Auteur : Shu of the Wind

Traductrice : me !

Pairing : Merlin/Morgane

Résumé : Morgane commence lentement à sombrer dans la folie quand elle découvre cette petite librairie à Caerleon. Sans parler du neveu du propriétaire. AU moderne. OS en trois parties.

Disclamer: BBC & co pour l'univers de Merlin. Le scénario complet appartient à Shu of the Wind. Je ne fais que traduire avec son aimable autorisation.


Mirrors in Amber

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The Hanging Tree

Elle rêve toujours de poison et de femmes blondes aux jolis yeux, mais c'est différent. Plus facile à vivre. Ses rêves ne surgissent que les nuits où elle oublie de porter son bracelet et ces nuits sont rares. Parfois, elle cligne des yeux et voit des gens se promener en cotte de mailles, comme Léon DuBois, l'ami de Merlin qui travaille au département de la littérature française. Un jour, Gwen lui apparait dans une magnifique robe pourpre avec une couronne sur la tête. Puis, lorsque Arthur les dépose à Caerleon et découvre sa colocataire, il s'en décroche presque la mâchoire et s'applique à lui soutirer un numéro sous le regard noir de Morgane, qui lui rappelle gentiment à quel point elle l'aime et combien il est chanceux pour cela avant de l'enlacer et lui filer le précieux sésame. Arthur doit réellement la prendre pour une folle maintenant. Gwen, qui n'a fait que le déshabiller du regard, va désormais avoir un blond comme admirateur.

Son amie n'a pas l'air inquiète et Morgane précise qu'elle veut être prévenue lorsqu'ils décideront d'utiliser le dortoir pour leur rencards en amoureux. Le bleu qu'elle reçoit ensuite de Gwen ne s'effacera pas avant trois jours.

Tout est plus simple, à présent. Sans les rêves, les souvenirs deviennent plus supportables. Elle les cherche même parfois. Merlin a apporté un livre de Cardiff, un grimoire dans lequel elle apprend quelques sortilèges. Elle peut enflammer et éteindre des bougies, faire souffler le vent et créer une fleur à partir de rien – ou plus exactement, l'invoquer depuis l'Autre côté. La première fois qu'elle fait apparaître un lys, elle ne peut s'empêcher de le montrer à Merlin. Il sourit avant de lui placer la fleur derrière l'oreille et elle doit se retourner pour cacher ses joues rougissantes. Car elle ne rougit jamais et lorsque c'est le cas, ses rougeurs sont si flagrantes contre son teint pâle que même Gwen se met à la taquiner.

Avril. Mai. C'est début Juin lorsqu'elle surprend Merlin en train de faire sa valise et se rend compte que leur routine va totalement être bouleversée. Parce qu'ils ont une routine maintenant, réalise t-elle. Morgane se réveille, va en cours et trimballe ses devoirs à la librairie où il s'occupe du comptoir plus souvent que prévu. Elle s'installe en face de lui pour bosser ses maths ou sa physique et lorsqu'il emprunte ses notes, elle lui explique les mécanismes de la théorie des cordes, le cycle de vie d'une étoile ou la complexité du problème P = NP et il reste simplement assis à l'écouter. Elle n'a jamais rencontré quelqu'un d'aussi patient et réceptif. Au bout d'un moment, même Gwen est fatiguée d'entendre parler d'astrophysique et de maths appliqués, surtout pour une étudiante en littérature, mais Merlin se contente de l'écouter. C'est reposant.

Parfois, ils rangent les étagères de livres ensembles lorsqu'elle a terminé ses devoirs mais la plupart du temps, Gaius réinvestit le comptoir et ils s'éclipsent dans la cuisine de l'arrière-boutique où ils discutent de magie et sortilèges, de Camelot ou juste de broutilles. Par moment, elle se demande s'il y a quelque chose de spécial chez lui pour qu'elle se confie autant. Elle ne bavarde jamais comme cela. Avec personne. Merlin la connaît, mais malgré les souvenirs et toutes les similitudes, il y a des différences entre la Morgane de Camelot et celle de Caerleon. L'ancienne Morgane pratiquait la harpe avant l'arrivée du magicien à Camelot. Elle n'a pas du tout l'oreille musicale. L'ancienne Morgane aimait davantage se servir du feu et d'une magie offensive. Elle a des affinités avec les sortilèges liés à l'eau et l'obscurité. Pas l'obscurité oppressante et maléfique mais le doux manteau d'ombres de la nuit, le noir d'un pelage de panthère, l'espace entre les étoiles. Merlin devine ses différences, il les remarque et s'adapte en conséquence si bien qu'elle n'a jamais besoin de se répéter. Elle lui demande pourquoi il ne va pas à la fac et il hausse des épaules en répondant qu'il ne s'y sentirait pas à sa place.

Elle fronce des sourcils parce qu'elle voit la façon dont il s'imprègne des ouvrages de la librairie et les coups d'oeil à ses notes lorsqu'il croit qu'elle a le dos tourné. Mais elle ne le presse pas, songeant qu'il doit probablement avoir ses raisons.

Il insiste toujours pour la raccompagner à Ealdor et elle lui assure à chaque fois que ce n'est pas nécessaire, même si dans un sombre recoin de son esprit à l'abri des regards, elle apprécie son geste.

Elle est presque certaine qu'il sait pour les marques sur ses poignets bien qu'il n'en parle jamais ; elle non plus, d'ailleurs.

Tout va changer désormais, tout sera différent car Merlin rentre à Cardiff. Elle ignore pourquoi son départ est si surprenant. Gaius l'a pourtant annoncé dès le début ; sa visite est provisoire puisqu'il reste à Caerleon jusqu'à l'été mais maintenant qu'il va vraiment la quitter, sa poitrine se contracte et elle n'arrive plus à réfléchir. Que fera t-elle quand Merlin sera parti ? Que fera t-elle quand son point d'ancrage ne sera plus là – car c'est grâce à lui qu'elle garde toute sa tête, c'est lui qui la rend lucide.

Elle ne peut plus imaginer sa vie sans lui.

Avec Gaius, ils se sont déjà organisés pour qu'elle passe les vacances d'été à la librairie. Le vieux libraire en est ravi, tout comme Ethan. Elle se sent reconnaissante car la situation avec Ethan/Agravain la met encore mal à l'aise, surtout lorsque les souvenirs d'Agravain le transi d'amour pour Morgane se heurtent à ceux d'Ethan l'homme qui l'a élevé. Penser au premier cas de figure lui donne la nausée. Il est tout de même son oncle.

Elle se demande si Uther est son père dans cette vie. Puis, elle se moque en réalisant qu'elle a déjà intériorisé le 'dans cette vie' comme si c'était parfaitement normal et acceptable. En toute honnêteté, elle ne serait pas étonnée de l'apprendre puisque d'après le peu d'informations qu'elle a pu rassembler sur sa mère, Viviane n'était pas la plus fidèle des épouses.

Merlin n'a même pas de téléphone portable. Cette logique lui pose quelques problèmes – comment peut-on vivre au 21ème siècle sans portable – et le fait d'avoir aucun moyen de le joindre la contrarie plus qu'elle ne veut l'admettre.

Mais elle ne dit rien, surtout lorsqu'elle le surprend assis à côté de sa valise, fixant l'objet avec une main enfouie dans ses cheveux. Elle disparaît dans l'escalier sans se faire remarquer et en se sentant égoïste, car le voir frustré la réjouit quelque peu. Peut être qu'il ne veut pas partir finalement.

Bizarrement, elle se souvient du jour où elle a surpris sa conversation avec Gaius à son sujet.

Nous ne pouvons pas la perdre encore une fois, Gaius. Je ne peux pas la perdre encore une fois.

Les jours défilent lentement, puis à la vitesse de l'éclair. Jeudi arrive trop tôt. Ses examens sont terminés et Merlin s'en va demain. Elle hésite à se rendre à la librairie, ne sachant si elle en a la force, si elle pourra prétendre que tout va bien alors que leur histoire s'achève. Mais elle finit par céder et en poussant la porte d'entrée, elle remarque tout de suite que l'épée suspendue au mur n'est plus à sa place.

"Salut," lance Merlin derrière le comptoir, penché au-dessus de la dite épée qu'il astique avec un chiffon. L'odeur du cirage a envahi l'atmosphère. Morgane fronce du nez.

"Tu pourrais utiliser la magie."

"Il y a des choses qu'on fait mieux à la main." Il tourne l'épée et examine la lame brillante sous la lumière, puis soupire en refermant la bombe de cirage. "Enfin."

Elle est submergée par l'envie de tenir l'arme au creux de sa paume. Elle s'avance avec hésitation et il hausse un sourcil avant de lui tendre l'épée. Lorsqu'elle la saisit, la chaleur de sa main est encore sur le pommeau. L'épée est plus lourde que son fleuret d'escrime et Morgane met un moment pour trouver l'équilibre. Puis, elle décrit un cercle avec la lame et en sentant la tension dans son poignet, se demande à quand peut bien remonter son dernier entraînement.

"Fais attention," l'alerte spontanément Merlin. Elle grimace.

"Je ne vais pas découper un livre." Une idée commence à germer dans son esprit alors qu'elle le tient en garde. "As-tu déjà combattu avec ce genre d'arme ?"

"Il y a longtemps." Sa réponse codée pour Camelot. "Je ne me rappelle pas grand chose." Il la considère du regard puis ajoute, les sourcils relevés. "Tu comptes m'assassiner avec ?"

"Non. Viens, on monte sur le toit." Lorsqu'il hésite encore, elle abaisse son épée et sourit en coin. "Allez. Ce n'est pas si difficile, Merlin."

"J'ai déjà entendu ça quelque part." Toutefois, il se lève et lui emboîte le pas en haut des escaliers. Morgane serre l'épée dans sa main moite. La dernière fois qu'elle en a utilisé une comme celle-ci remonte à ses seize ans en colo. Cette année là, ils avaient choisi de jouer un thème médiéval et loué les services d'un vrai épéiste charpentier de métier. Même avec ses talents d'escrimeuse, elle avait eu du mal à s'adapter. Elle espère avoir gardé quelques souvenirs.

Elle doit corriger la prise de Merlin – "Arthur t'a dit de la tenir comme ça ? Sérieusement ?" "C'était il y a longtemps, 'Gana" – et le placer dans la bonne position à renforts de deux ou trois tapes sur l'épaule mais très vite, il commence à se débrouiller. Alors, elle descend chercher une deuxième épée puisque Gaius les conserve un peu partout dans la librairie et bientôt, ils se tiennent face à face. Il est crispé au départ, puis se détend à mesure que les souvenirs refont surface, elle en est sûre. Ils combattent en silence pendant un moment avant que Merlin ne se racle la gorge. "Je m'en vais demain."

Leurs épées se croisent dans un tintement de métal. Morgane a presque failli lâcher la sienne. Elle recule sans arriver à le regarder en face, brandissant son arme en l'air avec un sifflement de lame, s'efforçant d'ignorer l'étau de fer qui étrangle sa poitrine jusqu'à l'étouffer. Merlin abaisse son épée. "Je ne voulais pas te le dire."

"Alors tu as attendu jusqu'à maintenant," s'emporte t-elle en mordant l'intérieur de sa joue. "C'est brillant comme idée, Merlin, très intelligent. À la dernière minute."

"Non, la dernière minute aurait été demain devant l'arrêt de bus," corrige t-il en se croyant drôle. Mais il échoue lamentablement. L'épée de Morgane s'entrechoque avec la sienne et la force de l'impact le fait tituber en arrière.

"Ce n'est pas une blague, Merlin !"

"Morgane." Elle s'écarte en le voyant approcher, avant qu'il ne réussisse à la toucher. Sa main retombe le long de son corps et il pousse un juron en gallois. "Je suis désolé, j'aurais dû t'en parler."

Elle ne sait quoi répondre. Elle part s'assoir sur le banc qu'il a remonté ici en Mai dernier et dépose son épée, puis passe une main entre ses longues boucles. Il reste en retrait et pendant une courte minute, elle le déteste car il la connaît si bien. Puis, le poison lui brûle la gorge et elle se ressaisit.

"Je ne vais pas t'obliger à rester," souffle t-elle, même si son coeur se brise. "Ce n'est pas – tu es mon ami. Et je... " Pourquoi est-ce si dur ? "Tu es mon meilleur ami. Je ne veux pas que tu partes."

Il s'accroupit en face d'elle, son regard s'est radouci. "Morgane."

"Je ne suis pas douée pour ça." La pression s'intensifie derrière ses paupières. Elle renifle, se faisant violence pour ne pas pleurer. "Bordel, je... je ne traite pas les gens très bien, hein ? Je ne suis pas douée pour parler de..." La folie. La magie. Elle-même. Ses sentiments. "De tout ça. C'est égoïste mais tu es le seul qui... qui m'ait supporté aussi longtemps et je –"

"Je ne suis pas en train de te supporter, Morgane. Hey." Il saisit son visage et son pouce est rugueux contre sa joue alors qu'il essuie une larme. "Je ne pars pas pour longtemps. Juste quelques mois. J'ai discuté avec Gaius et il me laissera travailler ici après l'été. Je ne serai pas parti pour toujours."

"Je..." Pourquoi n'arrive t-elle pas à parler ? Elle se recule. "J'ai juste... peur que quand tu seras... quand tu seras parti, tout redeviendra comme avant. J'ai peur que –" bon sang ma fille, crache le morceau ! "– j'ai peur que ce ne soit pas..."

"Pas réel ?" Il se met à rire. Cet idiot se met à rire ! Morgane lui lance un regard qui le fait taire aussitôt. "Morgane, je ne suis pas le fruit de ton imagination. Ni aucun de nous. Tu le sais, non ?"

Sans doute. Mais elle a juste besoin de l'entendre prononcer ces mots. Inspirant à fond, elle se redresse et marche jusqu'au bord du toit, serrant la rambarde sous ses doigts. Il n'y a rien d'autre à ajouter car elle le sait bien. Elle sait que tout est vrai, néanmoins, elle doute encore de sa capacité à discerner le rêve de la réalité et cela la terrifie.

Merlin reste un moment silencieux. Puis, il effleure son épaule d'une main. "Je peux essayer quelque chose ?"

"Oui, bien sûr."

De nouveau, il tend une main vers elle. Ses doigts s'arrêtent au niveau de son sternum, là où son t-shirt dissimule le pentacle. "Heu..."

"Oh." Elle évite son regard en sortant le collier, le laissant pendre sur son chemisier. Il saisit le pentacle entre ses doigts et ferme ses yeux tandis qu'elle s'efforce de retenir son souffle, sentant une légère variation dans son flot de magie.

"Hȳran."

C'est un mot qu'elle ne connaît pas. Elle attend qu'il relâche le pendentif et s'éclaircit la gorge. "Qu'est-ce que c'était ?"

"Tu verras," réplique t-il avant de désigner son torse. "À toi."

Tout à coup, elle se réjouit d'avoir le visage masqué derrière ses mèches puisque cela signifie qu'il ne la verra pas rougir. Elle frôle sa clavicule en cherchant sa chaîne, la main légèrement tremblante. Il l'aide et lorsque leurs doigts se touchent, le contact est électrisant. Elle tient finalement le pentacle dans sa paume, les yeux fermés. "Et maintenant ?"

"Imagine ta magie." Elle essaye ; sa magie ressemble à des filaments lumineux verts-gris. Dans sa main, elle ressent le pouvoir de Merlin vibrer à travers le pentacle, la douceur du bleu-gris, comme le cachemire. "Quand tu jettes le sort, tu dois légèrement le lier au pendentif."

"Je ne sais pas si –"

Il couvre sa main avec la sienne et elle relève les yeux vers lui. "Fais-moi confiance, Morgane. Tu peux le faire."

Elle lance le sortilège. Elle peut sentir le lien se former, se demandant brièvement pourquoi il insiste tant sur ce point. Lorsque la magie de Merlin envahit son esprit, elle est comme privée de son souffle et rouvre brusquement ses yeux. Ses pupilles doivent probablement être couleur or, comme celles du magicien en face d'elle. Il sourit. "Tu vois ? Moins cher qu'un portable. Ce n'est pas comme si on discutait mais c'est... assez permanent." Il se gratte la nuque d'un air embarrassé. "Tu peux l'interrompre quand tu veux, enfin je veux dire, je sais que tu ne me veux pas constamment dans ta tête. Je pensais juste –"

"Ça ne me dérange pas," coupe t-elle.

Ils se dévisagent pendant de longues minutes, puis sans vraiment savoir comment les évènements se sont enchaînés, elle se penche pour l'enlacer par la taille alors que Merlin la serre fermement dans ses bras et presse son front au creux de son cou. Elle ne peut que s'agripper à lui. Elle ignore s'il s'agit de l'ancienne Morgane ou de la nouvelle ou des deux, mais elle se sent bien et c'est tout ce qui compte.

"Je vais revenir," murmure t-il contre ses cheveux. Morgane inspire à fond, la joue blottie contre son épaule. "Tu le sais."

"T'as intérêt," grogne t-elle mais sa voix vacille un peu. C'est très rare, elle n'aime pas se sentir vulnérable d'habitude mais la voilà, tremblante dans ses bras. Qu'arrivera t-il s'il disparaît et que tout cela ne soit en fait qu'un rêve ? Peut être qu'elle est réellement folle, peut être que tout se passe dans sa tête ? Quand bien même elle serait saine d'esprit, que fera t-elle s'il ne revient pas à Caerleon ? "Ou je ne répondrai plus de mes actes."

Il éclate de rire et elle ressent les vibrations à travers ses côtes. "Je suis totalement mort de peur."

Le temps est agréable pour cette période de l'année, alors ils restent sur le toit aussi longtemps que possible. Merlin s'assoupit un peu, la tête appuyée contre son épaule et Morgane le regarde dormir alors qu'elle dessine de petits cercles sur le dos de sa main. Un geste qu'elle n'aurait jamais osé faire en le sachant conscient. Puis, il se réveille et c'est à son tour de somnoler, faisant abstraction des lèvres pressées contre ses cheveux.

Cela complique tout.

Le lendemain, elle n'accompagne pas Gaius à l'arrêt de bus pour voir Merlin partir. Tandis qu'il grimpe dans le bus et fait signe à son oncle de la main, la magie du sorcier effleure son esprit telle une douce caresse chargée d'amertume. Morgane serre son oreiller contre elle, fixant les rayons du soleil danser sur le mur.

Elle ne pleure pas. Elle n'aime pas avoir l'impression de suffoquer, alors elle ne pleure pas. Même si elle devrait.

Elle passe environ une heure prostrée ainsi avant de se forcer à redescendre à la librairie et retourner dans le monde des vivants. Elle n'est pas complètement inutile sans lui. D'ailleurs, il est là, avec elle. Sa présence est faible, mais elle peut le ressentir.

Il est toujours là et elle n'a pas perdu la tête. C'est l'essentiel.


Le mois de juillet est déjà bien entamé lorsque Nimueh débarque à la librairie.

Morgane ne la reconnaît pas tout de suite. Elle a seulement vu cette femme une fois, peut être deux, à Camelot, elle ne s'en souvient plus et de toute façon, ses vies s'entremêlent dans son esprit. Car il y a eu d'autres vies. Nimueh lui apparaît en un flash aveuglant, vêtue d'un uniforme militaire, souriante derrière sa tasse de café et son standard téléphonique. Ses cheveux sombres sont tirés en un chignon impeccable et ses lèvres colorées d'un rouge vif que Nathalie – Nimueh – garde toujours planqué dans le gros orteil de son collant, à l'intérieur du placard du haut. Morgane le sait parce qu'elles ont été amantes dans une autre vie. La vue de cette femme lui évoque des souvenirs ; des mains sur sa peau, ses lèvres rubis contre les siennes et malgré elle – bien que ce soit une existence passée et révolue qui n'a plus aucun sens aujourd'hui – sa gorge devient sèche.

Elle toussote avant de demander : "Puis-je vous aider ?"

"Vous êtes Morgane Rhys, n'est-ce-pas ?" interroge t-elle. La jeune femme serre des poings sous le comptoir.

"Qui la demande ?" Pourquoi se souvient-elle de Nimueh maintenant, alors que Merlin lui a spécifié qu'ils ne sont que sept ? Morgane, Gwen, Mordred, Merlin, Arthur, Uther, Gaius. Sept réminiscences d'un lointain passé. Mais il y a d'autres personnes. Elle peut se rappeler Elyan et Gauvain. Elle s'est souvenue de Léon, l'ami de Merlin en cotte de mailles, une image tout à fait sensée dans son esprit aujourd'hui.

Nimueh ne sourit pas. Elle pose une main sur le comptoir et se met à fouiller dans son sac, ses ongles rouge vif contrastent avec sa peau, telles des gouttes de sang sur le verre encastré. "Mon nom est Nora Hitchens. Je suis inspecteur à la brigade criminelle de Cambridge."

Un pli se forme entre les sourcils de Morgane. "Pardon ?"

Elle lui présente ses papiers d'identité accompagnés d'un badge de police. Ses lèvres sont pincées et une ombre flotte derrière ses pupilles. "Y a t-il un endroit où nous pouvons discuter tranquillement, Melle Rhys ?"

Hésitante, Morgane concentre sa magie vers l'inspecteur. Elle ne peut rien déceler, pas une seule goutte de pouvoir magique. Alors elle se souvient de l'époque où elle se trouvait dans cette position, lorsqu'elle n'avait aucun pouvoir, aucun souvenir, aucune crainte, ni folie ou même moyen de savoir qui elle avait été. Elle se redresse.

"Dans l'arrière-boutique."

Gaius est conscient du fait que Morgane a invité Nimueh – Nora, se corrige t-elle rapidement, car cette femme n'est pas une sorcière, plus maintenant – dans la cuisine de son arrière-boutique. Il hausse simplement des sourcils, presse sa main avec réconfort, avant de traîner des pieds vers le comptoir. Elle sait qu'elle lui doit plus d'une explication, l'assurance qu'elle n'est pas l'ancienne Morgane et un café. Des tonnes de cafés. C'est le seul moyen qu'elle a trouvé pour faire passer sa mauvaise humeur. Elle pousse le bouton de la cafetière, puis se serre une tasse de thé.

"Vous en voulez un ?"

"Oui, merci," répond Nora, distraite. Ses ongles tapotent l'écran de son portable, elle a le front plissé. Morgane prépare une autre tasse qu'elle pose devant l'inspecteur avant de planter son nez dans la sienne.

"Saviez-vous que votre oncle, Ethan Myers, avait déclaré la disparition de votre mère auprès de la police il y a seize ans ?"

"Oui." Rien de nouveau. Ethan se plaint constamment de la police. "Mais il l'a fait au commissariat de Dublin."

"Il existe une base de données nationale." L'inspecteur écarte sa réponse d'un revers de main et cligne des yeux vers elle. "Je vous le demande parce qu'il y a deux jours, une femme correspondant à sa description a été arrêtée à Cambridge pour tentative de meurtre."

Son monde bascule. Morgane agrippe la table et s'efforce violemment de ne pas vomir. De crier. Ou s'enfuir de la pièce. "Vous êtes sérieuse ? Que s'est-il passé ?"

"Elle a essayé d'attaquer son employeur, Uther Pendergast."

Pendragon, reprend t-elle en silence, sauf qu'il ne s'agit pas de l'ancien roi mais du nouvel Uther. Son esprit a implosé. Elle se lève, une main sur la gorge. Nora l'observe attentivement. "Je suis désolée. J'ai juste – laissez-moi une minute."

"Je vous en prie."

Respire, se sermonne t-elle, le dos tourné à l'inspecteur. Respire. Un sortilège franchit presque ses lèvres, elle a envie d'appeler Merlin mais s'en abstient. Elle n'est pas aussi faible. Elle se retourne et regagne son siège. "Je connais M. Pendergast. C'était un ami de mon père. Je l'ai rencontré pendant les vacances de Pâques."

Le regard de Nora se durcit. "Vraiment."

"Il... il était avec son fils, ils sont restés quelques jours chez oncle Ethan pour Pâques." Elle a la gorge serrée. Arthur. Si quelqu'un – sa mère, Viviane – essaye de tuer Uther, s'en prendra t-elle aussi à Arthur ? "Est-ce qu'ils vont bien ?"

"Le garçon, Arthur, a pris le coup à la place de son père. Il va bien. Il est déjà sorti de l'hôpital. Une blessure superficielle." Elle ressemble à un automate programmé pour débiter des faits sans substance ni sentiments. "Il sera remis dans un mois ou deux. Saviez-vous que votre mère avait eu une liaison avec Uther Pendergast ?"

Morgane s'en doutait, mais le choc n'en est pas moindre. Sa vue se trouble, elle prend une profonde inspiration et avale une gorgée de thé en se demandant si Nora a remarqué le tremblement de ses mains. La femme la scrute toujours du regard. "Je ne l'ai pas vue depuis seize ans, ni n'ai entendu parler d'elle. Je ne sais pas ce qu'elle fait. Ou avec qui elle couche."

"Personne ne l'a jamais mentionnée ? Pas même votre père ?"

"Mon père est mort avant ma naissance. C'est mon oncle qui m'a élevé." Morgane marque une pause. "Ce que vous savez sûrement. Alors pourquoi me poser toutes ces questions ? Vous n'imaginez quand même pas que je sache quoique ce soit sur–" le mot a un drôle de goût dans sa bouche, comme une drogue illicite "–la vie de ma mère ou pourquoi elle essayerait de tuer quelqu'un."

L'inspecteur la dévisage un moment. Puis, elle retire un dossier de son sac, l'ouvre et le fait glisser vers elle. Morgane hésite avant de s'en saisir, examinant les graphiques. Elle reconnaît quelques mots – mitochondrie, ADN, échantillons de sang – avant d'interrompre sa lecture. "J'étudie l'astrophysique, pas la biologie. J'ignore ce que ça veut dire."

"Il y avait un autre agresseur," lâche aimablement Nora malgré ses yeux perçants. "Le visage caché. Nous avons prélevé un échantillon de sang sur la scène du crime et les résultats du labo sont formels ; ce sang présente de nombreuses similitudes avec celui d'Uther Pendergast et Viviane Cartwright."

"Leur enfant ?" Sa tête commence à tourner. Elle résiste. Ses poignets n'ont plus de cicatrices depuis des semaines, lorsqu'elle a cru sombré dans la folie. Elle peut réfuter cette théorie tout de suite. Mais quelque chose la dérange, des picotements à l'arrière de son crâne, quelque chose qu'elle a oublié et qui n'appartient pas à cette vie, elle en a le pressentiment. "Vous croyez que je suis le second agresseur."

"Nous ne croyons rien du tout," réplique l'inspecteur en se levant de table. "Il serait préférable que vous acceptiez de venir un moment au poste de police."

Elle expire lentement, le souffle tremblant. "Quand M– Viviane a t-elle attaqué M. Pendergast ?"

"Il y a deux jours, autour des onze heures du matin."

Elle se détend. "J'étais en train de passer mes examens. Maths appliqués. Vous pouvez vérifier avec mon prof."

Sa réponse n'a pas l'air de la décourager ni de la faire réagir. Visiblement, cela n'a pas d'importance. "J'apprécierais quand même que vous me suiviez, Melle Rhys. Je suppose que vous n'avez rien d'autre de prévu aujourd'hui."

"Je dois aider à la librairie et –"

"S'il vous plaît, ne m'obligez pas à vous arrêter, Mademoiselle."

Morgane la fixe en silence et l'inspecteur en fait de même. "D'accord," concède t-elle en quittant son siège. Elle verse le reste de son thé dans l'évier. "Mieux vaut y aller tout de suite si on veut éviter l'heure de pointe."


"Ari."

Elle ne peut s'en empêcher. Dès l'instant où elle aperçoit Arthur – Ari, se répète t-elle intérieurement – du coin de l'oeil, le bras soutenu par une attelle alors qu'il quitte le commissariat de Cambridge en boitant, elle bondit hors du véhicule et se précipite vers lui. Il est sans aucun doute surpris de la voir – elle a rarement vu ses yeux autant sortir de leurs orbites, sauf peut être à sa première rencontre avec Gwen – mais lorsqu'elle l'enlace, son bras valide s'enroule autour de sa taille et il lui coupe presque le souffle. Elle prend garde à ne pas lui faire mal, mais le sent tressaillir dans ses bras. "Tu vas bien ?"

"Morgane, qu'est-ce que tu fais là ?" Il lève ensuite les yeux vers Nora Hitchens qui émerge de la voiture et resserre automatiquement son étreinte. "Inspecteur."

"Melle Rhys a été sollicitée pour répondre à quelques questions."

"Elle n'a rien à voir avec –"

"Je suis simplement le déroulement de l'enquête," répond t-elle de sa voix monocorde. Morgane saisit la main d'Arthur et la presse fortement. Il détourne les yeux vers elle.

"Morgane –"

"Ça va aller." Il faudra bien. "Ce sont juste des questions, Ari."

Le blond lui adresse un drôle de regard, probablement à cause du surnom – elle ne croit pas l'avoir déjà appelé ainsi en face – avant que Nora ne la saisisse par l'épaule. "Si vous voulez bien nous excuser, M. Pendergast."

"Attendez une minute," presse t-il en s'éloignant avec Morgane. Il parle à voix basse et mesurée. "T'as bien rien à voir avec tout ça, hein ?"

"Bien sûr que non !" Elle n'est pas offensée par sa question. C'est inquiétant, en fait. Les souvenirs d'Arthur doivent être plus proches de la surface que Merlin et elle ne l'ont anticipé. La dernière chose dont elle a besoin, c'est un Arthur qui vienne la voir en croyant devenir fou. S'il l'approche tout court. "Ils m'ont amené ici parce que Viviane Cartwright est ma mère, Ari."

"C'est ta –"

Son esprit gronde, Morgane gémit et Arthur a juste le temps de la retenir par la taille avant qu'une vision n'explose derrière ses paupières. Des boucles blondes, de jolis yeux en amande, Morgause. Comment a t-elle pu ne pas se souvenir de Morgause après toutes ses épreuves ? L'image d'Ethan grésille et s'éclaircit, mais il s'agit d'Agravain, à genoux devant Morgause, une main posée sur le torse –

Sa vision change et le café à Dublin se matérialise. La porte d'entrée est pulvérisée, il y a une explosion et Violet s'écroule au sol. Du sang brouille sa vue. Elle cligne furieusement des yeux, pouvant à peine distinguer Arthur sous l'épais brouillard. Elle aperçoit Morgause et Agravain, celui-ci tient un Mordred déchaîné dans ses bras, puis les yeux de la sorcière blonde s'enflamment, un murmure franchit ses lèvres et l'enfant cesse de se débattre –

À présent, c'est Uther qu'elle voit basculer à travers une fenêtre, le corps d'Arthur gisant au sol avec un poignard planté dans son torse, Merlin qui serre sa propre gorge, les doigts couvert de sang et le rire démoniaque de Morgause résonnant en écho dans son esprit encore et encore –

LAISSEZ-MOI ! hurle t-elle en silence avant de réintégrer le présent. Tremblante, elle se cramponne à Arthur. Sa vision n'a duré qu'une seconde. "Écoute-moi." Elle lance une oeillade à Nora, en pleine discussion avec des officiers en uniforme. "Dis à Mer– dis à Ambrose de venir, s'il te plaît."

"Ambrose ?"

Ce dernier a probablement déjà ressenti sa panique mais elle a tout à gagner en obtenant l'appui d'Arthur. "Ramène-le ici, et... et dis-lui d'emmener Damian. Dis lui de protéger Damian. S'il te plaît, Ari, fais-moi confiance." Elle plonge ses yeux suppliants dans les siens. "Je peux me débrouiller ici pendant ce temps, mais j'ai besoin que tu fasses ça pour moi, s'il te plaît."

Aux confins de son esprit, elle perçoit la légère étincelle du sortilège. En fermant ses yeux, elle peut voir Merlin sursauter dans son lit et même avec tout son talent magique, aller récupérer Mordred à Dublin avant de venir la retrouver va lui coûter un temps précieux. Elle peut sentir son dilemme. Mordred ou elle ? Mais c'est une course contre la montre et l'enfant est plus important. Elle ignore pour quelle raison, mais il l'est, sans quoi Morgause ne se lancerait pas à sa poursuite. "Dis-lui de s'occuper de Damian. S'il te plaît !"

Quelqu'un l'attrape par le bras pour la conduire au poste de police tandis que Nora se place entre Arthur et elle. Furieux, il laisse éclater sa colère, Morgane se débat et les officiers l'entraînent de force dans le bâtiment sans tenir compte de ses cris.

"Ils vont essayer de recommencer !"


"Avez-vous participé à la tentative de meurtre contre la personne d'Uther Pendergast ?"

"Non."

"Avez-vous, d'une quelconque façon, menacé la vie d'Uther Pendergast ?"

"Non, j'étais à Caerleon, en train de passer mes partiels de maths."

"Mais vous l'avez rencontré."

"Une fois."

"Avez-vous été en conflit avec lui, une quelconque dispute ?"

"Je lui ai parlé deux fois, grand maximum. Et... je l'ai apprécié."

"Saviez-vous qu'il est probablement votre père biologique ?"

"Non, je l'ignorais."

"En êtes-vous certaine ?"

"Mon père était Gordon Rhys. Il est mort avant ma naissance."

"Pas selon vos tests ADN."

"…"

"Seriez-vous surprise d'apprendre que votre mère avait l'interdiction formelle de vous voir suite à une procédure engagée par votre père –"

"Engagée par Uther, vous voulez dire."

"– la désignant comme parent inapte."

"…"

"Je répète la question ; votre mère a t-elle déjà essayé de vous contacter ?"

"Non."

"Quelqu'un vous a t-il déjà contacté de sa part ?"

"Non."

"Votre oncle Ethan vous a t-il déjà transmis un message de sa part ?"

"Non. C'est ridicule. Bon sang, je passais mes examens, j'étais presque à l'autre bout du pays, je n'ai rien à voir avec tout ça !"

"Nous reprendrons cet entretien plus tard, Melle Rhys. Y-a t-il quelqu'un que vous souhaiteriez joindre ?"

"Non, merci."


Deux heures plus tard.

"Quelle est la nature de vos relations avec Arthur Pendergast ?"

"…"

"Avez-vous des rapports sexuels avec lui ?"

"C'est dégoûtant."

"Cela le serait certainement, puisque Arthur Pendergast est votre demi-frère si l'on en croit les tests sanguins que nous avons effectués plus tôt."

"Bon dieu, je ne couche pas avec Arthur Pendergast. Je n'en ai jamais eu intention. C'est juste un ami !"

"Qui lui avez-vous demandé de contacter ?"

"Ce ne sont pas vos affaires."

"Essayiez-vous de prévenir le complice de votre mère ?"

"Vous êtes malade. Arthur est le fils d'Uther. Il ne donnerait jamais de message à quelqu'un qui a tenté de tuer son père."

"…"

"Vous êtes coincée là, hein ?"

"Qui est Ambrose ?"

"Mon meilleur ami."

"Pourquoi voulez-vous le voir ?"

"Parce qu'il est mon meilleur ami et que l'un de nos amis vient de se faire attaquer."

"Uther ?"

"Non, Ari."

"Qui est Damian ?"

"…"

"Avez-vous déjà été contactée par votre mère, Viviane Cartwright ?"

"Je n'ai aucune nouvelle d'elle depuis seize ans. Ça fait au moins une dizaine de fois que je vous le répète.

"D'après votre dossier médical, vous avez été admise à l'hôpital Beaumont de Dublin il y a trois ans pour tentative de suicide. Vous n'avez suivi aucune thérapie."

"Je n'avais pas les moyens. Je ne vois pas le rapport avec cette affaire."

"Cela signifie que vous avez des antécédents médicaux indiquant une instabilité mentale–"

"Vous avez du culot !"

"– et donc je vous repose la question, avez-vous participé à l'agression de Uther Pendergast ?"

"Non ! Pourquoi est-ce que je l'agresserais ? Je n'ai aucune raison de mentir !"

Silence.

"Je reviens vous voir dans une heure. Peut être que d'ici là, vous serez décidée à me dire la vérité, Morgane."


Il est presque minuit quand Gauvain fait irruption dans le bureau. L'espace d'un instant, Morgane se demande s'il n'est pas une hallucination. Elle ignore si elle doit trouver cela drôle ou cruel, si l'univers lui fait encore une farce monumentale. Il adresse un charmant sourire à la jeune femme en traversant la pièce pendant que Nimueh – Nora – le fusille du regard. "Monsieur Gwyar, vous n'êtes pas l'avocat de Melle Rhys."

"Eh bien, non, mais son nom me plaît." Il fait un clin d'oeil à Morgane. "On se serre les coudes entre compatriotes Gallois. À ce propos, inspecteur, vous êtes ici depuis longtemps, n'est-ce-pas ? Huit heures ? Je suis surpris que son avocat ne se soit pas encore montré."

Les joues de Nora s'empourprent. "Dryer est coincé dans les embouteillages."

"Pendant huit heures ?" Sans attendre de réponse, Gauvain prend la chaise d'à côté, s'installant face à l'inspecteur. "C'est un sacré bouchon. J'ai été contacté par le jeune Pendergast, il a pensé que je pourrais lui fournir mon aide. Pouvez-vous me dire quelles charges sont retenues contre cette jeune femme ?"

Nora grince des dents. "Elle est suspectée de tentative de meurtre contre –"

"Les charges, inspecteur. Je présume qu'il y en a."

Silence.

"Je vois." Il hausse un sourcil. "Des preuves ?"

Rien. Gauvain se redresse. Il n'a même pas ouvert son attaché-case. "Elle est libérée sous caution. Vous n'avez rien contre elle qui justifie de prolonger cette garde à vue et d'après moi, Uther Pendergast fait pression sur vous pour la retenir ici."

L'inspecteur rougit davantage. "Comment osez-vous –"

"Melle Rhys," l'interrompt-il tandis que Morgane se relève. Elle croise les bras contre sa poitrine, regrettant de ne pas avoir emporté une veste. Il fait un froid de canard dans cette pièce. "Vos affaires vous seront restituées demain."

Elle ne dormira pas cette nuit, songe t-elle en frottant ses poignets engourdis par les menottes. Elle acquiesce et suit Gauvain dehors sans un regard en arrière pour Nimueh. Il ne ressemble pas tout à fait à l'homme de ses souvenirs ; les cheveux plus courts mais le même visage, la même mâchoire puissante où pousse un début de barbe, le même regard sombre et serein. Un soupir tremblant lui échappe alors que la porte du commissariat se referme derrière eux et Gauvain lui jette un oeil avant de quitter sa veste pour recouvrir ses épaules. Ses doigts effleurent sa clavicule, mais elle ignore son geste, sachant pertinemment que c'est sa façon de flirter avec elle. Il s'agit de Gauvain après tout.

"Venez, Arthur a loué une chambre pour vous dans le coin. Vos amis sont là."

Merlin, songe t-elle en sentant son coeur faire un bond dans sa poitrine. Elle resserre la veste autour de ses épaules avec un hochement de tête.

"Merci."

"Pas de quoi," assure t-il en souriant. "Arthur m'aurait tué si je n'avais pas aidé sa petite soeur."

Une noeud contracte sa poitrine. "Alors c'est vrai ?"

"J'ai vu les résultats. Le sang ne ment jamais." Il hésite. "Allez, nous ferions mieux de vous ramener."

Elle l'enlace, une étreinte de quelques secondes, avant de changer d'avis.

Le motel n'est pas situé très loin, à deux ou trois pâtés de maison et Gauvain connait les propriétaires. Il lui indique l'étage pendant qu'il reste au comptoir faire son numéro de séducteur à la jeune et jolie réceptionniste. Dès qu'elle ouvre la porte de la chambre douze, Mordred bondit hors du lit pour se jeter dans ses bras. Arthur se rassit, l'air mal à l'aise avec un seul bras valide. Morgane serre le garçon contre elle et lorsqu'il tente de sonder son esprit, elle lui montre sa vision. Du moins en partie, car il n'a pas besoin de voir le sang.

On doit faire quelque chose pour Morgause, informe t-il. Elle dépose un baiser sur son front. Pas maintenant, Mordred.

"Merci," dit-elle à l'intention d'Arthur. Il rougit légèrement avant de se racler la gorge.

"Pas de problème." Il n'y a personne d'autre dans la pièce. "Où est Ambrose ?"

"Il a déposé le petit monst– le gamin et a fiché le camp," répond t-il avant que Mordred n'enchaîne, il est après Morgause.

Tout seul ?

Je n'ai pas pu l'arrêter. Ils... Elle s'aperçoit alors qu'il a les joues inondées de larmes et s'assied au bord du lit, avant de le serrer dans ses bras. Fermant les yeux, elle cherche une trace de la magie de Merlin dans son esprit, le pentacle enfoui au creux sa paume. Il est en vie, frustré mais sain et sauf, alors elle ne peut se préoccuper de lui pour l'instant. Elle berce un Mordred en pleurs et accroché à elle, pendant que Arthur semble être sur le point de démolir le mur ou faire une crise de panique ou les deux à la fois.

"Qu'est-ce qu'il y a ?"

"Sa mère a été tuée," explique Morgane en passant tendrement une main dans les cheveux du garçon. Ce dernier a la tête blottie contre son épaule. "Comment Merlin t'a secouru, mon coeur ?"

Une barrière de protection.

"Quoi – tuée ?" Arthur les fixe avec horreur, une lueur sceptique dans le regard. "Bon dieu Morgane, qu'est-ce qui se passe ?"

La jeune femme l'ignore et saisit le visage de Mordred dans ses mains. "A ghrá, dis-moi ce qui est arrivé."

Il déglutit, laisse échapper un hoquet douloureux avant de lui projeter les images. Elle voit Morgause et Agravain défoncer la porte du café, Violet pousser son fils sous le comptoir, l'éloignant de leurs agresseurs. Emrys déboule par la porte mais arrive trop tard, une mare de sang imprègne déjà le sol alors que Morgause grimace et s'enfuit dans un tourbillon de fumée, trainant Agravain avec elle. Emrys appelle les secours, puis s'en va avec Mordred dans ses bras. Morgane s'extirpe du souvenir, resserrant son étreinte autour du garçon en larmes. Elle lève les yeux vers le blond.

"Écoute Arthur, tu vas devoir me faire confiance, d'accord ? Je veux que tu emmènes ton père et Mor– Damian et que vous vous cachiez. Je me fiche de l'endroit, mais ne retournez pas à Caerleon ni à Dublin, juste... allez vous-en d'ici. Est-ce que vous avez un endroit où aller, où vous serez en sécurité ?"

Il est perplexe. "Morgane–"

"S'il te plaît."

"Je vais nulle part tant que tu m'as pas dit ce qui se passe !"

Mordred la regarde. Le pentacle autour de son cou chauffe contre sa peau. Les mots surgissent de ses lèvres, un mélange d'irlandais et de langage de l'Ancienne religion. Ce n'est rien de ce que Merlin lui a dit, rien de ce qu'elle a appris dans le vieux grimoire mais le garçon agrippe son pull et elle sent tout de même ses pupilles scintiller.

"Dúisigh, mo rí! Ic þé bebíede þæt þú ne slæpest! Ní mór duit cuimhneamh, agus éist liom!"

Arthur pousse un cri en tenant sa tête. Mordred glisse de ses genoux pour qu'elle puisse rattraper le blond dans sa chute. Elle effleure sa blessure d'un doigt et des étincelles magiques jaillissent sans sa permission, recousant la peau écorchée. Elle place deux mains sur les joues d'Arthur, le forçant à la regarder en face.

"Je ne suis pas celle que j'étais," affirme t-elle. "Je ne suis pas Morgane Le Fay, je suis ta soeur et je t'aime. Et je veux juste te protéger. Je ne vais pas te faire de mal, tu comprends ?"

Il cligne des yeux comme s'il la regardait sans la voir, l'air perdu dans le vague, si bien que Morgane se demande si elle ne vient pas de commettre une bourde.

"Tu n'es pas fou." Si elle avait été à sa place, c'est probablement ce qu'elle aurait aimé entendre. "Tu étais plongé dans un profond sommeil et je viens de te rendre tes souvenirs. Je sais que ça fait mal," ajoute t-elle lorsqu'il essaye de reculer. "Je sais, mais Ari, j'ai besoin que tu comprennes. Morgause essaye de te tuer, toi, Uther, Merlin et Mordred. Et si tu n'as pas confiance en moi, tu risques de ne pas passer la nuit vivant."

Il la croit. Elle ignore si c'est l'absence de dreadlocks dans ses cheveux, l'expression sur son visage ou les souvenirs qui retrouvent soudain leur sens, mais elle peut clairement le voir dans ses yeux. Il la croit. D'ailleurs, son bras est guéri. Elle le prend dans ses bras, puis après un bref instant d'hésitation, il l'enlace à son tour.

"T'es cinglée," lâche t-il d'un air presque songeur, ce qui fait rire Morgane.

"Peut être. Mais maintenant, je dois sauver un autre cinglé et quand il s'agit de magie, tu ne peux rien faire pour moi." Elle l'embrasse sur la joue. "Emmène Damian et Uther et allez-vous en. Si ça peut te rassurer, je ne veux pas savoir où. Mais tu n'as rien à craindre de moi, j'espère que tu le sais."

Il la relâche. La jeune femme fait quelques pas en arrière en scrutant Arthur, et se demande si elle tirait cette tête lorsque Merlin l'avait poursuivie dans le parc et s'était fait kidnapper par des arbres pour avoir voulu la sauver. Les yeux écarquillés, Mordred l'observe alors qu'elle s'agenouille près du lit et se place à sa hauteur. Tu n'étais pas censée lever le voile de ses souvenirs.

Nous n'aurions pas pu le convaincre de nous aider autrement. Elle embrasse encore son front, le serre une dernière fois contre elle et murmure : "Garde-moi dans tes pensées, je te dirai quand il n'y aura plus de danger."

Les bras du garçon sont comme un étau autour de son cou. Ils restent dans cette position pendant un long moment avant qu'elle ne le pousse dans les bras du blond. Ensembles, le roi et son bourreau quittent la chambre et tandis que la porte se referme sur eux, elle voit Mordred saisir la main d'Arthur et s'y cramponner de toutes ses forces.

Morgane serre le pentacle dans ses mains, l'esprit entièrement focalisé sur Merlin.

"Ábeþecian min léof."


Tintagel.

C'est une petite ville construite en bordure de la Cornouailles. D'ordinaire, elle mettrait beaucoup plus de temps pour s'y rendre, mais des picotements fusent à l'arrière de son crâne et l'un des sortilèges que Morgause lui a enseigné dans un lointain passé franchit ses lèvres. Évidemment, elle a choisi Tintagel, l'endroit où Gorlois and Vivienne ont vécu avant d'être convoqués à Camelot. Ce n'est que justice pour Morgause, l'ironie du sort, et cela le serait également pour Morgane si son esprit avait été aussi corrompu qu'à l'époque.

Ce lieu est familier, elle peut le ressentir à la façon dont l'air souffle contre la veste en cuir de Gauvain – plutôt décontracté pour un avocat – comment le vent balaye ses cheveux et emporte le noeud qui les attache. C'est mieux ainsi. Morgause la reconnaîtra plus facilement. La sensation de chaleur dans sa poitrine s'intensifie et son sort de détection l'attire en avant tandis qu'elle descend la colline en direction des ruines, longeant le mur de pierre.

Elle ne connaît pas vraiment de sortilège de combat, plus maintenant. C'est une partie de ses souvenirs qu'elle n'a pas souhaité explorer. À vrai dire, ses informations lui font peur et Morgane craint de redevenir celle qu'elle était en se souvenant des horreurs qu'elle a été capable de commettre : briser les doigts d'un homme sans les toucher, transformer quelqu'un en torche humaine, détruire les tendons et les muscles, faire éclater les os, ravager l'esprit d'un homme pour le réduire à l'état de pantin de chair. Le souvenir de ses victimes, de tous ceux qu'elle a détruit la rend malade, alors elle ne veut pas savoir avec avec quels maléfices elle les a tués. Cela lui permet de rester détachée.

Elle entend les crépitements de magie avant de les voir. La voix de Morgause est rauque et hostile – méconnaissable – et elle peut sentir la noirceur dénaturée de son sortilège. Merlin vocifère une incantation dans la langue de l'Ancienne Religion – forbærne, pense t-elle, et le jet de flammes lui donne raison – alors qu'elle trébuche et glisse dans l'herbe dans sa course précipitée pour arriver à temps.

"Ástrice!" siffle Morgause et quelque chose explose. Ses vêtements s'accrochent dans un buisson. Morgane force le passage, faisant abstraction des égratignures sur ses jambes et tend brusquement les mains vers la sorcière blonde.

"Wáce ierlic!"

Pendant une fraction de secondes, elle regrette son geste. La force du sortilège touche Morgause en pleine poitrine, la projetant dos contre l'un des murs de pierre. Elle heurte la paroi avec un bruit sourd et Morgane ne peut que la fixer, figée sur place. Morgause est de plus petite taille que dans ses souvenirs, sa longue chevelure blonde a été remplacée par une coupe courte et ses yeux... il y a un problème avec ses yeux.

Maintenant qu'elle est ici, la jeune femme réalise soudain qu'elle n'a ni plan, ni stratégie, juste une poignée de sortilèges basiques. Sa soeur se vide de son sang au sol, Merlin est debout derrière elle et Morgane doit se décider. Elle s'est attendue à ce que le choix soit plus difficile, mais non.

Une main se referme sur son épaule. Merlin. Elle se retourne vers lui. Du sang coule de sa tempe et elle lève spontanément une main pour le soigner, mais il saisit son poignet sans lâcher Morgause des yeux. "Morgane, qu'est-ce que tu fais là ?"

"Tu as besoin de demander ?" Elle a envie de l'embrasser. Ce sentiment est si fort qu'elle en est effrayée. Elle se recule. "Merlin –"

"Tu ne devrais pas être là, Morgane !" Il est clair qu'elle vient de ruiner l'un de ses plans grandioses de martyr sauveur de monde, puisqu'il la scrute avec une lueur terrifiée au fond du regard et elle se demande brièvement s'ils partagent la même crainte, s'il a autant peur de la perdre. "Tu devrais être en train de protéger Arthur et Mordred –"

"Morgane," intervient la blonde, les faisant taire tout les deux. Elle se redresse, tenant son bras meurtri fermement contre elle et Morgane grimace, les lèvres pincées en une ligne sinistre. La force du sortilège a dû lui fracturer le bras. "Morgane, tu es là."

Elle presse la main de Merlin – un geste réconfortant, une mise en garde – avant de s'éloigner. Il la laisse faire. Un sentiment de panique à peine contrôlée émerge des profondeurs de son esprit et elle se demande s'il craint qu'elle ne le trahisse. "Ça va aller," dit-elle à voix haute, "ça va aller, chéri."

Elle s'adresse à Merlin, ce dont la sorcière blonde ignore. "Bien sûr que ça va," répond celle-ci en esquissant un sourire. Son oeil gauche est injecté de sang. "Ma soeur, tu m'as retrouvé."

"J'y arrive toujours," réplique Morgane en faisant quelques pas en avant avec précaution. "Morgause, qu'est-ce que tu fais, chérie ? Pourquoi attaques-tu Ambrose ?"

La blonde hésite, les sourcils froncés. "Ambrose."

"Mon ami," explique t-elle en désignant Merlin avant de se rapprocher, lentement, prudemment. Quelque chose cloche avec Morgause, la magie n'a jamais eu ce genre de sensation avant. Elle ne comprend pas ce qui a pu se produire. Son aura magique est... dénaturée, corrompue, entortillée comme un sac de noeuds. Elle a beau essayer de créer un lien psychique, en vain. "Mon ami Ambrose."

"Ami." Morgause semble méditer sur cette idée et pendant ce temps, elle en profite pour faire deux pas supplémentaires. À présent, dix mètres environ séparent les deux sorcières et elle n'a plus qu'à jeter un autre sort pour briser le crâne de sa soeur contre le mur derrière elle. Morgane n'en fait rien. "Qui ?"

Elle a un instant d'hésitation, puis précise : "Merlin Emrys."

Les pupilles de Morgause s'assombrissent. Sa main se tord. Une force invisible la saisit par sa chemise et l'attire violemment en avant jusqu'à ce qu'elle se cogne contre la blonde. Une odeur de shampoing à la lavande mêlée de sang et de terre emplit ses narines alors que Morgane doit les retenir toutes les deux pour ne pas perdre l'équilibre. Puis, sa soeur la pousse derrière elle avant de pivoter pour lancer un autre sortilège, mais Morgane plonge en avant et l'attrape par les genoux, espérant la faire tomber au sol.

"Oferswing," s'exclame Morgause. Le sort plaque brusquement Morgane contre le mur, faisant vibrer tous les os de son corps. Des points noirs brouillent sa vue pendant quelques secondes et lorsqu'elle parvient à retrouver une respiration normale, la blonde est en train de tourner autour de Merlin telle une panthère avec sa proie et le sorcier en fait de même, l'air de chercher une ouverture. Elle se sent comme le trophée d'un horrible jeu de tir à la corde. Soudain, la magie et les flammes embrasent l'atmosphère. Elle perçoit l'odeur du tonnerre dans l'air. Elle tousse, prenant une longue inspiration tremblante. Quelque chose crépite dans sa poitrine. Sous ses manches, ses cicatrices la brûlent.

"Morgause !" s'écrie t-elle. Quand sa soeur détourne son attention vers elle, Morgane lèvent ses deux mains. "Wáce ierlic!"

D'un geste, la blonde contre le sort en grognant et cherche à sa taille une épée qui n'existe pas. C'est à ce moment précis qu'elle s'en rend compte. Morgause les voit encore à la cour de Camelot.

Seul un bruissement se fait entendre en guise d'avertissement, avant qu'Agravain ne surgisse des fourrés pour atterrir sur elle, lui arrachant un cri. "Ethan !" Merlin se retourne vers eux et Morgause tente sa chance : elle lance une sphère enflammée qui touche le magicien à l'épaule. Morgane pousse un autre hurlement, plantant ses ongles dans la terre sous elle pour se cramponner à quelque chose, n'importe quoi, et lorsqu'elle trouve une pierre, elle se tortille de plus belle. Le caillou frappe Agravain à la tête, qui bascule en arrière avec un juron. Elle s'éloigne en rampant, utilisant la magie pour l'assommer sans se soucier de la pierre maculée de sang pendant que Morgause s'acharne, jetant sort après sort après sort –

"ARRÊTE !"

La blonde brandit une main vers le mur instable derrière Merlin. Ce dernier l'attaque avec une autre boule de feu mais ne réalise son intention qu'une seconde trop tard ; les pierres dégringolent et il n'a pas le temps de réagir. Morgane est trop loin. Sans qu'elle ne puisse faire un geste, il gît déjà au sol et elle peut voir l'éclat ensanglanté de ses cheveux. Elle tend une main et hurle un mot qu'elle ne connaît pas.

Les rochers s'immobilisent, flottant dans les airs au-dessus du crâne de Merlin.

Il y a un bref moment de silence étonné. Morgause la fixe, tandis qu'elle est affalée de tout son long dans la boue, la magie palpitant à travers ses veines. Elle ne peut plus tenir. Elle se tourne et agite le bras, envoyant les rochers valdinguer dans l'océan en rasant la tête de Morgause. Sa soeur reste pétrifiée et Morgane rampe en avant, le coeur battant dans ses oreilles, la gorge, l'esprit, le corps tout entier gagnés par la terreur. Tu n'as pas le droit de mourir. Mais elle ignore si la magie de Merlin imprègne toujours le fond de son esprit, elle est trop paniquée pour se concentrer et lorsqu'elle le rejoint enfin, elle ne saurait dire s'il respire ou non. Elle doit poser une main sur son torse pour s'assurer que son coeur bat toujours et soulager en partie sa crainte. Son poux est faible, de plus en plus de sang se répand à la minute et ses doigts sont visqueux quand elle touche les cheveux du sorcier.

"Non, non, non, non ! Tu n'as pas le droit de mourir dans mes bras." Elle n'est pas médecin et ne sait quoi faire, mais la vue de tout ce sang lui retourne l'estomac. Elle ôte la veste de Gauvain, puis sa chemise avant de la rouler en boule et presser le tissu contre la tête de Merlin. Elle se moque des cicatrices sur ses poignets et sur sa hanche, légèrement exposée par son débardeur, et lève ses yeux vers la blonde. "Aide-moi !"

Morgause la dévisage comme si elle venait de recevoir un coup de poignard dans le dos. "Morgane..."

"Ce n'est pas Camelot !" hurle t-elle, faisant sursauter sa soeur. Ses paroles ont l'effet d'une gifle. "Ce n'est pas ce qu'on est censé faire ! Il n'y a plus de prophétie ou de destin, plus rien – tu n'as pas à le tuer, Morgause !" Elle n'est pas sûre de savoir de qui elle parle ; Uther, Arthur, Merlin ou les trois en même temps, mais peu importe car le corps de Merlin jonche le sol, immobile, inconscient, et le flot de sang commence déjà à traverser la chemise qu'elle garde appuyée contre sa blessure. "Je t'en prie !"

Ses pouvoirs de guérison sont limités si bien qu'elle peut simplement soigner les blessures légères, souvent de façon instinctive. Elle ne connaît aucun sortilège pour cela, pas vraiment. D'ailleurs, la jeune femme est trop affolée pour laisser la magie circuler harmonieusement en elle. Elle scrute le ciel, la pleine lune est froide et distante. Elle a envie de hurler à sa magie de l'aider mais doute qu'elle se fera entendre. Son portable est dans sa poche et, sans accorder plus d'importance à Morgause, elle le sort et presse les boutons d'une main tremblante, écoutant les bip de la sonnerie. Un sanglot désespéré lui échappe et lorsqu'elle écarte la chemise du crâne de Merlin, le sang ne cesse de couler.

"Non, non, non !"

"Quelle est votre urgence ?"

Elle bafouille quelque chose au téléphone, persuadée qu'elle doit paraître hystérique, mais ses pouvoirs magiques l'ont abandonnés et Morgause a disparu sans laisser de traces. Les secours arrivent dix minutes plus tard, sauf qu'à ce moment là, Merlin respire à peine, son visage est devenu aussi pâle que l'ivoire et Morgane ne peut se permettre de pleurer.


L'hélicoptère-ambulance les conduit à l'hôpital communautaire de Bodmin. Depuis qu'elle s'est ouvert les veines à seize ans, Morgane déteste les hôpitaux ; l'odeur, le goût amer que ces établissements lui laissent à travers la gorge, les files d'attente interminables. Elle s'est présentée comme la soeur de Merlin et grâce à leur ressemblance physique, ils l'ont autorisée à rester avec lui dans sa chambre à sa sortie du bloc opératoire.

Elle le reconnaît à peine enveloppé dans ses bandages. L'infirmière est comme un moulin à paroles, rabâchant que Merlin n'a jamais vraiment été en danger, que les blessures à la tête saignent toujours beaucoup et qu'il se réveillera dans quelques heures avec un bras cassé et d'une humeur exécrable. Mais Morgane n'arrive qu'à penser à la rapidité avec laquelle le sang a trempé sa chemise. D'ailleurs, ses genoux sont tachés de rouge et les traces commencent à sécher sur son jeans. Elle prévient Gaius à la librairie, soulagée de l'entendre au bout du fil. Elle imagine que Morgause ne s'est pas souvenue ou n'a pas jugé bon de se soucier de l'ancien médecin de la Cour. Mordred l'a peut être espionné ; elle espère que oui, qu'il est au courant que le danger n'est pas écarté et que Morgause a pris la fuite.

Sans Vivienne – Viviane, se rattrape t-elle en serrant la main de Merlin – il est probable que la sorcière blonde ne fasse rien. Cela dit, le doute persiste. Elle n'a jamais rencontré sa soeur dans cette vie et ne peut deviner à quel point elle ressemble à l'ancienne Morgause. Savoir ou non si elle continuera à les persécuter n'est absolument pas dans ses cordes. Elle pousse discrètement un juron en irlandais et se demande si Agravain – Ethan va bien. Il a aussi été secouru et se trouve actuellement en convalescence dans l'une des chambres voisines. Sa blessure est moins critique que celle de Merlin.

Morgane s'incline en avant, la tête relâchée contre les draps. Son pouce caresse distraitement le dos de la main pâle de Merlin. Elle se sent épuisée tout à coup, l'aube s'est déjà levée et elle ignore depuis combien de temps elle est restée assise ici. Elle a obstinément refusé de partir si bien que l'infirmière de garde n'a pas eu le coeur à la forcer.

Un aigle tape du bec contre la vitre. Morgane l'observe longuement sans comprendre, avant de quitter son siège, laissant la main du sorcier glisser de la sienne. Cela ne peut être qu'une seule personne.

Elle ne laisse aucun message et, penchée au-dessus du lit, se contente d'effleurer les lèvres de Merlin, savourant ce baiser bien qu'il ne lui soit pas rendu, avant de se faufiler hors de la pièce.

Morgause l'attend dans le parking, adossée contre un lampadaire, lorsqu'elle sort enfin du dédale des couloirs de l'hôpital. Elle s'est soignée ou quelqu'un l'a fait pour elle. Néanmoins, sa magie lui donne toujours des frissons de malaise. Morgane garde ses distances. "Qu'est-ce que tu veux ?"

Elle a un léger mouvement de recul. "Ma soeur..."

"Qu'est-ce que tu veux, Morgause ?" réitère t-elle avec lassitude, trop fatiguée pour s'inquiéter d'une éventuelle attaque. La blonde ne peut pas de toute façon, au milieu du monde réel. Elle ne sait pas ce que voit la sorcière, mais ce lieu est trop public. "Je n'ai pas beaucoup de temps. Je dois retourner à l'intérieur dans deux minutes."

Morgause pose un regard appuyé sur elle. Morgane se demande si elle peut l'aider, s'il existe quelqu'un qui puisse la raisonner, si c'est l'oeuvre de sa mère ou d'un horrible jeu du sort causé par la magie qui l'a rendu ainsi. Le dos raide, la blonde se lèche les lèvres. "Pourquoi ?"

"Pourquoi quoi ?"

"Pourquoi as-tu sauvé le magicien ?"

La jeune femme croise résolument les bras sur sa poitrine. "Je n'ai pas à me justifier devant toi alors que je ne t'ai jamais vu de ma vie."

Morgause cille encore et lui tend la main. Son bras retombe avant qu'elle n'ait pu la toucher. "Morgane..."

Cette dernière sent ses entrailles se pétrifier. Elle lève une main et, avant de pouvoir s'en dissuader, murmure : "Swefe nu."

Les prunelles de la blonde s'agrandissent de surprise, mais elle glisse au sol. Morgane fixe son corps étendu contre l'asphalte, sa poitrine qui se soulève et s'abaisse au rythme de son souffle tandis qu'elle succombe au sommeil. Elle s'agenouille près de sa soeur et passe une main dans ses cheveux.

Elle finit par appeler la police et patiente jusqu'à ce que les gyrophares illuminent le parking pour se remettre debout et s'en aller. Elle quitte l'enceinte de l'hôpital, Tintagel, et s'éloigne autant que possible avant de s'éclipser à l'aide de la magie, direction Caerleon.


Morgane ne voit pas Merlin entrer. Elle est trop occupée à tenter de remettre l'épée – baptisée Excalibur dans son esprit, peu importe si elle sait qu'en toute logique, ce n'est pas celle-ci – sur son socle fixé au mur au-dessus de la section mythologie. "Je suis à vous dans une minute," annonce t-elle sans se retourner, hissée sur la pointe des pieds pour essayer de faire glisser la poignée dans son emplacement initial. "Bon sang, c'est pas vrai –"

Quelque chose lui ôte l'épée des mains au même instant où elle perçoit le changement dans la pièce ; la magie virevolte et s'enroule autour de Merlin. Elle fait volte-face, le teint livide, tandis qu'il soulève aisément l'arme et la replace dans son fourreau. Ses genoux tremblent et elle en tombe presque de son tabouret. Elle se racle la gorge. "Salut."

Il la scrute sans rien dire. Elle grimace à peine, préférant fermer les yeux plutôt que de plonger dans les siens. "Qu'est-ce que tu fais là ?"

Sa magie bat légèrement en retraite dans son esprit et Morgane devine qu'elle l'a blessé. Merlin toussote et s'éloigne d'un pas. "Je... suis venu voir comment vous alliez, toi et Gaius."

"On va bien."

"Oh." Dieu comme elle a envie de le toucher. Elle veut écarter les mèches qui cachent son front pour voir l'endroit où se trouve sûrement la cicatrice. Elle veut retracer chaque ligne de fatigue sur son visage et les effacer du pouce parce qu'il en a trop. À seulement dix-huit ou dix-neuf ans, son visage ne devrait pas être autant cerné par l'inquiétude. Cependant, elle garde ses poings serrés le long de son corps pour résister à la tentation. "...bien. C'est... bien."

"Comment vas-tu ?" La question lui échappe sans réfléchir. Merlin a un petit rire, posant automatiquement une main sur sa tête. Il porte un chapeau et elle se souvient qu'une partie de son crâne a été rasée pour atteindre l'os fracturé. Elle se demande si ses cheveux ont déjà repoussé.

"Plus aucun mal de tête."

Morgane lui tourne le dos, les paupières closes, et se force à respirer normalement. Il va bien. "C'est une bonne nouvelle."

Une pause. Au bout d'un moment, elle déclare : "Gaius est sorti pour l'instant. Si tu veux revenir –"

"Arrête," l'interrompt-il. Sa bouche se referme avant qu'elle ne puisse la trahir. "Tu m'évites, Morgane. Pourquoi ?"

"Je ne vois pas de quoi tu parles."

"Vraiment ? Parce que ta magie n'a pas cessé de hurler depuis que je me suis réveillé," s'énerve t-il. "Tu étais terrifiée. Tu te souviens ?" Il tapote le pentacle autour de son cou. "Ma seule question, si tu as décidé de me rayer de ta vie, c'est pourquoi tu n'as pas brisé ce lien."

Elle s'emporte, aussi furieuse que lui : "je ne ferais jamais ça et tu le sais."

"Alors pourquoi ?"

"Je ne voulais pas –"

"Voulais pas quoi ? Tu ne voulais pas que je sache comment tu allais ? Tu ne voulais pas te souvenir que j'existais ?"

Elle le gifle. La force du coup tourne la tête de Merlin sur le côté. Il se tient la joue, choqué, alors qu'elle laisse librement couler ses larmes. Elle n'a pas pleuré depuis des mois, pas depuis qu'il l'a quittée la première fois mais à présent, de chaudes larmes dévalent ses joues et elle lutte pour respirer.

"Je ne voulais pas te faire de mal !" hurle t-elle. À l'extérieur, un homme s'apprêtant à entrer dans la librairie fait demi-tour et se dépêche de filer. "Bon dieu, espèce d'imbécile ! Je ne voulais pas te blesser encore une fois !"

"Morgane –"

"Je te croyais mort !" Sa voix grimpe dans les aigus et Merlin continue simplement à la fixer, sous le choc, tandis qu'elle perd tous ses moyens. "Je croyais que tu étais mort et ce qui s'est passé est ma faute. J'aurais dû arrêter les rochers avant qu'ils te touchent, j'aurais dû assommer Morgause plus tôt, mais je n'ai rien fait et il y avait du sang partout et je ne savais pas quoi faire !"

Le sorcier reste muet. Il la regarde bêtement. Morgane secoue la tête et poursuit : "Je ne peux pas te perdre. Je ne peux pas te perdre encore comme ça." Elle n'arrive toujours pas à le dire. Elle respire avec difficulté, les larmes sont brûlantes sur son visage, puis explose : "Thabharfainn fuil mo chroí duit. Tá mo chroí istigh ionat. Je ne pouvais pas te perdre encore une fois."

Il ne bronche pas pendant ce qui semble être une éternité. Haletante, les poings crispés, elle détourne finalement les yeux. Quelque chose bouillonne à l'arrière de son esprit ; il rassemble ses pensées en effervescence, cherche quoi répondre mais il n'y a rien à dire car sa détermination est sans faille. Elle ne recommencera pas. "Merlin –"

Des doigts caressent sa mâchoire. Morgane lève la tête. Une lueur s'est glissée dans les pupilles de Merlin, un éclat qu'elle reconnaît et qu'elle a seulement vu une ou deux fois auparavant. Il se penche et elle se redresse un peu, telle une fleur tournée vers le soleil, et les lèvres de Merlin sont douces et chaudes contre les siennes, alors qu'il saisit délicatement son visage dans ses mains. Elle se fige l'espace d'un instant, le souffle coupé. Il garde ses yeux ouverts, il la contemple dans l'attente d'une réaction, puis finit par reculer. Morgane émet une plainte malgré elle.

Aucun mot n'est échangé entre eux. La jeune femme ne peut que l'observer avec de gros yeux, la bouche entre-ouverte, incapable d'articuler quoique ce soit. Le visage de Merlin se ferme tandis qu'il fait un pas en arrière, hors de son espace, ouvrant la bouche pour s'excuser, et ce geste semble rompre le charme qu'il a sur elle. Morgane s'avance, l'attrape par les oreilles et colle sa bouche à la sienne. Elle le sent prendre une brève inspiration, visiblement stupéfait. Puis, les bras du sorcier viennent étroitement l'entourer, il effleure ses côtes, ses hanches avant de remonter vers ses épaules. Sans pouvoir se retenir plus longtemps, elle ouvre la veste de son compagnon et promène ses mains sur son torse, traçant chaque centimètre dont elle a tenté de se souvenir pendant ce mois d'absence. Il est mince, plus qu'elle ne le pensait après un mois de repos à l'hôpital, un mois passé avec sa mère à son chevet pour s'assurer qu'il mange correctement parce que c'est ce que font toutes les mères lorsqu'elles ont un fils en convalescence pour une blessure inexpliquée au crâne. Lentement, les doigts de Merlin remontent telle une caresse sur sa gorge, puis explorent sa clavicule et il délaisse ses lèvres pour placer un baiser au creux de son cou, à la jointure de sa mâchoire. Morgane frissonne malgré elle et l'attire de nouveau vers sa bouche ; l'atmosphère devient plus chaude, ses cheveux sont aplatis sur sa nuque humide et elle sent son coeur battre à une vitesse folle dans sa poitrine –

Des bruits de pas retentissent soudain dans l'escalier et elle se décolle du magicien au moment où Mordred déboule dans la librairie, avec un regard entendu pour Morgane signifiant qu'il n'est pas dupe. Derrière elle, Merlin tousse mais garde ses mains sur elle, n'ayant aucune envie de la relâcher. Finalement, Mordred pouffe de rire et dit tout haut : "Content de te revoir, Emrys."

Merlin a un raclement de gorge. "Merci."

Le garçon les examine longuement avant de ricaner à nouveau et marmonner quelque chose dans sa barbe ressemblant à "pas trop tôt" pour ensuite se diriger vers la cuisine. Morgane grogne une phrase à propos de gamins mal élevés, puis trouve enfin le courage de relever les yeux vers son compagnon, qui l'observe simplement avec un sourire.

"Tu ne vas pas me perdre, Morgane," souffle t-il en caressant sa joue. "Ni maintenant, ni jamais. Je te le promets."

"Tu ne peux pas me promettre ça." Pourtant, ses mots la rendent plus légère qu'elle ne l'a été depuis des semaines. Merlin rit doucement et se penche pour embrasser le coin de sa bouche.

"Je ne sais pas. Mais c'est une bonne idée, non ? Tant que je ne me jette pas sous un bus –"

"La ferme," coupe t-elle avant de l'embrasser une nouvelle fois, comme elle a toujours voulu le faire depuis le jour où il l'a extirpée de sous les arbres en lui disant qu'elle était tout simplement divine. Ce n'est rien de ce qu'elle a déjà expérimenté par le passé, réalise t-elle en souriant contre les lèvres du sorcier, ce qui signifie que Merlin a raison.

Elle n'a plus de destin.

Elle peut choisir le sien.

Ils le peuvent tous.

.&.

Fin


Coucou !

Ça fait une éternité, je sais ! J'espère au moins que cette longue suite et fin (+ de 10 000 mots!) vous a plue. Pour ceux qui s'interrogeraient sur la suite de mes autres traductions, je ne vous ai pas oublié. Ça prendra du temps, mes posts risquent d'être irréguliers mais je ferai mon possible pour les terminer.

Merci infiniment aux irréductibles qui continuent de m'encourager avec leurs messages, je ne serais pas là sans vous !

Sortilèges/expressions: (vieil anglais et irlandais/gaélique):

A ghrá: mon chéri, mon cher

Dúisigh, mo rí! Ic þé bebíede þæt þú ne slæpest! Ní mór duit cuimhneamh, agus éist liom!: réveillez-vous, mon roi! Je vous ordonne de ne pas dormir! Vous devez vous souvenir et écouter! (2ème pers. plur. dans ce contexte)

Ábeþecian min léof: détecte mon ami bien-aimé

Ástrice: frappe (impératif)

Wáce ierlic: vile et en colère

Swefe nu: qu'elle/il dorme maintenant

Thabharfainn fuil mo chroí duit. Tá mo chroí istigh ionat: je te donnerais le sang de mon coeur. Mon coeur est en toi. (2ème pers. sing. dans ce contexte)