A la lecture de ce petit bout de papier, Alec sentit l'excitation lui dévorer l'estomac ; l'espace d'un instant, ses lèvres semblèrent se dénouer et rebondirent des deux côtés de sa figure en un franc sourire, réaction incontrôlable à la simple entente du mot « magicien ». Ai-je réellement besoin d'expliquer cela, à vous, humains comme moi ? Ai-je besoin de discourir sur la beauté inexplicable du mystère, l'exaltante incompréhension d'un phénomène d'impression ?

Ai-je besoin de vous expliquer pourquoi, dans nos jeunes années, nous levons les yeux vers l'infini, désirant des réponses, mais ravi de ne pas les avoir ?

Ai-je besoin de vous expliquer, enfin, pourquoi nous, qui avons des vies, des rêves et des amoures, sommes toujours en quête d'une étincelle qui puisse nous émerveiller au-delà de toute mesure même lorsque nous pensons avoir tout vu ?

Puis le moment passa, ce délicieux moment qu'apporte la perspective du bonheur, et alors la joie retomba, ou plutôt se brisa comme un élastique qui lâche sans prévenir.

Car voyez-vous, la joie ne durait jamais longtemps, dans ce cœur solitaire, et souvent la beauté des jours semblait se flétrir sous le bleu de son regard. Voilà les réponses qu'il aurait voulu qu'on lui tende : sachant l'esprit humain torve et trompeur, ce n'était pas tâche facile de démêler le vrai du faux, le laid du beau, le bien du mal. Souvent il se demandait s'il y'avait réellement une réponse à ces questions et si oui, si elle importait vraiment.

Un jour lointain, Max avait qualifié l'espèce humaine d' »inutilement tragique ».

Alec ignorait quoi en penser ; qualifier l'orage qui sévissait en lui d' "inutile" ne rimait à rien. Ce que les gens comprennent rarement, c'est qu'on ne choisit pas toujours d'être malheureux, et voici pour le démontrer cet adolescent, assemblage plus ou moins fonctionnel d'os et d'organes multiples, qui peinait à entretenir son courage déclinant entre deux effondrements inexplicables de sa volonté auparavant inflexible.

Et cette phrase, la plus dévastante de toutes, qu'il ne cessait de se répéter, mantra impitoyable.

« Je n'ai pas toujours été comme ça. »

Des livres lui revinrent à l'esprit, comme souvent dans les heures qui le voyaient livrés à lui-même (« les livres sont des amis », disait Max, qui n'était jamais seul) ; dans de nombreuses œuvres, les héros étaient contraints d'affronter la tragique vérité d'un passé qui avait fait d'eux des ombres, des parias, des malheureux.

Et Alec se demandait quelle était sa tragédie personnelle, quel terrible traumatisme qu'il ne pouvait se figurer avait pu l'atteindre si profondément que quelque bonheur qu'il éprouvât, celui-ci était immédiatement ravagé par une pensée tyrannique.

Quelque soit la réponse, sa situation actuelle ne manquait jamais de le mettre d'une humeur exécrable.

Plus d'une fois Alec s'était demandé s'il se pouvait qu'il soit malade, une question complexe, une question qu'il avait cessé de se poser avant de devenir plus triste qu'il ne l'était déjà.

Mais arrêtons-nous là, voulez-vous ?

Avant d'emprunter le chemin douloureux qui nous amènera à son passé, avant de remonter le fil de sa mémoire et de poser votre œil peut-être encore propre et naïf sur des scènes désolantes, je veux d'abord que vous soyez témoins de ce que le monde a à offrir de beau et de bon.

Ancrez votre attention sur la cafétéria à la mine éblouissante, le jeune peintre Julian et sa ravissante amie Emma, ancrez-la sur un prospectus d'un jaune pétant qui semble dérober votre regard à vos globes oculaires. Surtout, ancrez-la sur la petite scène en bois, car il est grand temps, mes amis, que la magie commence.

Au moment même où Alec enfournait avec délice l'un des meilleurs beignets de sa vie, l''atmosphère de la salle sembla se fissurer délicatement tandis qu'une musique aux accents exotiques prenait peu à peu le pas sur le brouhaha des conversations qui furent réduites aux silence.

Tous s'était tournés vers les rideaux de velours -seul touche d'uniformité dans ce lieu d'irrégularité et d'inconstance. Mais, là encore, n'est-ce pas parfaitement représentatif de la vraie vie ? Tout évolue bien malgré nous et ce qui nous paraît clair et régulier n'est qu'une façade dissimulant la vérité.

Mais ne nous attardons pas sur ces spéculations et intéressons-nous plutôt à la silhouette qui venait d'apparaître sur scène ; celle d'un jeune homme grand, mince, courbé, et étincelant de toutes parts.

Il était d'une beauté indéniable, quoiqu'inhabituelle, et si Alec, en cet instant, ne se sentait pas d'humeur à se pâmer devant qui que ce soit, ce n'était pas sous l'effet d'une attirance physique quelconque qu'il se prit à laisser son regard couler comme une pluie invisible sur cette apparition, mais plutôt par curiosité.

Et il n'était pas le seul, mais comment pourraient-ils, lui et ses semblables, ignorer le phare dans la nuit ?

En effet, le magicien -car il ne faisait aucun doute que c'était lui- était affublé d'un long manteau dont la sublime couleur bleu nuit était relevée par l'éclat de dizaines de petits astres dorés qui en ornaient les longues manches, le col et le bas. Du reste de son habit, Alec ne distinguait qu'un élégant gilet assorti et un pantalon ajusté.

Alec sentit un sentiment d'expectative escalader ses organes et lui monter jusqu'aux yeux ; ces derniers s'écarquillèrent légèrement, comme pour s'abreuver de la beauté du spectacle qui les attendaient ; s'il y'avait bien une chose qu'Alec avait toujours enviée à Jace, c'était sans nul doute sa propension à se barricader derrière une forteresse d'impassibilité.

En des occasions comme celles-ci, Alec tentait tant bien que mal de dissimuler son impatience et de réprimer ses pulsions extra-démonstratives. Ce fut moins difficile qu'il s'y attendait avant de se rappeler qu'il n'avait personne à qui exprimer son amour des tours de passe-passe.

En effet, il sentait son esprit s'élargir telle une bouche avide prête à engloutir le moment qui suivrait; car la magie est à l'âme une gourmandise de tout premier ordre.

Le magicien se présenta sous le nom de Magnus Bane avant d'annoncer avec enthousiasme l'arrivée de son assistante.

En effet, à peine eut-il claqué des mains d'un air impérieux qu'un lourd fauteuil de cuir fut poussé sur scène, tournoyant allègrement sur ses roulettes tel un enfant qui apprend à se servir de ses, en l'occurrence, trois jambes.

Lorsqu'enfin il se stabilisa, la foule découvrit une poupée grandeur nature, dont la tête démesurément grande pendouillait le lourd amas de cordage qui lui tenait lieu de chevelure, la créature leur renvoyait un regard noir et vide.

Magnus l'immobilisa tout à fait en plaçant deux mains fermes sur le dossier et lança à la petite assemblée un large sourire :

« -Mesdames et messieurs, je vous présente Clarissa.

Son public lui répondit par un silence pour le moins incrédule.

-Evidemment, ajouta Magnus Bane d'un air affligé, sous cette forme, elle est beaucoup plus calme que d'habitude. Je ne pouvais plus la supporter alors il a bien fallu trouver un moyen de la faire taire.

Sur ces dires, il entreprit de faire pivoter le meuble jusqu'à ce qu'il aie fait un tour complet. L'action ne dura qu'une seconde, mais lorsqu'il fit de nouveau face aux spectateurs, ces derniers n'avaient plus d'yeux que pour la petite chose rousse qui était apparue entre les deux accoudoirs.

Elle faisait penser à une fleur de feu qui aurait éclos entre deux clignements de paupières.

La poupée, elle, avait entièrement disparu.

Une jeune fille avait pris sa place.

Des applaudissements brefs quoiqu'enthousiastes accueillirent la nouvelle venue, puis il s'écartèrent et le calme reprit timidement sa place.

Et ce qui n'était d'abord que de petits tours de rien du tout devint bien vite des illusions hors du commun. Le magicien leur soufflait de la poudre de perlimpinpin entre des paupières que chacun gardait grandes ouvertes, tandis qu'il se chargeait de les époustoufler.

Il commença par aider une princesse tenue captive dans un tableau à s'échapper de sa prison de tissage.

Puis, décidant qu'il la préférait à 'Clary", il refit de cette dernière une poupée aux yeux morts en la poussant sans beaucoup de ménagement dans son fauteuil, ignorant ses exclamations outragées.

Il changea la couleur des murs de la salle, les rendant assortis aux yeux de sa favorite.

Puis, ladite favorite se languissant de son royaume, Magnus le Magnifique, déposant son chapeau sur le sol heureux d'être enfin foulé, tendit la main au prince qui en sortit. Prince dont le visage fut plusieurs fois transformé jusqu'à ce que sa capricieuse dulcinée se soit estimée satisfaite.

Les rires et l'émerveillement se mêlèrent jusqu'à ce que Alec ait finalement coupé les ponts avec l'amère réalité et soit submergé par un monde imaginaire et réconfortant.

On dit que l'imagination ne sert pas à fuir la réalité, mais à l'enrichir.

Alec n'en avait décidément rien à foutre.
Il était profondément touché par le spectacle magistral qui se jouait devant ses yeux ébahis. Il se sentait tel un nouveau-né devant son premier printemps.

Et savez-vous

Cette sensations

Lorsque chaque goutte

De pluie s'échappant

Des nuages de votre cœur

Rencontre un rayon

Et forme des couleurs ?

C'est ainsi qu'Alec se prit à aime Magnus le Magnifique, du même amour qu'un enfant qui pose une fleur séchée entre les pages d'un livre.

Alors que Magnus le Magnifique leur les saluait une dernière fois, Alec haussa les sourcils, car cet homme, ah, cet homme, de prime abord, il avait tout pour impressionner. Des traits séduisants, un discours captivant s'ajoutant à un nom qu'Alec aurait pu entendre de la bouche de Max : un nom de héros, un nom fort. Un nom plein de promesses.

Une bien charmante carapace, en somme.

Apparence à la fois révélatrice et trompeuse, as-tu jamais, au fond, été très importante dans les affaires du cœur ?

Que pouvons-nous bien connaître de cet homme ?

Que voyons-nous de lui, si ce n'est un visage que la nature lui a donné, un accoutrement soigneusement sélectionné et un pas nonchalant, dont nous ignorons s'il est volontaire ou non ?

Que savons-nous de ses pensées hormis celles qu'il veut bien nous partager ?

Qu'est-ce qui nous lie à cet homme, mis à part qu'il est un artiste et que nous apprécions l'art ?

Et pouvons-nous affirmer que nous apprécions un homme si nous apprécions son visage, ses vêtements, sa gestuelle et ses créations ?

Pouvons-nous aimer celui dont on ne sait que ce qu'il veut bien révéler à nos sens, pouvons-nous l'aimer si chaque facette de sa personnalité n'est qu'une hypothèse que notre regard nous souffle ?

Sans doute, oui. Le cœur humain est une caverne aux merveilles capable de rendre infiniment riche et heureux celui qui ose s'y aventurer et qui fait bon usage de ses trésors.

Il ignorait tout de cet inconnu, tout, et il ne désirait pas le moins du monde faire plus amplement connaissance.

Il ne connaissait pas cet homme, mais il aimait le peu qu'il en voyait et c'était bien suffisant.

Oh, inutile de pousser des exclamations indignées ! Ce n'était pas de l'Amour avec un grand A. Pour Aimer une personne, il faut la connaître.

C'était un amour qui signifiait que dix, vingt, trente ans plus tard peut-être, il reverrait ce visage dans un rêve éveillé et s'en souviendrait avec joie et admiration. Il l'aimait comme on aime quelqu'un qui vous fait cadeau d'un sourire.

Mais peut-être, après tout, songeait-il tandis que Magnus le Magnifique était salué par une salve d'applaudissement, peut-être que la réponse n'était pas la même pour tout le monde.

En ce qui le concernait,il n'y avait pas de mauvaises raisons d'aimer quelqu'un, mais entre aimer une personne et aimer son visage, il y'avait tout un infini.

Et le souvenir d'Isabelle, pendant un instant infinitésimal, prit possession non pas uniquement de son esprit, mais de son être tout entier.

Isabelle (« Izzy ») était recroquevillée sur son lit, l'absence de maquillage rajeunissant sa figure désespérée, ses cheveux la recouvrant de tous côtés comme les pétales d'une fleur fanée tandis que des larmes de frustration la gardaient en vie. On eût dit qu'elle voulait se renfermer sur elle-même, ou peut-être simplement s'empêcher d'exploser en une gerbe de feuilles mortes.

Notre protagoniste ne savait pas toujours très bien où en était sa sœur dans sa vie amoureuse. Elle ne s'était jamais intéressée à un garçon assez sérieusement pour le présenter à leurs parents mais son centre d'intérêts actuel, dont le nom échappait désormais à Alec comme toutes les choses qui ne l'intéressaient pas, avait semblé l'atteindre là où aucun autre n'avait tenté aller ; sans doute pas même elle.

Elle souriait plus.

Elle avait même rougi, une fois.

Elle présentait tous les symptômes d'un syndrome trop connu et hélas trop rarement compris.

Mais le problème avec ce qui nous rend vraiment heureux, c'est l'aisance avec laquelle la flamme qui nous a réchauffé peut nous réduire en un tas de cendres fumantes.

Alec le savait déjà, mais pour elle, c'était un poids nouveau. Une peine à ajouter à la liste, un autre rêve qui nourrira les asticots.

Alec, en bon grand frère, avait patiemment écouté le peu qu'elle avait à lui dire, malgré tout ce qu'elle avait à penser ; ainsi elle lui avait expliqué, en des termes un peu moins doux, que les garçons ne s'intéressaient pas aux filles pour leur intérieur, si ce n'était celui de leur vêtements.

« -Tant qu'on a un joli visage, grondait-elle, levée désormais, accrochant rageusement une robe à son cintre, le reste, c'est bien le cadet de leurs soucis.

Alec n'avait pas répondu. Il la laissait vider son sac.

Lui savait déjà tout cela.

-Tu comprends ? Tu comprends à quel point c'est atroce ? Ils s'en foutent, Alec. Ils s'en foutent. Et c'est même pas de leur faute.

Quelque part entre ces derniers mots et un sanglot retenue, elle renifla.

-Je sais, dit enfin son frère. Mais c'est pas toujours le cas.

-J'imagine. Mais quand même. Est-ce qu'il faut que je porte une cagoule pour espérer qu'on m'aime juste pour moi ?

Alec aurait bien formulé une réponse, mais sa sœur ne lui en laissa pas le temps.

-Non, non, oublie ça. J'adore mon visage.

La suite de la conversation se perdait dans une espèce de vague fouillis mais elle se termina sur le lit d'Isabelle, avec elle et lui serrés l'un contre l'autre devant un l'écran d'un ordinateur envahi de stickers à l'effigie des Beatles et de certains films de Tim Burton.

Car au final, Alec ne connaissait pas de tourment en ce monde que quelques épisodes de South Park en famille ne puissent soulager.

Mais les mots d'Isabelle demeuraient une présence inaltérable qui lui alourdissait la poitrine, comme seule la froide vérité sait le faire : « Ils s'en foutent. »

Il le savait déjà, or ce jour-là, il sentit en lui ce qui serait le début d'une gangrène de plus. Une tristesse nouvelle, née de la vue de sa sœur tombant en poussière sous ses yeux à cause du même amour qui l'avait rendue heureuse.

Elle avait été réduite en poussière devant ce garçon, cependant elle n'avait rien laissé paraître, et il avait inhalé des résidus d'Isabelle, avait respiré un air plein de particules de souffrances trop petites pour qu'on les remarque, mais bien réelles ; c'est ainsi que nous voyons des parts de nous nous échapper à tous jamais.

C'est ainsi que nous aimons ; c'est ainsi que, fatalement,nous souffrons.

C'est ainsi, au final, que nous vivons : semant des parts de nous-mêmes dans le cœur des autres, accueillant en retour dans le nôtre ce que la vie a à offrir de bon et de mauvais.

Et peut-être, au fond, n'y a-t-il pas une si grande différence.

Après le spectacle -mais devons-nous vraiment l'appeler un spectacle ? Il semblait à Alec qu'il avait fait plus que juste voir-, quelques personnes furent bien obligées de débarrasser la scène et de balayer les poils de chat qui jonchaient le bois.

Survolant d'un air absent les figures de Julian, Emma et Clary qui se démenaient pour rendre le parterre aussi éclatant que possible, Alec songeait à ses projets pour la journée ; se détendre, visiter, manger quelque chose de bon, courir, courir, courir. En somme, rendre ce dernier jour de vacances relativement agréable, objectif raisonnable si l'on considère qu'il n'avait qu'à s'empêcher de penser.

Cela lui avait paru plus facile avant de songer à Isabelle.

Izzy.

Izzy.

« Je l'ai laissée toute seule. »

Cette pensée, très vive, très cruelle, le frappa avec une telle violence qu'elle lui fit oublier sa peau qui s'était ouverte au contact des langues effilées, lui fit oublier son sang qui avait tâché chaque surface possible et imaginable de son ancienne demeure, dans dans lequel sa famille avait marché, s'était baignée, sans rien voir, sans rien sentir.

Il pensa à sa sœur, désemparée devant le départ inexplicable de son frangin.

Il pensa à Max.

« Je suis un salaud égoïste, réalisa-t-il avec une espèce de dégoût qui fut comme une nouvelle lame.

Une nouvelle gangrène.

Un mince filet de sang s'écoulait de sa poitrine lourde.

Il se détestait.

Il se détestait d'avoir fait exactement ce que Max avait toujours tenu en horreur.

Alec avait érigé des barrières.