- Un second journal ?

J'adore voir cette expression surprise sur les traits de Nao.

- Oui. De cette Rena Viola qui a écrit le premier.

Je lui tends le petit livre vieilli qu'elle attrape lestement et feuillette en silence. Lorsqu'elle relève la tête dans ma direction, elle a l'air plus que sceptique.

- Tu sais si ce fameux journal parle des Voirloups ?

- Je n'en ai aucune idée. Et puis, qu'est-ce que ça changerait ?

- Ca changerait qu'il ne se trouverait pas dans cette bibliothèque là, mais dans celle du chef de famille. Soit, ta mère.

Je déglutis sous son regard brillant.

- Et pourquoi ça ? Ce n'est qu'un journal.

- Tu dois bien savoir que les Voirloups ont la fâcheuse habitude de faire disparaître toutes les traces possibles. Dès que le nom est inscrit sur papier, il est dérobé.

Je le sais oui. Il m'est parfois arrivé d'être envoyée pour récupérer quelques vieux livres. Mais c'est de plus en plus rare. Les Voirloups ont si bien effectué leur tâche qu'il ne reste pratiquement plus rien. Nous nous sommes volatilisés des légendes humaines, comme les brumes d'un rêve sous les premiers rayons du soleil.

- Il te faut aller voir ta mère Natsuki. Mais ça va te changer, d'habitude tu y vas parce que tu as fait une connerie. Tu n'as rien à craindre.

Ben voyons…


La bibliothèque de ma mère devrait se trouver dans son bureau logiquement. Et ma mère devrait se trouver… ailleurs. Il le fallait. Il était hors de question qu'elle me trouve en train de fouiner dans ses affaires. Ce serait me condamner moi-même à passer le reste de l'année avec Reito. Rien que d'y penser, j'en ai des frissons tout le long de l'échine.

Reito d'ailleurs, devait être parti en compagnie de ma cousine, que ce soit pour un entraînement ou pour une simple balade. Rien à craindre alors de ce côté-là.

Je toque à la porte en me disant que si jamais ma mère était là, je n'aurais qu'à trouver une excuse pour justifier ma présence dans son bureau. Une discussion avec elle par rapport à Shizuru peut-être. Ce serait également un bon moyen d'éclaircir plusieurs choses.

Il n'y a pas de réponse et mon ouïe de bête ne m'amène aucun son. Bien. J'ouvre donc la lourde porte, jette un coup d'œil à l'intérieur de la pièce et m'engouffre à l'intérieur avant de refermer derrière moi.

Il y a le bureau immense, en acajou sculpté. Un meuble qui doit coûter une petite fortune. Mais je sais pertinemment que ce n'est pas sa valeur marchande qui a motivé ma mère à se procurer cet ouvrage. Elle a toujours adoré l'odeur de l'acajou. Personnellement, ça me pique le nez.

Derrière ce bureau, il y a le grand fauteuil assorti. Là aussi, je ne me vois pas avec un tel siège. Je préfère amplement ma chaise de bureau pivotante. Mais je n'ai pas à me plaindre. C'est à ma mère que ça appartient, pas à moi.

Il n'y a franchement pas grand-chose d'autre dans la pièce, exceptées les étagères immenses qui couvrent le mur de gauche sur près de la moitié de sa longueur et un peu plus des trois quarts de sa hauteur. C'est un élément que j'ai tellement l'habitude de voir que j'en ai presque fini par oublier sa présence. Ca fait parti des meubles, se moquerait Yamada.

En voyant la multitude d'ouvrages qui ornent les étagères, je me dis que j'en ai pour des heures à chercher le second journal de Rena. Et puis je sors le premier journal de ma poche, regarde la reliure usé, d'un marron vieilli. Le second doit avoir le même aspect ou presque. Aucun signe distinctif. Sa seule particularité étant que son contenu m'intéresse.

Ma recherche s'en trouve déjà facilitée, j'élimine d'office les livres qui ont un titre sur la tranche ou l'air trop récents. Mais ce n'est pas assez. Je vais me trouver dans l'obligation d'attraper les ouvrages restants pour les feuilleter et voir s'il s'agit du second journal. Je commence alors méthodiquement par les ouvrages du bas. Sans succès.

J'en oublie le temps qui passe. Et c'est lorsque je suis sur la pointe des pieds, le bras tendu en l'air pour atteindre ce qui semble être le but tant désiré de mon investigation, que la porte s'ouvre lentement. Je me retrouve face à ma mère qui ouvre de grands yeux surpris. J'attends la volée, les cris de l'engueulade et tout ce qui s'en suivra. Mais rien ne vient. Elle s'avance vers moi d'un pas tranquille, tire un tabouret près de moi, grimpe dessus et saisit le livre que je tentais d'avoir jusque là.

- Un jour peut-être, tu te rendras compte que tu es capable de réfléchir avec ta tête, déclare-t-elle simplement. C'est celui-ci que tu voulais ?

J'attrape le petit livre à la reliure de cuir usé et en tourne quelques pages. Je reconnais l'écriture et vois passer les prénoms de Nina et Shizuru.

- Oui. Merci.

J'amorce un mouvement afin de sortir de la pièce (rester ici en présence de ma mère n'est jamais bon pour mon matricule), mais elle m'exhorte de ne pas bouger. Je la regarde descendre de ce tabouret qui me paraît ridicule et qui m'aurait pourtant été d'un précieux secours si seulement j'y avais pensé, je la vois s'approcher de son bureau, y prendre un stylo et griffonner quelques mots sur une feuille de papier.

- Comment connais-tu l'existence de ce journal ? me demande-t-elle soudainement sans lever la tête de sa feuille de papier.

- C'est… C'est Shizuru qui me l'a dit, parviens-je à articuler.

- Shizuru ?

- Oui, la banshee.

Elle lève les yeux. Je sais que ça veut dire que j'ai piqué son intérêt.

- La seule chose qui peut sortir de la bouche d'une banshee es…

- …est son cri, je le sais. Mais je pense que Shizuru n'est pas une banshee. Elle… Elle m'a dit…

Même pour moi, ça paraît invraisemblable. Jamais je n'aurais pensé prononcer ces mots un jour.

- Elle m'a dit qu'elle avait été une sorcière. Et que son cœur lui avait été retiré.

Un drôle de sourire apparaît sur son visage. Celui de quelqu'un qui savait ce qui allait se passer à l'avance, mais qui espérait que ça n'arrive jamais. Elle plie sa feuille de papier en deux et pose son stylo à côté. J'ai maintenant toute son attention.

- J'ai lu ces journaux, me fait-elle en désignant le livre d'un geste de la tête. On y parle de nous dans le second. C'est une histoire à la fois affreusement triste et tellement incroyable. Imagine-toi une seconde un conflit entre un Voirloups et une sorcière. Pour quel motif ce serait à ton avis ?

Je réfléchis quelques secondes.

- Une guerre de territoires, un outrage à un des leurs… Un meurtre. Une histoire de sang en tous cas.

Ma mère secoue doucement la tête.

- Rien de tout ça. Ils se sont battus pour une femme. Une dénommée Rena.

- C'est l'auteur des journaux.

- Le premier journal s'arrête au moment où Rena se rend compte que Shizuru n'est pas vraiment un monstre. Le second commence par une rencontre avec un Voirloups. Un certain Kanzaki qui la séduit.

- Pourquoi me raconter tout ça ?

- Parce que je sais très bien que tu seras incapable de lire autant de niaiserie pendant les quinze premières pages de ce livre, répond-elle avec un sourire complice.

Je le lui rends. Elle a raison. Les trucs à l'eau de rose, très peu pour moi. Je serai capable de jeter le journal par la fenêtre avant d'être arrivée à la partie qui saurait m'apporter des réponses.

- Il était intéressé par l'essence de Rena, ne voulait personne dans ses pattes. C'est pour cela qu'il a offert un charme du scorpion à la petite sœur de Rena.

- Nina…

- C'est ça. Tu sais que ce charme tient les sorcières en échec et les met mal à l'aise. Près de Rena et sa sœur, Shizuru était censée se trouver impuissante.

- Elle portait pourtant un charme de la manticore, déclarai-je.

- Qui neutralisait celui du scorpion. Elle vit clair dans le jeu de ce Kanzaki et voulut s'en débarrasser. S'en est suivi piques et bagarres. Rien de bien méchant jusqu'à ce que Kanzaki tente réellement de prendre Rena.

Ma mère marque une pause. Je me rends compte que je suis assise en tailleur au sol, et elle sur ce tabouret trop petit pour une femme adulte. Une bouffée de nostalgie m'envahit. Enfant, elle me racontait souvent des histoires de ce genre, dans la même position qu'aujourd'hui. Je me sens à nouveau fillette, protégée par une mère lycan prête à tout pour qu'aucun mal ne me soit fait. Et ça fait du bien.

- Et ensuite ?

- Tu n'as sûrement jamais vu les conséquences de la colère d'une sorcière.

Je secoue la tête. Négatif. J'ai goûté au cri d'une banshee, mais pas à l'irritation d'une jeteuse de sorts.

- Dans le journal, Rena parle d'un incendie gigantesque qui aurait détruit tout le versant nord d'une montagne à quelques kilomètres d'ici. J'ai déjà vu cet endroit. Le plus marquant est que depuis tout ce temps, rien n'a repoussé.

- Mais ça fait près de 600 ans !

- Et le sol est brûlé sur plus d'une dizaine de mètres de profondeur, rétorque-t-elle. Tout porte à croire que c'est Shizuru qui a provoqué cet incendie.

Incroyable…

- Et Kanzaki ?

Ma mère pousse un soupir.

- Rena ne sait pas ce qui lui est arrivé. La seule chose dont elle était au courant, c'était que la sorcière avait tenté de le tuer. Rena lui en a voulu. Je ne veux pas te gâcher la surprise, mais Shizuru est traitée de tous les noms et maudite sur plusieurs générations dans la dernière partie du journal.

Je songe à Shizuru, amoureuse, prête à détruire l'amour de sa bien-aimée pour la sauver et rejetée sans chercher à être comprise.

- Personnellement, continue ma mère, je pense que Kanzaki s'en est tiré. Qui d'autre que lui aurait pu dérober le cœur de Shizuru ?

- Rena ?

- Peut-être. Par vengeance. Mais cette jeune femme ne me semble pas versée dans l'art de nuire aux sorcières.

- Et… Nina ? je demande après avoir eu une pensée soudaine pour l'adolescente.

- Nina est le point flou de l'histoire. J'ai eu beau lire et relire ce journal, je n'ai toujours pas compris ce qui lui été arrivé. Rena parle d'une disparition, mais aussi d'une présence qui veillerait sur elle dans l'ombre.

- Sa mère peut-être ?

La mienne fait « non » de la tête.

- Je ne pense pas, elle se serait manifestée plus tôt.

Si elle le dit, c'est qu'elle a sans doute raison. Elle est beaucoup mieux placée que moi pour connaître les conséquences d'un instinct maternel exacerbé.

Je serre le journal dans ma main. Il me semble rempli de secrets que je vais regretter de découvrir.

Ma mère se lève de son tabouret, se frotte les jambes et me tend la main pour que je me relève.

- Dans tous les cas, cette histoire est vieille de 600 ans et ne nous concerne plus. Même si Kanzaki a survécu à l'incendie, il est mort de vieillesse. Aucun Voirloups ne vit aussi longtemps. Ce qui veut dire…

- Ce qui veut dire ?

- Ce qui veut dire que la vengeance de Shizuru ne sera pas assouvie. Et pour retrouver le Roncecoeur, tu devras chercher où est désormais Kanzaki.

Et elle ne peut s'empêcher de sourire pour ponctuer ses derniers mots.

- A la montagne brûlée, bien entendu.


Takeda a accepté de m'accompagner. Mikoto aurait voulu également, mais Reito a refusé. Sans appel.

Atteindre la montagne nous a pris moins d'une heure, ce qui laissait assez de temps pour observer le terrain. Ce qui en soit, était un peu inutile, dans la mesure où le paysage n'était que cendres et terre brûlée.

A la longue, ça devient un brin monotone.

- Y'a vraiment de quoi refiler le cafard… marmonne Takeda.

Je suis entièrement d'accord avec lui. Mon odorat ne me rapporte que des effluves de roches froides, tranchant violemment avec les vestiges de bois calcinés vieux de plusieurs siècles qui s'étendent sous nos pieds. Je m'approche de la souche d'un arbre qui avait du être imposant auparavant et pose mes doigts dessus. Je suis étonnée de le trouver solide, comme une pierre lisse. Et c'est en y faisant glisser mes ongles que je reconnais un contact surprenant. Les mots de Takeda dépassent ma pensée.

- C'est du verre ?

- Ca y ressemble beaucoup en tous cas.

Un frisson parcourt mon échine. Est-ce mon statut de créature semi-légendaire qui me fait sentir l'ancienne magie qui était à l'œuvre ici-même ? Ou bien la réalisation de la puissance de celle-ci, capable de transmuter la matière brute du bois en verre fumé ?

Je n'ose pas imaginer la violence de l'affrontement qui s'est déroulé dans ce lieu. Les cendres crissent étrangement sous nos pieds, comme autant de paillettes de verre que nous écrasons sans pitié.

Trouver quoi que ce soit dans ce paysage morne semble quasi-impossible. Et s'il y avait quelque chose à trouver, il avait surement disparu depuis longtemps, volé par les curieux de passage ou bien les agents de nettoyage qui ne manquaient pas de passer chaque soir pour retirer les ordures des familles venues pique-niquer dans ce décor insolite.

Nous avançons de front, à quelques mètres l'un de l'autre afin de couvrir plus de terrain.

- Tu crois vraiment qu'on va retrouver quelque chose ce soir ? demande Takeda.

- Je ne sais pas. Mais je veux essayer quand même.

Il baisse les yeux.

- Tu prends vraiment l'histoire de Shizuru à cœur.

Je ne réponds rien. A son ton, on dirait qu'il me fait des reproches. A mon silence qu'il prend pour un consentement, il continue.

- Rien ne t'y oblige pourtant.

- Je lui ai promis.

Il s'arrête et son pas stoppé soulève des cendres qui luisent à la lueur du croissant de lune.

- Tu rencontres une banshee qui n'en est pas une, et tu te retrouves brusquement à devoir accomplir un genre de mission pour une créature morte depuis des siècles !

- Et ?

- Et tu laisses tomber tout le reste. Tu ne viens plus aux entraînements avec Mikoto et moi, Midori s'inquiète de l'absence de ton sale caractère à ses cours et…

Je l'interromps brusquement en levant la main et hume l'air.

- Tu sens ?

- Sentir quoi ?

Je vois mon demi-frère se mettre à renifler les environs à son tour, les yeux fermés.

- Ca sent le métal froid, me fait-il en rouvrant les yeux.

- Oui, et… autre chose. On cherche ?

- On cherche, répond-il avec un sourire dévoilant quelques dents.

En bons lycanthropes, nous sommes tout à fait capables de suivre une piste ou une odeur fixe. Et c'est au bout de quelques mètres que nous nous stoppons au-dessus d'un point quelconque. Rien ne différencie cet endroit du reste. Cendres de verre entourées de souches vitrifiées.

Je suis la première à m'accroupir et à plonger ma main dans le sol. Nous creusons tous les deux, dans des mouvements maintes fois répétés lors de nos chasses au trésor, enfants. Les paillettes de verre nous griffent la paume des mains qui finissent en sang, couvertes de blessures superficielles.

C'est un petit objet qui apparaît sous nos doigts. Je le tiens à la lueur pâle de la lune.

- Qu'est-ce que c'est ? demande mon demi-frère.

- On dirait un pendentif.

En approchant ce qui est vraisemblablement un bijou de mon regard, je reconnais la forme que représente l'ouvrage d'or blanc.

Un pendentif d'une manticore.

Nous venons de trouver l'amulette de Shizuru.


La mort annoncée par les pleurs de Shizuru a bien eu lieu. J'en tremble encore. L'image du corps de ma cousine se présente à chaque fois que je ferme les yeux.

Elle avait disparue durant la nuit, tout le monde pensait qu'il s'agissait d'une fugue semblables aux miennes, qu'elle reviendrait au matin. Radieuse avec du sang plein les lèvres et des plumes plein les cheveux. Elle n'était pas revenue.

Ma mère avait organisé en vitesse les recherches. Mieux valait être prudents avait-elle dit. Même si aucune créature capable de venir à bout d'un galéan n'avait été signalée, on n'était jamais à l'abri de rien.

J'y avais participé, ainsi que tous les lycans Voirloups. Même Nao a daigné sortir de la bibliothèque, et la voir courir sur les branches basses sous sa forme de renarde avait un parfum de nostalgie.

Notre odorat nous avait menés jusqu'à Mikoto. Déjà morte. L'odeur de sang nous avait prévenus, nous étions préparés au pire. En apparence.

Ca a été un choc pour tout le monde. Encore plus de voir la gorge déchiquetée de Mikoto. Les plus jeunes Voirloups ont été menés à l'écart. Je n'étais plus considérée comme une plus jeune. J'ai fait face à la triste réalité. Les autres groupes de recherche nous ont alors rejoints. Reito a gardé la tête froide.

Il a affirmé que le bouquet de valériane séché que j'avais offert à sa fille avait disparu. Et l'odeur des herbes autour du cadavre est sans équivoque.

Même si ce n'est qu'indirectement, j'ai tué Mikoto.


La lune se lève alors que je pleure contre les roches immenses des bois, semblables à des crocs émoussés tendus vers le ciel. Ce qui m'a ramené à l'endroit où se trouve Shizuru est un sentiment étrange et apaisant. L'idée de pouvoir passer un moment à proximité de quelqu'un qui ne m'en voudra pas forcément.

Même si je doute qu'en ce moment quelqu'un m'en veuille plus que moi-même. Mikoto était tombé sur quelque chose. Goule, métamorphe sauvage, vampire… En pleine possession de ses moyens, elle aurait pu se défendre, se battre, et si vraiment la situation devenait trop critique… s'enfuir.

Mais sous l'effet de la valériane, elle n'avait sûrement rien pu faire d'autre que de se laisser égorger en se débattant avec ce qui avait du lui sembler être une hallucination. Et si encore, il n'y avait pas eu tout ce sang, l'air saturé de cette odeur mêlée à celle de la valériane, les meilleurs pisteurs lycans auraient pu déceler une odeur étrangère. Quelque chose, un indice, qui aurait au moins pu renseigner sur la race de l'assassin. Mais rien. Il n'y avait que le sang et les herbes.

Et ma culpabilité.

J'aperçois la silhouette pâle de Shizuru de l'autre côté de la route. Elle m'observe, mais n'approche pas. Ressent-elle ma peine ? Si son cri ne s'était pas fait entendre, Mikoto serait-elle encore en vie ? Lâchement, ma haine envers moi-même coule vers l'ancienne sorcière. Je me sens l'âme noire.

Il me faut un défouloir, une échappatoire au cauchemar de cette nuit. Voir couler un autre sang que celui de ma cousine. Ma haine s'échappe brutalement en un long hurlement à la lune, comme si mon cœur meurtri n'avait plus eu le courage de la contenir. Et il ne reste que la tristesse qui, impitoyable, me met à genoux devant le regard effaré de Shizuru.

Elle ne s'approche toujours pas. Et je me rends compte de la présence d'un autre individu près de moi. La silhouette noueuse de Yamada me surplombe de toute sa maigre hauteur. Il s'accroupit à mes côtés, pose une main calleuse sur mon épaule et prononce quelques mots qui me font frissonner.

- Rentrons. Ca ne sert à rien de rester ici.

Ma réponse est entrecoupée de sanglots.

- Mais… A la maison… La valériane… ?

- Si tu es coupable de quoi que ce soit, je le suis tout autant, répond-il en secouant la tête.

A travers mes larmes, sa silhouette m'apparaît tout aussi troublée que celle de Shizuru, qu'il détaille longuement. Il se redresse et fait quelques pas en direction de l'ancienne sorcière.

- Ainsi, c'est elle qui cause toutes ces rumeurs chez les Voirloups.

Après une exclamation surprise, je me relève également. Dans la poche intérieure de ma veste, le poids du pendentif se fait sentir contre ma poitrine. J'y fourre mon poing pour le saisir. Le contact du métal est agréablement frais dans ma paume.

- C'est pour ce bijou que tu me posais des questions sur la manticore ? demande Yamada.

J'hoche la tête avant de la lever vers Shizuru.

- C'est le sien.

Je traverse la route pas à pas, totalement à découvert. Shizuru surveille mon avancée avec le plus grand intérêt. Arrivée devant elle, j'ouvre la main.

- Il est à toi n'est-ce pas ?

Elle hoche la tête. Je défais la chaine qui n'a pas perdu de son éclat, sûrement sous l'effet de quelque sortilège, et effleure la peau gelée du cou de Shizuru lorsque mes bras passent derrière sa nuque pour accrocher le collier. La manticore se pose sur sa gorge. Plus chaude et plus éclatante que sa peau.

Ce contact me fait un bien fou, tranchant sur ma confusion. J'étreins alors Shizuru comme on le ferait d'une vieille amie et nos esprits basculent.

Shizuru, en chair, en os, en sourire, se tient devant moi. La sorcière. La manticore se trouve également à son cou, partiellement cachée par ses vêtements. J'essaie de dire quelque chose.

- Tu…

- Chut… Ne t'occupe pas de moi. Cette nuit, il te faut veiller les morts.

Je la sens déjà s'éloigner quand elle rajoute quelques mots.

- Je ne crierai plus pour toi.


Nous sommes rentrés à l'aube avec Yamada. Le corps de Mikoto avait déjà été ramené et nettoyé. La plaie à sa gorge était à peine visible, cachée par un vêtement à col long.

Ma mère m'accueillit, les yeux brillants de larmes à peine contenues et la voix serrée. Elle m'enlaça comme elle le faisait encore lorsque j'étais enfant. Je refusais sa proposition d'aller me coucher.

J'ai veillé ma cousine jusqu'au matin et un peu plus encore.

- Reito… On dirait qu'il s'en moque, fais-je, affalée sur une table.

Je ne me suis accordé que quelques heures de sommeil cette nuit. Rien de vraiment suffisant pour me remettre de mes émotions et de la veillée. J'ai envie de pleurer, mais rien ne sort plus. A croire que j'ai tout épuisé sous les yeux de Shizuru.

La journée a été longue, teintée d'un goût de temps qui file sans qu'on ne le remarque. Et à l'approche de la nuit, j'ai l'impression qu'il ne s'est écoulé qu'une heure ou deux.

Face à moi, Midori a l'air d'être dans le même état. Et Takeda, à ma gauche, n'a pas la tête des bons jours. La tête basse, il semble plus déprimé que moi.

- Reito est le chef du côté galéan de la famille, déclare Midori. Il est normal pour lui de ne pas montrer d'émotions. Il a vécu comme il a élevé sa fille, rudement. Tu ne peux pas lui demander de changer ça comme ça.

Le poing de Takeda s'abat sur la table près de mon visage, me faisant sursauter. En me redressant, je vois que ses cheveux se hérissent plus que d'ordinaire, preuve de la rage animale qui l'habite.

- C'était tout de même sa fille ! Le sang de son sang ! Même ces enfoirés de vampires accordent de l'importance à leur famille ! Pourquoi un Voirloups, tout galéan qu'il est, n'est pas capable de montrer que la mort de Mikoto l'affecte ?!

Midori nous observe tour à tour, effarée. Elle se passe une main sur le front, ramenant une poignée de cheveux en arrière.

- Je… J'en sais rien les enfants. On y peut sûrement rien, c'est…

Elle s'interrompt soudainement, aux aguets.

- Vous sentez ? demande-t-elle en se redressant à demi au-dessus de la table.

Mon demi-frère et moi humons l'atmosphère.

- Pas avec vos nez. Avec vos tripes.

Je ferme les yeux, prête attention à ce qui m'entoure. Quelque chose titille ma curiosité, sans que je ne puisse mettre un nom dessus.

- De la magie… murmure Midori avant de s'élancer hors de la pièce.

Je jette un coup d'œil à Takeda qui hoche la tête. Nous suivons Midori jusqu'à l'extérieur du manoir.

Je ne sens plus avec mes tripes, mais avec mon nez à présent. Midori court à en perdre haleine vers l'endroit d'où émanait l'odeur inconnue, à la dernière pleine lune, avant que je rencontre Shizuru.

Je suis d'ailleurs surprise de la trouver devant moi après avoir dérapé du haut d'une butte terreuse. Elle n'a pas l'air de nous avoir remarqués. Les yeux clos, elle donne l'impression de psalmodier des formules magiques.

Elle se tient face à un édifice de pierre recouvert de la butte. Seules quelques pierres sont visibles, là où les racines des arbres n'ont pas démonté la structure en poussant.

Midori observe la scène, fascinée. Elle s'approche lentement de ce qui a du être une lourde porte, à présent scellée par la nature ayant repris ses droits. Elle y passe la main, guettant une réaction quelconque de la banshee. Aucune.

- On dirait… un tombeau, déclare-t-elle après quelques instants de contemplation silencieuse.

- L'odeur alors… ?

- La mort sûrement, me répond Midori.

Nous observons Shizuru. Là aussi, quelque chose me dérange. Dans sa posture, droite, bras levée, main tendue dans un geste gracieux. Dans son aspect où sa chevelure semble plus foncée. Ou dans sa voix, qui est un murmure audible… Et non un cri furieux. Dans sa main, le pendentif de la manticore luit doucement.

- Ta voix, fais-je à son adresse.

Et elle cesse de débiter son mantra pour me décocher un sourire.

- Ma voix comme tu dis… m'est revenue avec ceci.

Elle me tend le pendentif alors que je goûte à la saveur étrange de son accent venu d'au-delà les mers de l'Ouest. Mais si la manticore a réussi à lui rendre un peu de son humanité perdue, c'est qu'elle avait un support sur lequel agir.

- Ca veut dire que le charme du scorpion est toujours actif ?

Elle hoche la tête.

- Et plus près que vous ne le pensez.

A ces mots, elle se tourne vers la porte de ce que Midori a défini comme un tombeau. Ma perceptrice lance un regard interloqué à Shizuru, comme si elle se sentait directement visée.

- Moi ? Mais… J'ai rien fait ! se défend-elle.

Shizuru incline la tête dans sa direction.

- Vous n'y êtes pour rien en effet. Ma rancune envers les Voirloups ne vous est pas destinée. Ce que je veux en ce moment, c'est libérer une amie.

Midori met quelques secondes à comprendre que Shizuru regarde la porte du tombeau derrière elle, et s'écarte brusquement. L'ancienne sorcière s'avance alors, et l'enchevêtrement végétal s'écarte à son passage, dévoilant la roche usée qui finit de s'effondrer sans le soutien des racines et des troncs entremêlés.

Les marches quasi détruites de ce qui devait être un escalier s'enfoncent dans la terre, dans un tunnel d'où émane une odeur pestilentielle. La même qu'auparavant, mais plus intense. Comme si l'arrivée brusque et soudaine d'un air nouveau avait fait affluer le bouillon fermenté du fond de la terre. Takeda porte une main à son nez.

- Je pensais que déranger les morts était une interdiction commune à toutes les créatures, déclare-t-il en voyant Shizuru poser un pied sur la première marche.

Dans l'obscurité du tunnel, sa robe blanche tranche obstinément. Elle se retourne vers mon demi-frère.

- Je n'ai jamais dit qu'elle était morte. Vous pouvez toujours me suivre pour vérifier si je respecte bien les règles.

Le visage de Midori s'illumine brusquement d'un grand sourire. Elle tape dans ses mains, l'air ravi.

- Bon ! Je sais pas vous les jeunes, mais ma nature d'animal fouineur me pousse à aller voir ce qu'il y a là-dedans.

Elle s'engouffre dans le tunnel à la suite de Shizuru qui a continué à avancer. Takeda et moi nous regardons, chacun posant silencieusement la question à l'autre.

« On y va ? »

Nous hochons tous deux la tête et avançons à notre tour.


Durant notre avancée, alors que je m'extasie sur la lueur magique qui danse au bout des doigts de Shizuru, Midori est intenable. Elle va et vient d'un bout à l'autre de cet escalier qui semble sans fin. Elle semble avoir trouvé un nouvel endroit dont les secrets doivent être percés. Et s'il y a bien une chose qu'elle sait faire et qu'elle apprécie, c'est de percer les secrets. Les interdits sont ses préférés.

Personnellement, j'ai toujours pensé que si certaines choses restaient cachées, c'est qu'il y avait bien une raison. Même si ce que nous allons trouver au bout de cet escalier m'intrigue énormément, je le redoute tout autant. La présence des miens me rassure un peu, mais cet étroit boyau dans lequel nous nous enfonçons m'oppresse. Mon amour des espaces ouverts a tendance à me rendre vaguement claustrophobe.

Heureusement, nous arrivons finalement dans une salle souterraine. La lueur magique de Shizuru gagne en intensité et éclaire à présent les moindres recoins. Elle dessine des ombres inquiétantes sur les parois de pierre grise et sur la stalle à quelques mètres devant nous. Mais ce n'est pas tant cette pierre mortuaire qui m'inquiète, mais la statue qui veille sur elle. Un lion immense, assis tête baissée. Comme s'il se désolait de la mort de la personne dont il était chargé de surveiller le repos éternel. Dans son dos, deux ailes immenses semblent tenir la voûte de la salle et une queue de scorpion se tient recourbée presque jusqu'au dessus de sa tête.

- C'est une manticore, fait Midori en s'approchant de la sculpture imposante.

Je lui emboîte le pas, curieuse d'observer cette créature de plus près, même si elle n'est que de pierre. Le travail vaut celui d'un orfèvre. Chaque détail de la crinière, des muscles puissants… Ses yeux de pierre sont aussi expressifs que ceux de n'importe quel fauve, avec tout de même quelque chose de terriblement humain. Voire même dérangeant.

- Natsuki, peux-tu m'aider ? demande Shizuru près de la stalle.

Elle avise également Takeda. Midori est trop occupée à aller et venir dans les boyaux du tombeau, en plein repérage pour une éventuelle future exploration.

Je vois Shizuru s'arcbouter sur la lourde dalle de pierre. Takeda et moi poussons nous aussi. La pierre nous résiste un moment, empesée par le poids des années, avant de bouger petit à petit. Millimètre par millimètre. Nous la déplaçons assez pour qu'il y ait la place de passer un corps humain.

- Y'a quoi là-dedans ? fait Takeda.

Je jette un coup d'œil avant de bondir en arrière. La lueur magique donne un sourire plus qu'étrange au corps momifié dans le cercueil de pierre.

Voici donc à quoi ressemble un corps après près de 600 ans.

- C'est… Rena… ? Ou bien…

- Nina, répond Shizuru en se penchant par-dessus le corps.

Je la vois retirer quelque chose au cou du cadavre et le serrer dans son poing, avant de prendre le pendentif de la manticore et de le déposer sur le torse de la momie. Elle se redresse alors et se dirige vers la statue gardienne. Quand elle se met à lui parler, je m'en étonne à peine. Les mots sonnent dans une autre langue, une autre époque.

Elle passe sa main dans la gueule de la statue, y dépose ce qu'elle vient de prendre au cadavre. Je remarque qu'il s'agit d'un bijou également. Un pendentif, du même genre que celui de la manticore, excepté que c'est un scorpion. Et qu'il lui a brûlé la paume. La dernière chose qu'elle fait est de déposer un baiser sur la pierre froide de la statue.

Midori nous a finalement rejoins et elle commence à nous parler avec enthousiasme de ses premières découvertes quand la roche frémit tout à coup. Nous observons tous les trois Shizuru près de la créature de pierre qui s'anime. Cette dernière prend peu à peu vie.

Ses yeux s'animent d'un éclat doré, les ailes se défigent en faisant trembler la salle, la queue de scorpion tombe à terre avant de se recourber à nouveau, fière et menaçante. La crinière se secoue d'un léger courant d'air et prend une teinte plus sombre. La bête se redresse sur ses quatre pattes, lève la tête et ferme ses mâchoires immenses, broyant le charme du scorpion au passage.

Shizuru pousse un soupir de soulagement.

Etrangement, malgré l'air serein de l'ancienne sorcière, je ne suis pas rassurée. L'odeur de la tension de mon demi-frère est bien présente également. Et la créature de pierre doit la sentir elle aussi, car elle tourne brusquement la tête vers nous. Ce ne serait rien s'il n'y avait que ça, mais le grondement qu'elle laisse échapper semble venir des entrailles de la terre.

Shizuru s'approche de la tête massive, glisse un bras dans la crinière fournie et pose sa joue près de l'oreille de lion. La manticore ne grogne plus, sans nous quitter des yeux pour autant.

- C… C'est franchement pas mal comme familier, articule Midori d'un ton peu assuré que je ne lui connais pas. Mais… Et maintenant ?

Shizuru ne répond pas tout de suite. Les yeux fermés, la tête posée contre la fourrure sombre de la nouvelle manticore, elle laisse sa respiration se calquer sur celle de la bête.

- Alors maintenant… J'ai réglé une partie de ma dette, fait-elle.


Plus tard, après avoir marché dans les pas de Shizuru et de la statue animée, nous voilà à l'extérieur. Malgré l'envie grandissante de mettre le plus d'espace possible entre cette créature et moi, je me force à rester en place et à ne pas trop trembler. Si cette chose a une conscience – et c'est sûrement le cas – je ne veux pas que l'impression que je lui laisse soit celle d'une jeune lycanthrope froussarde. Je sens Takeda plus nerveux que jamais. Il est littéralement prêt à se métamorphoser en moins de deux secondes et à bondir en avant au moindre geste trop brusque. Midori, quant à elle, garde cette prudence et cette distance teintée de franche curiosité.

Shizuru reste collée à la bête, comme s'il s'agissait d'une vieille connaissance. Dehors, nous les suivons en silence. L'allure a été franchement réduite.

Je guette le moindre son suspect. Mais mis à part nos propres pas et nos respirations, il n'y a rien d'inhabituel parmi les bruits nocturnes.

Sans nous en rendre compte, nous arrivons au sommet d'une colline surmontant le val, et ce n'est qu'en levant la tête vers le ciel que je saisis l'ampleur du temps qui vient de s'écouler. Si quelqu'un nous voyait, nous aurions l'air d'une troupe sortie tout droit d'un film d'heroic-fantasy.

A présent arrêtés, il n'y a que le chant des grillons pour répondre à notre silence. Le vent rabat une mèche de mes cheveux devant mes yeux. Shizuru se tourne vers nous.

- Même si ça peut vous paraître dérisoire, je tiens à vous remercier.

Près d'elle, la manticore observe le paysage avec de grands yeux étonnés. Un regard que j'ai déjà vu.

- Shizuru… C'est Nina ? N'est-ce pas ? fais-je en avançant d'un pas.

A l'évocation du prénom, la manticore se retourne. Sa fourrure sombre luit sous les rayons du quartier de lune, tout comme la couleur chaude de ses yeux.

Shizuru baisse les siens, avant de les lever à nouveau vers la créature mythique.

- Oui. Ca fait près de 600 ans qu'elle était emprisonnée ici. J'avais promis de la libérer.

- On peut m'expliquer ? demande Midori derrière moi.

- Ce serait… long… Je pense.

- Assez oui, répond l'ancienne sorcière après avoir poussé un soupir.

Je fouille un instant dans la poche de ma veste pour en tirer les deux journaux. Je les tends à Midori.

- C'est tout ce que j'ai de tangible sous la main pour le moment. A toi de négocier la suite avec Shizuru. Mais je dois t'avouer que je n'ai pas tout compris non plus.

- J'ai envie de te dire qu'il n'y a plus rien à comprendre, fait l'intéressée. Depuis la mort de Rena, Kanzaki n'a plus de quoi mettre son sort en place. Ca aurait pu recommencer avec Mikoto, mais comme vous avez brûlé le corps, il n'a aucune chance d'y parvenir à nouveau.

Un mot m'interpelle.

- Brûler ?

- Oui. Le fameux bûcher funéraire des Voirloups. Allumé par le pouvoir de leur regard.

Je me tourne vers Midori et Takeda.

- On n'enterre plus nos morts ?

Midori croise les bras, comme souvent lorsqu'elle se concentre pour se replonger dans l'histoire de notre lignée.

- Si. On ne les a plus brûlés depuis bientôt 300 ans, quand les pouvoirs des Voirloups se sont estompés soudainement. Depuis on se contente de les enterrer, même si les ancêtres étaient contre cette pratique.

Shizuru affiche soudainement une expression horrifiée.

- Dans ce cas-là, nous risquons d'avoir de gros problèmes dans peu de temps. Moi, tout comme vous.

- Quels genres de problèmes… ?


La nuit nous retrouve en pleine course vers le manoir des Voirloups. Takeda et moi avons pris notre forme animale. Midori s'agrippe à mon échine du mieux qu'elle le peut à une telle allure. Shizuru, quant à elle, chevauche la masse sombre qu'est la manticore. Courir près d'un tel fauve m'incite à aller plus vite encore, mais ça semble la booster également.

Nos regards se croisent une seconde. Et s'ensuit une course effrénée entre nous. Je sens Midori raffermir sa poigne sur ma peau et Shizuru nous surveille d'un œil presque rieur, mais teinté de l'angoisse de ce que nous allons trouver au manoir. Et en voyant la lueur de rage à peine contenue sur la gueule de Nina, je préfèrerais que cette dernière soit dans le même état d'esprit.

La course me permet d'évacuer une partie du stress qui menaçait de m'envahir jusque là.

Je n'eus pas le temps d'y prêter plus attention. Devant nous, la silhouette du manoir des Voirloups se dessinait. Plein de promesses voilées et d'un serment brisé.


Nina n'a pas voulu s'approcher à moins de cinq mètres de l'enceinte du manoir. Et Shizuru… n'a pas voulu abandonner Nina à l'extérieur.

Nous avons de la chance que la résidence soit construite un peu en retrait des autres habitations. Il ne me semble pas habituel qu'une manticore et une banshee-sorcière se tiennent côte à côte devant l'habitation d'une des plus anciennes familles de la ville. Il ne me reste plus qu'à espérer que personne ne passe dans les parages. Chose quasi impossible à cette heure ci. La majorité des humains dorment en ce moment.

- Allez là où le corps de Mikoto est gardé. Elle aussi était prête à tout pour lui. Vous trouverez certainement Kanzaki.

Ca avait été les mots de Shizuru avant qu'elle ne nous laisse seuls tous les trois. Midori mène notre avancée en courant, Takeda la suit et moi, à l'arrière, j'appréhende la rencontre avec ce Kanzaki vieux de six siècles. Mais mon sang de bête bouillonne dans mes veines, comme à l'approche d'une bataille ou d'une chasse sanglante, ravi.

Pendant un instant, peu avant notre arrivée à la chambre où le corps de Mikoto est veillé en attendant d'être inhumé, je me demande comment Mikoto pouvait connaître ce fameux Kanzaki. Six siècles les séparaient elle et lui.

Mais je n'ai pas le temps de m'interroger plus avant. Nous arrivons.

Sur le lit, étendue de la même façon que la dernière fois que je l'ai vue, Mikoto semble dormir. Et près d'elle, Reito se tient droit, le regard vague. J'ai à peine le temps de voir qu'il range quelque chose dans sa poche qu'il se retourne vers nous. Il nous toise de haut, mais je vois bien que je suis le centre de son attention.

- Ton cadeau empoisonné l'a tuée, déclare-t-il sans me quitter des yeux.

Dans mon esprit, je suis effondrée.

- Ne viens plus la voir. Ce serait insulter sa mémoire.


Il est finalement parti. Et nous sommes sortis à notre tour. L'aube pointe. Et moi je sombre. Pas de Kanzaki, juste Reito qui m'a rappelé mon rôle dans la mort de Mikoto.

Je suis accroupie à l'orée du bois, Takeda me frotte le dos et me tient les cheveux pendant que je vomis ma rage et ma culpabilité sous la forme d'une bile répugnante. Non loin, Midori est plongée dans la lecture des journaux de Rena, à la recherche d'un indice quelconque sur l'identité de ce Kanzaki. Elle a dévoré le premier à une vitesse fulgurante et se trouve à présent au premier quart du second.

Les spasmes de mon estomac se calment finalement, avant qu'une odeur d'herbes séchées me cause une crise d'éternuements qui me plie à nouveau en deux.

Je me lève brusquement pour faire face à celui qui a amené la cause de ceci ici, manquant de faire tomber Takeda. Yamada m'observe à quelques mètres de distance. Il tient le bouquet de valériane séchée dans les bras.

- Qu'est-ce que tu fais avec ça ?

- J'ai suivi l'odeur dans la maison jusque dans la chambre de Reito. Je me suis dit que nous pourrions aller le brûler ensemble. Histoire d'exorciser ce qu'il s'est passé.

Je ferme les yeux sous l'assaut de l'odeur de plante, en proie au souvenir trop récent de la découverte du cadavre de Mikoto. La silhouette de Reito se dessine dans ma mémoire, de même que ses paroles. Le bouquet était censé avoir disparu. Que faisait-il alors dans les bras de mon parrain ? Qui affirmait qu'il l'avait trouvé dans la chambre de Reito.

L'odeur de Valériane cachait les autres. Celle du sang. Mais aussi celle du grand galéan. C'était tellement logique que personne n'y avait pensé. S'il n'y avait pas d'autres odeurs que celles de Mikoto, de la valériane et de Reito, c'était qu'il n'y avait pas eu intervention de quiconque d'autre.

- Midori ! j'appelle alors, le ventre pris par un mauvais pressentiment. Est-ce que Kanzaki est décrit dans le second journal ? Son apparence par exemple.

Elle tourne quelques pages en arrière, l'air songeur.

- Oui. Rena le décrit comme grand. Bel homme aux cheveux noirs et aux yeux d'or, sourire avenant… Ce genre de choses.

Autre chose vient chatouiller ma mémoire. Ma première visite à la bibliothèque en rapport avec cette histoire de banshee, quand je cherchais des indices sur ce qu'était le Roncecoeur. Nao m'avait fait quatre propositions afin de réduire nos champs de recherche. Nom de famille, cœur de sorcière, artefact magique, longévité… J'avais éliminé deux possibilités d'office. Deux choix qui se révélaient à présent cruciaux et douloureusement indispensables. Cœur de sorcière et longévité.

Shizuru vivait encore après six siècles. Ca ne pouvait être dû qu'à sa nature de sorcière. Et celui qui détenait son cœur possédait certainement le même genre de capacité.

- Serait-il possible que… ?

L'arrivée soudaine de Shizuru m'interrompt dans ma pensée. Je remarque immédiatement qu'elle est seule.

- Où est la manticore ? demande Midori d'un ton machinal.

Mon parrain a un frisson. Shizuru rétorque, les yeux affolés.

- Elle est partie. Elle a filé d'un coup vers l'Ouest ! Je n'ai pas pu la suivre.

Pour avoir couru aux côtés de Nina, je ne tiens pas rigueur à Shizuru de ne pas avoir été capable de la rattraper.

- A l'Ouest, il y a la montagne brûlée, fait Takeda en dévisageant celle qui a rendu ce lieu intemporel comme il est à présent.

- C'est là-bas que Reito est parti enterrer sa fille, répond Yamada. Il a filé peu avant l'aube. Il a dit vouloir être seul.

Je fais volte-face vers la sorcière.

- Shizuru, est-il possible que celui qui t'aie pris ton cœur il y a 600 ans n'ait pas vieilli d'un pouce ?

- C'est fortement probable.

Nouveau demi-tour vers Yamada qui nous observe sans sembler comprendre, en gardant son expression posée.

- Reito est parti depuis combien de temps exactement ?

- Ca doit bien faire une demi-heure.

- Alors il n'y a pas de temps à perdre, lance Takeda qui semble avoir lu dans mes pensées.


Le soleil se lève à présent sur les silhouettes de deux lycans sous forme lupine, chacune chevauchée, et aux côtés desquelles une créature ressemblant à s'y méprendre à un minotaure court péniblement. Mon parrain a beau être détenteur d'une puissance assez brutale pour stopper la charge d'un rhinocéros, il ne détient ni la vitesse, ni l'endurance des lycans Voirloups. Et je le vois peiner terriblement pour nous suivre.

Se hissant difficilement à ma hauteur, il me fait signe que nous devons avancer et qu'il nous rejoindra sûrement plus tard. Compris. Takeda et moi accélérons alors l'allure, heureux de pouvoir courir à notre propre rythme et plus encore, afin de combler l'avance que Reito a sur nous.

Sur mon échine, la poigne de Shizuru est ferme et me paraît moins glacée que d'habitude. Je me dis que cela est dû à la recouvrance partielle de sa vie d'auparavant. Midori semble légèrement tendue sur le dos de Takeda, et je reconnais sur son dos le frisson caractéristique qui précède une métamorphose. Je sais également qu'elle ne le laissera pas la gagner intégralement, mais je devine ses sens plus affûtés, de même que ses réflexes.

Nous suivons à présent la piste de Nina, sans qu'elle n'ait encore croisé celle de Reito. Cela m'étonne. De même que lorsque nous arrivons au mont de cendres, seules les traces de la manticore sont visibles. A l'espacement entre ses pas, je devine qu'elle était en pleine course folle. Mais elle reste introuvable.

La priorité est de trouver Reito et Mikoto.

Nous ralentissons notre course. Premièrement parce que courir dans la cendre n'est pas chose aisée, et secondement parce que courir à cette allure nous ferait sûrement rater ce que nous cherchons.

Nous montons toujours à flanc de montagne afin d'obtenir une meilleure vue des alentours. Les paillettes de verre nous blessent les pattes mais nous ne faiblissons pas.

- Je sens de la magie, déclare Shizuru sur mon dos.

Je tends l'oreille, hume l'air, entrouvre la gueule pour mieux percevoir les odeurs… Quelque chose a changé. De la même nature que lorsque Shizuru psalmodiait devant le tombeau de Nina. En plus brutal cependant. Comme si quelque chose avait été sur le point de se briser.

Shizuru nous demande de nous arrêter. Elle pose alors pied à terre, de même que Midori. Takeda et moi scrutons les alentours. Rien.

Jusqu'à ce qu'une tornade de fourrure noire ne me saute à la gorge et qu'un orage de griffes et d'ivoire ne me cause plusieurs blessures superficielles. Cela ne dure que quelques secondes avant que mon assaillant ne batte vivement en retraite et que mon souffle ne se coupe à sa vue. J'en aurais les larmes aux yeux.

Mikoto se tient devant moi, dressée de toute sa hauteur de galéan. Ses yeux ont pris une teinte dorée, faussement naturelle. Je la devine d'origine magique. De même que la forme étrange qui se trouve à l'emplacement de son cœur. J'y reconnais le drôle d'artefact en forme de bourgeon replié, semblable à une fleur ou un cœur d'écailles.

Je remarque avec horreur qu'il n'a pas été simplement posé, mais bel et bien greffé à la place de son cœur. L'opération semble récente et faite à la va-vite. Le sang qui s'écoule du trou béant sur sa poitrine est frais. Paradoxalement, les plaies à sa gorge semblent avoir complètement disparues, guéries.

- Mikoto !

Mon appel ne reçoit qu'un feulement sourd comme réponse, et je vois celle qui est ma cousine se ramasser sur elle-même, prête à bondir de nouveau. Ses mouvements sont plus fluides qu'avant, plus maîtrisés. Et le bond qu'elle faisait avaient beau être très impressionnants, jamais elle n'avait bondi aussi loin que pour me sauter dessus il y a quelques instants.

J'esquive tant bien que mal un coup de griffes que j'ai à peine eu le temps de voir venir.

- C'est le Roncecoeur ! crie Midori derrière nous.

Je mets deux secondes à faire le lien entre le cœur de la sorcière et les capacités décuplées de Mikoto. Là aussi, c'est une parole de Nao qui me revient.

On s'en servait comme catalyseur de pouvoir pour les créatures mystiques.

Si je voulais survivre à cet affrontement, il me fallait retirer le Roncecoeur de la poitrine de Mikoto. Mais en premier lieu, il me fallait l'atteindre.

- Alors Natsuki, on a du mal ? ricane une voix familière.

Je lève les yeux vers le sommet. Reito, ou plutôt Kanzaki, nous surplombe. Lui aussi sous sa forme féline. Il ressemble plus à une panthère noire qu'à un chat. Bras croisés sur son torse, il observe la scène d'un œil triomphant.

- C'est toi qui l'as rendue comme ça ?! fait Midori.

- Bien entendu. Avec un cœur de sorcière sous la main, je n'allais pas laisser une telle source de puissance se perdre. Ca fait près de 600 ans que j'attends ça !

Nouvel assaut, nouvelle esquive. Quoiqu'un peu ratée. Je sens mon oreille droite se déchirer en partie. Je tends une patte en avant, mais ma paume ne se ferme que sur du vide. Mikoto a déjà filé et s'est remise en position d'attaque, fourrure hérissée et griffes découvertes.

Takeda se mêle à la partie, mais vise Kanzaki. Ce dernier regarde mon demi-frère lui foncer dessus pour s'écarter au dernier moment. Emporté par son élan, Takeda a du mal à faire demi-tour dans la cendre et dérape longuement avant de pouvoir lancer un deuxième assaut.

Quand mon attention se retourne vers Mikoto, je ne vois qu'une image de griffes étincelantes que j'évite en me lançant sur le côté. La souche épaisse à laquelle je tournais le dos encaisse le choc. C'est avec horreur et la boule au ventre que je vois le verre solide se fêler. C'aurait pu être ma colonne vertébrale, nettement moins solide que ces reliques de plusieurs siècles.

C'est un mugissement formidable qui distrait ma cousine assez longtemps pour que je puisse prendre un semblant d'avantage. J'arrive à l'agripper assez fortement pour que ses mouvements s'en retrouvent gênés. Mais ce n'est visiblement pas assez pour l'empêcher de me griffer au visage. Je la lâche alors en un réflexe de survie, accompagné d'un cri de douleur. Yamada déboule à toute vitesse, tête basse, en direction de Mikoto et la force à s'éloigner de moi.

Je saigne, je le sens sur mon museau et entre mes yeux. J'entends le rire de Kanzaki.

J'aperçois la silhouette affalée de Takeda, près de laquelle Shizuru se tient à genoux. Je devine qu'elle défie l'immense galéan du regard et pas seulement. Kanzaki parle de Rena, et je peux presque palper la rage qui anime Shizuru dès à présent. Je sens un frisson de magie parcourir mon échine. Un éclair fuse, violent et plein de haine, en direction de Kanzaki.

La cendre soulevée par l'attaque et le sang m'empêchent de voir quoi que ce soit de distinct. Mais les flashs continus m'indiquent que Shizuru doit être en train de s'en donner à cœur joie avec ses pouvoirs retrouvés. J'espère seulement qu'elle ne fera pas subir une seconde fois le baptême du feu à l'endroit où nous nous trouvons.

J'accours pour aider mon parrain, aux prises avec la créature déchaînée qu'est devenue Mikoto. Elle s'est agrippée sur son dos et il ne parvient pas à la décrocher. Il se laisse alors tomber en arrière, écrasant le galéan de tout son poids dans la cendre. Sonnée, elle le lâche et reste à terre une seconde de trop. C'est assez pour que je m'élance à mon tour et fasse peser mon poids sur le corps froid qui s'agite.

Le Roncecoeur palpite sous mes griffes. Et me vient la pensée que si je l'arrache, Mikoto mourra pour de bon. Mon regard accroche celui de ma cousine, et je ne la reconnais pas là-dedans. Ma cousine est morte depuis deux jours maintenant et rien, pas même le plus puissant des artefacts de sorcière, ne saurait la ramener à la vie.

Ma patte se tend, griffes en avant, et plonge dans le trou béant qui orne la poitrine de Mikoto. Elle hurle et s'agite tandis que l'organe bat au creux de mon poing. Il me faut forcer pour l'extraire complètement et une fois cela fait, le corps du galéan se cambre affreusement et fouette toujours l'espace de ses membres aux longues griffes acérées. Je parviens à ne pas me faire toucher et me redresse en levant le poing tenant le Roncecoeur comme un trophée de guerre.

Shizuru l'a vu. De même que Kanzaki. Ce dernier s'élance dans ma direction, avant d'être brisé en plein élan par une des charges furieuses de Yamada. Je les vois rouler ensemble dans la cendre qui craque sans cesse sous leurs poids. Jusqu'à ce qu'ils atteignent un groupe de ces souches de verre solide. A terre, Kanzaki parvient à prendre le dessus. Maintenu au sol, Yamada ne vaut plus grand-chose et en fait rapidement les frais. Le galéan maintient les cornes devenues inoffensives et frappe la tête du minotaure contre les souches. Un choc sourd se fait entendre à chaque fois que la tête de Yamada cogne. Il s'écroule finalement, assommé.

Kanzaki se relève alors et son regard déterminé me fixe alors. Avant d'avoir le temps de faire quoi que ce soit, un revers puissant me projette à plusieurs mètres et me fait littéralement mordre la poussière. Il me rejoint d'un bond, me retourne sur le ventre, pose un genou entre mes omoplates et saisit mon bras droit avant de tirer d'un coup sec. Mon épaule se déboîte dans un claquement sonore et je retiens à grand peine un cri. Je le sens se relever d'un coup, avant qu'un coup précis et puissant ne s'abatte dans mon dos. Mes vertèbres émettent un craquement sinistre. Tout autant que le cri poussé par Shizuru.

Dans un élan désespéré, elle court vers le galéan, une étrange lueur magique au englobant son poing. Mais plus rapide et avec de meilleurs réflexes, Kanzaki la déjà immobilisée. La serrant à la gorge, il la soulève lentement de terre. Et je suis impuissante, paralysée par la douleur qui sourde depuis ma colonne vertébrale. Mes jambes s'agitent de manière pathétique alors que Shizuru suffoque sous la poigne de mon oncle.

- Regarde-la Natsuki. Regarde mourir celle pour qui tu as accompli tout ça. Une fois cela fait, je t'achèverais et je récupèrerais le Roncecoeur.

J'avise l'objet de sa convoitise, que je n'ai pas lâché malgré la tournure des évènements.

- Pourquoi ? je demande alors, espérant le détourner suffisamment de Shizuru afin de gagner du temps. Pourquoi vouloir ce cœur de sorcière ?

Son regard profond semble sonder mon âme, et sa voix s'élève, couvrant les suffocations de la sorcière qu'il ne lâche pas.

- J'ai mis six cents ans pour retrouver une âme prête à tout pour moi. Rena m'a été enlevée. Mikoto a été la suivante. Eduquée à la perfection, elle ne m'aurait rien refusé. Il est beaucoup plus facile de maîtriser le sujet s'il est obéissant de son vivant.

- Obéir ? Que voulais-tu lui faire faire ?

Il ricane, et ça me glace le sang. Si Takeda ou Yamada ne reprennent pas conscience rapidement, ca risquait de très mal finir. Et Midori, que faisait-elle ?

- N'as-tu pas vu cette puissance qu'elle avait ? Ses griffes ont fendus les souches que même le temps n'a pas pu altérer. Comme les Voirloups d'autrefois. Et cette démonstration n'était qu'une infime partie de son potentiel. Et cette puissance de notre race ancienne, je pourrais la contrôler comme bon me semble.

Je ne peux m'empêcher de penser qu'il est à moitié fou. Il avance vers moi, un pas après l'autre. Et quand je sens sa patte appuyer dans mon dos, je ne peux m'empêcher de hurler de douleur. Ce qui s'échappe de ma gorge est un mélange de grognement, hurlement et cri humain. Et ça dure… Semble sans fin. Je me sens perdre pied alors que ceux de Shizuru battent l'air de plus en plus faiblement. Au-delà de l'idée de notre mort imminente, autre chose s'impose dans mon esprit.

J'ai faillit à ma promesse envers Shizuru.

La mort m'apparaît comme une délivrance.

Mais c'est autre chose qui chasse le poids de Kanzaki. Shizuru s'effondre près de moi, au bord de l'inconscience. En tendant le bras vers elle, je remarque que j'ai repris forme humaine. Sûrement sous l'effet d'une douleur trop prolongée.

Sans pouvoir bouger, du coin de l'œil, j'aperçois la silhouette de Nina. Midori se tient près d'elle.

La manticore lève haut sa queue de scorpion, et face à une telle créature, autant voire plus rapide que lui, Kanzaki ne parvient pas à éviter le dard qui le transperce de part en part. A plusieurs reprises, je vois la chitine luisante se lever et replonger, criblant le galéan de coups de dard venimeux. Je le vois ensuite disparaître entre les crocs avides de vengeance de Nina.

J'entends la voix de Midori près de moi. Mais sincèrement, après être persuadée que Kanzaki ne peut plus rien faire pour nous nuire, je me sens partir vers une obscurité réconfortante.


De mon coma semi-profond, je ne me rappelle que de quelques bribes de phrases entendues de-ci et là. La chaleur dans mon dos fut sûrement la chose la plus agréable que j'en retins. Et l'angoisse de ne pas réussir à sauver Shizuru m'étreignait encore vaguement la poitrine, avant d'être chassée par sa présence tiède.

J'ouvre les yeux sur la silhouette voûtée de ma mère. Pliée en deux sur une chaise à mon chevet, elle dort profondément. Depuis combien de temps n'ai-je pas eu ma mère qui veillait sur moi durant mon sommeil de cette façon ? Trop longtemps pour que je m'en souvienne correctement en tous cas. C'est rassurant de l'avoir à mes côtés, dans ma chambre. Rien ne peut plus m'arriver.

Je me rendors alors, sereine.

Second réveil, c'est Yamada que je trouve près de moi. Je le devine fatiguée, et malgré le bandage qui enserre son crâne, il me décoche un de ses rares sourires.

- De retour parmi les vivants ? demande-t-il.

- Ca dépend. J'ai dormi combien de temps ?

- Ca fait cinq jours.

Je pousse un soupir de soulagement. Au moins, je n'aurai pas raté trop de choses.

- Et tu dois rester allongée au moins trois jours de plus. Ordre de Shizuru pour ton dos.

Ma joie toute neuve s'envole d'un coup. Moi ? Trois jours sans bouger ? Impossible !

Je pousse un râle d'exaspération.


Ces trois jours passent rapidement. Ils sont partagés entre un sommeil réparateur et les visites des membres de ma famille. Nao elle-même est venue me voir. Elle a passé plus de temps à se moquer de moi qu'autre chose, mais venant d'elle, les railleries sont presque réconfortantes.

Mais là où je suis le plus surprise, c'est lorsque Shizuru pousse la porte de ma chambre. Vêtue de vêtements plus appropriés à cette époque, elle paraît être une jeune femme tout ce qu'il y a de plus banal. J'apprends que c'est elle qui m'a soigné. Etant dépourvue du don de guérison de Takeda, je suis dépendante des médecins. A mon grand malheur.

Shizuru me redresse avec toute la délicatesse du monde dans le lit et défait le bandage qui me comprimait l'abdomen jusque là. Ses doigts sont étonnamment chauds après avoir connu leur morsure glacée.

- Le Roncecoeur ?

Pour toute réponse, elle baisse le col de son t-shirt sur la gauche, laissant voir le début d'une grande cicatrice. J'imagine qu'elle a du subir le même genre de chirurgie que Mikoto, mais en plus propre et mieux organisée. Je me dis qu'il n'est pas temps de poser ce genre de question. Il est grand temps que je sorte de cette chambre pour prendre l'air plutôt !

Shizuru me donne l'autorisation de sortir, mais à quelques conditions.

- Ne cours pas, ne grimpe pas, ne te bats pas…

J'ai l'impression d'entendre ma mère me sermonner. J'attends le très connu ''ne parle pas aux inconnus'' avec un grand sourire stupide. Mais il ne vient pas. Et je me contente de ricaner intérieurement.

Je fais quelques pas dans le jardin. Les plus jeunes Voirloups se regroupent à mes pieds, heureux de me voir debout et désireux d'entendre le récit de ce qu'il s'est passé à la montagne brûlée. Ma mère les disperse d'un ordre bref et vient me prendre dans ses bras. Mes vertèbres protestent, mais je supporte. Elle m'invite à m'asseoir à la grande table trônant sur la terrasse.

Midori, Takeda et Yamada s'y trouvent déjà, de même que quelques uns de mes cousins. Une fois assise, je remarque que Shizuru est restée en arrière. Et je souris en voyant que les plus jeunes Voirloups sont assis en demi-cercle près d'elle, absorbés par les formes éthérées qu'elle fait surgir de ses mains.

Ma mère intercepte mon regard.

- Elle possède assez de connaissances pour soigner un lycan aussi amoché que tu l'étais. J'ai accepté qu'elle reste. Elle a aussi pu nous raconter toute l'histoire. Depuis le tout début.

- Les journaux ne suffisaient pas ?

- Les journaux donnent le point de vue de Rena. Et tout n'est pas dit sur tout. Très sincèrement, cette histoire me tournait dans la tête depuis que nous avons découvert ces journaux, il y a bientôt quinze ans. Quand tu m'as parlé de Shizuru, je me suis dit que ce serait l'occasion idéale pour avoir le point de vue d'un autre protagoniste.

- C'est pour ça que tu m'as autorisé à aller la voir la dernière fois, et que tu m'as accompagnée.

Elle hoche la tête.

- Pour la version de Kanzaki par contre… Je pensais que Reito était un de ses descendants. Rien de plus.

- Je pense que personne ne s'en serait douté, rajoute Takeda.

Nous acquiesçons, bien conscients que cette histoire paraît appartenir à une autre époque. Moi-même, j'ai l'impression qu'elle s'est déroulée il y a des années de ça. Alors que ça ne fait qu'une semaine. Seul mon dos et les cicatrices des griffes de Mikoto sur mon visage me rappellent à quel point c'est récent.

Les enfants rient en courant après un lapin composé de volutes bleutés.

- Shizuru a retrouvé son cœur à présent, qu'est-ce qu'elle va devenir ?

- Et bien, me répond ma mère, elle a demandé à rester un peu. Le temps de s'acclimater à l'époque, et de se réhabituer à la sensation de son cœur. Faut dire qu'après six cents ans à errer sans but, y'a moyen qu'elle ait du mal avec certaines choses.

- Sa découverte de la télévision ce matin est franchement mémorable, déclare Midori en gloussant.

Je jette un coup d'œil à la sorcière qui rappelle sa petite créature à elle. Elle en fait apparaître une seconde par la suite, plus grosse. C'est un renard, bleu lui aussi. L'invocation a l'air d'un naturel curieux et va renifler les jambes de plusieurs de mes cousins qui s'égaillent en riant. Les rôles sont à présent inversés. Les jeunes Voirloups sont les poursuivis et ils ont l'air d'adorer ça.

J'observe la scène en souriant, quand une voix à l'accent de l'Ouest se fait entendre près de mon oreille.

- Je peux essayer de faire apparaître un ours pour toi. Ce serait plus approprié.

Je sursaute d'un coup, à deux doigts de basculer de ma chaise.

- Evite de nous la casser de suite, réplique ma mère. Elle peut toujours servir.

C'est étrange de les voir discuter comme si elles se connaissaient déjà. Et je me dis finalement que pendant ces huit jours dans ma chambre, elles ont du se voir de longues heures pour décortiquer toute l'histoire des Viola, du Roncecoeur et de Kanzaki.

Tout au long de l'après-midi, je vois Shizuru plaisanter avec Midori, échanger des propos polis avec Yamada, ils échangent des souvenirs de voyages, elle partage un verre avec Takeda, joue avec les plus jeunes…

La banshee a disparu, laissant à nouveau la place à la jeune femme espiègle qu'elle était auparavant. En un sens, j'ai perdu quelqu'un.


J'observe le coucher de soleil à l'extérieur, assise sur un des bancs jouxtant la propriété. La teinte orangée du ciel me pique presque les yeux, mais j'ai passé trop de temps enfermée à l'intérieur, couchée à ne rien faire, que je ne supporterai pas de passer une soirée de plus. Il me faut m'aérer.

Shizuru est assise à côté de moi, les yeux fermés et la tête renversée en arrière. Je ne peux rien dire. Elle était là avant que j'arrive.

Le soleil disparaît petit à petit, d'une couleur d'or en fusion. Cette couleur me fait penser aux yeux de Nina. Je demande où elle se trouve à présent.

- Elle est partie. Elle doit être en train de profiter de sa liberté toute neuve.

- Par où est-elle allée ?

- Sûrement en direction de l'océan. Elle a toujours voulu que je lui raconte comment c'était. Et jamais elle n'a décroché d'un de mes récits.

- Tu me raconteras à moi aussi ?

- Bien entendu.

Un instant passe. Mes pensées restent tournées vers la manticore. Après tout, son intervention soudaine nous a très certainement sauvé la vie, à Shizuru et à moi.

- Comment ça se fait qu'elle est été dans ce caveau ? Est-elle morte si jeune ?

Le regard de la sorcière se voile un instant.

- Nina… a vu clair dans les intentions de Kanzaki. C'était une adolescente maline, moins naïve que sa sœur. Lorsque Kanzaki a remarqué qu'elle commençait à deviner son petit manège, il l'a amené à ce souterrain, l'a assommé et l'a enfermé dans ce tombeau. C'est ce qu'elle m'a raconté.

- Et Rena ?

- Morte de maladie, chose commune à son époque. Après l'épisode de la montagne brûlée, elle n'a jamais revu Kanzaki ou même moi. Après nous avoir vus sous notre véritable nature, ça aurait été trop. Elle se serait sûrement enfuie en hurlant.

Elle a un petit rire.

- Ca aurait certainement été mieux ainsi.

- Oui…

Le soleil n'est plus visible. A l'Est, la lune commence à se lever. Je me sens un peu mieux à sa simple vue. L'air se refroidit. Je vois Shizuru grelotter.

- Tu as froid ?

Elle me lance un regard rieur et j'ai la très nette impression qu'elle se moque de moi.

- Ma peau n'est plus à trois degrés je te signale.

- C'est ça d'avoir un cœur, je réponds alors.

A ma grande surprise elle se blottit contre moi. Je n'ose plus bouger.

- Toi par contre, tu es brûlante, me fait-elle en fermant les yeux, à l'aise.

- C'est… mon sang de bête qui fait ça. Nous sommes aux alentours de trente-neuf degrés en permanence.

- Quelle chance.

- Si on veut.

Elle se redresse, l'air joueuse.

- Ou bien est-ce moi qui te fais cet effet et tu ne veux pas l'avouer ? déclare-t-elle brusquement.

J'en avale ma salive de travers et ouvre certainement des yeux ronds comme des billes, car le sourire de Shizuru s'élargit un peu plus.

- Je plaisante, détends-toi, me dit-elle.

Je ne suis pas sûre d'être très réceptive à ce genre d'humour.

- Mais tu sais, reprend la sorcière en se blottissant à nouveau contre mon épaule, si l'hôte n'avait pas besoin d'être mort pour accepter mon cœur, c'est à toi que je l'aurais offert. Avec plaisir même.

Le mien, de cœur, rate un battement. Ma gorge s'assèche. Elle est réellement sérieuse ? En jetant un coup d'œil à Shizuru, je vois qu'elle rigole. Je pousse un soupir.

A ce rythme-là, je doute que même six siècles me suffiront pour supporter toutes les frasques de cette femme.


Making-of :

Hey ! On est arrivés à la toute fin de Roncecoeur, c'est quand même magique je trouve. C'est ma première fic à chapitres que je termine. Et pour fêter ça, quoi de mieux que quelques petits secrets de coulisses, hein ?

Roncecoeur, tout d'abord, c'est un nom tiré de Skyrim. En effet, dans ce jeu, les Roncecoeurs sont des mages assez balèzes ayant subi une ''opération'' consistant à remplacer leur cœur humain par un cœur de ronce. Et chose amusante, si on parvient à se faufiler derrière un de ces Roncecoeur et à lui voler son cœur de ronce, il tombe, raide mort, un trou béant dans la poitrine. Marrant non ? Ou sinon, il reste la solution bête et méchante de leur planter votre hache entre les deux yeux et de voler le précieux organe à son cadavre encore chaud. C'est tout aussi efficace.

J'ai eu envie de traiter des loups-garous là aussi à cause de Skyrim, où on peut en devenir un. De même que le cri, qui est un de vos pouvoirs spécifiques. Cri que j'ai associé à la banshee. Le duo lycan/banshee a germé dans ma tête en jouant à un jeu vidéo. Et oui !

Je voulais aussi donner une vraie famille aux personnages. C'est vrai, dans les fics, ils ont très peu de famille, voire pas du tout. Ou on en entend vaguement parler sans qu'elle n'ait un rôle majeur dans l'histoire. Ici, Natsuki a une mère, un demi-frère, un parrain, des cousins et cousines, des oncles et tout le bazar qui va avec, qui l'accompagnent tout du long. Les Voirloups, c'est une grande famille qui a su perdurer à travers les âges. Shizuru a eu une histoire avec Rena à son époque, cette dernière a une sœur, elles sont marquées par ce qui arrive à leurs parents…

Le pouvoir du charme du scorpion vient de l'animé ''Umineko no naku koro ni'' dans lequel il tient réellement les sorcières en échec. Il me fallait un second charme pour contrebalancer le premier. Quelque chose qui le battrait avec ses propres armes. J'ai pioché dans le bestiaire fantastique de Perse où le lion à queue de scorpion qu'est la manticore convenait parfaitement à mon affaire.

Les Voirloups par contre, sont bien de chez nous. J'entends par là folklore européen, voire vraiment français. Il me fallait un nom pour la branche chat de la famille. Comme je n'en ai pas trouvé en cherchant bêtement sur internet et dans mes bouquins de contes et légendes, et que le nom de la maladie mentale qui fait que le patient se prend pour un chat est la ''galéanthropie'', au même titre que la ''lycanthropie'' pour ceux qui se prennent pour des loups, c'était facile de sauter le pas pour les nommer ''galéans''. J'adore inventer des mots comme ça.

Je vais arrêter de vous bassiner avec des choses comme ça. Pardonnez les erreurs de raccord, les éléments restés sans réponse véritablement concrète (un peu de mystère et d'imagination ne fait pas de mal). Et sachez que si vous avez eu du plaisir à lire ceci, ou que si vous avez seulement passé un agréable moment, alors ca suffit à mon bonheur.

Un grand merci d'avoir suivi cette fic. Et à la prochaine !