Salut, c'est moi, des mois plus tard 8) Haikyuu m'avait kidnappé. Ne multipliez pas les fandoms, mes enfants.
Je remercie toutes celles (et ceux) qui m'ont laissé des reviews sur le chapitre précédents, vous êtes des anges et vous méritez du BONHEUR dans la vie. Prenez ce cœur, symbole de mon affection. ❤
Comme ça fait longtemps (sans blague), résumé de l'épisode précédent :
Yuu est perdu dans une ville souterraine cheloue car il est pauvre. Après une bataille enragée (non) avec une brute de bas étage, Yuu rentre dans la famille de Mika comme ça ils peuvent chourrer de la bouffe aux gens d'en haut car ils sont pauvres. Il chope un tuyau dans un égout, décide de s'en faire une arme, lance une nouvelle mode et s'entraîne tous les jours à frapper dans le vide. À l'âge de 12 ans, Mika tombe malade et un étrange homme inconnu vient lui apporter un médicament douteux. Yuu en conclut que Mika vend son corps, car Yuu est extrêmement obtus et n'aime pas trop y voir clair. Il jure qu'il va tuer tous les vampires. Ça alors lol.
Voilà où nous en sommes. Now, la suite !
Bonne lecture, j'espère que vous apprécierez. :3
Mika n'avait jamais eu l'air aussi en forme.
Il discutait en riant avec Kouta, le plus âgé des garçons, sans manifester le moindre signe de fatigue. La maladie ne lui avait pas fait grand-chose ; apparemment, son traitement avait bien fonctionné.
Y penser mettait toujours Yuu un peu mal à l'aise. Il l'observa longuement dans l'espoir de voir un quelconque indice de mauvaise santé. Sans résultat.
Qui qu'ait été cet homme, il n'avait pas voulu le piéger. Ça aurait dû le rendre heureux. Malgré tout, il n'en était pas le moins du monde soulagé. On n'offrait rien gratuitement, dans les souterrains, et Yuu savait que quelqu'un, quelque part, attendait encore d'être remboursé. Tout à ses pensées, il jeta un regard nerveux autour de lui. Akane lui toucha légèrement le bras.
— Encore, soupira-t-elle à ses côtés. Ils ne prennent même plus la peine de se cacher.
En effet, un groupe d'adolescents habillés un peu trop bien pour l'endroit se disputaient à voix basse quelques mètres plus loin. Chacun d'entre eux avait un pansement jaunâtre collé au cou. Des garde-mangers. Des traîtres.
Yuu renifla.
— Ils n'ont pas peur de se faire arrêter, en tout cas, remarqua Chihiro qui avait suivi son regard.
— Personne ne viendra les gêner, ici, cracha Yuu. Ils en ont presque l'air fiers.
Le profond mépris qui teintait sa voix ne passa pas inaperçu. Akane détourna les yeux.
Yuu accéléra soudain le pas. Il dépassa Mika et ne s'arrêta que quand il fut suffisamment éloigné de la bande qui ne les avait même pas remarqués.
— Yuu ?
Mika l'avait rattrapé. Comme toujours.
— Laisse-moi tranquille.
— Qu'est-ce qui ne va pas ?
Que ne comprenait-il pas dans « laisse-moi tranquille » ? Il n'avait pas envie de parler, ni avec lui ni avec personne. Sa voix, pourtant, résonna dans le long des murs sans qu'il songe même à la retenir.
— Comment peuvent-ils se promener comme ça ? marmonna-t-il entre ses dents. Comment osent-ils en être aussi fiers ?
Mika posa une main sur son épaule.
— Je ne sais pas, répondit-il simplement.
Sa voix manquait d'assurance.
— Désolé.
— Ce n'est rien, soupira Mika. Ce n'est pas la même chose.
Et Mika avait juré qu'il n'y retournerait plus. Il avait raison, de toute façon. Aux dernières nouvelles, seuls les vampires assassinaient froidement les êtres humains qui passaient sur leur route. Ce que faisait Mika n'avait rien à voir.
C'était horrible, ça lui donnait la nausée, mais ça n'avait rien à voir.
— Les médicaments ont bien fonctionné, souffla-t-il.
Mika ne frémit même pas. Il le regardait droit dans les yeux.
— Je suppose, oui.
— Tu as juré.
— Je sais.
— Ils vont vouloir quelque chose en retour. Ils vont vouloir...
— Yuu, je sais. Je sais. Mais j'ai promis. Ne t'inquiète pas.
Tout dans son visage lui donnait envie de le croire. Mais il pouvait cacher un secret si longtemps...
Finalement, il céda et lâcha un soupir.
— Ça va, dit-il en gonflant les joues, j'ai compris.
Mika lui offrit un sourire.
— Tu t'inquiètes pour moi ?
— Évidemment, marmonna-t-il.
Et, pour faire bonne mesure, il ajouta :
— Sombre imbécile.
Akane les rattrapa, bientôt suivie par les autres enfants. Elle haussa un sourcil interrogateur auquel Mika répondit d'un bref signe de tête.
— Ne vous enfuyez pas comme ça, les réprimanda-t-elle. Les petits vont croire que vous cherchez à les semer.
Pour tout dire, c'était exactement ce que Yuu avait cherché à faire.
— Alors, dit Chihiro, c'est où ?
Akane lui tapota la tête.
— Impatiente ? On ne sait même pas si on trouvera ce qu'on veut.
— Tu insinues que mes informations sont inexactes ? dit Mika.
— Inequoi ? demanda Ako.
— Je n'insinue rien du tout, répliqua Akane. Je me dis seulement que tu ne dois pas être le seul à être au courant, et que n'importe quel gosse aurait pu tomber dessus par hasard.
— Si on ne veut pas être pris en traître, on n'a qu'à aller plus vite qu'eux, fit Yuu avec un sourire dangereux.
— Plus vite ? répéta Mika.
Il n'eut pas le temps de demander plus d'explications ; Yuu s'était déjà mis à courir dans les couloirs de la basse-ville avec un cri de guerre, directement suivi par la plupart des petits. Seuls Mika, Akane et Chihiro étaient restés derrière. Parfaitement synchrones, ils soupirèrent.
— C'est tout lui, ça, commenta Akane. Suivons-le avant qu'il ne les perde dans les quartiers les plus répugnants des souterrains.
Ils le retrouvèrent dans une ancienne salle de stockage pleine de caisses en bois pourri et de tissus imbibés d'eau sale. Une vieille femme, appuyée contre le mur du fond, observait les enfants de ses petits yeux plissés. Ils n'y prêtèrent aucune attention.
— T'es sûr que c'était ici, Mika ? demanda Yuu en détaillant les alentours. Y a que dalle. Et puis, ça schlingue.
— Tu ne me fais pas confiance ?
Mika adorait le prendre par les sentiments ; il grommela un bref « ça n'a rien à voir » que nul autre que lui n'entendit et s'écarta pour le laisser passer devant lui.
— J'ai besoin d'aide, signala Mika en faisant mine de pousser une lourde caisse scellée, et Akane, Fumie et Kouta se précipitèrent pour la leur apporter.
Ils tirèrent la caisse sur un bon mètre pour dévoiler une ouverture étroite dans le mur de pierre. Yuu, qui surveillait les allées et venues du couloir, haussa les sourcils.
— Qu'est-ce que c'est que ça ? demanda-t-il.
— Un passage secret, répondit Mika, l'air confiant.
Les autres enfants poussèrent des exclamations émerveillées.
— Un passage secret ! s'écria Ako. Il va où ?
— Nulle part, malheureusement, dit Mika. Mais il fait une cachette de premier choix. Allons voir ce qu'elle nous réserve.
Les petits ne se firent pas prier. Par habitude, Akane fut la première à s'engouffrer dans l'ouverture. Ils avaient décidé, quelques années plus tôt, de toujours procéder de cette façon ; un grand prenait la tête tandis que les deux autres couvraient leurs arrières et fermaient la marche pour prévenir toute potentielle agression, de moins en moins rares ces derniers temps.
Personne ne les avait suivis. Yuu profita du fait qu'ils n'étaient plus que tous les deux dans la salle pour saisir Mika par le bras.
— Quoi ? fit celui-ci, légèrement agacé.
— Depuis quand tu connais cet endroit ?
— Ça fait quelques jours. Pourquoi ?
— Tu l'as trouvé tout seul ?
Mika leva les yeux au ciel. Si la défiance de Yuu leur avait sauvé la mise plutôt deux fois qu'une, elle pouvait aussi sérieusement lui taper sur les nerfs. Yuu ne l'ignorait pas. Il s'en fichait.
— J'ai entendu un enfant en parler, répondit-il avec mauvaise humeur.
— Et t'y emmènes les petits sans même vérifier ?
— J'avais vérifié, Yuu. Pourquoi tu me poses toutes ces questions ?
— Parce que...
Mais Mika l'interrompit en se dégageant d'un geste brusque.
— Je ne suis pas stupide, dit-il d'une voix sèche. Et j'aime cette famille autant que toi. Je ne les laisserais jamais foncer tête la première dans le danger, d'accord ?
— Je sais bien, grommela Yuu entre ses dents.
— Alors arrête de faire ça !
Yuu soutint son regard sans rien dire. Abandonnant la partie, Mika se faufila dans l'ouverture ; une dernière vérification, histoire de s'assurer que tout allait bien, et Yuu s'empressa de lui emboîter le pas.
Le « passage secret » était une pièce étroite au plafond bas et menaçant dont l'humidité n'avait d'égale que la puanteur terrible qui leur irritait le nez. Des flaques brunâtres s'étalaient partout à leur pied, parfois accompagnées de petits champignons que Yuu n'avait encore jamais vus. Il entendit Akane réprimander Ako alors qu'il se baissait pour en attraper un. Quelque chose ici le mettait profondément mal à l'aise. Il jeta un discret coup d'œil à Mika. Le garçon avait récupéré son sourire habituel, bien que ce dernier lui semblât légèrement plus forcé que d'ordinaire. Un pincement au cœur — il détourna les yeux.
Il n'avait pas voulu douter de lui, encore moins le manifester au travers d'un interrogatoire aussi injuste, mais il avait été incapable de contrôler les mots qui s'échappaient sans cesse de sa bouche. Il aurait aimé s'excuser, dire que tout ça n'avait été que le résultat d'une impulsivité sur laquelle il travaillait encore. Mika l'aurait cru. Il lui aurait pardonné. Après tout, Mika n'avait jamais mis sa parole en doute.
Mais c'était impossible. Yuu détestait mentir. Plus que tout, il détestait mentir à Mika.
— Dommage que ce ne soit pas un peu plus propre, soupira Akane, le tirant de sa rêverie. Ça aurait fait un bon coin pour dormir.
— Un peu trop humide, si tu veux mon avis, fit Mika.
Il passa une main sur le plafond, juste assez bas pour qu'il puisse l'effleurer.
— Et puis, ça risquerait de s'effondrer sur nos têtes pendant la nuit.
— Toujours mieux que de se faire bouffer, grogna Yuu en se frappant brusquement le bras.
Il grimaça en éjectant le moustique mort d'une pichenette. Maintenant qu'il avait constaté leur présence, il pouvait en voir voleter tout autour d'eux dans une danse sordide. Les moustiques ne valaient pas mieux que les vampires. Ils étaient juste plus petits.
— Arrête de faire la tête, le tança Akane.
— Je ne fais pas...
— Regardez ! s'exclama Fumie en bougeant les casiers de bois entreposés dans un coin.
Elle plongea les mains entre deux d'entre eux et en ressortit une balle en cuir de taille respectable, la mine triomphante.
— C'était ça, la surprise, Mika ?
Mika lui adressa son plus grand sourire. Akane prit le jouet et l'examina sous toutes ses coutures.
— Génial, commenta-t-elle en la lançant en l'air. Et elle est super bien gonflée, en plus. Comment a-t-elle atterri ici ?
— Des gamins du coin l'y avaient cachée, répondit Mika, visiblement ravi.
— Et ils sont où, maintenant ? demanda Yuu.
— Partis avec les chasseurs. J'ai entendu l'un d'eux s'en plaindre juste avant de partir.
— Alors on peut la prendre ? dit Kouta.
— Je suppose, fit Akane. C'est de bonne facture, en tout cas. Tu as vu les dessins près des coutures ?
Yuu et Mika les étudièrent un moment.
— Ça vient de la surface, comprit Yuu.
— Exact, confirma Akane. Mieux que ça, on la croirait directement sortie des hautes sphères. Tu vois ce signe, là ?
Elle pointa une grosse lettre T finement réalisée à l'endroit où les coutures se rejoignaient.
— La marque du fabricant, expliqua-t-elle. Probablement très reconnu. Seuls les artisans agréés par le gouverneur ont le droit de signer leurs œuvres, et ils ne sont pas très nombreux.
— Ah bon ? Comment tu sais ça ? demanda Mika.
— Ma mère travaillait dans la production de bijoux, avant de mourir, répondit-elle simplement.
Les enfants firent silence. Personne ne parlait de sa famille d'avant. C'était la règle.
— Ta maman ? répéta timidement Chihiro. Elle vivait à la surface ?
Akane secoua la tête.
— Elle avait un laissez-passer, c'est tout. Ça se faisait, il y a quelque temps.
Avant que l'arrivée des vampires ne consume toutes leurs chances de s'échapper de cet enfer.
— Rentrons à la maison, intervint Yuu, mal à l'aise. Cet endroit me fout la chair de poule.
Il sortit en premier, impatient de quitter l'endroit, et laissa Akane et Mika se débrouiller pour fermer la marche. Une seconde suffit pour constater que la vieille avait disparu. Yuu fronça les sourcils. Par prudence, il regarda par-dessus son épaule ; Mika s'extirpait du trou en riant avec Fumie, inconscient du danger.
Car le danger existait. Il le sentait courir sous sa peau et déclencher sur ses bras une irrépressible chair de poule. Son cœur, poussé par l'instinct, se mit à battre à tout rompre. Il connaissait cette sensation ; elle l'avait sauvé plus d'une fois. On ne survivait pas à la basse-ville sans instinct.
— On doit partir, ordonna-t-il, les poings serrés. Tout de suite !
Les autres ne discutèrent pas et détalèrent comme des lapins. Eux aussi possédaient l'expérience du danger, songea Yuu. Ils ne se contentaient pas d'être les membres de la famille Hyakuya : ils étaient des orphelins de la basse-ville.
Il n'eut pas le temps de continuer à y réfléchir ; avant de pouvoir faire un pas hors de la salle de stockage, Kouta poussa un cri terrorisé.
Tous reculèrent en voyant trois hommes entrer, leurs yeux rouges sang ne laissant aucun doute sur leur identité. Instinctivement, le groupe se resserra derrière Yuu qui avait écarté les bras devant eux, l'estomac retourné, la peur s'instillant dans ses veines semblable à un poison mortel. Ils allaient attaquer, comprit-il. Ils étaient pris au piège.
Et il ne parviendrait pas à bouger. Cette réalisation lui donna envie de pleurer. Ses pieds ne lui obéiraient pas ; ils resteraient fixés au sol et il verrait sa famille mourir, mourir, mourir...
Taichi, dans son dos, se mit à sangloter. Il entendit quelqu'un lui plaquer une main sur la bouche pour le faire taire. Akane, probablement. Le sourire du chef de la bande, un homme de petite taille au visage creusé, s'agrandit alors qu'il esquissait un pas vers eux.
Soudain, Yuu revit Mika et la brute, le jour où il avait fait de lui Yuichiro Hyakuya, ses mains autour des siennes, son sourire, son sourire, celui dont il le gratifiait chaque jour encore, celui qui l'enveloppait d'une chaleur qui lui était jusqu'alors toujours restée étrangère.
Et il prit peur.
— S'il vous... commença-t-il d'une voix qu'il fut incapable de reconnaître comme la sienne, tremblante et aiguë, empreinte de désespoir. S'il vous plaît...
Mais les vampires n'écouteraient pas. Yuu connaissait leur regard avide de douleur et de sang.
Des exterminateurs.
Ceux qui dévoraient leurs victimes jusqu'à les rendre exsangues, se riaient du chaos qu'ils semaient autour d'eux, prenaient les humains pour de la vermine à peine digne d'être regardée — tout juste bonne à leur offrir satisfaction avant de mourir comme le bétail qu'ils étaient. Persuader un vampire ordinaire de les laisser partir en échange d'un service était envisageable. Convaincre un exterminateur, en revanche, s'était déjà avéré rigoureusement impossible.
Ils n'avaient aucune chance.
Son sang se glaça dans ses veines. Aucune chance. Ils les massacreraient tous, un par un, sans leur laisser le moindre espoir de survie. Ils verraient la flamme s'éteindre dans leurs yeux et s'en délecteraient jusqu'à la dernière seconde. Yuu se fichait de mourir, mais il ne pouvait pas regarder sa famille finir entre les mains d'assassins dénués de compassion. Il serra les dents.
Bouge.
Son corps refusa d'obéir.
Bouge. Bouge. Bouge ! Fais quelque chose ! FAIS QUELQUE CHOSE !
Soudain, Mika se trouva devant lui, comme matérialisé directement du néant. Il ne l'avait même pas vu le rejoindre.
— Laissez-nous tranquilles ! cria-t-il. Allez-vous-en !
Rapide comme l'éclair, le vampire de tête plongea la main vers eux. Il ne fallut qu'un centième de seconde à Yuu pour comprendre que Mika ne réagirait pas suffisamment vite pour pouvoir l'éviter ; dans un élan désespéré, il fonça sur leur agresseur en hurlant.
Le vampire se décala souplement sur le côté, l'empoigna à la gorge et le repoussa au milieu des enfants qui le rattrapèrent de justesse ; Mika, qui en avait profité pour se jeter sur le bras libre de leur agresseur, finit projeté contre le mur que sa tête heurta avec violence.
Les deux autres vampires n'avaient même pas bougé. Celui qui les avait attaqués ricana et marmonna :
— Je déteste les gosses.
Puis il se dirigea lentement vers Mika, un sourire féroce aux lèvres, et l'attrapa par les cheveux d'un geste brusque.
— Dis au revoir, susurra-t-il.
— Lâchez-le ! hurla Fumie et, avant que quiconque ait eu le temps de l'en empêcher, elle sauta sur le dos du vampire.
Ce dernier lâcha Mika, une lueur sauvage dans les yeux, et l'arracha de lui pour la soulever du sol, une main serrée sur sa gorge. Son visage avait perdu toute trace de sourire. Il était furieux.
Tout se produisit en une fraction de seconde, mais l'image s'imprima dans l'esprit de Yuu comme le « T » trônait au centre du ballon, ineffaçable, le marquant à jamais.
Akane, juste à côté de lui, une main crispée sur son poignet, la bouche ouverte sur un hurlement qui refusait de s'en échapper. Mika qui se relevait en toussant, appuyé contre le mur, la paume à l'arrière de sa tête, et ses pupilles élargies sur un ennemi qui avait déjà détourné son attention de lui. Fumie, l'air absurdement surpris, et le sang qui s'écoulait de sa gorge alors que le vampire en arrachait les dents.
Ses yeux fous, rouges, rouges, rouges, comme son menton et son cou et comme les vêtements de Fumie qui retombait au sol telle une absurde poupée de chiffon.
Yuu sentit son cœur s'arrêter de battre. Il aurait voulu hurler à s'en briser la voix, attraper les autres et fuir le plus loin possible, sortir de cette ville et de cette planète et disparaître à jamais, mais il n'avait d'autre choix que rester immobile, les yeux écarquillés, à enregistrer la tragédie qui se déroulait juste devant lui sans pouvoir rien y faire.
Puis, sans prévenir, les deux vampires qui n'avaient pas bougé s'effondrèrent. Cinq doigts jaillirent du ventre du troisième qui les contempla en clignant des yeux, hébété.
— J'avais demandé d'être discret, dit une voix familière.
Les mains plaquées sur la bouche, Akane se laissa tomber au sol. L'inconnu ôta son bras des entrailles du vampire et le fit basculer sur le côté en le poussant gentiment.
— Ces imbéciles n'écoutent jamais, déplora l'homme en agitant la main pour la nettoyer du rouge vermeil qui la teignait à présent.
Puis il adressa un clin d'œil à Yuu qui l'identifia dans l'instant comme l'étranger qui, quelques jours plus tôt, lui avait fourni de quoi soigner Mika. Il la voyait, maintenant, la lueur maligne au fond de son regard, le sourire tranquille qui étirait ses lèvres alors qu'il se léchait les doigts sans cesser de les observer.
— Ah, Mika, soupira-t-il en lui caressant les cheveux avec tendresse. Ne t'avais-je pas recommandé la prudence ? Tu t'es montré bien téméraire.
Mika ne réagit pas. Il gardait les yeux fixés sur Fumie, les épaules agitées de tremblements incontrôlables. Puis, lentement, il releva la tête vers lui.
— Ne me regarde pas comme ça, rit l'inconnu. Ne t'ai-je pas sauvé la mise, à l'instant ? Et que dit-on, dans ces cas-là ?
— Vous... vous m'aviez dit...
— Ces trois idiots n'obéissent qu'à leur soif de sang, soupira l'inconnu. Je leur avais pourtant bien dit de ne pas approcher. Enfin, tu sais comment sont les nouveau-nés. Je ne peux pas les tenir en laisse en permanence.
Il aida Akane à se relever, puis souleva le menton de Yuu pour le regarder dans les yeux.
— Ça aurait pu être pire, souffla-t-il. Après tout, il ne s'agit que d'une seule d'entre vous. Ça fera une bouche de moins à nourrir, pas vrai ?
Yuu ne trouva même pas la force de se dégager. Par chance, l'homme cessa bien vite de lui accorder son attention ; il se tourna vers Mika et lui adressa un sourire inquiétant.
— Rentrez à la maison, murmura ce dernier en poussant Kouta en avant.
Il le dévisagea sans comprendre.
— Fumi... Fumie...
— Tout de suite.
Mika le poussa plus fort ; Akane, qui n'avait cessé de fixer le corps du vampire, se réveilla soudain. Elle saisit les petits par le bras et s'enfuit sans un regard pour l'inconnu qui continua à les suivre des yeux.
— Yuu, murmura Mika.
Celui-ci, les poings serrés, était resté complètement immobile.
— Yuu, rentre à la maison.
— Fumie est morte, articula-t-il. Je...
— Rentre, s'il te plaît.
Le sourire de l'inconnu s'agrandit.
— Je crains qu'il ne soit pas très enclin à t'obéir, Mikaela, dit-il.
— Yuu, répéta Mika avec cette fois une note de supplication. Je t'en prie.
L'inconnu fit un pas vers eux ; Yuu se mit brusquement en garde, le cœur battant.
— De quoi as-tu peur, Yuichiro Hyakuya ? s'enquit-il d'une voix doucereuse.
Mika se plaça devant lui et le repoussa doucement en arrière.
— Excusez-le, intervint-il. Il est...
Mais l'homme l'interrompit d'un petit rire qui leur fit dresser les cheveux sur la tête.
— Ne t'en fais pas, Mika. Je comprends. (Puis il lui caressa la joue et ajouta :) Tu m'as beaucoup manqué, tu sais ? J'espère te revoir bientôt.
Contre toute attente, Mika lui offrit un sourire pâle et forcé.
— Oui, répondit-il simplement.
— Car tu reviendras, n'est-ce pas, mon petit Mikaela ? Je ne voudrais pas que ma hâte de te revoir se change en impatience.
Mika risqua un regard vers Yuu.
— Je... oui. Je viendrai.
— Bien. Au revoir, Mika. Et au revoir, Yuu. En espérant que nos routes se croisent à nouveau.
Un petit rire, et l'inconnu était parti.
Yuu entendit Mika relâcher son souffle. Ils n'avaient rien à se dire. Le silence soudain des lieux s'infiltrait dans leur gorge comme une maladie mortelle. Yuu sentit la douleur s'épanouir dans sa poitrine avant même de réaliser qu'il pleurait. À genoux devant Fumie, Mika gardait les yeux fermés. Il entrouvrit la bouche. Sa voix résonna contre les briques poisseuses tandis que les gouttes qui tombaient du plafond s'écrasaient sur les quatre corps étendus au sol.
— Elle faisait partie de ma famille, dit-il.
Alors Yuu se baissa, prit Fumie dans ses bras et la souleva lentement de terre.
— Rentrons, murmura-t-il, et sa voix l'abandonna à mi-parcours, mais ça n'avait pas d'importance : Mika avait compris.
xxxxx
Dos à lui, Mika serrait une couverture rêche contre son cœur, les épaules agitées de tremblements discrets. Il s'était mis à pleurer à l'instant où il avait détourné le visage de Yuu, se cachant de lui comme il se cachait d'Akane et des petits, comme il se cachait de l'univers entier. Mais Yuu n'était pas aveugle. Yuu n'était pas sourd.
Il voyait, entendait, comprenait tout.
— Mika.
Mika sanglota de plus belle. Yuu eut beau chercher ses mots, il ne trouva dans son crâne rien d'autre qu'un gouffre sombre et sans fond, froid et terrifiant, plus que tous ceux auxquels il avait eu affaire jusqu'alors. Il serra les dents pour ne pas pleurer à son tour. Il garderait ses larmes pour plus tard. Il en avait suffisamment versé.
Il posa une main sur l'épaule de Mika. Le geste ne le réconforterait pas, il le savait, mais il remplissait malgré tout son cœur d'une tiédeur acide, une tristesse infinie mêlée d'un soupçon d'affection, la certitude que, quoi qu'il advienne, ni l'un ni l'autre n'aurait plus à rester seul. Doucement, la main de Mika vint trouver la sienne ; ils demeurèrent ainsi un long moment, jusqu'à ce que leurs yeux se ferment enfin et, lorsqu'ils s'éveillèrent le lendemain matin, ni l'un ni l'autre n'avait lâché prise.
Ils n'évoquèrent pas pas l'événement les jours qui suivirent. Akane et Mika s'étaient débrouillés pour emmener le corps de Fumie jusqu'aux cheminées tandis que Yuu s'occupait de distraire les enfants. Lorsqu'ils étaient rentrés, Akane et Yuu avaient échangé un regard, et ce fut tout ; Fumie était partie, et c'était tout ce qu'il y avait à savoir.
Yuu en rêvait chaque nuit, bien entendu, d'elle et de l'inconnu qui les avait sauvés, des vampires qui pullulaient en ville, encerclaient leur maison, venaient les tuer jusque dans leurs lits. Il voyait Mika à la merci de l'un d'entre eux, Akane au sol et, malgré ses hurlements, personne jamais ne leur venait en aide, tous trop occupés à fuir ou à attendre dans l'espoir de récupérer tout ce qu'ils avaient amassé au cours des dernières années. Il arrivait, parfois, que Mika meure devant ses yeux sans qu'il ne puisse rien y faire. Il se réveillait alors en sursaut, secouait Mika pour vérifier que tout allait bien, du moins quand celui-ci n'avait pas déjà été tiré du sommeil par ses incontrôlables cris d'angoisses. Mika ne s'en plaignait pas : il le rassurait doucement, jusqu'à ce qu'il se rendorme et, le lendemain, il lui souriait comme si rien ne s'était jamais produit, comme s'ils vivaient tous deux sous les tendres rayons de soleil de la surface, là où rien ni personne ne pourrait jamais massacrer les membres de leur famille.
— Je ne sais pas comment tu fais, lui confia Yuu un matin, alors qu'ils se préparaient à sortir pour la distribution de nourriture.
Mika lui jeta un regard interrogateur.
— Comment je fais quoi ?
— Pour sourire. Comment tu fais pour sourire. Je crois que je ne pourrai plus sourire jusqu'à la fin de ma vie.
Mika ne lui répondit pas tout de suite. Il le dévisagea sans mot dire, perdu dans des pensées que Yuu aurait bien voulu connaître.
— Je ne sais pas, dit-il enfin. Je crois que, si j'arrêtais, j'oublierais définitivement comment faire.
C'était une explication comme une autre.
— Et puis, poursuivit Mika, vous êtes toujours là.
— Nous ?
— Toi, Akane, tout le monde. C'est moins difficile de sourire si je sais que tu seras là pour le voir.
Yuu déglutit. Il avait envie de pleurer. Il n'en ferait rien, pourtant. Il avait juré.
Puis, sans prévenir, Mika le serra contre lui, si fort qu'il pensa étouffer.
— Merci d'être resté, murmura Mika en appuyant le front contre son épaule.
Pris au dépourvu, Yuu mit un moment avant de lui rendre maladroitement son étreinte.
— Resté ?
— Je suis heureux de t'avoir rencontré. Vraiment heureux. Alors merci.
— T'as aucune raison de me remercier, imbécile, marmonna-t-il.
Mika se détacha de lui, s'essuya les yeux, puis lui sourit à nouveau.
— Allons-y, décida-t-il et, sans lui laisser le temps d'ajouter quoi que ce soit, il attrapa Yuu par la main et le tira derrière lui.
xxxxx
— Ils jouent avec, dit Yuu en entrant dans la chambre.
Mika, occupé à se laver la figure avec un petit bol d'eau plus ou moins propre, releva la tête vers lui.
— Qui ? Avec quoi ?
— Les petits. La balle, tu sais.
Le visage de Mika s'éclaira derechef.
— Vraiment ?
— Je les ai entendus.
— J'ai cru qu'ils l'abandonneraient là.
— Akane leur a parlé, je pense.
— Elle est douée. J'avais peur qu'ils ne s'en remettent jamais.
— Ce n'est pas la première fois qu'ils perdent quelqu'un, tu sais.
— La vie continue.
Yuu sentit son estomac se contracter douloureusement.
— La vie continue, répéta-t-il sans conviction.
Elle ne s'arrêtait que lorsqu'elle avait épuisé sa dose de malheurs.
— Qu'est-ce que tu fais ?
Mika se sécha le visage avec un de ses t-shirts trop petits.
— Je me lave, répondit-il.
Yuu s'assit en face de lui.
— Je vois ça. Pour quoi faire ?
— Pourquoi pas ? rétorqua-t-il d'un ton innocent.
Mais Yuu le connaissait assez bien pour savoir qu'il cachait quelque chose. Il fronça les sourcils, bien décidé à découvrir quoi.
— T'as un rendez-vous ?
— Yuu...
— Mika.
Celui-ci laissa échapper un soupir.
— Je sais que tu désapprouves, mais je dois le faire. Je dois le faire, Yuu.
Yuu serra les poings. Il saisit Mika par les épaules, les yeux plongés dans les siens. Mika ne détourna pas le regard.
— Tu vas retourner le voir, c'est ça ? Le type qui...
Il s'interrompit ; Mika poursuivit à sa place :
— Qui nous a sauvé la vie. Plus d'une fois.
— C'est un vampire.
— Oui.
Yuu se mordit la lèvre inférieure. Il avait froid, tout à coup.
— Tu lui offres ton sang, c'est ça ?
Mika baissa les yeux. C'était la seule confirmation dont Yuu avait besoin : sans réfléchir, il raffermit sa prise, la mâchoire crispée.
— Tu donnes ton sang à un vampire, murmura-t-il, moins pour Mika que pour lui-même.
— Je suis désolé, Yuu. Ne m'en veux pas, s'il te plaît.
Tous les éléments s'emboîtaient, désormais. Toutes ses escapades secrètes, les informations, les vêtements, la nourriture qu'il ramenait à la maison. Toutes les fois où il leur avait apporté des petits cadeaux, des médicaments, des couvertures. Et le sourire qui ne l'avait jamais quitté.
— Mais pourquoi ? demanda-t-il d'un ton si désespéré qu'il lui parut pathétique.
— Tu sais pourquoi.
— Non ! Dis-le-moi, Mika. Pourquoi ?
— Je voulais vous protéger.
— Nous protéger ? En te vendant à ces...
— Il s'appelle Ferid, le coupa Mika.
— Tu n'avais pas besoin de lui, Mika ! On aurait très bien pu nous en sortir tous seuls !
Mika le contempla un long moment, puis, contre toute attente, sourit.
— J'ai fait ce qu'il fallait pour garder cette famille en vie, dit-il d'une voix douce.
— Mais...
— Yuu, s'il te plaît. Pourquoi crois-tu que nous n'ayons jamais été attaqués par qui que ce soit ces quatre dernières années ? Pourquoi crois-tu que les vampires nous aient laissés si longtemps tranquilles ? Nous sommes des proies faciles. Tu le sais, non ? Nous vivons dans une maison isolée et nous sommes très peu nombreux. Il n'y a que toi, moi et Akane qui puissions défendre les petits, et nous n'avons rien à voir avec les autres grands de la basse-ville. Ils auraient pu nous avoir en un claquement de doigts. J'ai passé un accord avec Ferid, c'est tout.
— Ferid...
— Nous sommes protégés, ici. Aucun vampire ne nous attaquera jamais, tu comprends ?
— Va dire ça à Fumie, marmonna Yuu.
Le visage de Mika se décomposa.
— C'était un accident.
— Un accident ? Ça n'avait rien d'un accident ! Ils...
Il prit une inspiration.
— Si ces vampires n'avaient pas existé...
Il relâcha Mika et se plaqua les mains sur les yeux. Lorsque son ami lui caressa doucement le bras, il ne se dégagea pas. Mika se vend aux vampires, se répétait-il en boucle. Pourquoi n'y ai-je pas pensé plus tôt ?
C'était désormais si évident qu'il en avait la nausée.
— Tu m'en veux ? Yuu.
Il secoua la tête. Ce n'était pas à Mika qu'il en voulait. C'était au monde entier. À ces souterrains sordides qui n'offraient rien d'autre que la souffrance et la mort. Aux vampires qui les avaient envahis un jour pour ne plus s'en aller. À lui-même, qui avait préféré l'aveuglement à la vérité, qui s'était détourné de Mika, qui l'avait abandonné.
— Je... j'aurais voulu... pourquoi tu ne m'as rien dit, Mika ? Je croyais qu'on était... je pensais...
Pour la deuxième fois, il rompit sa promesse et se mit à pleurer.
Je ne peux même pas croire à mes propres engagements. Je ne le mérite pas.
— Je suis désolé, s'excusa Mika.
— C'est pas... Pourquoi tu veux toujours tout porter sur tes épaules ? Si tu m'en avais parlé, j'aurais pu...
Mika cueillit son visage entre ses mains.
— Je ne le ferai plus, jura-t-il. Je te le promets.
— Mais tu vas y retourner.
— Il faut que j'y aille. Tu l'as entendu.
— Je viens avec toi.
— Non.
— Je vais...
— Non, Yuu. Tu as des choses à faire, toi aussi.
Il lui lança un regard interrogateur.
— Quoi ?
— Joue avec les petits. Fais-les rire. Entraîne-toi comme tu l'as toujours fait. Je ne resterai pas leur marionnette pour toujours, d'accord ? Il faut qu'on soit prêt pour le jour J.
— Le jour J ?
— Celui de notre libération.
— Mika...
Il lui sourit à nouveau.
— Tu comptais rester ici pour toujours ?
— Bien sûr que non, grommela Yuu.
— Dans ce cas, je compte sur toi.
— Arrête de parler comme un grand. Tu ne l'es pas plus que moi.
— Désolé.
Mika lui essuya les joues.
— Tu pleures encore, remarqua-t-il.
— Dans tes rêves.
Mika s'assit en tailleur, les bras croisés.
— Dis, Yuu...
— Quoi ? demanda-t-il en reniflant bruyamment.
— Tu te souviens du garçon avec qui on s'était battu, il y a quatre ans ? Le jour où on s'est rencontré. Il voulait frapper Kouta.
Difficile de ne pas se le rappeler. Le souvenir était imprimé dans sa mémoire au fer rouge, sans compter qu'ils devaient désormais éviter les zones où le garçon passait la plupart de son temps pour ne pas risquer de le rencontrer par hasard. Les brutes n'oubliaient jamais rien, elles non plus.
— Je m'en souviens.
— Il s'appelle Yūji, l'informa Mika.
Yuu haussa les épaules.
— Et ?
Mika baissa la voix.
— Il a quitté la basse-ville. Apparemment, les chasseurs l'ont récupéré.
— Ah. Et donc ?
— Et donc... quel âge a-t-il ? Quatorze ans ?
Yuu avait du mal à voir où Mika voulait en venir.
— Il les prenne jeune, je suppose, marmonna-t-il.
— Il n'est pas très bon, poursuivit Mika. Je veux dire, je l'ai vu essayer de s'entraîner avec un autre grand. Un de ses amis, je crois. Il n'est pas très agile, ni rapide, ni même doué. Il n'est même pas particulièrement fort.
— Viens-en aux faits, Mika.
Celui-ci inspira, incertain.
— Ce que je veux dire, dit-il avec précaution, c'est que tu es bien plus compétent que lui. Sûrement plus intelligent, aussi, même si ce n'est pas exactement ta qualité première...
— Hé !
Il gloussa.
— Enfin, tu sais, reprit-il, je crois que si tu essayais, tu pourrais...
Yuu bondit sur ses pieds.
— Tu veux que j'aille tortiller du cul devant ces connards de chasseurs ? gronda-t-il.
— Yuu.
— Tu rêves, Mika. Je ne deviendrai pas un de ces ados désespérés qui passent leur temps à leur lécher les bottes en espérant avoir une miette de leur attention. Et puis quoi ? Et les petits ? Notre famille ?
— Tu ne veux pas te débarrasser des vampires ?
— Bien sûr que si ! Pour qui tu me prends ? Mais ça n'a rien à voir avec ça. Ils sont des centaines à s'engager. L'armée n'a pas besoin de moi. Vous, si.
Mika resta un moment silencieux. Puis il haussa les épaules.
— Tu as raison, reconnut-il. N'en parlons plus.
Il se releva à son tour, épousseta ses vêtements.
— Je dois y aller, dit-il.
Yuu eut beau chercher, il ne trouva pas de façon adéquate de répondre. Que pouvait-il lui dire ? « Sois prudent » ? « Bonne chance » ? C'était ridicule. Pathétique.
Aussi préféra-t-il garder la bouche fermée.
— Tu sais, Yuu...
— Quoi ?
Quoi que Mika ait voulu dire, il finit par se raviser et se contenta de s'approcher de lui pour le prendre dans ses bras. Yuu sentit ses joues s'empourprer instantanément. Malgré sa présence dans une famille comme la leur, il ne s'était jamais habitué aux gestes d'affection.
— C'est la nouvelle mode ? demanda-t-il pour reprendre contenance.
— De quoi ?
— Les câlins à répétition.
Mika rit.
— Oui !
— Ce n'est pas pour me remercier, hein ?
— Non, répondit Mika. C'est pour que tu n'oublies pas.
— Oublier ? Quoi ?
— Que je t'aime et que je tiens à toi. À tout le monde ici. (Il lui sourit, puis ajouta :) J'y vais.
— Je... euh... À plus.
Mais Mika était déjà parti. Yuu posa une main sur ses joues brûlantes.
— Idiot, marmonna-t-il.
Puis il sortit à son tour, le cœur plein d'une chaleur qu'il ne connaissait pas.
xxxxx
Un groupe de trois chasseurs buvaient autour d'un petit feu de camp en dessous d'une des cheminées d'aération de la vieille ville, s'amusant d'une de ces plaisanteries qui plaisaient tant aux adultes et dépassaient l'entendement des enfants. Ceux de la ville haute, en tout cas. Les enfants des souterrains, eux, en connaissaient plus qu'ils n'auraient jamais voulu en savoir.
Et ils ne riaient pas.
Yuu, du plus loin qu'il s'en souvienne, n'avait jamais essayé de s'approcher d'eux. Les chasseurs n'accordaient guère d'importance aux enfants chétifs qui se multipliaient dans les égouts. Seuls ceux assez forts pour grossir les rangs de l'armée impériale pouvaient éveiller leur intérêt. Yuu n'avait aucune idée de la raison pour laquelle ils venaient les chercher si loin dans la basse-ville. Les gens d'en haut avaient droit à un véritable entraînement ; ils étaient sans nul doute plus compétents qu'eux, plus aptes à obéir aux ordres, plus éduqués. Pourquoi, dès lors, tirer des mômes de la vermine quand on pouvait se contenter de ceux qu'on leur servait déjà sur un plateau d'argent ?
Peut-être les jeunes d'en bas étaient-ils plus prudents, plus agressifs, plus prompts à obtenir la victoire quand celle-ci leur était assurée. Ils étaient nombreux, après tout, plein de rêves et bien décidés à grimper les marches qui menaient à la surface, quel que soit le prix à payer. Les chasseurs leur vendaient la vision d'un paradis inatteignable. Peut-être le désespoir les rendait-il suffisamment naïfs pour espérer rejoindre leurs rangs.
Yuu, lui, n'y avait jamais cru. Il devait y avoir quelque chose d'autre, là-bas, quelque chose de plus sombre et de plus terrifiant, quelque chose qui justifiait le fait qu'aucun des enrôlés n'était jamais revenu. L'armée n'était pas une option valable. Au mieux, elle le transformerait en chair à canon ; il fallait être profondément stupide pour croire le contraire.
Mais les chasseurs ne faisaient pas partie de l'armée. S'ils étaient reliés à une quelconque organisation, Yuu n'en avait jamais entendu parler.
Certains chasseurs prenaient des apprentis sous leurs ailes et en faisaient l'un des leurs. Les chasseurs n'avaient pas peur d'aller en bas. Parfois même, ils y restaient vivre — c'était incompréhensible, inimaginable, mais le fait était qu'ils existaient.
Rejoindre les chasseurs lui permettrait peut-être de tenir les petits à l'œil. S'il parvenait à les convaincre...
Il secoua la tête, mortifié. Devenir l'un d'entre eux était hors de question. Mieux valait arrêter d'y penser.
Il se mit en route jusqu'à la maison, l'estomac encore plein. Les rations d'aujourd'hui s'étaient avérées plus abondantes qu'à l'ordinaire. Tant mieux ; il avait décidé de s'entraîner plus dur que jamais, ces derniers temps, et avait besoin de toute l'énergie qu'on pouvait lui fournir. L'entrée des égouts étant déjà prise d'assaut par une bande d'adolescents agressifs, il avait prévu d'y retourner vers la fin de la journée. Pas la peine de leur chercher des noises. De toute façon, il avait laissé le tuyau sous la bonne garde d'Akane, qui avait mangé plus tôt par sécurité — si les gens d'en haut les voyaient trop souvent ensemble, ils ne tarderaient pas à découvrir le pot aux roses et leur unique moyen de subsistance s'envolerait en fumée.
Il la croisa dehors, pourtant, alors qu'elle courait vers lui, l'air paniqué.
— Quoi ? demanda-t-il, gagné par l'anxiété.
— C'est Mika, articula-t-elle en reprenant son souffle. Je crois qu'il est blessé.
— Tu crois ?
— Je ne sais pas, je... il s'est enfermé dans votre chambre. Il refuse de me laisser entrer, mais il... du sang...
Yuu sentit son cœur se décrocher de sa poitrine. Sans attendre la suite, il se précipita vers la maison.
Des traces de sang frais couraient tout le long du couloir, sur les murs où Mika s'était appuyé, sur la poignée de la porte qu'il avait fermée à double tour malgré les supplications d'Akane. Le souffle court, Yuu cria :
— Mika ? Mika !
Il y eut un mouvement à l'intérieur. Akane, derrière lui, s'entortillait nerveusement les mains.
— J'espère qu'il n'est pas... commença-t-elle.
— Réponds-moi, Mika ! Laisse-moi entrer ! Je te jure que...
La porte s'entrouvrit soudain, laissant apparaître un visage hâve et visiblement mal en point.
— Juste toi, dit-il d'une voix faible.
— Reste derrière, Akane, fit Yuu en entrant.
Elle sembla vouloir protester, mais se retint. Finalement, elle croisa les bras.
— Je vais surveiller que les enfants ne voient pas tout ça.
— Merci.
Yuu pénétra dans la chambre et verrouilla la porte. Mika se laissa glisser contre le mur. Un regard vers lui, et Yuu se figea.
— Mika ! s'écria-t-il en s'agenouillant à ses côtés.
Le côté de son visage, ses mains et ses vêtements étaient couverts de sang. Yuu fut pris d'un haut-le-cœur, immédiatement suivi d'une vague de terreur incontrôlable. Mika, les yeux sur son épaule droite et cramoisie, respirait difficilement. Soudain, il se mit à tousser.
— Mika, répéta Yuu sans oser le toucher. Que... qu'est-ce que...
Un million de questions confuses se pressaient dans son esprit. Mika ouvrit la main vers lui ; il la prit sans hésiter.
— J'ai fait une bêtise, murmura Mika. Une grosse bêtise.
— On s'en fiche ! Il faut te soigner, Mika. Il faut... je vais chercher de quoi nettoyer... peut-être qu'Akane peut réussir à voler de l'alcool, pour... quoi ? Qu'est-ce qui se passe ?
Mika, qui secouait frénétiquement la tête, ouvrit la bouche pour n'en laisser échapper qu'une bulle ensanglantée. Il fit signe à Yuu de s'approcher ; ce dernier s'exécuta.
— Je... j'ai...
C'est à cet instant que Yuu la vit enfin.
La morsure au creux de son épaule, deux trous rouge sombre desquels s'écoulait une rivière de sang. Il écarquilla les yeux, horrifié.
— Non, souffla-t-il. Mika...
— Yuu. S'il te plaît.
Il toussa encore, posa une main sur le bras de son compagnon.
— Ne me laisse pas comme ça, supplia-t-il. Ne me...
Comprenant ce que Mika essayait de lui dire, il secoua vivement la tête.
— Non !
— Yuu... je ne veux pas être comme eux. Je ne veux pas... toi et les autres... vous...
Yuu attrapa son visage entre ses mains pour le forcer à le regarder en face.
— Non ! Je ne pourrai jamais...
— L'autre fille...
— ... était une inconnue ! Elle n'avait aucune chance ! Mais toi, tu... Mika, tu...
— Yuu.
— Je ne peux pas.
— S'il te plaît.
— Non, Mika !
Les yeux de Mika se remplirent de larmes.
— Je ne veux pas devenir comme eux.
Son ton n'avait pas flanché, cette fois.
— Je ne veux pas devenir comme eux. S'il te plaît. Yuu. On est de la même... fam...
Il fut pris d'une nouvelle quinte de toux.
— Ça commence, articula-t-il. Yuu, pitié.
Les dents serrées, celui-ci ferma un instant les yeux. Si tu ne fais rien, pensait-il, il deviendra comme eux.
Il deviendra comme eux. Il deviendra comme eux. Tu ne peux pas le laisser comme ça. Tu dois...
Mais c'était inconcevable.
— Je suis désolé, Mika.
— Qu...
— Pardonne-moi. Pardonne-moi.
Puis il le serra contre lui, déchiré, certain que Mika ne le lui pardonnerait jamais. Il chuchota :
— Je préfère te voir comme eux que te voir mort.
Mika tenta de se dégager, paniqué.
— Yuu, s'il te plaît. Ne fais pas ça.
Mais Yuu le maintenait fermement contre lui, les doigts étroitement liés dans son dos pour l'empêcher de fuir son étreinte.
— Yuu ! cria Mika, terrifié, à présent.
Les sanglots qu'il percevait dans sa voix lui brisaient le cœur. Il glissa une main à l'arrière de sa tête pour le garder près de lui.
— Yuu, je t'en prie, s'il te plaît, je ne...
Il s'interrompit soudain, la respiration haletante. Son corps se relâcha quelques secondes, puis, les doigts crispés sur le dos de Yuu, il se mit à pousser des hurlements déchirants.
— Pardonne-moi, murmura Yuu à son oreille. Ça va aller. Tout ira bien, je te le promets. Pardon. Pardon.
Mika ne lui répondit pas.
La crise ne dura pas plus d'une minute. À bout de souffle, Mika finit par faire silence, puis se laissa aller contre lui, pantelant.
Enfin, il enfouit son visage au creux du cou de Yuu, enroula les bras autour de ses épaules et, doucement, tout doucement, il se mit à pleurer.
La mort de Fumie, aka « petite meuf cheveux longs » dans mon document, est à mettre sur le dos de Rin-BlackRabbit et Amestri. :D
Beaucoup de hugs et de gens qui pleurent, j'ai pas fait exprès. La prochaine fois, des crises existentielles et un plot twist de fou (non).
Merci de suivre cette fanfiction et merci d'avoir lu ! Les reviews sont toujours extrêmement appréciées car pour le moment écrire me déprime et que j'ai besoin de love, lol. Vous pouvez me retrouver sur tumblr crimson-realm pour rester au courant des news. Pour être sûrs que je ne m'évanouis pas dans le néant, m'voyez.
À la prochaine !
