A toi.
Chapitre 3 : Soupir
« Je t'aime. »
Mes lèvres s'étirent en un immense et tendre sourire. Je sens le poids que je portais sur mes épaules descendre, puis disparaître. Je suis si près, tellement près du but…
Le ciel s'assombrit. J'ai beau avancer, je ne parviens pas à rattraper mon retard. Je sais ce qu'il va se produire, pourtant je suis paralysé, incapable d'agir. Je vois la créature sortir de l'ombre, saisir délicatement mon idéal par gorge, et y planter ses crocs luisants de venin. La colère, la haine m'envahie, mais je ne parviens toujours pas à esquisser le moindre geste. Je sens la sueur perler, puis couler le long de mon corps.
Edward Cullen relève vers moi son visage, et sous les hurlements de ma Bella, il braque ses yeux rouge sang vers moi, et sa gueule béante s'élargit en un rictus immonde, découvrant sa dentition enduite de sang. Il pleure.
Mes paupières se soulevèrent brutalement. Quelque chose avait changé. Ce n'était ni mes joues enduites de larmes, ni mon souffle heurté. Ce n'était ni la détresse insondable de mon cœur, ni la colère qui grondait au fond de mes entrailles. C'était lui. La conversation de la veille m'avait bien plus alarmé que je ne l'avais pensé. Maintenant, il la tuait avec regrets ? Je serrai les poings. Le soleil n'avait pas encore pointé le bout de son nez, comme toujours. Mais malgré la pénombre, je vis clairement l'état dans lequel je m'étais mis : les draps déchirés, les coussins éventrés. De quoi mettre de bonne humeur mon paternel qui passait déjà une bonne partie du budget familial à l'achat de vêtements de rechange. Au milieu de ce chaos, la table de chevet non plus n'avait pas survécue : brisée en deux, elle s'était effondrée, étalant sur le sol de ma chambre la fameuse collection de bouquins que je m'étais achetée afin d'avoir de nouveaux sujets de conversation avec elle. Mon cœur s'arracha à nouveau de ma poitrine et je me saisis des bouts de papier rageusement avant de les balancer par la fenêtre. Ils atterrirent dans la boue dans un horrible bruit de succion.
J'entrepris de nettoyer en silence mes dégâts. J'ignorai qui était de veillée pendant la nuit, et je ne voulais rencontrer personne, surtout pas de membre de la meute. Malgré mes efforts, l'immense sac poubelle que j'avais dégotté se retrouva plein de débris, et je dus songer à le sortir. Evidemment, les ordures de la réserve étaient communes, il me faudrait donc traverser tout le terrain. Ce dont je n'avais vraiment, vraiment aucune envie. J'abandonnai donc mes déchets sur le perron, priant pour que mon père ait d'autres trucs à jeter dans la journée.
Je laissai mon lit en plan et, voyant que l'aube n'allait plus tarder, je me décidai à prendre un petit déjeuner. J'avais du mal à croire que la faim m'était revenue, mais vu tout le bordel que j'avais mis pendant la nuit, je devais avoir besoin de récupérer. Je remerciai mentalement Sam de m'avoir donné l'ordre de ne plus me transformer. Je ne pouvais pas désobéir à une interdiction directe de l'Alpha, et cela m'avait évité de saccager la maison entière, à plusieurs reprises. J'attrapai un paquet de céréales au chocolat et me les fourrai systématiquement dans la bouche en regardant le vide. A mon retour hier, je n'avais rien fait de précis. J'avais tourné dans le salon, puis m'étais installé avec mon père pour regarder un de ces jeux télévisés débiles. Mais lorsque le présentateur avait posé une question sur le dernier film Dracula, j'avais été forcé d'aller prendre l'air. J'étais retourné sur la plage, où les vagues avaient enfin eu le bon sens de se calmer. J'aurais eu tout intérêt à faire de même, mais je bouillonnais. J'étais resté assis, là, comme un idiot, pendant toute l'après-midi. Je n'étais même pas parvenu à avoir une pensé cohérente. La conversation vampirisante tournait sans cesse dans ma tête et me rendait chaque fois un peu plus dingue. Je ne voulais à aucun prix aider une de ces sangsues, mais je ne pouvais m'empêcher de constater de sa mort me hantait, que je ne voulais pas laisser cela se produire. D'un point de vue totalement stratégique, ce serait une erreur de laisser le traité établi avec les Cullen être détruit alors que d'autres buveurs de sang, avides d'humains ceux-là, rôdaient. Il était inutile de se disperser alors que nous avions un ennemi commun.
Evidemment, dès que je m'étais enfui après ma dernière conversation avec elle – les larmes me montent aux yeux et mon ventre se tord – toute la meute, puis la tribu avait été au courant de ce qui allait se produire. Sam m'avait demandé des explications mais j'avais été incapable de lui donner plus que ce que je repassais en boucle dans ma tête. Ces mots – mon souffle s'accéléra – qui m'avaient été dits, qui m'avaient effacé à tout jamais. La sentence de mort de Jacob Black. Ils avaient alors tenu un conseil, les plus anciens, les Protecteurs, afin de décider ce qu'il allait advenir. Mais cela n'avait pas été concluant. Le manque d'informations, l'impossibilité d'en obtenir de nouvelles nous avaient paralysés. Mais j'avais été heureux que personne ne me demande de faire le travail d'espion des partis adverses. A ce moment, tout le monde devait déjà avoir compris qu'il serait fort imprudent de m'entraîner sur cette pente.
Alors j'engloutissais une nouvelle bouchée, on frappa à la porte. Mon père n'étant pas encore debout, je m'avançai vers l'entrée en morigénant contre le pauvre idiot qui venait à une heure pareille. J'ouvris à la volée. J'avalais le contenu de ma bouche avec difficulté. Sam Uley braquait sur moi un regard sans aménité, et je me giflais mentalement de ne pas avoir deviné que si j'avais senti le vampire la veille, cela signifiait que tous les loups l'avaient repéré eux-aussi. Bien entendu, il n'était pas sur ressort du Bêta de parlementer avec l'ennemi. J'allais prendre une sacrée rouste. Il me fit silencieusement signe de le suivre à l'extérieur, ce qui signifiait que la conversation n'allait pas être des plus calmes. A contrecœur, je le suivis, fermant doucement la porte derrière moi.
Arrivé à l'orée de la forêt, le chef de meute s'arrêta. Il attendit platement que je le rejoigne. J'adoptai l'attitude la plus soumise que je pus, histoire de ne pas trop me faire secouer. Il n'attendit pas pour entrer dans le vif du sujet :
« Jacob, pourquoi ne nous as-tu pas attendus pour aller à la rencontre de Cullen ? »
Que pouvais-je répondre à cela ? Désolé, Sam, affaire perso. Ou plutôt : je voulais mourir une bonne fois pour toutes. Ou encore : je voulais le tuer moi-même. Je baissais les yeux. Son charisme m'écrasait comme si je n'avais été qu'une mouche. J'en arrivais même à me sentir coupable, ce qui ne m'avait pas effleuré auparavant. Voyant que je ne répondais pas, il poursuivit :
- Ce qu'il a pu te dire nous concerne tous. Je sais que tu souffres, c'est bien pour cela que je refuse que tu restes parmi nous. Mais tu n'as pas à propulser tout le monde dans tes problèmes. Ce que tu as appris peut s'avérer d'une importance capitale pour la suite. Nous sommes à un moment difficile de notre histoire, tout peut basculer en un instant.
- Il ne m'a rien dit du tout.
- Pourtant vous êtes restés un moment ensemble, à ce que j'ai cru comprendre. Tu ne peux pas me mentir, Jacob.
- Il…Il m'a seulement demandé si je pouvais lui rendre un service.
- De quel genre ?
- Il m'a demandé si je pouvais empêcher…la fille de se transformer. Il voulait que je lui tienne compagnie afin de lui faire aimer la vie, ou j'sais pas quoi, et que du coup elle ne veuille plus rentrer dans leur cercle VIP.
- Cullen t'a demandé de sauver Bella Swan ?
Je haussai les épaules. Mon corps avait sûrement dû s'affaisser de quelques centimètres lorsqu'il avait prononcé son nom. Sam semblait hésitant, il ne paraissait pas comprendre, j'aurais même cru percevoir un instant sa suspicion. Mais je ne pouvais lui mentir, il avait raison. Je relevai vers lui un regard mort. Je me moquais éperdument de son avis. Soudain, il se figea. Son visage arborait une expression toute nouvelle de…satisfaction ? Je me dis aussitôt que ça sentait le roussi pour moi. Il prit de nouveau la parole, sombrement :
- Jacob, je crois que grâce à toi nous avons une chance unique d'inverser le cours des choses. Les ancêtres ont répondu à nos prières. Tu vas empêcher que le traité établi avec les Cullen ne parte en fumée. Nous ne laisserons pas une simple humaine mettre en péril des siècles de paix durable. D'autant plus que, à ce que j'ai cru comprendre, les vampires eux non plus ne veulent pas qu'elle devienne l'une des leurs.
- Sam, tu peux pas me demander de faire ça. Pas à moi.
- Tu es le seul à pouvoir le faire. Tu es le seul de notre tribu à bien la connaître. Et même les Cullen ont fait appel à toi. C'est ta mission.
- Je refuse.
J'avais dit ça platement, presque nonchalamment, pourtant je savais ce qu'il en coûtait de désobéir à mon Alpha. Son regard devint sombre, et il semblait contenir sa colère. Son ordre n'avait pas été direct, j'avais ainsi pu facilement le contourner. Je fis demi-tour, hagard. J'étais abasourdi. Un membre de la meute à qui j'avais brouillé toute pensée cohérente à cause de mes propres idées noires osait me demander de retomber dans le cercle vicieux qui m'avait fait devenir ainsi. Je sentis le fossé qui séparait mes deux mondes se fissurer, prêt à s'élargir sous mes pieds.
Au moment où Sam me prit par le bras, le visage ensanglanté de la sangsue pleurant me frappa en plein visage. Je blêmis. J'étais coincé. Ils ne me laisseraient pas le temps de m'enfuir. Ils ne me laisseraient pas le temps de me chercher. Ils m'obligeraient.
Je sentis en moi grandir l'angoisse et la peur. Je voulais partir, loin, seul. A tout jamais. Alors, sous le regard que je sus médusé du chef de meute, je me dégageais de son étreinte et je courus à m'en arracher les jambes, à en perdre haleine, à en mourir. J'y mettais toute ma volonté, comme une bête sauvage traquée.
Jake, c'est toi mec ?! 'Tin, mais qu'est-ce qu'il se passe ?
Je n'en savais rien et je m'en moquais. Je mis même un temps certain à me rendre compte de ce que signifiait ces sentiments étrangers qui venaient chatouiller mes sens. J'étais devenu loup. J'avais réussi à repousser la pression intense que Sam opérait sur moi. Tout ça par peur. Je sentais Quil qui tentait vainement de me rattraper, mais jamais je n'avais galopé à une telle vitesse. Le décor devenait flou, je n'anticipais même pas mes mouvements. Je percevais clairement l'incompréhension et le doute qui s'était emparé de mon ami. Mais Sam ne s'était pas lancé à ma poursuite.
Tant mieux.
