WoR : Voici la deuxième moisson ! :D Milles merci pour vos reviews à Leorette, MonsterMaster, KatnissLjay, Zod'a, Palma, SweetyK, stElia, Lunia55 et un Guest :D :D We love you ! À Leorette : Il a seize ans :). Vous me mettez de la pression, j'ai peur que vous n'aimiez pas autant ma moisson XD Mais bon, je crois que Nyx est un personnage très intéressant, et si elle était un homme, je la marierais sûrement :P Sinon, petite précision, mais à partir de maintenant, nous allons poster un chapitre tous les dimanches, comme ça on n'a des limites fixes pour écrire nos chapitres ^^

Sorcikator : Merci pour tous ces commentaires qui m'ont fait chaud au coeur. Maintenant, j'espère que vous allez également apprécier ce personnage que ma partenaire d'écriture a créé. Pour ma part, c'est déjà fait. ;)


CHAPITRE SECOND

Jouer avec le feu


Nyx Sommerhearst

Je suis réveillée par le silence absolu qui règne dans le district. Un silence de mort, un silence de deuil. Un silence qu'on ne connait qu'un jour par année; le jour de la Moisson. Le jour redouté, le jour maudit. Le jour qui nous rappelle plus que tout autre le pouvoir que le Capitole a sur les districts.

Il n'y a pas de rire d'enfants dans les rues, pas de cris ou d'engueulades, pas de magasins qui s'ouvrent. On ne peut pas entendre le bruit des machines qui coupent le bois, un vrombissement qui est devenu presque rassurant et qui commence habituellement dès l'aube. Il n'y a pas de bruits dans les maisons voisines de gens qui se réveillent et discutent tranquillement.

Non. Ce matin, tout est noir, morose.

Je me décide enfin à me lever, passant une main dans mes cheveux et bâillant longuement. Je m'arrête devant le miroir craquelé de ma chambre, mes yeux tombant sur la cicatrice de mon bras. Je fais un tour sur moi-même, m'inspectant en toute tranquillité. Je trace du bout des doigts les cicatrices sur ma peau, les bouts fondus, brulés, irréguliers. Je pars du haut de mon cou, me chatouille doucement l'épaule droite et finis sur mon poignet rougi. Heureusement que ma peau est plutôt bronzée, sinon elles ressortiraient encore plus. Parce que déjà ainsi, quand les gens voient cette cicatrice… Ils savent qui je suis. Elle me définit, elle exprime tout ce qui est… moi.

Je relève la tête, croisant du regard mes grands yeux verts-jaunes, et je m'observe longuement. Parfois, j'ai l'impression que ce reflet n'est pas vraiment le mien. Il est cette partie sombre, cette partie insondable de moi. Celle que j'aimerais pouvoir ignorer, pouvoir chasser. Mais, plus les années passent, et plus elle me contrôle, s'empare de mon être, de ma bouche, de mes poings. Jusqu'à ce que tout le moi que j'ai l'impression d'être, ce moi qui est bon, n'existe plus.

Mes yeux s'arrêtent ensuite sur mes cheveux châtains et je soupire longuement. Je ne suis pas du genre à particulièrement essayer d'être belle, mais ces cheveux n'aident pas ma cause. Leur état est dû à mon dernier accident… un peu chaud, et maintenant ils sont de longueurs complètement inégales, et certaines parties refusent tout simplement de repousser après avoir été brûlées.

Je m'habille finalement, me détournant de mon reflet et de ma personne d'un même mouvement. Ma mère a mis de côté une robe blanche toute rapiécée, la seule que je possède. Rien que pour l'énerver, j'imagine ne pas la mettre et me rendre à la Moisson en sous-vêtements. Ce n'est pas comme si ma réputation peut être plus détruite qu'elle ne l'est déjà.

Soupirant, j'enfile la robe. Par l'encadrement de ma porte, je vois ma mère qui sort de sa chambre. Elle me jette à peine un regard, m'ignorant comme à son habitude. D'un pas traînant, je vais la rejoindre dans la minuscule pièce qui nous sert de cuisine.

– Bon matin, dis-je en m'asseyant à table.

Ma mère me lance un regard noir, mais vaque à ses occupations sans plus me faire attention. Il y a une époque où elle se préoccupait de ce qu'il m'arrivait. Elle passait des heures à me parler, à essayer de me comprendre. Se rendant compte que ça ne changeait rien, elle s'est mise à utiliser des techniques… peu orthodoxes, suivant les conseils de nos chers voisins et compatriotes du district. Maintenant, elle se contente de m'ignorer, se demandant probablement toutes les nuits comment elle a fini avec une fille pareille.

Je soupire à nouveau et fais mine de me servir à manger, mais ma mère me frappe les mains sèchement.

– On n'a pas assez pour ce soir sinon.

Je hoche la tête et me laisse retomber sur ma chaise. Les minutes passent et le silence s'appesantit, m'enfermant dans ma tête. Ce que j'évite quand je le peux. Dans un raclement brusque, je me lève et fais un petit salut de la tête à ma mère, me préoccupant peu du fait qu'elle ne l'a absolument pas vu. Avant de sortir de cette maison étouffante, je m'empare de mon briquet chéri qui ne me lâche jamais.

Je traverse les rues du district sans trop faire attention aux gens qui s'y trouvent. Un groupe de jeunes m'observent alors que je les dépasse d'un pas tranquille. Je les entends chuchoter dans mon dos, une bande de morveux maigres et boutonneux qui se croient supérieurs parce que leur maman et papa le leur répètent depuis leur tendre enfance. Des sales gosses qui se croient tout permis parce qu'ici, dans le district Sept, je suis la « méchante ».

– C'est elle ? demande une gamine dans un chuchotement hautain.

Elle est la moitié de mon âge, et déjà elle me regarde de haut.

– Ouais, rétorque le plus vieux. C'est la pyro.

Mon sang ne fait qu'un tour et je serre les poings. Brusquement, je m'arrête dans mes pas et me dirige vers le groupe de jeunes. La plupart n'osent pas soutenir mon regard meurtrier, mais les plus vieux ont un sourire moqueur d'imbéciles contents de m'avoir provoquée. Je ne leur ai pas encore appris leur leçon, à ceux-là. Je m'empare du collet de celui qui m'a insultée, une armoire à glace au nez crochu qui doit bien faire une tête de plus que moi.

– Tu viens de me traiter de quoi, là ?

– De py-ro-mane… dit-il en détachant bien les syllabes. C'est bien ce que tu es, non ?

– Et tu sais ce qu'ils font, les pyromanes ? dis-je en sortant mon briquet, la voix doucereuse.

Il déglutit. Avançant mon visage, je murmure doucement à son oreille :

– Ils brûlent les connards comme toi, et ils en rient…

– T-t'oserais pas…

– On pari ?

J'avance le briquet au niveau de ses cheveux et commence à appuyer sur la roulette. Nez crochu me repousse brutalement, et sans demander son reste, s'éloigne à grandes enjambées. Ses amis le suivent en me lançant des regards effrayés et je les regarde partir, un peu déçue. Ça fait un moment que je n'ai pas eu à me battre, ça m'aurait détendue.

Haussant les épaules, j'appuie sur la roulette. Aucune flamme ne sort et je souris. Non seulement il est vide, mais en plus, il est brisé. Le faire fonctionner serait un véritable miracle. Le simple geste d'essayer de l'allumer est ce qui me fait du bien.

Je marche dans les rues et ruelles en terre battue de mon pitoyable district avec morosité. Quelle vie minable nous avons tous. Passer nos années d'enfance à étudier l'industrie du bois, prendre des tesserae pour faire vivre notre famille, être terrifiés à l'idée d'entrer dans les Jeux… Pour ensuite entrer dans une usine, ou manipuler les énormes machines qui ramassent le bois. Et tous les jours de l'année sauf un, pour toute la vie… Faire ça.

Je lève les yeux, observant les petites maisons de bois des habitants. Le maire et les Pacificateurs ont droit à des jolies maisons en bétons, mais nous, non, on a des cabanes en bois pourries et cassées. Dans ma chambre, il y a une planche qui est tombée du plafond, et depuis je reçois de l'eau sur les pieds quand il pleut. Charmant.

Je déteste la pluie. C'est mouillé, froid, et quand ça te tombe dessus, tu as l'impression que ça te rentre dans le corps et te glace les os. Moi j'aime la chaleur, j'aime avoir la sueur qui me perle sur le front, sentir sur ma peau un souffle brûlant. J'aime la couleur du soleil, la jolie danse des flammes. Aveuglantes, puissantes, dévorant tout sur leur passage…

Je dépasse la place principale, seul endroit pavé de tout le district. Elle commence déjà à se remplir. Les Pacificateurs semblent être le double leur nombre habituel, et il en arrive encore. Il n'y en avait pas autant à la Moisson de l'année passée, je me demande s'il se passe quelque chose. Et puis, il y a les gens du Capitole, avec leurs coiffures extravagantes et leurs vêtements loufoques qui vaquent à leurs occupations afin de préparer le « festival ».

J'enfonce mes mains dans les poches à moitié décousues de la robe et me promène la tête haute, affrontant sans hésitation tous les regards hostiles qui se posent sur moi. J'en ai l'habitude. Depuis que j'ai failli brûler la forêt Nord du district au complet, je suis légèrement… ostracisée. Pourtant, je me suis quand même prise cinquante coups de fouet pour ça ! C'était juste un accident, en plus. Je voulais voir comment une fougère brûle, il y a eu un coup de vent au mauvais moment et…

Ce n'est pas comme si j'ai un problème avec le feu ou quoi que ce soit.

J'arrive finalement à l'orée de la forêt Est. C'est la plus grande et la plus belle, selon moi. Les arbres ici atteignent des hauteurs inégalées, parce qu'elle est celle que nous protégeons le plus. Parfois, je me demande ça fait combien de centaines d'années que certains existent. Qu'ont-ils vu, qu'ont-ils vécu ? Étaient-ils là même avant Panem et le Capitole ? Ont-ils connus le district Sept alors qu'il était encore un peuple libre, un peuple fleurissant ?

Lentement, je grimpe sur l'une des immenses machines de coupe de bois qui sont stationnées devant la forêt. Puisqu'aujourd'hui est la moisson, elles ne sont pas utilisées. Les bûcherons ont congé, pour la seule journée de l'année. Je m'assieds dans le siège de cuir usé et regarde les boutons et manivelles devant moi. Je sais m'en servir, j'ai suivi les cours nécessaires à l'école. Mais comme la plupart des femmes, je suis destinée à travailler dans les usines transformation du bois, parce que les femmes sont « faibles », selon les hommes machos du district et les connards du Capitole qui n'y connaissent rien.

Je ferme les yeux et appuie la tête vers l'arrière avec un long soupir.

– Hey, descendez de là ! C'est bientôt la Moisson et la présence est obligatoire !

Je me penche au travers de la porte métallique et aperçois le Pacificateur à mes pieds. Il lève les sourcils en m'apercevant et me fait signe de le rejoindre. Avec un long soupir à nouveau, j'entreprends de descendre du monstre mécanique sur lequel j'étais perchée.

– Nyx Sommerhearst. Pourquoi ne suis-je pas surpris ? dit-il avec un sourire.

– Je suis absolument flattée que tu saches qui je suis, dis-je avec une petite courbette. Ce n'est malheureusement pas réciproque. Il faut dire que ton visage est plutôt ordinaire, alors…

– Aurais-tu envie de goûter à mon fouet à nouveau, pour te rafraîchir la mémoire ? demande-t-il avec un sourire sadique, tapotant la crosse accrochée à sa ceinture.

Je frissonne intérieurement, mais soutiens tout de même son regard, bloquant le souvenir des cinquante coups de fouet qu'il m'a administrée suite à mon… accident.

– Ça ira très bien, merci. J'ai les papilles gustatives sensibles, je crois qu'elles préfèrent s'en tenir à leurs aliments habituels. Le fouet n'est pas trop à leur goût.

– C'est ça, oui. Allez, file. La Moisson commence dans peu de temps, et tu sais ce qui arrive aux retardataires.

– Chef, oui chef !

Je le contourne en le frôlant sans lui accorder un regard de plus.

– Nyx ! me crie-t-il soudain.

Je m'immobilise sans me retourner.

– Quand on est une mauvaise fille, on est punis. Tu le sais, ça ?

Je hausse les épaules et lui fais un salut de la main, continuant mon chemin.

– Tu vas le comprendre très bientôt, en tout cas ! ajoute-t-il à pleins poumons.

Je remets mes mains dans mes poches et me mords les lèvres. Pour qui se prend-il, à me faire la leçon et à me menacer ? Pense-t-il vraiment que ses paroles vont avoir le moindre effet sur moi ? Ça fait longtemps que plus rien de m'atteins. J'ai appris à me protéger, j'ai appris à me défendre. Et j'ai appris à riposter.

Dans le district Sept, Nyx Sommerhearst n'est pas à sous-estimer.


Je me fraie difficilement un chemin au travers de la foule compacte de mon district. Je dois être l'une des dernières arrivantes, car quand je prends mon test d'ADN, je n'ai aucune file à faire comme il est habituellement coutume. Je dois traverser trois rangées de Pacificateurs, et encore une fois, me demande pourquoi ils ont autant renforcé la sécurité.

Il est vrai que vingt-cinq ans, c'est un chiffre symbolique de l'écrasante défaite des districts. Mais ici, il n'y a eu aucune rumeur de rébellion depuis bien longtemps. Les tortures toutes plus horribles les unes que les autres et les exécutions données presque au hasard qui ont duré nombre d'années ont forcé les habitants à se barricader dans leur maison. Fini les soirées en groupe à comploter, fini les actes héroïques. Ici, les gens tiennent à leur vie. La simple rumeur d'un acte de rébellion se fait souvent reporter l'instant d'après de peur d'être impliqué.

Si le Capitole a décidé de mettre des Pacificateurs ici en plus, c'est du personnel utilisé inutilement. Le district Sept est composé d'une bande d'incapables et de lâches qui baissent les yeux et font ce qu'on leur demande, quoi que ça puisse être. Quand j'étais petite, mon père me racontait le jour fatidique de la destruction du Treize, alors que les hovercrafts du Capitole avaient survolé le district et semé la terreur. Lui et ma mère en faisaient encore des cauchemars, parfois.

Dans notre district, la peur est bien plus grande que le mécontentement.

Je me place tranquillement dans la section des dix-sept ans, satisfaite que les autres filles s'éloignent précipitamment de moi, me laissant mon espace personnel. Je ne peux pas nier que je les encourage légèrement en leur lançant des regards menaçants.

Je regarde autour de moi. Les plus jeunes pleurent dans leur coin. Un garçon se penche brusquement pour vomir. Les adultes ont des expressions sombres, défaitistes. Je me demande si quelqu'un s'inquiète pour moi ? Que se passera-t-il, si je suis tirée au sort ? En réalité, je ne serais pas étonnée s'ils applaudissent. Après tout, ici, personne ne m'aime. Et surtout pas ma mère.

Mon regard se fixe sur la boule de verre avec tous les petits papiers. J'ignore combien de fois mon nom y est, car c'est ma mère qui a pris des tesserae en mon nom, sans m'en demander la permission. Mais c'est compréhensible, il faut bien que nous mangions. En fait, je suis même étonnée qu'elle ne m'ait pas jetée à la rue.

Comment me sentirais-je, si j'étais prise comme tribut ?

Je ne sais pas trop, en fait. Ma vie n'est pas enviable. Selon beaucoup, je mériterais même d'y aller. Mais je ne crois pas être une mauvaise personne. J'ai des problèmes, comme tous, et peut-être que les miens sont un peu plus… dérangeants. Mais ils sont contrôlables. La plupart du temps.

Tapant du pied, j'attends avec impatience que débute de la moisson. Plus vite ça arrive, plus vite ça passe, et plus vite je peux rire de moi-même d'avoir eu peur d'être choisie. Je n'aime pas me sentir inquiète, je n'aime pas la peur. Avoir la chair de poule, les mains froides et tremblantes… Non, ce n'est pas pour moi. Je fonce tête baissée et je ne m'arrête pas pour vérifier si c'est dangereux.

Enfin, le maire Vaughn se place devant le micro. Il est petit, plus petit que moi, a le crâne dégarni et est maigre, presque squelettique. C'est à se demander s'il mange réellement à sa faim, malgré qu'il soit l'une des personnes les plus riches du district.

Je le déteste et le sentiment est réciproque. Son fils, qui est pourtant beaucoup plus vieux que moi, s'est longtemps amusé à me coincer dans des ruelles boueuses pour m'apprendre une leçon ou deux. Je ne les ai jamais retenues. Lui se souvient parfaitement des miennes, par contre. Elles m'ont valu quelques coups de fouet, mais je ne les regrette aucunement.

Vaughn fait son discours habituel. On pourrait croire qu'après vingt-cinq ans, il ne ferait plus de sens, et c'est le cas pour les enfants éligibles. Mais pour les adultes, il y a encore un silence de plomb, un silence lourd de désespoir, qui règne. Car ils se souviennent de tout ce qu'ils ont perdu, vingt-cinq ans plus tôt. Et de ce qu'ils perdent encore maintenant.

Il finit enfin par s'écarter, se faisant immédiatement remplacer par notre charmante hôtesse à la taille de guêpe – littéralement – et aux impressionnants tatouages recouvrant l'entièreté de son corps dans un mélange baroque étonnement réussi; Gladys Valenti. Elle s'empare du micro, un sourire éclatant étalé sur son visage.

– Bonjour district Sept ! J'ai l'honneur de vous annoncer que nous vous avons réservé une petite surprise; Un message de notre chère présidente Dawn !

Je plisse les yeux et me mords la lèvre à nouveau. J'ai un mauvais pressentiment. Déjà les Pacificateurs, ensuite un message de notre toute nouvelle présidente… Ça n'annonce rien de bon.

Amber Dawn apparaît sur l'écran géant, son si célèbre sourire collé aux lèvres dans un air de fausseté écœurant. Elle commence son discours, nous parle d'une édition spéciale. Je lève les sourcils. Mais qu'est-ce qu'ils nous préparent comme nouvelle torture, maintenant ?

– Pour la toute première Expiation, la population adulte des districts devra elle-même choisir les tributs qui les représenteront dans l'arène. Afin qu'elle se rappelle que c'est par son ardeur à verser le sang que celui de ses propres enfants doit couler.

Un silence de mort s'installe dans l'assemblée. Il n'y a plus un son, plus un mouvement. Abasourdis, nous ne pouvons que regarder l'écran s'éteindre et les Pacificateurs ajuster leurs positions, s'attendant probablement à une émeute.

Sauf qu'elle ne vient pas.

Il n'y a pas de colère, pas de violence, pas de résistance. Les épaules se baissent, les larmes coulent et les étreintes se multiplient. C'est le désespoir, l'horreur, l'incompréhension. Et la soumission.

Je serre les poings, me mords les lèvres de plus belle, un goût de sang se répand dans ma bouche. Comment ai-je pu naître dans un district si lâche, si pitoyablement faible. Dans un endroit où les adultes ne protestent pas à l'idée d'envoyer eux-mêmes deux enfants à l'abattoir. Et les jeunes autour de moi… Ils me regardent tous. Je sais ce que ça veut dire, je ne suis pas idiote. Je suis en haut de la liste pour être choisie. Je suis une victime assurée. Sauf que dans mon cas, ils ne m'appelleraient pas une victime. Ils diraient que c'est une punition justement reçue. Ils m'appelleraient une criminelle.

On est bientôt déplacés. Les garçons partent dans la direction opposée, et nous les filles sommes placées dans un immense entrepôt de bois. Sur les murs se trouvent des écrans géants, pour le moment éteints. Il n'y a nulle part où s'asseoir et le sol est composé d'une poussière crasse et d'échardes empilées les unes sur les autres, comme partout dans notre district de bois. Les amies, sœurs et autres se rejoignent pour se soutenir. Elles se tiennent la main, se prennent dans leurs bras, s'échangent des mots de réconforts.

Je reste seule dans mon coin, un immense cercle vide m'entourant formé par les autres filles qui me jettent des regards inquiets. Je ne m'en plains pas trop. Je suis tellement tendue que j'ai l'impression que je pourrais casser le bras à la première venue osant m'approcher. Je me laisse tomber sur le sol. Salir ma robe est bien le dernier de mes soucis et j'ai l'impression qu'on va être là pour un moment. Autant ne pas me fatiguer à faire les cent pas debout.

Je ferme les yeux, prenant de grandes respirations. J'ai vraiment un mauvais pressentiment. Si les adultes choisissent qui va être envoyé, leur choix premier serait les délinquants, les fous, les dangereux, les plus vieux et ceux qui ont plus de chance de survivre, c'est-à-dire ceux qui peuvent se défendre. Et je suis incluse dans toutes ces catégories. Ça commence mal.

Les paroles du Pacificateur me reviennent brusquement en même. Il savait, donc. J'aurais peut-être dû le croire. Et m'enfuir en courant. Qui sait, je suis résistante, je suis futée. Je pourrais peut-être survivre dans la nature. Loin des humains qui de toute manière ne font que m'insulter et me regarder de haut. Vivre de mes propres moyens, être libre. J'y ai souvent pensé. Une vie loin du Capitole, loin des districts, loin des préjugés et des punitions. Juste… moi.

Des exclamations fusent autour et j'ouvre les yeux, curieuse. Les écrans se sont allumés et l'emblème du Capitole nous salue. C'est officiel, ça commence. Finalement, des visages apparaissent sur l'écran, les photos officielles des filles éligibles. Les premières secondes, il n'y a qu'un visage, le mien. Je me vois, le regard fier et perçant, les cheveux inégaux. Oui, c'est bien moi, pas de doute là-dessus. En dessous de la photo se trouve mon nom, et à côté, des numéros qui augmentent de plus en plus. Bientôt, d'autres visages rejoignent le mien, jusqu'à ce qu'il y en ait vingt. Le mien est toujours en tête.

Je suis en première place, ça semble déterminé. Mais j'ai loin d'avoir l'impression de gagner. Mes yeux se baissent sur la peau de mon bras, rougie et à moitié fondue. Je grince des dents, serre les poings. Tout est la faute de cette cicatrice. De ce… truc qui vit en moi.

Ma mère m'a déjà amenée à une guérisseuse, quand j'avais douze ans. Elle cherchait encore désespérément un remède, une solution miracle. La femme, une vieillarde aux os saillants et n'ayant presque plus de dents, m'a fait prendre un liquide poisseux et à l'odeur nauséabonde. Peu de temps après, j'avais la tête qui tournait et j'étais complètement dans les vapes.

Elle s'est alors mise à me poser des questions. J'étais dans cette minuscule cabane enfumée, des bocaux avec des ingrédients impossibles à identifier m'entouraient de toute part et elle me posait des questions sur mon enfance. J'étais dans un état absolument indescriptible. Tout ce dont je me souviens, c'est qu'elle affirmait que ma fascination pour le feu me venait de la mort de mon père. Quand j'avais quatre ans, je l'ai vu brûler vif dans notre maison, suite à un accident qui l'a complètement détruite. J'étais apparemment emprisonnée avec lui, et il m'avait protégé de son corps afin de me permettre de m'en sortir vivante. Il n'a pas été si chanceux.

Je ne me souviens pas de cet événement, mais selon la guérisseuse, c'est ce traumatisme qui cause tous mes problèmes. En même temps, elle affirmait aussi que suite à cet incident, le démon s'était emparé de mon âme et que je ne causerais que malheurs à tous ceux m'entourant, alors je ne sais pas si je peux vraiment tenir ses paroles à cœur.

N'empêche, serais-je différente maintenant, si mon père n'était pas mort ?

Serais-je… normale ? Une fille comme une autre, sans cicatrice, sans cheveux brûlés, sans caractère de cochon et sans fascination incontrôlable pour le feu ? Aurais-je des amis, une mère aimante, peut-être même un petit ami ?

Penser ainsi ne changera rien. Je suis qui je suis, et ceux qui ne m'aime pas, qu'ils aillent voir ailleurs si j'y suis.

Mon regard retourne sur un des écrans. Je suis toujours en première place. Génial.


Les heures s'écoulent et je me résigne. Ça ne sert à rien de me faire des espoirs, c'est moi qui vais remporter ce charmant concours. Le prix ? Ma mort dans d'atroces souffrances. Les filles autour de moi sont toutes complètement détendues. Il n'y aura pas de retournement de situation, je suis clairement la favorite des adultes. Ou le contraire, dans ce cas-ci. J'ai une énorme marge d'avance.

Je me demande comment ça se passe, du côté des garçons. Y a-t-il un garçon aussi détesté que moi, dans notre district ? Ou bien y a-t-il réellement de la compétition pour eux ? Parce qu'ici, dès les premières minutes, on savait qui serait choisi.

Mes lèvres sont en sang tellement je les ai mordues et les marques de mes ongles dans mes paumes font une marque rouge, perçant presque la peau. Je suis en colère.

J'ai souvent été en colère, dans ma vie. Je dirais même que c'est une émotion qui me vient plutôt facilement. Mais jamais ainsi. Jamais aussi fort, jamais de façon aussi meurtrière. J'ai déjà cassé des bras, disloqué des mâchoires, écrasé des doigts. J'ai été prise de rage, j'ai perdu le contrôle. Mais ce que je ressens en ce moment… C'est une colère froide, une rage contrôlée. Une rage meurtrière, sans pitié. Sans distinction.

Mon district m'a choisie car il ne m'aime pas. Mais s'il savait à quel point je ne l'aime pas moi-même. S'il savait à quel point j'ai envie de tous les tuer, un par un, dans d'atroces souffrances. Je parierais même qu'ils sont fiers d'eux, de s'être débarrassé de la délinquante numéro un. De la pyromane. Ils n'ont probablement aucun remords de me condamner à mort.

Après tout, je suis un danger. Je suis une psychopathe. Ils ont peur que je mette feu à leur maison, à leurs enfants qui font des cauchemars rien qu'à entendre mon nom. À leur confort, à leur vie. Ils ont tous peur de moi, alors comme ils doivent être heureux, en ce moment. C'était une décision facile à faire, pour eux.

Les écrans s'éteignent brusquement. Je reste assise. Si je me lève, je crois que je sauterais sur la fille la plus proche et que je l'étranglerais. Elles me jettent des coups d'œil timides, de temps en temps. Je garde ma propre expression placide. Pas question de leur montrer que ça m'affecte. Pas question de leur montrer que j'ai peur.

Je n'ai pas peur, de toute façon. Je vais tuer les vingt-trois autres tributs, je vais donner un vrai spectacle, et je vais revenir. Et là, ils auront une vraie raison d'avoir peur de moi. Là, je me laisserai aller. J'aime le feu, après tout. Après ce qu'ils viennent de me faire, j'ai bien le droit de brûler quelques maisons, non ?

Une heure plus tard, les Pacificateurs ouvrent les immenses portes de l'entrepôt. Je me lève lentement. Les filles s'écartent toutes de mon chemin et je me retrouve en début de file alors qu'on retourne devant l'hôtel de justice. Les adultes sont tous là, les mines tristes et coupables. Mais aucun d'entre eux ne me regarde. Ils regardent tous le groupe de garçon qui arrive. Parce que la fille qui a été choisie, ils ne s'en veulent pas. Elle le mérite.

Je le mérite.

Et pourtant… Ce sont eux qui le méritent. Eux qui n'ont pas protesté, eux qui se sont obtempérés sans rien dire, sans rien faire. Eux qui ont déclenché la rébellion. Ce sont eux, les coupables.

Notre hôtesse s'avance et nous fait un sourire étincelant – littéralement – le soleil se reflétant sur ses dents.

– Joyeux Hunger Games ! dit-elle d'une voix extasiée. Et puisse le sort vous être favorable ! C'est maintenant l'heure de révéler les heureux élus !

Je grince les dents. Heureux. Mais oui, bien sûr. Peut-être dans les districts de carrières, mais ici… Je sais que je suis loin d'être heureuse, pour ma part. Et je mettrais ma main au feu que c'est pareil pour mon partenaire encore inconnu… Ok, c'était vraiment une comparaison de mauvais goût. Un petit ricanement m'échappe.

– Nyx Sommerhearst !

Je lève la tête avec surprise. J'avais disparu dans ma tête, comme ça m'arrive souvent. Tous les yeux sont tournés vers moi et je les retourne d'un regard de défi. Les filles autour de moi reculent de quelques pas, s'enfargeant les unes dans les autres. Puis je prends une grande inspiration, me rendant auprès de Gladys. Elle me fait un sourire radieux et l'envie de la claquer me démange si fort que je commence à lever la main pour passer à l'acte.

Mais heureusement, elle s'éloigne afin d'annoncer le tribut masculin. D'une lenteur presque douloureuse, elle déplie le papier et lève les yeux, traversant l'audience d'un regard inquisiteur. Puis elle prononce enfin le nom.

– Yoel Payne !

Un garçon sort des rangs des dix-huit. À ma grande surprise, c'est Nez crochu, le connard qui m'a traité de pyromane ce matin. Un sourire satisfait s'étale sur mes lèvres. Je sens que je vais m'amuser avec lui. J'ai de la colère à décompresser et il va être mon parfait souffre-douleur.

On se serre la main et je suis heureuse de voir son mouvement de recul dès la poignée échangée. Parfait. Si une armoire à glace comme lui peut me craindre, ce sera aussi le cas des autres tributs.


Je me laisse tomber sur le fauteuil de velours rouge avec un long soupir. Jusqu'à maintenant, je me sentais étrangement calme. Le fait d'avoir été choisie n'était pas vraiment une surprise, après tout. Le fait que ma mère ne vienne pas me dire adieu n'en est pas une non plus. Personne ne vient, en fait.

C'est parfait ainsi. Je préfère être seule.

Je trace mes cicatrices du bout des doigts. Si je n'avais pas ce… problème avec le feu, je suis sûre que je ne serais pas dans cette situation. Est-ce ma faute, alors ? Si j'étais capable de mieux me contrôler, si je pouvais paraître normale, si j'étais moins agressive, est-ce que je ferais partie de ces familles qui célèbrent ce soir ?

Si je n'aimais pas le feu, si je fuyais le danger qu'il représente, l'adrénaline qu'il me procure, serais-je saine et sauve, maintenant ?

J'aimerais tant être normale, parfois.

« À force de jouer avec le feu… On finit par se brûler. »