussisse à déterminer la raison de son humeur.

Ses fils avaient d'abord cru qu'il s'agissait d'un petit coup de déprime dû au mariage d'Elphir et au départ quasi-simultané d'Erchirion pour les plaines du Rohan, où le Roi Theoden mandait son aide, et que cela lui passerait après une dizaine de jours. Mais l'humeur maussade de leur père persistait, si bien qu'Elphir et Amrothos s'inquiétaient chanque jour plus sérieusement pour lui. C'est pourquoi ils avaient chargé leur soeur de découvrir ce qui encombrait son esprit. La jeune fille avait donc erré dans la citadelle, laissant traîner ses oreilles et glânant autant d'informations qu'elle pouvait en recueillir. C'est ainsi qu'elle apprit l'arrivée imminente de Seregon, Seigneur du Lebennin et de son fils Maglor. Lothiriel, pas plus que ses frères, ne le connaissait puisqu'il n'avait jamais daigné honorer Dol Amroth de sa présence, même à l'occasion du mariage d'Elphir (ce qui lui avait d'ailleurs valu l'affectueux surnom de « vieil imbécile qui se croit mieux que tout le monde » de la part d'Erchirion). Quant aux raisons de sa venue, ses deux aînés n'arrivaient pas à se mettre d'accord. Elphir soutenait que c'était pour créer une alliance entre leurs deux régions, par quelque moyen que ce fut, tandis qu'Amrothos pensait que Seregon avait obtenu pour son héritier une place d'écuyer dans sa citadelle, ce qui voulait dire qu'on lui confierait sûrement son apprentissage puisqu'il serait bientôt adoubé. Malgré l'assuidité des recherches de Lothiriel, les jeunes gens n'apprirent rien de plus et attendirent donc l'arrivée de l'homme à la tête du Lebennin dans un mélange d'excitation et d'anxiété.

Ce dernier était arrivé avec la fin de l'été et un faste digne des anciens rois de Numenor : un cortège de charettes de cuir brun long de deux-cents mètres au moins, composé de ses chevaliers et de leurs familles ainsi que de tous les serviteurs attachés à leur service. Lothiriel avait guetté leur arrivée du haut des remparts, se faisant toute petite pour que les soldats en faction ne la remarquent pas. Dès qu'elle avait vu les premiers chevaux bais portant la bannière du Lebennin, une épée argentée entourée d'algues marines sur un fond rouge, elle avait plissé les paupières pour ne pas rater une miette du spectacle. Elle avait été impressionnée par les armures brillantes des hommes, les carapaçons rutilants de leurs montures, les belles robes des quelques dames qui avaient choisi de parader sur leurs douces haquenées au lieu de subir les cahots de la route dans les chariots. Elle avait cherché la figure du jeune seigneur, histoire de voir s'il était comme les autres garçons ou s'il émanait de lui quelque chose de plus noble, de plus beau. Mais, quand les portes-bannières avaient été proches d'entrer dans la cour, elle avait senti une main se refermer délicatement sur son épaule et Amrothos l'avait emmenée attendre auprès de leur père dans la cour. Elle s'était postée aux côtés de sa famille, regardant avec un sourire les doigts d'Elphir et de Catelin se mêler amoureusement. C'était ça qu'elle voulait, un homme pour l'aimer et la portéger. Mais, plus elle grandissait, plus ce rêve lui semblait irréalisable.

Et enfin, ils avaient fait leur entrée. Une fois que les quatre hommes portant l'étendard rouge eurent passé les portes, une première de quinze chevaliers montés sur des chevaux aux beaux pelages sombres les avaient suivis, jetant des regards hautains sur les gens rassemblés dans la cour et penchés sur les corniches pour les voir et se plaçant de façon à former une haie d'honneur pour leur Seigneur. Précédé de cinq hommes à cheval, le Seigneur Seregon était entré dans la citadelle de Dol Amroth. C'était un homme d'une cinquantaine d'années, de haute taille, au physique encore agréable malgré l'embonpoint qui s'installait. Il avait des cheveux bruns qui viraient au gris par endroits et un collier de barbe marquait l'ovale de son visage. Son pourpoint de cuir gris était à demi-masqué par une longue cape du rouge de sa bannière, qu'un fermoir d'argent ouvragé fermait sur sa poitrine. Sa longue épée, ceinte dans un fourreau noir, battait les flancs de son étalon noir, qui renaclait et trottinait, visiblement énervé. À ses côtés, chevauchait un jeune homme d'une quinzaine d'années, dont les boucles d'un brun foncé et chaleureux rebondissaient à chaque mouvement de sa monture, un cheval gris à forte encolure. Il était lui aussi enveloppé dans une cape rouge qui reposait sur la croupe de son cheval. Il donnait l'impression d'être imbu de lui-même, ce qui l'avait immédiatement rendu désagréable aux yeux de Lothiriel. Son regard avait alors été attiré par celui, d'un bleu éclatant, d'un garçon un peu plus vieux. Il s'était contenté de l'ignorer, comme si elle n'était qu'un gamine insignifiante. Frustrée, la princesse avait détourné les yeux et observé les chariots aux parois matelassées qui fermaient le cortège.

Seregon était descendu de son cheval qu'un jeune page, accouru à toutes jambes pour aider son seigneur, tenait immobile par la bride et avait avancé vers Imrahil. Les deux hommes s'étaient salué d'un simple hochement de tête, comme des égaux, mais leur inimitié était flagrante. Le Prince de Dol Amroth avait ensuite présenté ses enfants avec toute la fierté qui seyait à un père. Lothiriel avait incliné la tête et esquissé une révérence, comme elle l'avait appris quand elle était encore une petite fille ignorante des usages de son rang. L'héritier du Lebennin avait à son tour mis pied à terre et avait salué ses hôtes avec plus de respect que n'en promettait sa physionomie. Ses yeux, d'un vert qui rapellait celui des forêts des elfes au printemps, s'étaient arrêtés sur la cadette du Prince plus longtemps que la bienséance ne l'autorisait. La jeune fille n'avait pas détourné ses prunelles grises, comme pour mettre le jeune homme au défi de soutenir son regard. Elle savait qu'il était malpoli de fixer quelqu'un intensément, surtout si cette personne était plus âgée, mais ils n'étaient séparés que d'une poignée d'années et elle était curieuse de voir jusqu'où pouvaient aller leurs volontés respectives. Le garçon avait finalement rendu les armes, fatigué de se faire fusiller par les yeux perçants d'une fillette dont il n'avait même pas retenu le prénom.

Imrahil avait civiquement guidé son invité, suivi de son impressionnante troupe de chevaliers, jusqu'à la salle de banquets, où des tables avaient été dressées et couvertes de mets tous plus inventifs et créatifs les uns que les autres. Les deux seigneurs avaient décidé de s'en mettre mutuellement plein la vue. La seule chose de cette soirée dont Lothiriel, assise entre Amrothos et Catelin à la table d'honneur, gardait un vague souvenir était le jeune homme aux cheveux châtains et aux yeux bleus qui ne souriait à personne et gardait un air renfrogné et que, pourtant, les jeunes dames autant que les filles de cuisine regardaient avec autant d'intérêt que Maglor, qui était pourtant promis à un bel et riche avenir. Elle avait également dansé avec son frère qui, ennuyé par ce repas qui lui semblait interminable, avait sauté sur ses pieds dès la première note esquissée par les musiciens. Le reste lui revenait à la mémoire comme un brouillard confus où s'entremêlaient la chaleur dégagée par les convives, leurs rires, leurs paroles, les sons joyeux ou languissants des musiciens, le ciel qui avait lentement viré au bleu foncé piqueté d'étoiles qu'elle apercevait par les fenêtres...

Cela faisait maintenant quatre mois que Seregon et sa suite avaient élu domicile entre les murs de Dol Amroth. Les raisons de leur venue avaient été explicitées dès que tout le monde eut cuvé le vin et les liqueurs ingurgités durant le banquet de bienvenue : le jeune Maglor venait poursuivre son apprentissage de chevalier sous l'égide du Prince afin de nouer plus étroitement les liens entre les deux régions. Elphir et Amrothos avaient tous deux raison. Quand le jeune homme s'entraînait dans la cour en compagnie des autres aspirants écuyers, sous le regard averti des chevaliers chargés de l'entraînement et ceux d'Imrahil et de Seregon, impatients de voir les progrès de leur progéniture, Lothiriel se faisait une place sur les remparts ou dans le renfoncement d'une fenêtre pour être sûre de ne pas rater une miette du spectacle. Elle aimait regarder ces corps pleins d'une vivacité et d'une force naissantes qu'ils essayaient de maîtriser, ces adolescents aux mouvements encore gauches qui rivalisaient avec leurs aînés, plus habiles. Habituellement, la classe était divisée en plusieurs parties suivant l'âge et l'expérience des jeunes gens. Le premier groupe, composés de jeunes hommes entre dix-huit et vingt ans qui seraient adoubés sous peu, était à cet âge où la vie semble éternelle et heureuse, pleine d'aventures à venir et de filles séduire. Pour la simple et bonne raison qu'ils accompagnaient occasionnellement les chevaliers dans certaines de leurs missions, ils se prenaient pour les rois du monde et se moquaient de leurs cadets dès que leurs maîtres avaient le dos tourné. Le deuxième groupe comptait des garçons de seize à dix-huit ans qui étaient moins arrogants que les autres et qui passaient le plus clair de leur temps à impressionner les jeunes servantes en improvisant continuellement des combats. Les garçons de douze à quinze formaient le dernier groupe. Ils évoquaient une bande de chiots à Lothiriel, avec leurs airs fiers et leurs épées qui semblaient trop lourdes pour leurs muscles. À croire que leurs corps avaient adoptés trop rapidement les formes de l'adolescence et qu'ils avaient du mal à se déplacer dans leur nouvelle peau.

Quand tout ce beau monde investissait la cour de la citadelle pour entamer un concert d'armes qui s'entrechoquent, de cris, d'exhortations ou même d'injures, la moitié des habitants continuaient de vaquer tranquillement à leurs occupations tandis que l'autre moitié se précipitait aux fenêtres ou dans la cour même pour voir les jeunes gens se battre. Mais, au bout d'une dizaine de passes d'armes, les spectateurs se lassaient et les jeunes guerriers n'avaient plus qu'Imrahil, Seregon et Lothiriel pour leur accorder de l'attention. Si on le lui avait permis, la jeune fille aurait gardé des heures durant les yeux rivés sur les aspirants chevaliers. Mais Catelin ou sa gourvenante venaient toujours la tirer de sa contemplation pour qu'elle se remette à ses travaux de couture ou de chant. Le soir, dans le calme obscur de sa chambre, ce qu'elle avait vu dans la cour revenait derrière ses paupières et elle s'appliquait à retenir le moindre des mouvements que les maîtres avaient enseigné ce jour-là. En secret, elle espérait que son père se rendrait compte qu'il était important qu'elle sache se défendre, ne fut-ce qu'avec un poignard. Le prétexte de la féminité et de la grâce qui devait y être associée ne la convainquait plus depuis longtemps. Sans pour autant vouloir devenir une guerrière sanguinaire et redoutable, elle ressentait l'irréprésible envie d'être capable de manier une arme. Mais ses arguments n'avaient jamais ébranlé la résolution du Prince : sa fille était une princesse et devait apprendre à se comporter comme telle. Il avait compté sur le rapprochement entre la douce Catelin et Lothiriel pour amadouer sa fille mais toute la bonne volonté de la Terre du Milieu ne pouvait venir à bout du tempérament explosif que la petite développait. Ce qui l'inquiétait grandement si sa fille n'adoptait pas les manières d'une dame dans les deux années à venir, jamais il ne lui trouverait un parti acceptable. Personne ne voudrait d'une adolescente aux aspirations masculines, même si elle descendait de la maison du Cygne. Le seul moyen pour assurer un avenir convenable à la petite avait été de la mettre à nouveau sous la surveillance d'une nourrice, secondée plus subtilement par Catelin. Bien entendu, Lothiriel avait fait bonne figure devant son père et s'était empressée de faire comprendre à sa gardienne qu'elle n'avait pas besoin d'elle. Comme celle qui l'avait précédée, Murya était à bout de nerfs après seulement trois semaines de travail et, sans le soutien et les encouragements de Carrik le forgeron, elle aurait claqué la porte sans hésiter. De plus, la relation entre Catelin et Lothiriel se dégradait peu à peu suite à ce chaperonnage dont la jeune fille n'était pas dupe. La femme qu'elle considérait comme une amie la trahissait. La seule chose qui l'empêchait de détester la belle Gondorienne était l'affection qui les liait à la même personne : Elphir. Lothiriel savait que son frère serait peiné de voir sa femme et sa soeur se détester. Alors elle prenait sur elle, reléguant dans le coin le plus sombre de son âme sa rancoeur et sa colère.

La seule liberté consentie par le Prince était une promenade quoitienne à cheval, en amazone et accompagnée, bien entendu. La plupart du temps, la jeune fille arrachait Amrothos à son entraînement et l'emmenait au grand galop jusqu'aux Baies de Belfalas. Ils se baignaient dans les vagues glacées, jouaient dans le sable mêlé de galets jusqu'à ce que le ciel prenne des teintes rouges et que le soleil aille s'abîmer dans l'immensité de la mer. Alors, ils rentraient au château, Lothiriel somnolant contre le torse de son frère, emmitouflée dans sa cape, tandis que le jeune homme tenait la jument de sa soeur par les rênes et guidait Wilwarin avec sa main libre. Parfois, défiant l'autorité paternelle, Amrothos prêtait à sa soeur un poignard dont il enveloppait la lame d'un chiffon et il lui apprenait comment porter des coups et parer ceux de son adversaire. C'était leur secret. Qui faillit bien être découvert...Maglor, qui était de nature curieuse, crut bon de suivre les deux plus jeunes enfants d'Imrahil lors de l'une de leur escapade. Gardant son cheval à distance respectueuse pour ne pas se faire remarquer, il parvint aux falaises des Baies alors qu'Amrothos et Lothiriel étaient déjà sur la plage. Laissant son étalon gris derrière lui, il rampa jusqu'à avoir une vue plongeante sur la mer en contrebas et regarda attentivement ce qui se passait sous ses yeux. Il ne put retenir une exclamation de surprise quand il vit Lothiriel saisir avec dexterité le poignard que son frère lui lançait. Cette jeune fille, qu'il avait trouvée jolie malgré ses yeux gris un peu trop insolents à son goût, se battait comme un écuyer. C'était inadmissible ! Une femme, fut-elle une princesse, ne pouvait pas manier les armes ! Il se levait, décidé à rentrer à Dol Amroth pour avertir Imrahil de ce que son fils et sa fille manigançaient dans son dos, quand une voix sussura derrière lui :

-Où tu crois aller comme ça, Maglor ?

Il sursauta et fit volte-face, sa main crispée sur le pommeau de sa courte épée. Et lui qui pensait avoir été discret...Si Amrothos l'avait vu, ça allait être sa fête !

-Je...commença-t-il à balbutier, avant de se rendre compte que la voix était celle de l'un de ses amis. Aegnor ? s'étouffa-t-il. Qu'est-ce que tu fais ici ?

-Je pourrais te retourner la question, dit le dénommé Aegnor en repoussant négligemment une mèche de ses cheveux noirs. Ton père veut que tu t'entraînes pour devenir chevalier, tu te rappelles ? Il n'a jamais été question d'espionner nos hôtes.

-C'est un travail qui t'es réservé ?

Aegnor eut un sourire énigmatique et tourna ses yeux bleus vers la plage, où la jeune fille et son frère se battaient toujours. Lothiriel sauta soudain sur Amrothos et réussit à le faire vaciller grâce à l'effet de surprise. Ils éclatèrent d'un rire qui atteignit les deux jeunes hommes du Lebennin sur leur falaise. Le sourire du plus âgé s'élargit, ce qui n'échappa pas au fils de Seregon.

-Ca te fait rire qu'une femelle manie les armes ? demanda-t-il, outré de la réaction de son compagnon.

-Elle a bien le droit de se défendre, rétorqua Aegnor avant d'empoigner vivement Maglor par le col de sa tunique et de coller son visage à quelques centimètres du sien. Ecoute-moi bien. Si jamais tu dis quoi que ce soit à propos de ce que tu as vu, je te promets que tu ne reviendras jamais en vie dans ta chère patrie. Alors tu vas rentrer gentiment à la citadelle par le chemin le plus court, c'est clair ?

-Pourquoi ? suffoqua le jeune homme brun, effrayé par l'agressivité peinte sur le visage de l'autre. Ce n'est qu'une gamine. Qu'est-ce que ça change ? Que je le dise ou pas, le Prince finira par l'apprendre.

-Le plus tard sera le mieux, conclut Aegnor en lâchant le fils de son seigneur. Et maintenant, file !

Maglor ne se le fit pas dire deux fois et courut à toutes jambes jusqu'à son cheval, qu'il enfourcha et lança au grand galop dans la campagne. Sans qu'elle n'en sache rien, le secret de Lothiriel avait été préservé par le jeune homme qu'elle avait remarqué dans le cortège de Seregon.


Ce matin-là, le chant d'un coq tira Lothiriel de son sommeil. Elle entrouvrit un oeil et le referma presque aussitôt. Il faisait encore sombre, seules les premières lueurs rouges de l'aube perçaient le ciel noir piqué d'étoiles. Dehors, il n'y avait que le bruit des animaux de basse-cour qui s'éveillaient et celui de l'eau que les servantes tiraient des pompes. La jeune fille s'enfonça confortablement dans son matelas et tira ses couvertures jusque sur ses yeux. Le temps se rafraichissait peu à peu. Dans les plaines, les hautes herbes avaient tourné au jaunâtre, les rares arbres clairsemés ponctuaient les prairies de touches vives et orangées, l'air devenait plus mordant et plus froid, il s'insinuait dans les moindres recoins, déjouant tous les stratagèmes élaborés par les hommes pour le contrer. Les vagues gagnaient jour après jour en puissance, frappant de plus en plus violemment la grêve de leurs gerbes d'écume. Les petits animaux commençaient à préparer l'hiver qui approchait, parsemant la terre aux pieds des buissons de minuscules trous. La couche de neige immaculée qui couvrait les cîmes des montagnes gagnait peu à peu du terrain, annonçant elle aussi le passage à une nouvelle saison.

Elle sortit un orteil de sous son édredon pour avoir une idée de la température qu'il faisait dans sa chambre. L'orteil réintégra très vite la chaleur du lit. Elle n'avait aucune envie de se lever, aucune envie de devoir affronter les remarques de sa gardienne, les civilités hypocrites de Seregon et de son fils, l'air dépressif et fatigué de son père, les tentatives de ses frères de convaincre les gens du Lebennin de dégager le plancher avant qu'ils aient engloutis toutes les provisions pur l'hiver qui approchait. Elle aurait aimé disparaître loin de tout cela, s'enfuir dans les contrées de la Terre du Milieu qu'elle n'avait visitées qu'en rêve. Même Minas Tirith lui semblait un ailleurs plus agréable que l'endroit où elle avait grandi. Il suffisait qu'elle prenne des vêtements chauds, un sac où elle cacherait quelques cartes et des vivres subtilisés en cuisine, qu'elle saute sur le dos de sa jument et à elle la liberté ! Elle pourrait rejoindre Erchirion en Rohan et rentrer avec lui dès que l'hiver aurait emporté la morosité de Dol Amroth.

Elle finit par repousser les couvertures et frissona en sentant le froid mordre sa peau. Si seulement Murya avait pensé à raviver le feu avant d'aller se coucher, il y aurait encore quelques charbons sous les cendres pour la réchauffer. Elle balançait ses jambes hors de sa couche quand une crampe lui saisit le ventre. Elle grimaça sous l'effet de la douleur et sursauta en sentant une substance chaude et visqueuse couler le long de ses cuisses. Qu'est-ce que ça pouvait bien être ? Désormais entièrement réveillée, elle regarda avec stupeur son matelas sur lequel s'étalait une tache du même rouge sombre qui maculait sa robe de nuit. Elle se mordit les lèvres. Elle avait déjà vu des marques similaires sur la jupe d'une servante à peine plus âgée qu'elle et elle se rappelait avoir entendu les femmes qui l'entourait murmurer : « Et voilà, une de plus qui saigne... » C'était donc cela, le premier sang. Etonnant qu'un liquide rouge et peu ragoûtant suffise à marquer la frontière entre la frontière et l'âge adulte.

Murya la trouva toute pâle et les pieds glacés par le carrelage, fixant la tache de sang avec un mélange de stupéfaction et d'horreur. La gourvenante, qui avait déjà épaulé une bonne dizaine de jeunes filles dans cette situation nouvelle pour elles, trouva les mots justes pour tranquiliser Lothiriel et lui donna quelques conseils. Au bout d'un moment, la jeune fille sembla plus calme et Murya la laissa s'habiller pour aller prévenir Imrahil de la nouvelle. Le Prince convoqua immédiatement sa cadette et la reçut un quart d'heure plus tard dans ses appartements. Il était très mal à l'aise idéalement, c'était d'une femme que Lothiriel devait entendre ce qu'il s'apprétait à lui dire. Il avait bien pensé à sa bru, mais Catelin, malgré l'affection qu'elle portait à sa jeune belle-soeur, jugerait sans doute le sujet trop intime pour s'en charger. Comme il regrettait que son épouse ne soit plus parmi eux. C'était de sa mère que la petite avait besoin, pas d'une étrangère, et encore moins de lui. Pourtant, il s'employa à faire bonne figure quand sa fille vint se glisser sur un siège face à lui.

-Bon, ma chérie, commença-t-il, s'efforçant de paraître naturel. C'est un grand jour pour toi, aujourd'hui, tu es une femme.

Les mots sonnaient faux dans sa bouche. Il ne trouvait pas la manière correcte d'exprimer ses pensées, il s'embrouillait, perdait le fil de ses explications, tout ça sous le regard gêné mais compatissant de sa cadette. Soudain, le Prince se rappela la vieille tradition qui avait court dans les Baies depuis d'innombrables générations : les jeunes filles devaient, premier jour de leur règle, consulter la guérisseuse de la région, qui leur apprennait alors des choses qu'elles gardaient ensuite secrètes jusqu'à la fin de leurs jours. Aucun homme ne connaissait la teneur de ces entretiens et personne n'aurait osé demander à une femme ce que la guérisseuse lui avait dit.

-Ma chérie, dit Imrahil, que cet éclair de lucidité venait de sauver de la discréditation, il est de coutume que les jeunes filles partent à la recherche d'une guérisseuse le jour de leur premier sang.

-Pourquoi ça ? demanda Lothiriel, qui n'avait jamais entendu parler de cette tradition.

-Et bien, je sais juste que vous devez vous entretenir de certaines choses et que tu ne devras plus jamais évoquer cette conversation par la suite.

-Et où dois-je aller ?

-Je l'ignore, avoua son père. Prends ta jument et...suis ton coeur.

La jeune fille acquiesca, plongée dans ses pensées. Comment trouver une guérisseuse ? Elles vivaient le plus souvent à l'écart des hommes, dans des endroits dont on ignorait l'emplacement. Elles parcouraient parfois les campagnes, prêtes à venir en aide à ceux qui en avaient besoin. On les reconnaissait à leur longue cape du marron des troncs des jeune arbres. À part ça, Lothiriel ne savait rien d'elles. Elle se souvenait vaguement d'une tante qui avait suivi cette voie et qu'elle n'avait jamais rencontrée. Quoi qu'il en soit, plus vite ele enfourcherait sa jument, plus vite elle trouverait ce qu'elle cherchait.

Elle remercia son père, l'embrassa sur la joue et partit en courant empaqueter quelques vêtements. Elle se vêtit d'une cape, chaussa des bottes fourrées et, après avoir chipé un morceau de pain, un autre de fromage et une gourde d'eau dans la cuisine, elle sauta sur le dos de sa jument et passa les portes de la citadelle sous les regards de gardes, étonnés qu'un cavalier quitte Dol Amroth de si bonne heure. Lothiriel s'enfonça dans les plaines sans un regard en arrière, pressée d'accomplir ce rituel. Il y avait de grandes chances pour que la guérisseuse réponde à toutes les questions qui avaient germé dans sa tête depuis qu'elle avait vu la tache de sang sur son matelas. La petite jument alezane galopait à toute allure dans les herbes hautes, sa crinière flottant comme un étendard dans le vent. Les joues de la cavalière se teintaient de rouges sous l'effet du froid et la course la rendait euphorique. Elle fut saisie d'une envie d'aller voir la mer et elle fit obliquer sa jument en direction des falaises. Devant le soleil qui sortait de son sommeil, elle écarta les bras et poussa un cri de joie. Elle ne s'était jamais sentie aussi libre de sa vie.

Bon, c'est plus court que le précédent chapitre (six pages de moins), mais j'espère que vous avez passé un bon moment en lisant mes longues phrases alambiquées ;)

A la prochaine !