Chapitre 3 :
Fleurs du mal
Mai 2007
Hôtel de Tokyo
Chambre 307
Le silence devenait écrasant dans la chambre. On n'entendait même pas le bourdonnement de fond de la circulation, à cause des doubles-vitrages. La respiration des deux hommes était ténue, presque déjà morte. Le premier, L, le nez collé à la fenêtre, contemplait la nuit sans la voir. Il songeait que dans quelques heures, le plan serait mis à exécution et que son compagnon risquerait sa vie. Mourrait probablement. Et… C'était si bête…
Il ne savait pas quoi dire.
L allait le perdre à cause d'un plan incertain, d'une idée stupide, et il ne savait juste pas quoi lui dire. Pire, il ne savait pas ce qu'il éprouvait, ce qu'il ressentait pour cet homme… Cet homme qui l'avait tant fait souffrir, cet homme qui l'avait tour à tour adulé, détesté, puis aimé, cet homme qui avait manqué le tuer et finalement décidé de se sacrifier pour lui… Même pas pour la Justice, il ne croyait pas en la justice… Non, il voulait mourir pour Lawliet. L'homme. La créature autiste, étrange et ébouriffée. Ses doigts crissèrent sur la paroi de verre.
Et lui… L'aimait-il ?
Haine, amour, respect, peur, répulsion, envie…
Aucun de ces adjectifs ne convenait vraiment. Ils étaient trop inextricablement mêlés.
L'Autre ne se lassait pas de l'observer, caressant du regard la silhouette voûtée et efflanquée aux cheveux en bataille. L était d'une maigreur presque maladive, flottant dans ses vêtements, les côtes à fleur de peau. Mais malgré cela, il le trouvait beau. L'être le plus beau de cette Terre. Il l'aurait trouvé magnifique même défiguré, même réduit à l'état de charogne puante.
« -- " Alors, ô ma beauté ! dites à la vermine
Qui vous mangera de baisers,
Que j'ai gardé la forme et l'essence divine
De mes amours décomposés !" » Récita-t-il dans un murmure à peine perceptible.
L se raidit. Son compagnon sourit tristement dans le noir. Il hésita un instant, puis franchit la distance qui les séparait, froissant son pull informe en enfouissant son visage entre ses omoplates saillantes. Le détective se cambra encore d'avantage, ne se détendant que lorsqu'il perçut la respiration timide de son compagnon à travers le tissu. Il soupira. Il venait encore de changer d'humeur. Il passait sans crier gare de la raillerie vulgaire à la fatalité, du macabre à une douceur à faire pleurer les pierres. Il était mentalement instable, avait affirmé Watari, qui n'avait de cesse de le mettre en garde. Un jour, lui avait-il prédit, il lui trancherait la gorge au lieu de l'embrasser. Mais L s'en fichait.
C'était cela qui faisait son charme.
« -- LesFleurs du Mal, de Baudelaire, reconnut le détective après un moment de silence.
-- « Une charogne », ajouta le second.
-- Comment est-ce que je dois le prendre ? Ironisa L, amer.
-- " Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,
A cette horrible infection,
Etoile de mes yeux, soleil de ma nature,
Vous, mon ange et ma passion !" » S'enflamma-t-il.
Reconnaissant cette voix pressante et pleine d'ardeur, L voulut échapper de nouveau à ses bras. Mais cette fois, L'Autre se tenait prêt et le plaqua contre la vitre, écrasant ses lèvres contre les siennes. L suffoqua et tenta de tourner la tête, en vain. Sa langue brûlante envahissait sa bouche, ses dents mordaient et l'écharpaient. Il lui faisait mal, il cherchait à le boire, à le manger, à le dévorer de ce baiser insatiable et cannibale, un baiser d'amour tellement fort qu'il finirait par le tuer. Par l'étouffer en le serrant contre lui. Par l'égorger en voulant simplement lui mordiller le cou. Par lui arracher quelque chose en lieu de caresse tendre.
Mais L aussi était fort.
Le coup de pied partit avec tant de puissance que son « agresseur » fit un vol plané à travers la pièce, heurtant le carrelage à plusieurs reprises avant de s'immobiliser. Il resta quelques instants à terre, étourdi, puis se redressa. Ses lunettes fumées avaient valsé à l'autre bout de la pièce, découvrant ses yeux qui luisaient d'une lueur sauvage dans la pénombre, à l'instar de ses canines découvertes. Il se mit à quatre pattes, ses ongles lacérant le tapis. Un grondement dément sortit de sa gorge. Il n'avait plus rien d'humain. Le visage de L s'assombrit et il se remit dans cette position de défense si particulière qu'exigeait la capoeira, le dos ployé et les jambes solidement campées sur le sol.
« -- Je ne suis pas ton jouet. » Martela-t-il durement.
L'Autre cracha. Les yeux de L devinrent deux fentes noires.
« -- Allez, siffla-t-il entre ses dents. Viens… Viens là… Qu'on en finisse… ALLEZ ! »
Ce cri ramena un calme inespéré. Le jeune homme accroupi cligna des paupières plusieurs fois de suite, comme s'il sortait d'un cauchemar. Il tourna la tête à droite, puis à gauche, avant de s'ébrouer. Il se releva prudemment, surveillant du coin de l'œil le détective qui n'avait pas baissé sa garde.
« -- Je vais avoir un sacré hématome, remarqua-t-il, soulevant son pull pour lui montrer la trace de l'impact.
-- Je sais.
-- J'aurai pu me faire vraiment très mal.
-- Je sais.
-- Je t'aime. »
L bloqua sa respiration. L'Autre le défiait du regard, avec une espèce de supplication. Des yeux étrangement sincères.
Des yeux qui n'étaient pas ceux de quelqu'un qui mentait.
Alors L baissa les bras et se retourna vers la fenêtre, répondant par les seuls mots qui pouvaient convenir, ou plutôt les seuls mots qu'il pouvait prononcer, lui qui ne savait pas faire une déclaration…
« -- Je sais. »
Octobre 2007
Tokyo
Hélicoptère Z312
« -- Alors c'est avec ça qu'il tue… »
Fasciné, Ryûzaki prit le carnet noir entre deux doigts. Puis il tourna la tête en direction d'Higuchi, pour voir le fameux dieu de la mort. Ses yeux noirs globuleux s'écarquillèrent, contemplant la créature avec fascination. Le regard du Shinigami se tourna vers lui et le détailla. Un éclair de surprise passa dans les prunelles de Rem. Ryûzaki retint son souffle. Une poignée de secondes durant, l'échange se prolongea. Humain et dieu de la mort échangeaient, parlant un langage qu'ils étaient les seuls à comprendre. Soudain, le détective sentit que le cahier lui glissait des mains.
« -- Donne-le moi, Ryûzaki, je veux voir ! »
Il fit volte-face, pressentant un terrible danger, tentant de reprendre le Death Note à Light. Trop tard. Le suspect ouvrit la bouche en grand sur un cri muet, ses yeux inondés d'une cascade de lumière fulgurante. Tout son corps se tendit à l'extrême dans ce si court instant, comme si ses os allaient casser, déformés par une effroyable pression intérieure. Puis plus rien. Il reprit la maitrise de lui-même en un clin d'œil, se détournant pour examiner le cahier.
« -- Tu crois que si on procède à une analyse scientifique, on trouvera quelque chose ? » Demanda le jeune homme d'une voix sourde, tout en procédant à la vérification des noms inscrits dans le Death Note.
Ryûzaki fronça les sourcils. Quelque chose clochait. Il ne savait pas quoi, mais quelque chose venait de changer, radicalement. Il se mordit férocement le pouce.
« -- Ça m'étonne que tu fasses cette réflexion, marmonna-t-il. Un cahier meurtrier donné par un Shinigami, tu crois vraiment qu'on trouvera quelque chose en laboratoire ? »
Une analyse ne pourra rien faire découvrir, Light-kun. Les choses comme celles-là échappent à la science.
Je m'y connais.
« -- On ne sait jamais… »
Au-dehors de l'hélicoptère, un cri retentit. Le détective se retourna vivement vers l'autoroute, jurant lorsqu'il constata qu'Higuchi venait de s'écrouler, la bave aux lèvres.
« -- Ryûzaki ! Grésilla la voix de Soichiro Yagami dans ses écouteurs. Ryûzaki, il a eu une crise cardiaque !
-- Encore Kira ! Mais comment a-t-il pu… ? » S'exclama Light.
Dans la panique ambiante, son ton affolé sonnait faux. Ou non, il sonnait comme celui d'un très bon comédien qui retrouve un rôle longtemps délaissé. Ryûzaki frissonna et observa son visage dans la pénombre, en plissant les yeux. Parvint à distinguer ce qu'il voulait.
Oh bon sang…
Cette fois-ci, c'est la bonne.
Je suis cuit.
Cette idée l'affola, tout d'abord. Puis il prit une grande inspiration en se rappelant de la minuscule caméra fixée à son pull et qui l'avertissait du moindre de ses gestes. Il ne fallait pas qu'il sache. Surtout pas. Sinon, il insisterait pour se sacrifier. Il avait toujours eu ce stupide esprit chevaleresque, du moins lorsqu'il s'agissait de personnes qu'il aimait…
Tant pis. Il était trop tard pour reculer, et il ne le laisserait pas mourir. Il jouerait le jeu jusqu'au bout.
Les dés en étaient jetés.
Conversation par mail
Ordinateur de L
Six heures du matin
L'Hérétique : Arrête ça.
Argus : Quoi donc ?
L'Hérétique : Ce petit jeu. Quelque chose a changé, je le sens. Mais tu ne m'en parles pas. Pourquoi ?
Argus : Je ne vois pas ce que tu veux dire.
L'Hérétique : Tu… Bon sang, qu'est-ce que tu essaie de faire ?! Tu n'as tout de même pas l'intention de… De le laisser te…
Argus : C'est ma vie. J'en fais ce que je veux.
L'hérétique : Ta vie…Tu… ? NON !
Argus : Ecoute, c'est notre seule chance de l'attraper ! S'il laisse tomber son masque à cet instant, rien qu'une seconde, la caméra saisira l'image.
L'hérétique : ET SI IL NE LE LAISSE PAS TOMBER ?! TU MOURRAS POUR RIEN ! NON !
Argus : Il adore gagner, il est immature et puérile. On a sept pourcents de chances que cela se produise.
L'hérétique : C'est totalement aléatoire ! JE REFUSE. Je vais prévenir Watari…
Argus : Manque de chance, j'ai truqué ordinateurs et portables. Ils passent en boucle le signal RAS.
L'hérétique : J'arrive. Je me fiche de tout faire rater ou non. Je… Je… J…
Argus : Non, tu ne viens pas. Le somnifère commence à faire effet, n'est-ce pas ?
L'hérétique : NNNNNNNNNNNNNNNNNNNNNNNNNNNNNNNNNNNNNNN
Argus : Oh… Tu t'es endormi… Endormi sur la touche « N », pour « Non »… Ou « N » pour « Near »… C'est le destin.
…
…
…
…
…
…
Argus : « Des cloches tout à coup sautent avec furie
Et lancent vers le ciel un affreux hurlement,
Ainsi que des esprits errants et sans patrie
Qui se mettent à geindre opiniâtrement. »
Les Fleurs du Mal
-78- « Spleen »
Charles Baudelaire
Ah, les cloches... (se mouche)
Suite !
