III
Molly et Béatrice passèrent quelques jours tranquilles chez la pathologiste, essayant chacune de se consoler. Molly avait bien reçu des messages de Mycroft pour savoir si Béatrice était chez elle mais elle n'y avait pas répondu.
« Pourquoi me pose-t-il la question ? Il doit bien savoir, non ? » finit-elle par s'étonner après le dixième message sur son répondeur.
« Nope. » répondit Béatrice en imitant la manière de parler de son frère sans faire attention. « Mycroft devrait éviter d'avoir tout son boulot sur son portable. On dirait qu'il n'a rien retenu d'Irene Adler. »
« Pardon ? » demanda Molly. Elle était habituée aux allusions de Béatrice qui n'étaient souvent comprises que d'elle-même et de Sherlock. Il arrivait souvent que les deux se répondent d'un mot ou d'une anecdote qui n'avait rien avoir avec la situation, comme s'ils entretenaient une conversation télépathique.
« Irène Adler avait toute sa vie sur son portable, tout ses secrets. On a trop tendance à faire confiance aux codes secrets. Mycroft n'est pas différents des autres, même si pirater son ordinateur est plus complexe que de trouver le mot de passe de John. »
« Tu as piraté le portable de ton frère ? »
« Depuis longtemps. Juste pour ma sécurité personnelle. » ajouta Béatrice
« Pourquoi ce n'est pas étonnant ? » marmonna Molly en lui tendant un mug de soupe.
Béatrice posa son ordinateur au pied du canapé et prit la tasse en la remerciant.
« Je pensais pourtant que tu ne voulais pas t'occuper de...tout ça. »
« C'est le cas. Mais avec Mycroft, il vaut mieux parer toute éventualité. La preuve aujourd'hui. Je ne serais pas restée chez toi si longtemps si je n'avais pas fait en sorte d'effacer ma présence sur les caméras de Londres avant notre rendez-vous. » lui répondit-elle en soufflant sur le breuvage pour le refroidir.
Elle but trois gorgées avant de reposer le mug sur la table basse et de reprendre son ordinateur sur ses genoux. L'écran de ce dernier affichait une page internet avec un registre d'état civil français et une autre ouverte sur google map.
Comme tous les Holmes, Béatrice était capable de prouesses techniques et intellectuelle. Chez elle, ses capacités se résumaient cependant à deux domaines : la technologie et les arts.
Molly but le contenu de son propre mug de soupe avant de s'asseoir à côté d'elle.
« Et comment tu vas faire pour retourner au musée ? Ils vont t'attendre là à coup sûr. »
Béatrice but une nouvelle gorgée de sa soupe avant de répondre.
« J'ai posé des RTT. J'en ai pas mal à rattraper moi aussi. » répondit-elle tristement.
Même en étant proche de son cousin, Béatrice n'avait participé que de loin à ses enquêtes, lui rendant de menus services comme des expertises ou des recherches sur les provenances d'œuvres impliquées dans des cas. Jeune femme discrète, elle était passionnée par son travail de restauratrice à la National Gallery ce qui lui faisait enchaîner de longues journées sans parfois quitter le musée.
« Qu'est-ce que ça donne ? » demanda Molly en avisant l'écran.
« Du côté de ma mère, pas grand-chose : française, pupille de la nation française, élevée dans un centre de la DDASS du Nord Pas de Calais. Pas de parents. Bref Nada. Elle était journaliste dans un quotidien de sa région, la Voix du Nord. Sur son boulot, j'ai plus d'infos. Elle couvrait les enquêtes judiciaires. Et son nom...Alice Lawrence, née Avril...Voilà. »
Béatrice avait la gorge nouée. Il lui avait fallu quelques jours pour retrouver la piste de sa mère biologique. Elle ne se faisait pas d'idées : si elle avait été élevée par les Holmes, c'était bien parce que plus personne n'était là pour elle. Sinon, elle n'aurait pu obtenir ses informations sur son registre d'état civil français.
« Et...ton père ? » demanda timidement Molly qui sentait bien que son amie n'était pas au top de sa forme.
« Là, on a du lourd. Et tu vas rire parce qu'il semblerait bien que le gène du drama queen soit quelque chose qui se transmette aux hommes de la famille. Mam...Violet m'a dit que c'était son cousin. Ca explique pourquoi ce sont eux qui m'ont récupérée. Alors...Swan Lawrence ou Laurence en français, commissaire de police affecté à Lille comme sanction disciplinaire, cité à plusieurs reprises dans la résolution d'affaires liées au grand banditisme...originaire de la région parisienne. Je suppose que c'est à Lille qu'il a rencontré ma mère. Ils ont dû bosser ensemble vu qu'elle avait l'air d'être journaliste d'investigation. Mariés...huit ans après leur rencontre. Ca va Sherlock et toi, vous avez encor de la marge. »
« Béa ! Evite-ça. »
« désolé Molly. »
« Bon...que s'est-il passé ensuite? »
« Un enfant : Béatrice Alice Alexina Laurence, né le 7 juin 1979… Veuf en...1980…épouse décédée...dans un accident de la circulation. Voilà...la contre-enquête. »
Béatrice lut le document silencieusement et Molly vit son visage s'assombrir.
« A été prouvé que le véhicule d'Alice Laurence, née sous X, porte des traces de rupture des freins volontaire... »
Béatrice se tut alors qu'elle réalisait qu'on l'avait privée de sa mère volontairement. Molly ne savait quoi dire. Elle avait perdu elle aussi ses parents mais pas dans des conditions aussi dramatiques.
« Et lui...après avoir reçu une médaille...il y a un article : 17 septembre 1985...Braquage à la madeleine : cinq morts. Un commissaire...abattu par balles. »
La voix de la jeune femme mourut dans un filet. Ses yeux restaient rivés à son écran. Elle continuait de cliquer et de taper.
« Béa... »commença Molly sans trouver les mots bien qu'elle soit parfaitement capable de savoir ce que son amie pouvait ressentir à cet instant. Elle était passée par là et elle ne s'en était pas encore remise.
Ele savait qu'elle ne s'en remettrait jamais vraiment.
Béatrice ne répondit pas tout de suite, continuant ses recherches. Molly lui prit doucement mais fermement l'ordinateur des mains et le posa sur la table basse. Son amie se laissa faire.
« Six ans...six ans avec lui. Et seulement...seulement un an avec elle...avant...que je ne les oublie. » murmura-t-elle
Molly ne répondit rien mais serra fort son amie dans ses bras tandis que Béatrice Holmes tentait vainement de retrouver dans ses souvenirs évanouis le visage de ses parents disparus.
Elles restèrent ainsi, ensemble, de longues minutes silencieuses, unies par ce même chagrin qui rassemble les orphelins. Puis Béatrice prit un mouchoir et s'essuya les yeux.
« Allez... » souffla-t-elle. « Allez, on ne va pas se laisser aller. Ils...enfin, je ne pense pas qu'ils auraient voulu me voir comme ça. Je dois faire honneur à mon nom, n'est ce pas ? »
Molly fronça les sourcils en essayant de comprendre. Puis la lumière se fit dans son esprit.
« Béatrice...celle qui apporte le bonheur... » comprit-elle en se souvenant de ses cours de latin.
Les deux femmes échangèrent un sourire. Molly ne pouvait qu'être impressionnée par son amie qui, malgré cette multitude de coups durs, essayait encore d'avancer en restant forte. Mais Molly oubliait qu'elle lui ressemblait plus qu'elle ne voulait le croire. Elle aussi avait continué de sourire même quand elle ne s'en pensait plus capable, pour les autres. Pour Sherlock.
« Que vas-tu faire maintenant ? » demanda Molly
Pour toute réponse, Béatrice ouvrit un nouvel onglet et le lui montra. Il s'agissait des horaires de l'Eurostar.
« Tu veux bien m'accompagner à Lille le week-end prochain ? »
