Domaine d'Aquapura, samedi 21:00 G.M.T.
Le souffle coupé, la jeune femme cherchait désespérément à aspirer un peu d'air. Elle avait mal anticipé ce coup-là. Le gorille doubla le direct à l'estomac mais cette fois, ses muscles contractés encaissèrent mieux. Elle leva la tête et se permit un petit sourire moqueur.
- C'est tout ce que tu peux faire ? Et tu crois être un macho ?
La gifle l'envoya valdinguer contre le mur et lui fendit la lèvre.
- Carlos ! Ne la tue pas, Bon Dieu ! Il faut qu'elle parle !
- Patron, elle est coriace pour un petit gabarit, je vous jure.
L'homme qui venait d'entrer dans la chambre, ridiculement élégant dans son costume Armani et sa chemise violette, dévisagea Tara O'Malley, si toutefois c'était là son véritable nom, effondrée sur la chaise où elle était étroitement ligotée. Se redressant, elle croisa fièrement son regard. Malgré sa bouche sanglante, ses cheveux en bataille, les ecchymoses qui bleuissaient déjà sur sa peau laiteuse, et sa tenue plus que légère - Carlos ne lui avez laissé que ses sous-vêtements - elle n'avait rien perdu de son insolence. Pas encore. Mais ça viendrait ! Il ne put s'empêcher de l'admirer. Bien que petite, elle était à la fois fine et musclée. Il ricana en pensant au plaisir qu'il avait tiré de son corps souple aux courbes très féminines. Elle l'avait bien eu, avec ses gémissements et son air admiratif. Son orgueil de mâle latino était blessé. Il sourit méchamment : elle le regretterait. Mais d'abord, les affaires ! Il devait savoir ce qu'elle avait découvert, et si d'autres traîtres polluaient son air.
- Pour qui travailles-tu, puta ?
- Je suis journaliste. Je travaille...
Le poing de Carlos heurta violemment son nez.
- ... pour le Washington Post, oui, tu l'as déjà dit ! Allons, fais un effort, sinon quand Carlos en aura fini, même les clochards ne voudront plus de toi.
La porte grinça derrière lui. Son majordome entra discrètement.
- Quoi ?
- Señor, vos invités sont arrivés.
- Très bien, Raul. Je viens.
Le domestique disparut aussi furtivement qu'il était venu. Rodriguez sortit une boîte longue et étroite de sa veste. Il était temps de passer aux choses sérieuses. Cette fille était résistante et il n'avait pas de temps à perdre. Il aurait été de plus fort impoli de faire attendre ses invités. Impoli et maladroit, les politiciens étaient remarquablement susceptibles. Il surprit le regard de Tara O'Malley, fixé sur ses mains manipulant ce qu'elle reconnut comme une ampoule de Thiopental sodique . Ses yeux violets s'assombrirent.
- Inquiète ? Tu as raison, ma belle. Si je dose mal le Penthotal, tu risques de ne jamais te réveiller... Mais ne t'en fais pas, je tiens trop à ce que tu me dises tout ce que tu sais... Quand ce sera fait... Eh bien, je suppose que Carlos mérite une petite récompense pour son travail même s'il n'a pas été très efficace. Après tout, il s'est donné beaucoup de mal.
Le sous-fifre avait machinalement porté la main à sa joue zébrée de rouge, trace laissée par les ongles de la jeune femme. Un sourire salace fendit son visage antipathique. Il s'avança d'un pas, les yeux luisants déjà de concupiscence.
- Carlos, seulement après qu'elle t'ait tout dit. Dans les moindres détails. Ne
m'oblige pas à te punir comme j'ai puni Ricardo, comprendes ?
L'homme de main pâlit. Ricardo avait fait un peu trop de zèle en interrogeant un agent de la DEA, trois mois auparavant. Le type était mort avant d'avoir parlé. Carlos s'était débarrassé de son corps et de celui de Ricardo. Il déglutit péniblement en se rappelant l'état de feu son collègue. Il se trouvait méchant mais son patron, lui, était vraiment dingue : un extérieur apparemment charmeur et lisse, un intérieur froid comme un poisson mort. Il détacha la prisonnière, la saisit sans douceur et l'allongea sur la table devant la fenêtre ouverte. Quand il
se retourna, Rodriguez était sorti.
L'aiguille s'enfonça délicatement dans la veine bleutée. Très vite, Tara se sentit flotter. Réunissant ses pensées déjà floues, elle se souvint de ce qu'elle avait appris. Il n'y a pas de moyen vraiment efficacement de lutter contre le sérum de vérité. Brouiller les pistes, voilà ce qu'il fallait faire : mélanger les souvenirs à la réalité, se réfugier dans d'autres lieux, en d'autres temps. ça marcherait un moment... Peut-être.
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Promontoire San Cristobal, samedi 21:15 G.M.T.
L'hacienda était étonnamment nette dans le viseur, illuminée comme un sapin de Noël. Lentement, Gibbs parcourut l'imposante maison de style colonial. Luxe, volupté et décadence. Des voitures étaient arrivées, en un flot continu, pendant ces vingt dernières minutes. Des serviteurs stylés accueillaient des convives de marque : hommes en costume sur mesure, femmes en robe du soir, ruisselantes de bijoux. Une réception ! Merde ! Manquait plus que ça ! Avant de modifier éventuellement ses plans, il décida de terminer son repérage. Au premier étage, une seule chambre éclairée attira son regard. Il fit une mise en point et se figea instantanément, glacé. Un type court sur pattes mais râblé, tenait à bout de bras ce qui ressemblait à... non ce qui était un corps. Un corps pâle dont la chair desépaules, balayée par une lourde masse de cheveux noirs, luisait doucement. L'homme déposa son fardeau sur la table juste devant la baie. Dieu que ces truands étaient stupides : s'exposer ainsi ! La chevelure glissa, confirma ce qu'il savait déjà : c'était Tara, visage tuméfié, mais encore en vie. Pour combien detemps encore ? Son cœur manqua un battement quand il vit ce que le type avaiten main. Se raisonnant, comprenant qu'il n'allait pas la tuer tout de suite. Sans cesser d'observer ce qui était son cauchemar depuis plus d'une semaine, il chuchota.
- Refuge, ici Serpent !
Abords du domaine Aguapura, même moment.
À quelques centaines de mètres à vol d'oiseau du tireur embusqué, à seulement quelques foulées de l'imposante demeure du trafiquant, le Lieutenant Clarks, commandant l'unité d'élite parachutée deux jours plus tôt, se retint de sursauter. Il était tôt, bien trop tôt pour un contact.
- Serpent, ici Refuge je vous reçois cinq sur cinq. À vous.
- Refuge, code Bleu-Zéro-Alpha, la mission risque d'être avancée, tenez-vous prêts. À vous...
- Serpent, confirmez code Bleu-Zéro-Alpha, à vous.
- Code Bleu-Zéro-Alpha, confirmé. Objectif risque d'être compromis. Intervention à mon signal. Terminé !
- Serpent ? Serpent ? Répondez !
- Oui, Refuge ?
La voix de Serpent fit frissonner Clarks. Ne pas énerver ce type, le maître armurier O'Malley l'avait prévenu avant qu'il ne quitte Quantico. Mais le jeune homme était un vrai professionnel, il devait insister. A y repenser, le Sergent O'Malley avait l'air un peu étrange à propos de cette mission de sauvetage, comme si, en plus de connaître personnellement le sniper, il en savait plus que lui sur l'opération. Lui n'avait appris le but qu'une fois sur place, comme c'était normal. Mais quand il avait demandé des précisions, O'Malley s'était fermé comme une huître. Il s'était éloigné, un peu voûté, paraissant soudain vieux et fatigué. Clarks se ressaisit.
- Beaucoup de monde dans les parages, dit-il, avant d'ajouter ... Monsieur.
- Affirmatif, Refuge. Triez les invités, mon vieux ! Descendez seulement les méchants... Serpent terminé.
Descendre les méchants ! Il fusilla du regard l'adjudant-chef Edwards.
- Vous trouvez ça drôle, chef ? Filez prévenir les autres, j'arrive.
Il lui restait à annoncer au directeur du NCIS que la mission prenait une tournure inattendue et que ses chances de réussite diminuaient quelque peu. Objectif compromis. La prisonnière était en danger de mort. Peut-être que Serpent était réfrigérant mais le Directeur Shepard était nerveuse. Et ça c'était presque pire. Quelques minutes plus tard, il faisait mentalement son mea culpa. Le patron du NCIS avait fait preuve d'une remarquable maîtrise.
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