chapitre 3 : Les mots tus
Ce qu'il y avait d'étrange avec Tchad, c'était qu'il ne vous disait jamais ce qu'il ressentait alors que son corps et sa posture seules pouvaient en raconter des tonnes. Lorsqu'il se jetait devant vous, c'était comme s'il criait « Attention ! », et si son bras se levait, irradiant de puissance et accueillait, solide comme un roc, la poutrelle mal assurée d'un échafaudage qui autrement vous aurez balayé, c'était sa manière de dire : « Quelle chance que je sois passé par là. » Si ses poings se serraient, menaçants, se maîtrisant par un pur effort de volonté, c'était qu'il cherchait une solution excluant la violence. S'il attendait tranquillement près de vous, c'était qu'il était heureux.
Le corps de Tchad exprimait les mots qu'il taisait, mais jamais Ichigo n'aurait pu croire que ses mains pouvaient être bavardes. Pas que ses mains d'ailleurs, ses lèvres savaient prononcer un florilège de paroles sans qu'aucun son n'en sorte. Et Ichigo découvrait que lui non plus n'avait pas besoin de répondre par des mots. Ses propres mains se muaient en réponse, ses propres lèvres s'ouvraient au chant qui était né de son corps, poussant de drôles de soupirs dont il ne reconnaissait pas les sonorités.
De la gêne du départ à ce moment présent, il n'y avait eu aucune pression exercée. Simplement un consentement silencieusement attendu. L'acquiescement muet d'Ichigo avait été donné comme si le temps était venu ; comme si leur rencontre et leur amitié les conduisaient à cet instant où il découvrait la naissance d'un autre sentiment. Il avait rencontré un camarade qui se perdait, il avait aimé un ami, il ne repoussait pas un amant.
C'était un sujet d'étonnement. Il aurait dû le faire.
Celui qui réclamait qu'il le vît sous un autre jour était un étranger. Il ne le connaissait pas. Il avait juste les traits de Tchad. Tchad était l'adolescent qui allait en classe avec lui, qui faisait ses devoirs le soir et prenait régulièrement la tête du classement du lycée. Ils mangeaient ensemble sur le toit de l'établissement et, à l'occasion, se battaient l'un pour l'autre. Cette année, les pouvoirs de Tchad s'étaient éveillés au contact de son énergie spirituelle. Ils étaient allés à la Soul Society. Fidèles à leur serment, ils avaient combattu l'un pour la cause de l'autre. Camarades, amis, compagnons d'arme ; ensemble et loyaux, toujours.
Mais qui était ce personnage à la figure durcie, aux gestes empreints d'assurance, qui racontaient le désir d'un homme pour un autre ? Celui-là, il ne le connaissait pas. Alors même s'il n'était pas du genre à s'effaroucher, son cœur aurait dû se remplir d'amertume au deuil de leur amitié. Il aurait dû se sentir trahi et mettre l'inconnu portant les traits de Tchad dehors jusqu'à ce qu'il ait repris ses esprits.
Mais voilà, celui qui se conduisait avec lui avec tant d'absurdité n'était pas un étranger. À chaque glissement sur sa peau de cette main qui murmurait de si déconcertantes choses, le regard de Tchad le questionnait. À chaque concert florissant que sa bouche entonnait sur la sienne, les mains cessaient leur vertigineux bavardage et le laissaient libre de s'écarter. Et dans chacun de ces gestes muets, Ichigo reconnaissait l'humble et si importante considération que Tchad avait pour ce qu'il éprouvait.
Voulait-il, lui aussi, de ce partage plus fécond de leurs âmes ? Voulait-il qu'ils soient plus que des frères ? Avait-il jamais ressenti ce petit décalage des émotions à la plus inopinée des situations ?
Honnêtement, Ichigo ignorait la réponse. La brillance des yeux de Tchad l'appelait à consentir, son calme tranquille l'assurait qu'il n'était pas en danger. Tu peux ne pas le vouloir, lui contait la retenue silencieuse de Tchad, je serai toujours ton ami. Alors Ichigo savait qu'il était bien toujours avec le même Tchad, celui de leur rencontre à la solitude poignante, celui des jours qui avaient suivi à l'amitié affirmée, celui qui couvrait ses arrières, celui qui parlait avant tout par ses gestes et son regard, et, lentement, avec une précaution fragile, il avait laissé une chance à son ami d'exprimer le sentiment qui l'animait, espérant y trouver peut-être lui-même une réponse.
Les doigts qui pouvaient se refermer en un poing si puissant et assener un coup d'une violence inouïe mettaient autant d'adresse et d'intensité à lui faire découvrir le plaisir d'une caresse ou le frisson apporté par un agrippement plus ferme. Des zones inexplorées de sa peau se réveillaient sous la chaleur d'une large paume... Ichigo découvrait qu'une main pouvait s'approchait si près de son corps sans qu'il ait à l'éviter, qu'il pouvait être touché sans qu'il eût mal… La confiance, l'engouement et le transport fleurissaient en son âme. Il voulait goûter plus encore à l'enlacement de Tchad.
Pourtant, Tchad s'arrêta.
« Tchad ? », murmura Ichigo, envahi de confusion et d'incertitude.
chapitre 3 : Fin
