Merci beaucoup pour les commentaires! Je suis des plus heureuses!

Alors, voilà le troisième chapitre! N'ayant rien à dire sur le contenu (pour une fois), je vais simplement arrêter de déblatérer.

Bonne lecture!


À partir du moment où je décidai de suivre Shizu-chan partout, j'établis un horaire strict que je suivis à la règle. Le matin, je me levais tôt, me dépêchais à m'habiller et à manger, puis je me dirigeais d'un pas rapide à la maison de Shizu-chan. De là, je guettais son réveil. J'y arrivais aux alentours de sept heures, heure à laquelle il s'éveillait tranquillement. En une demi-heure, il avait mangé, s'était habillé et avait préparé ses affaires en vitesse, avant de sortir de la maison précipitamment. J'éprouvais de la difficulté à le suivre, mais je réussis tant bien que mal. Sur ses talons, j'arrivais à l'école juste à temps pour mon premier cours. Moi qui avais l'habitude d'arriver avec quinze minutes d'avance, ce retard m'était inconfortable. De ne plus avoir ce moment-là seul le matin m'attristait, mais je me réconfortais en me disant que, si je voulais tout savoir sur lui, cela était nécessaire.

Ensuite, toujours selon mon horaire minutieusement écrit dans mon cahier « Shizu-chan », je suivais mes deux cours du matin avant d'avoir une courte pause. À ce moment-là, je restais assis à ma place comme d'habitude et réfléchissais profondément. Je ressassais les mêmes informations, dans l'espoir souvent déçu de déduire une nouvelle piste de réflexion ou une nouvelle explication.

Après mon troisième cours, la pause déjeuner débutait par une subtile course vers la classe de Shizu-chan. La première journée, je m'imaginai qu'il serait compliqué de le retrouver parmi toutes ces classes, mais en fait, cela s'avéra très simple. Je n'eus qu'à jeter un œil dans les salles des premières jusqu'à apercevoir, dans la classe B, l'objet de mon observation sagement assis à son bureau. Enfin, aussi sagement qu'un lion en cage, c'est à dire avec son allure habituel. Jusque-là, aucune surprise. Toutefois, une chose à laquelle je ne m'attendais pas se produisit : quelqu'un vint lui parler en l'appelant par son prénom. L'interpelé ne lâcha pas son air renfrogné mais ne se fâcha pas pour autant. Il détourna simplement les yeux de son exubérant collègue de classe.

J'appris plus tard que ce fameux camarade s'appelait Kishitani Shinra et qu'il était, selon toute vraisemblance, son meilleur ami (ou du moins, son seul ami). Ils se connaissaient depuis le primaire et avaient développé une relation plus ou moins saine centrée sur le désir de l'apprenti médecin qu'était Shinra de découvrir d'où venait la force extraordinaire de Shizu-chan. Il le harcelait souvent pour lui faire une autopsie (comme si cela se pratiquait sur un être vivant) ou au moins une prise de sang, mais Shizu-chan ne manquait jamais de se fâcher et de le faire renoncer pour au moins une bonne seconde. L'acharnement de l'ami était probablement ce qui faisait en sorte que leur relation durait contre toute attente. Et aussi le fait qu'il ne semblait pas avoir peur de lui, malgré son allure pour le moins banal et sa vitalité bien en deçà de la moyenne. Son manque de peur relevait, à mon avis, plus de l'inconscience que de la bravoure.

Enfin, toujours est-il que, sur l'heure du déjeuner, je le guettais tout en me cachant des autres. L'entreprise était compliquée, mais pas impossible, puisque j'avais un don pour passer inaperçu. J'eus l'occasion de le développer plus encore à ce moment-là. Je me fondais dans l'ombre et ne manquais pas une miette de ses actes, sans pouvoir toutefois entendre sa voix. Je ne l'entendis pas avant un bon moment, étant toujours trop loin au moment où il se décidait enfin à ouvrir la bouche.

Pour déjeuner, il mangeait un bento fait par lui-même, la plupart du temps des restes de la veille. Par la suite, il restait assis à son bureau et tentait d'ignorer, à grandes peines, les déboires de son ami par trop enthousiasme. Ils formaient vraiment une drôle de paire, c'était à se demander pourquoi ils se côtoyaient. Je remarquai après quelque temps qu'en fait ils n'étaient pas si proches que ça, puisqu'ils ne se voyaient jamais en dehors des cours. J'en fus soulagé, sans savoir pourquoi cela me préoccupait autant de les voir ensemble.

Quand la cloche sonnait, c'était toujours à regret que je tournais les talons et retournais à ma propre classe. Mes cours, qui déjà me paraissaient longs avant de connaitre Shizu-chan, n'en devinrent que plus exaspérants. J'y passais mon temps à concevoir des théories expliquant son comportement, sa force, son tempérament. J'en déduisis bien des choses qui s'avérèrent pour certaines vraies et pour d'autres, fausses.

Enfin, quand mon dernier cours s'achevait, je sortais en trombe et filais Shizu-chan jusque chez lui. Je guettais à sa fenêtre jusqu'au soir, sans apercevoir une seule fois ses parents. À croire qu'ils avaient disparu dans la brume! J'en vins même à me dire qu'ils étaient peut-être vraiment décédés, après tout, et que les deux adolescents vivaient de leur héritage. Je sus beaucoup plus tard qu'ils étaient en procédure de divorce et que, par conséquent, ils ne voulaient pas risquer de se croiser en revenant chez eux. Shizu-chan et son frère vivaient pour ainsi dire seuls.

Je revenais chez moi vers vingt-deux heures. Tout au long de mes journées, je glanai des informations par-ci par-là, sans rien trouver de substantiel. Jusqu'au moment où je le vis se fâcher pour de vrai. Cela devait faire une semaine ou deux que je le suivais constamment lorsque j'entendis du grabuge sur l'heure du déjeuner. Je me dirigeais déjà vers la classe de Shizu-chan, d'où semblait venir le bruit. Je me précipitai, plus du tout préoccupé par l'idée d'être vu, étant donné que tout le monde se dirigeait vers la même direction.

Auparavant, j'avais entendu des rumeurs à propos de lui. Beaucoup me semblaient fausses au vu de ce que je savais, en particulier celle qui s'avéra finalement être la seule véridique. J'avais ouïe dire que Shizu-chan avait un tempérament pour le moins explosif (ça, je l'avais déjà constaté) et qu'il était capable de soulever le poids d'un réfrigérateur, voire d'une automobile, sous le coup de la colère et de lancer son projectile improvisé à la face de son adversaire. La deuxième partie de l'affirmation me paraissait grotesque. Déjà, soulever une voiture à main nue me semblait impossible, mais j'avais aussi l'impression – erronée par ailleurs – que Shizu-chan ne ferait pas ce genre de chose. Je pus me rendre compte à ce moment que j'avais tort, et que les rumeurs, pour une fois, étaient fondées.

Lorsque j'arrivai sur les lieux, Shizu-chan avait déjà explosé. Je compris d'un seul regard qu'il serait impossible de le raisonner. Il tenait un bureau à bout de bras comme s'il s'agissait d'un simple bout de bois et le brandissait devant un élève recroquevillé et tout tremblant. Ses yeux bruns étaient inondés de haine et de colère. Ses sourcils froncés contredisaient son sourire de maniaque prêt pour l'asile psychiatrique. Le tout donnait l'impression qu'il prenait plaisir à agir de la sorte. Il instillait la peur de façon irraisonnée, il incarnait la violence au sens le plus pur du terme. Il était la violence.

Je sondai les alentours et pus constater qu'il ne s'agissait pas du début de la bataille. En effet, des bureaux à moitié défaits jonchaient le sol et certains élèves semblaient blessés, quoique très légèrement. Celui sur lequel Shizu-chan s'acharnait était le plus mal en point. Je notai qu'il avait mouillé son pantalon sous le coup de la peur. Je me demandai ce qu'il avait fait pour déclencher le courroux de son assaillant. Je n'obtins jamais la réponse à cette question.

Je reportai mon attention sur le maniaque et le surpris en train de lâcher son bureau dans un geste qui semblait à première vue désinvolte. Toutefois, je me rendis bien compte que quelque chose avait changé dans son attitude. Cela me prit du temps à mettre le mot dessus, mais lorsque je le trouvai, je sus que j'avais raison. Il éprouvait de la honte. Son sourire figé se défit lentement, ses bras tombèrent mollement le long de son corps, ses sourcils se relâchèrent. Il resta un moment sans bouger, jaugeant la scène qu'il avait provoquée sous le coup de la colère mais contre sa propre volonté.

Puis, il serra les poings rageusement. Je crus pendant un moment que la colère l'avait assailli à nouveau, mais en fait, il s'agissait d'un autre sentiment qui l'accaparait. Le désespoir se lisait maintenant sur sa bouche légèrement tremblante, ses yeux brillant de larmes vouées à ne jamais couler le long de ses joues, ses épaules défaites et son dos courbé. À ce moment, je crus qu'il mettrait fin à sa vie tant celle-ci lui paraissait insupportable.

Sans un mot d'excuse, sans explications aucunes et sans soucis apparents pour ceux qu'il avait blessés, il s'en fut en courant, passant par le fait même devant moi. Nos yeux se croisèrent pendant une seconde, une seule. Je pus saisir l'ampleur de sa peine, de sa honte, de son dégout de soi, mais surtout, l'appel à l'aide qu'il lança sans l'espoir qu'il ne soit jamais reçu. Cette seconde-là fut la plus importante de toute ma vie et la plus déterminante également. Il était maintenant trop tard. J'étais pris pour de bon dans l'engrenage, et toute la volonté du monde n'aurait plus su m'en sortir.

Il détourna son regard et détala. J'aurais voulu le suivre, mais je m'en trouvais incapable. Mes jambes tremblaient, mon cœur battait la chamade et l'oxygène se faisait rare. Les mains ballantes, je me suis effondré sur le sol, au milieu de la pagaille qu'avait créé Shizu-chan mais sans égard pour celle-ci. Le monde disparut à ce moment-là; ne restait plus que mes joues fiévreuses, la chaleur intense qui partait de mon cœur et se diffusait partout dans mon corps. J'étais au bord des larmes, une joie insoutenable me montait à la tête.

À ce moment-là, contre toute attente et contre toute logique, je suis tombé irrémédiablement amoureux de Heiwajima Shizuo.