Chapitre 3
Yes I think I'm okay
I walked into the door again
Well, if you ask that's what I'll say
And it's not your business anyway
I guess I'd like to be alone
With nothing broken, nothing thrown
Si Ran avait gagné une alliée de taille dans son éternel combat contre le désordre et le laisser-aller qui envahissait l'agence de détective comme un cancer, dès l'instant où elle détournait les yeux de son père, ce dernier était loin de partager son soulagement.
De manière tacite, et à l'instar d'un certain nombre de maris, de pères et de fils, il croyait dur comme fer en l'existence de mystérieuses petites fées du logis, aussi invisibles que dévouées, et qui ne rechignaient jamais à la tâche de maintenir l'ordre et la propreté dans le foyer, dans son dos, à la place d'une épouse, d'une mère, d'une fille et surtout de la sienne. Des petits colocataires discrets qui n'exigeaient jamais quoi que ce soit en retour de leur diligence, pas même une reconnaissance de leur existence qui s'exprimerait en parole de gratitude, plutôt qu'en l'absence du moindre acte destiné à prouver qu'un adulte n'avait plus besoin d'être imaginaire pour endosser ses responsabilités .
Malheureusement pour le détective, la dernière représentante de cette espèce à avoir élu domicile chez lui ne restait pas suffisamment dans l'ombre à son goût, en plus de se montrer un peu trop zélée aux yeux de celui qui bénéficiait de son dévouement. Au lieu de s'en tenir aux symptômes, elle avait envisagé de s'attaquer à la racine du mal.
Quand Kogoro avait eu l'occasion de faire remarquer l'absence de couvert comme d'assiette à sa propre table, au moment du repas, une métisse avait murmuré que s'il manquait perpétuellement une personne à l'appel pour les courses, la vaisselle, le ménage et le soin du linge, la cuisinière pouvait légitimement en déduire qu'elle s'était trompé en ajoutant un convive de trop à sa liste, et ajuster la quantité de nourriture en conséquence.
La colère d'un détective avait laissé une fillette de glace, ses supplications comme celle de son estomac étaient tombées dans l'oreille d'une sourde, ses mains baladeuses avaient été douloureusement tenues à distance du plat ou même de l'assiette de Conan à coups de cuillères, avant de se rétracter piteusement sous la table quand une métisse avait troqué l'ustensile pour un couteau de cuisine qu'elle s'était mise à affuter en le contemplant avec un petit air gourmand .
Une dernière tentative de repli stratégique cimenta son sort, quand il tâtonna ses poches d'un air désespéré au moment de régler l'addition du restaurant où il s'était réfugié. S'il avait été assez stupide pour oublier les circonstances précises de sa première rencontre avec une métisse, cette dernière lui avait administré une piqure de rappel en renouvelant discrètement son larcin pour le mettre à l'abri de toute tentation.
Les grommellements de son estomac et le tremblement qui avait agité ses poings, sur le chemin du retour, promettait un interrogatoire musclée vis-à-vis de la principale suspecte du crime dont il avait été victime, mais la digne héritière de la reine du barreau défendit la présomption d'innocence bec et ongle, et menaça d'en venir aux poings, forçant un détective à se retirer de l'affaire d'un air aussi apeuré que dépité.
Les jours suivants, la petite voleuse officialisa son forfait pour de bon, en achevant de convaincre Ran qu'il était temps de trouver une remplaçante temporaire à l'épouse qui était partie, et que ce n'était pas à la fille d'une avocate d'assurer l'intérim.
Au bout de dix ans de séparation, Kogoro avait oublié ce petit détail des plus irritants pour la majorité des maris : dans un foyer nippon, que l'épouse contribue à remplir la bourse familial ou non, c'était entre ses doigts qu'en reposaient les cordons, et quoiqu'en dise sa fiche de paie ou ses déclarations d'impôt, la seule véritable source de revenu du mari était l'argent de poche que consentait à lui verser la maitresse de maison au gré de son humeur.
Haibara ne laissa pas son âge ni son titre officiel de fille cadette se mettre en travers d'une tradition qui avait fait ses preuves.
Les champs de courses ou les pachinkos s'éclipsèrent de la vie de Kogoro Mouri, la crédibilité de ses titres d'habitué, de piller de comptoir et de poids mort à traîner jusqu'au seuil de l'établissement à la fermeture, s'éroda à une vitesse terrifiante auprès d'un nombre croissant de bars, et le nombre de canette de bières sur lequel Ran et sa sœur devaient se pencher en soupirant diminua de jours en jours, sans qu'il faille en féliciter un détective qui revenait sur le droit chemin de sa propre initiative.
Il aurait pu se consoler vers son éternel compagne, qui ne s'éloignait jamais bien longtemps de ses lèvres, dans la pauvreté comme la fortune, la santé comme la maladie, et qu'il aurait bien volontiers continué de chérir jusqu'à ce que la mort les sépare, mais ce mariage là menaçait à son tour de s'achever par une séparation .
Au tout début, la fumée comme l'odeur du tabac froid n'étaient congédié que par des fenêtres ouvertes ou des bougies odorantes, mais Haibara commença à s'enhardir, si bien qu'un portefeuille ou son contenu ne fût plus la seule chose dont on dépouilla un détective à son insu. Non content de lui rationner son propre argent, voilà qu'elle lui confisquait à présent le peu de plaisir qu'il pouvait encore s'accorder avec !
Cela aurait pu être la goutte d'irritation qui aurait fait déborder un vase que la cruauté d'une métisse remplissait, jour après jour, et la nicotine s'allia au tempérament colérique de Kogoro pour le pousser à arracher cette corde qu'on lui serrait autour du cou à la place de son épouse.
Il avait exigé des explications, tout en faisant comprendre à Ran que, cette fois, la petite accusée devrait rester seule face à son tribunal.
Elle avait inversé les rôles, en lui répliquant que c'était de sa propre initiative qu'il s'était exposé au poison auquel avait recours des entreprises peu recommandables, qui s'y entendaient pour soulager les imbéciles de leur vie dès l'instant où elles en retireraient un bénéfice , en plus de n'avoir aucune considérations pour les proches que les victimes de leur propre bêtise exposaient passivement au même danger sans leur accord, et qu'il ne tenait donc qu'à lui de rester hors de leur portée néfaste avant qu'elles n'endeuillent une famille de plus.
Pour un peu, Kogoro aurait pensé que cette diatribe visait une autre personne que la sienne, mais il mit de côté cette intuition étrange, suscitée par la manière dont le regard sévère d'une fillette semblait parfois osciller en direction de son petit assistant tandis qu'elle réprimandait un détective.
Quoi qu'il en soit, s'il baissa la tête, ce n'était pas sous le poids de la culpabilité, mais pour mieux fixer une petite impertinente les yeux dans les yeux, en lui rappelant qu'elle n'était ni sa mère, ni son épouse ni même sa fille, et qu'en conséquence, elle n'avait aucun le droit de regard sur ce qu'il faisait de sa santé.
Une réplique qui avait fusé sous le coup de la colère, et qu'il regretta sur le champ en voyant la fureur qu'il avait vu étinceler dans les yeux d'une lycéenne.
Kogoro se mordilla les lèvres, le feu de la discussion lui avait fait oublier un pieux mensonge, le poussant à s'enfoncer un peu plus que d'habitude dans le rôle de père indigne, au yeux d'une fille qui était pourtant en première ligne pour contrer les accusations de ce genre quand elle faisait mine de se pointer dans la direction de son géniteur.
Fort heureusement, ou pour son plus grand malheur, la fureur de Ran reflua face à la main qu'une fillette avait tendue dans sa direction, tout en fixant sans ciller le père qui l'avait renié.
Une fillette qui le fît reculer d'un doigt accusateur, en lui demandant à partir de quel moment il se déciderait à arrêter de détruire sa vie à petit feu. Est-ce que ce serait au moment où ce ne serait plus entre ses lèvres mais à travers une incision chirurgicale à la gorge que Ran le verrait insérer un de ces maudits bâtonnets cancérigène ? Ou bien est ce qu'il pousserait le vice jusqu'à ne s'arrêter qu'au moment où sa fille ainée n'aurait vraiment plus d'autre choix que de frapper à la porte de sa mère si elle avait besoin d'un parent qui soit simplement là, digne ou non ?
Il était libre de considérer qu'il n'avait qu'une seule fille et de se débarrasser de celle qui était de trop, mais est-ce qu'en échange, il pouvait au moins se rappeler que de son côté, Ran n'avait qu'un seul père ?
Kogoro avait bien tenté de lever des mains aussi conciliantes que tremblantes en direction de son accusatrice, marmonnant qu'il avait encore suffisamment de marge avant de laisser une orpheline derrière lui, et qu'elle pouvait donc lui laisser prendre ses responsabilité, et ralentir sa consommation à son propre rythme plutôt qu'à celui qu'elle lui imposait, cela s'avéra vain.
Oui, bien sûr, il serait toujours temps de faire le grand saut demain, si ce n'était demain, ce serait le jour suivant, ou celui d'après, jusqu'à ce que le cycle se soit répété suffisamment longtemps pour que le point de non-retour soit derrière lui, au lieu d'être suffisamment loin pour qu'on en ignore l'existence sans entacher sa conscience plus que ça, le moment où la seule chose qui vous restait à contempler, c'était la mort qui vous attendait et ceux qu'on avait, ou allait, définitivement couper de leur famille.
Si certaines entreprises cyniques collectaient un nombre aussi effroyable de victimes, c'était précisément parce que ces dernières faisaient preuve d'une telle complaisance à leur égard et à l'égard de ce qu'elle produisait, au lieu de voir la vérité en face.
Là encore, Kogoro sentait qu'il n'était pas la seule cible d'une métisse, mais quand il vit la manière dont la fillette avait incliné la tête en murmurant ses derniers mots d'un air aussi mélancolique que désabusé, il se demanda si sa rancœur visait quelqu'un d'autre, quelqu'un qui n'était pas un détective, en herbe ou non.
Il n'eût guère l'occasion de demander à la fillette de confirmer ou d'infirmer cette hypothèse, puisqu'elle décida de clore la discussion en lui plaquant dans les mains le paquet de cigarette dont il avait exigé la restitution en premier lieu, avant de s'éloigner en lui rappelant qu'il avait le choix, et que s'il voulait réclamer les privilèges de son âge réel, il faudrait qu'il commence à avoir une attitude qui soit plus approprié à un adulte qu'à un gamin qui refusait de grandir.
De bien piètres excuses, et son petit assistant semblait se ranger de son côté pour une fois, s'il en jugeait à la manière dont il contemplait la métisse qui leur tournait à présent le dos.
Mais que pouvait-il faire ? Envoyer cette sale gamine dans sa chambre en lui intimant d'y rester pendant l'heure du repas ? Elle l'avait devancé, entrainant Ran avec elle, qu'elle soit partie la consoler, la sermonner ou les deux… Condamnant ainsi les deux hommes du foyer à rester le ventre creux, mais l'un d'eux avait maintenant de quoi combler ce vide-là, en alimentant ses réflexions et ses poumons à défaut de son estomac, ce qu'il ne manqua pas de faire en extirpant une cigarette de son paquet et en réfléchissant à ses prochaines actions.
Que faire de cette encombrante colocataire, dont la présence devenait plus oppressante de jour en jour, sur les scènes de crime comme en dehors, puisque son surnom s'obstinait à demeurer incongru ?
Profiter sans vergogne du fait que cette gamine là, ce n'était pas les liens du sang qui l'enchainait à lui ? Enfin en un sens, si, mais ce lien de parenté ne durerait jamais plus longtemps que le mensonge qui lui avait donné naissance, et il tenait qu'à lui de confesser la vérité au lieu de s'entêter dans cette histoire à dormir debout.
Elle pouvait s'amuser à concurrencer l'épouse dont il s'était séparé, mais il était peut-être temps de lui rappeler que ce n'était pas cette place qu'elle était censée occuper dans la petite histoire qu'il avait concocté, et que dans cette histoire comme en dehors, il n'y avait pas eu de mariage pour la souder à sa vie.
Après tout, si elle n'était pas capable de s'en tenir au rôle de fille dévouée, il n'avait pas non plus de raison de jouer celui du père qui lui avait visiblement manqué…
C'est par le chemin d'un soupir que Kogoro vida ses poumons de la fumée de la cigarette qu'il avait allumé d'un air pensif.
S'il prenait la peine d'y réfléchir, il n'était pas très juste… Le problème avec les talents d'actrice de cette morveuse, ce n'était pas son incapacité à se glisser dans le rôle de la petite sœur de Ran, c'était au contraire son incapacité à prendre suffisamment de recul avec pour s'en tenir docilement à l'interprétation que s'en faisait l'auteur du script d'origine.
Au fond, elle devait se moquer comme d'une digne de ce pseudo-père et de sa santé, la seule véritable personne qu'il pouvait blâmer pour ses reproches s'il avait eu la force ou la lâcheté de le faire, c'était sa véritable fille…
Enfin, là encore, est ce qu'elle ne pouvait pas laisser Ran jouer son propre rôle à sa façon au lieu de s'approprier sa place?
Ran n'avait pas besoin d'une petite sœur qui ressemblaient un peu trop à sa mère, sans qu'il y ait la moindre explication, fictive ou réelle, à cet état de fait…mais de son côté, cette sale gamine avait sans doute besoin d'une grande sœur qui ressemblaient un peu trop à celle qu'elle avait perdu…
Il n'avait peut-être qu'une seule fille, mais la seule famille qui restait à cette petite effrontée était la sienne…
Ecrasant sa cigarette d'un air rageur, Kogoro s'en ralluma une seconde sur le champ. A quoi bon tergiverser ? Il n'y avait pas trente-six solutions à ses soucis, il n'y en avait que trois…
Expulser celle qui était de trop dans sa vie, s'en tenir à une demi-mesure et continuer de la tolérer sous son toit, quitte à recommencer le même cycle qu'avec Ran pour le meilleur comme pour le pire, ou bien… donner à sa fille…ses filles, la famille dont elles avaient besoin, à la place de celle que le monde avait daigné leur accorder.
Il ne pouvait pas remonter le temps et convaincre une épouse stupide de refermer une porte avant de la franchir, ou une criminelle de réfléchir à deux fois avant de presser la détente d'une arme braquée sur sa propre poitrine… mais il pouvait choisir dans quelle direction aiguiller son avenir, et celui des personnes qui était encore plus ou moins volontairement à sa remorque.
De la même manière qu'il pouvait choisir de faire de cette cigarette sa toute dernière, de faire taire pour de bon sa mauvaise conscience avant qu'elle ne lui rappelle les conséquences des suivantes, ou la tolérer sous son toit, quitte à lui faire la sourde oreille en échange…
Dissipant ces différentes alternatives du geste de la main en même temps que le nuage de fumée qu'il dispersa dans l'appartement après avoir allumé une quatrième cigarette, Kogoro se força à apprécier cette saveur acre quitte à s'en donner la nausée… Une opération qu'il renouvela autant qu'il le put tant qu'il avait l'occasion de le faire, extirpant le maximum du fruit défendu avant de le plaquer dans les mains d'une fillette, au moment où elle se décida de sortir de la chambre de Ran.
Le regard troublé d'une métisse oscilla entre un paquet de cigarette à moitié vide, et l'expression aussi sérieuse qu'ombrageuse de celui qui le lui avait confié, sans un mot.
Si elle empocha l'objet, elle consentit néanmoins à ne le jeter aux ordures qu'après avoir laissé son propriétaire le vider jusqu'au bout, quitte à distribuer ces cigarettes du condamné au compte-goutte, par exemple en guise de récompense lorsqu'il était parvenu jusqu'à la résolution d'une affaire qu'on lui avait confié, ou qui lui était tombé dessus sans prévenir, suscitant autant de sarcasmes chez une fillette que chez un commissaire de police blasé.
La lenteur avec lequel ce dernier paquet se vida poussa volontiers deux détectives à soupçonner une métisse d'en avoir racheté quelques autres, dans leur dos, que ce soit par compassion ou, plus vraisemblablement à leurs yeux, se conserver quelques faveurs à se faire quémander d'un air penaud, quitte à avoir réquisitionné un vieil inventeur comme complice pour parvenir à ses fins.
Etait-ce la douleur du sevrage, qui le poussait à faire flèche de tout bois ? Kogoro semblait plus attentif aux remarques que son assistant marmonnait le plus innocemment du monde, retenant son premier réflexe de les écarter d'une gifle bien senti.
Il lui arrivait même de faire preuve d'attention, de politesse et d'un certain empressement auprès de clients qui n'avaient aucun charme féminin à lui faire miroiter…
Au tout début, cela intrigua ses filles aussi bien que Conan, tant cela leur paraissait surréaliste de voir le détective prendre son métier un peu plus au sérieux…mais l'illusion se dissipa, le jour où un éclair de compréhension illumina le regard de Kogoro tandis qu'il écoutait son client lui exposer l'affaire qui l'avait amené ici, un éclair qui précéda le tonnerre d'un cendrier immaculé, faute d'usage régulier, qu'on plaqua brutalement sur une table faisant sursauter les occupants de la pièce, et une proposition d'y avoir recours qui fît frissonner l'infortuné client, tant la courtoisie apparente de son hôte semblait aussi lourde de menaces que le regard qu'il lui adressait, lui promettant les pires sévices s'il dédaignait l'hospitalité de Mouri l'endormi…
L'angoisse du client monta d'un cran, devant la manière dont le détective se tenait à moitié redressé devant lui, le fixant d'un air avide, inhalant l'atmosphère avec force chaque fois que l'unique fumeur autorisé dans la pièce expulsait un nuage imprégné de nicotine, et ne faisant aucun effort pour retenir des gémissements de soulagement à chaque inspiration…
De leur côté, une lycéenne, une fillette et un détective en herbe se plaquèrent la main sur le front de concert, maintenant qu'ils avaient compris la nature des indices que Kogoro avait traqué en examinant les vêtements comme les mimiques de son visiteur pendant qu'il écoutait ses explications.
Ce petit accident signa l'arrêt de mort du dernier paquet de cigarette de Kogoro, qui cessa de se renouveler magiquement bien au-delà de sa capacité officielle… En contrepartie, et quelques jours bien douloureux plus tard, le père de Ran reçût une visite inattendue du voisin de Shinichi, venu lui présenter sa toute dernière invention.
Kogoro examina longuement le tube métallique qu'on lui avait glissé entre les mains, avec autant de circonspections que si le petit réservoir à son sommet contenait de la nitroglycérine, ou un composé aux propriétés identiques… et compte tenu des précédents du vieil inventeur, et des explosions que lui avait rapporté Ran après en avoir entendu le récit de la part de Shinichi, il avait d'excellentes raisons d'être soupçonneux.
Néanmoins, le veuvage qu'on lui avait imposé était si douloureux qu'il se décida à porter l'embouchure de l'appareil à ses lèvres, tout en actionnant un bouton d'un index hésitant. Les boniments du concepteur ne l'avaient guère convaincu. Une cigarette inoffensive, qui ne laissait pas la moindre odeur ou si peu en comparaison de ses ancêtres, et qui procurait la même dose de plaisir que celles dont elle comblait l'absence ?
A d'autre ! Mais cela le changerait un peu des chewing-gums qu'il s'était condamné à mâchouiller ou de la multitude de patch qui lui constellaient l'avant-bras.
Sans doute désireux de faire expier son dédain au cobaye en lui démontrant qu'il ne jouait pas dans la même cour qu'une innocente cigarette au menthol, l'appareil arracha une copieuse quinte de toux au détective quand il recracha la fumée qu'il avait aspirée à contrecœur.
Cela aurait pu être la conclusion d'une aventure aussi brève que déplaisante, mais le sourire carnassier qu'un fumeur adressa à un gadget montra qu'il semblait prêt à relever le défi et à montrer à sa nouvelle compagne qu'il était largement en mesure de la remettre en place.
Une fillette de son côté, marmonna quelque chose à propos de propylène glycol, d'éthanol, de glycérine et d'une dose de nicotine à ajuster progressivement…
Moins d'une semaine s'écoula avant qu'un détective ne vienne renouveler sa faveur à un inventeur en sonnant à sa porte sans y avoir été invité.
Le professeur Agasa s'était d'abord montré surpris, la surprise avait fait place à la gêne quand son visiteur extirpa une de ses invention de sa poche, puis à l'embarras quand on lui fît comprendre que son assistance n'était pas requise pour réparer un appareil défectueux mais le recharger.
La patience de Kogoro pour ceux qui lui rationnaient sa nicotine avait été épuisée par une sale gamine, et quand il constata que son maigre portefeuille ne contenait pas une carotte suffisante pour pousser un vieux fou à se mettre au travail, il décida d'agiter le bâton d'un regard qui avait fait si souvent frissonner le petit Conan quand il tombait dans sa ligne de mire.
Après quelques minutes d'un interrogatoire digne de ceux auquel il avait procédé au cours de sa carrière de policier, Kogoro finit par arracher des aveux enrobés d'excuses au vieux savant.
S'il avait bien fabriqué l'appareil, il n'avait pas été responsable de la conception du liquide qui l'alimentait, et la personne qui en détenait le secret préférait conserver l'anonymat.
Les tentatives du professeur pour servir de bouclier humain à son mystérieux collègue, en lui transmettant la demande du détective, ne firent qu'attiser la curiosité de ce dernier.
Quand il revint à son domicile, Kogoro examina une de ses filles d'un air neuf, suscitant un haussement de sourcil de la part de cette dernière. Il s'était fait à l'idée qu'elle honore régulièrement la maison de ce vieux fou de sa présence, en compagnie de la bande de gamins dans laquelle son assistant l'avait enrôlé, il ignorait en revanche comment il devait prendre le fait qu'elle s'y soit aménagé un petit laboratoire pour son usage personnel, avec la bénédiction du maitre des lieux.
S'il se fiait à la confession du scientifique, il n'avait pas fait pression sur une fillette pour en faire son assistante, faute d'avoir trouvé un autre adulte capable de tolérer ses élucubrations. Il avait simplement surpris une lueur d'intérêt, qui semblait presque nostalgique, dans les yeux d'une métisse, tandis qu'elle contemplait quelques ustensiles destinés aux expérimentations avec des produits chimiques.
Désireux d'encourager une jeune pousse, il lui avait proposé de se livrer à quelques expériences sous sa supervision si le sujet l'intéressait. Une proposition qu'elle avait poliment déclinée au tout début, avant d'avoir un revirement, plusieurs semaines plus tard, au cours d'une discussion qui donna naissance à une certaine invention au profit d'un détective.
Agasa se serait volontiers enthousiasmé pour un petit prodige qui se glissait dans le monde de la chimie avec autant d'aisance qu'un poisson évoluait dans son milieu naturel, mais il sentait instinctivement que les hasards de la loterie génétique n'expliquait pas tout, et qu'elle avait déjà bénéficié des leçons d'un collègue. Quand il avait voulu en savoir un peu plus, elle s'était contentée de réponses évasives à propos de sa mère, qu'il fallait blâmer pour avoir transmis sa passion des recherches à sa progéniture, en l'autorisant à fréquenter son laboratoire d'un peu trop près alors qu'il aurait mieux valu la tenir à distance…
Le vieux savant avait donné à ce passage de sa confession la forme d'une question implicite, mais il n'avait pas insisté vu la manière dont le visage de son interlocuteur s'était assombri, mettant sans doute cela sur le compte d'un deuil qui suivait encore son cours, couplé aux circonstances amères qui avaient semblé entourer la conception d'une métisse.
Pour sa part, Kogoro s'était demandé quel degré de vérité se dissimulait dans ce mensonge si on prenait la peine de décanter… Elle n'était pas supposée avoir de famille pour la regretter à ce qu'il avait compris, fallait-il plutôt comprendre que sa première intuition avait été juste et qu'elle n'avait pas de famille dont elle regrettait la présence, bien au contraire ?
Si c'était le cas, quel était la décision à prendre ? Continuer d'apporter complaisance et assistance à une petite fugitive, ou se mettre en quête de sa véritable famille, ne serait-ce que pour avoir leur version des faits, quand bien même il fallait l'assaisonner d'une certaine quantité de sel avant de l'avaler ?
Après tout, si Ran lui avait fait subir ce genre de frasque, à l'âge actuel de la petite Haibara, il aurait beaucoup apprécié qu'on lui laisse une seconde chance avant d'offrir une seconde famille à une fugueuse…
Un embryon de doute qui finit par donner naissance à une question, formulée à voix haute mais à l'abri des oreilles d'une lycéenne ou d'un petit fouineur qui aurait pu lui servir d'espion… Une question qui fût accueillie par un haussement d'épaules, elle en savait moins sur son père biologique que sur son père fictif, le premier ayant eu le mauvais goût de disparaître peu de temps après lui avoir donné la vie…
Quand il la confronta à ses propres paroles, qu'il avait pu arracher au professeur Agasa, cela la poussa à froisser la page du magazine de mode qu'elle feuilletait, avant que cette tension ne se dissolve dans un sourire attristée. Tout ce que sa mère lui avait transmis, en plus de son humble existence, avait été à titre posthume…
Si le détective était disposé à la croire sur parole en ce qui concernait son père, après tout il n'y avait eu aucun sentiment négatif ou positif pour se refléter dans son attitude quand elle avait évoqué son géniteur, corroborant sa version des faits, il se permettait d'avoir un doute vis-à-vis de cette mère qui semblait hanter sa progéniture d'une manière ou d'une autre.
Le malaise qu'il sentit chez la fillette tandis qu'il insistait aiguisa son intuition plus qu'il ne l'émoussa. Néanmoins, quand elle lui murmura qu'à l'heure actuelle, ce qu'elle avait de plus proche d'un parent soucieux de son bien-être, était un père fictif doublé d'un imbécile de détective obstiné à traquer des fantômes, Kogoro sentit que la tristesse qui se cachait derrière l'autodérision et ce sourire moqueur n'était pas feinte…
Pendant un instant, il se demanda si à défaut d'offrir sa mère à Ran, il ne pouvait pas offrir un père réel à la petite Haibara…
Une pensée stupide qu'il écarta avec un sourire désabusé… Pourquoi ne pas offrir un parent à chacune de ses filles, et deux pour le prix d'un à la cadette, tant qu'il y était ?
