Disclaimer : Palia, Endymion, Reize et Ganymède sont à moi. Le reste ne l'est pas.

Pairing : La même que pour les chapitres précédents.

Rating : [T] pour le moment, mais ça pourrait progresser selon la suite des évènements.

Genre : Général


Notes : Bonne lecture !


L'Orchestre des Âmes

PARTITA ZERO — Capitolo uno


Lumière d'un fil rouge


Il détourna ses yeux du ciel nocturne désespérément monochrome, les lèvres serrées en une moue. Il pensait à son monde et ses lueurs dansantes, les nuages polychromes qui défilaient sur une atmosphère toujours en mouvement, aux multiples couleurs. Et, malgré les innombrables étoiles qui le peuplaient, ce ciel là lui semblait désespérément vide avec sa couleur sombre et ses maigres dégradés. Ennuyeux même.

Le Clown marchait plusieurs mètres devant lui, dans un silence de marbre. Ils ne s'étaient pas vraiment parlé de tout l'interminable voyage. Pas cela dérangeât l'adolescent plus que ça : il lui en voulait encore pour ce qu'il lui avait dit plus tôt, alors qu'ils partaient tout juste. La vanité de sa quête, suivit des ignobles mots qui lui étaient sortis ensuite de la bouche. Il se mordit les lèvres.

Oublier son frère. Oublier Lartsa Nalp. Oublier sa famille. Se refaire une vie ici et repartir de zéro. Et puis quoi encore ? Son discours l'avait énormément blessé, surtout de sa part. Le Clown, maître de l'armée de la cité, ami d'Eaque, maître de la keyblade, maître de son frère. Il lui en voulait. Beaucoup. Parce qu'il aurait du comprendre pourquoi il ne pourrait pas se faire une nouvelle vie ici, pourquoi il ne renoncerait pas à retrouver son monde d'origine. Après tout, oublier tout cela serait nier une partie de sa propre existence. Ce n'était pas quelque chose qu'il pouvait faire. Surtout en ces temps-là.

Il devait garder espoir. Autrement, il ne pourrait pas aller de l'avant. En tout cas, c'était ce que son coeur lui ordonnait de faire et, son Maître ne lui avait-il pas conseillé de le suivre ? Il se mordit les lèvres. Il ne devait pas penser à son Maître. Il devait bloquer de son esprit ces images immondes qui revenaient dans son esprit à chaque fois que les heartless étaient mentionnés. Les portes et, au-delà, une obscurité grouillante de ces immondes bestioles. Il réprima un frisson ; se décida à se concentrer sur les lieux pour se distraire.

La place sur laquelle ils débouchèrent était si noire de monde, qu'ils durent jouer des coudes dans la foule pour se frayer un paysage. Ganymède repensa brièvement aux rues toujours encombrées de sa ville, lorsque les artistes de rues se produisaient et tentaient de rivaliser d'imagination les uns contre les autres pour attirer toujours plus le regard ainsi que les ovations du public. Cependant, ici, l'atmosphère était grave et, les chuchotements incessants semblaient plus inquiets qu'autre chose. Que se passait-il ?

Bientôt, ils purent enfin pénétrer dans une taverne à peine moins bondée que l'extérieur. Le Clown s'arrêta, toisant la salle éclairée par des lanternes suspendues aux murs de son regard rouge, hautain et arrogant, sûr de lui. Finalement, il attrapa le jeune prince par le bras pour le tirer dans un coin reculé de la pièce et l'assoir sur un tabouret.

« Palia ! Te voilà enfin, je me demandais quand tu allais arriver. »

L'homme était assis, la chaise renversée en arrière, en équilibre contre le mur. Une de ses mains gantées tenait un large mug duquel s'échappait un nuage de fumée. L'autre caressait la ligne noire que formait sa fine barbe le long de mâchoire, depuis le collet, taillé en pointe au niveau du menton remontant en une ligne jusqu'à sa lèvre inférieur. De son haut de forme blanc, extravagamment décoré de rubans et d'oiseaux en tissus, dépassaient de larges et longues boucles brunes qui venaient jusque sur ses genoux, attachées sur le côté par un épais ruban blanc. Il y avait quelque chose d'étrange dans son aura, renforcé par les pointes formées par ses lobes d'oreilles, tout comme son large sourire carnassier ainsi que ses minuscules yeux aux coins tombants. Clairement pas le genre de personne qu'il aurait approché de lui-même en temps normal.

« Et toi, tu dois être le fameux Ganymède.
— À qui ai-je affaire ? »

Répondit-il assez froidement face au manque flagrant de politesse de son interlocuteur. Ce dernier ne sembla pas se formaliser de sa sècheresse. Il se contenta de rire bruyamment en tirant une gorgée de son liquide.

« Au temps pour moi, de ne pas m'être présenté dans les formes. Reize, pour vous servir, Altesse. »

Répondit-il finalement d'une voix moqueuse qui donna envie au jeune homme de grincer des dents. Il se retint cependant, notamment à cause de la sensation qu'ajouter quoi que ce fut n'attirerait que d'autres railleries de la part de l'inconnu.

« Reize est un marchand, précisa alors le Clown en s'appuyant contre le mur, les bras croisés.
— Plus précisément : je voyage de mondes en mondes pour récupérer des objets intéressants que je revends ensuite ici, à ma boutique, dans le quatrième district. »

Haussement de sourcils ; quel rapport cet étrange énergumène avait-il avec lui ? En quoi cela pouvait-il bien l'intéresser, ou avoir une quelconque influence sur sa vie ? Il ne voyait là, rien qui ne pût l'aider. Il allait en faire la remarque lorsque, l'autre, anticipant sa question, poursuivait déjà :

« Et je ne serai pas contre l'idée d'embaucher un assistant. Avec l'effondrement des barrières entre les mondes récemment, et les attaques de sans-coeurs, j'ai comme l'impression qu'il y a beaucoup de profit à se faire. Palia m'a conseillé de faire appel à toi. Bien évidemment, tu seras nourri et logé. Tu toucheras aussi un petit salaire, qui ne manquera pas d'augmenter si tu fais du bon boulot. Qu'en dis-tu ? Acceptes-tu ? »

Avait-il vraiment le choix de toute manière ? Ce n'était pas comme s'il avait un logement, ou que les quelques économies qu'il avait sur lui était impérissables et, il n'était pas non plus assez idiot pour croire que son statut lui serait d'une quelconque utilité dans un autre monde, surtout aussi éloigné du sien que celui-là. Son regard se posa sur le Clown hochait lentement la tête. Puis, sur le sourire de l'adulte face à lui. Non, il n'avait pas du tout son mot à dire dans cette histoire. Tout semblait déjà avoir été décidé pour lui. Alors, il se contenta de serrer la main qui lui était tendue, les lèvres pincées.

« Je suis certain qu'on fera du bon boulot ensemble Ganymède. J'ai hâte de travailler avec toi. »


La pièce était bien plus étroite que sa suite dans le chapiteau, mais c'était sûrement dû au fait, que ce n'était pas une chambre à l'origine, mais une des nombreuses pièces que le marchand utilisait comme réserve. Un endroit poussiéreux rempli de cartons qu'il avait fallu déplacer. Or, Ganymède n'était pas quelqu'un de spécialement fort. Ni endurant. Sans la magie, la chose n'aurait très sûrement pas été possible. Et si il n'avait pas eu à toucher directement les paquets, il ressentait tout de même physiquement, l'effort que cela aurait dû lui prendre, sous la forme d'une intense raideur de ses membres, ainsi que de douleurs musculaires.

Son regard se teinta d'une légère satisfaction alors qu'il se posait sur ce qui était désormais sa chambre. Ce qui le serait ; lorsqu'il se serait appliqué à faire quelque chose de ces murs désespérément blancs, aveuglants, du vide qui y régnait, sinon le large lit dans un des angles. Le seul meuble pour le moment, puisque l'armure d'Endymion, posée au pied du lit ne comptait pas.

Il repensa avec nostalgie à tous les jouets qu'il avait dû laisser derrière lui, et toutes ces précieuses babioles que les gens lui offraient, dont il faisait la collection. Au fil des années, parce qu'il était incapable de se décider à en jeter, cette dernière s'était élargie, apportant des touches colorées et agréables de couleur bien vives, distinguables, à son environnement.

L'absence de quoi que ce fut en cet endroit avait quelque chose de désespérant, qui faisait, un peu trop à goût, écho à sa situation. Le blanc après tout, était une couleur qui désignait certes la pureté, mais aussi le vide comme la mort. Deux mots qu'il ne pouvait s'empêcher d'associer à son monde. Surtout lorsqu'il pensait aux mots d'adieu du Clown. L'impertinent ne lui avait même pas souhaité une bonne chance pour la suite, ni même adressé un au-revoir ! Il s'était contenté de lui souffler quelques mots.

« Ne passe pas ta vie à pourchasser des chimères. Ce serait la gâcher pour rien. »

Ce à quoi le prince avait répondu avec toute la verve du monde :

« Ai un peu de respect pour mes rêves ! Ai-je jamais dénigré les tiens ?
— Que sais-tu de mes rêves Ganymède ? »

Il n'avait rien ajouté de plus avant d'enfourner son keyblade glider pour retourner vers leur monde natal. L'adolescent l'avait regardé partir la mâchoire crispé, la rage au ventre, et une espèce de jalousie accompagnée d'injustice dans les membres, tandis qu'il ruminait de sombres pensées, notamment sur le fait qu'il aurait dû être là-bas avec eux. À se battre avec eux. À souffrir avec eux. Et… mourir avec eux.

Allongé sur son lit, le regard rivé vers ce ciel étoilé qui n'était pas le sien, que laissait voir la baie vitrée servant de toit, le prince repensait aux évènements à tête un peu plus reposée. Ses poings se serrèrent alors qu'il repensait à son comportement. Il mordilla sa lèvre inférieur en songeant qu'il s'était vraiment conduit comme un gamin. Pas comme le noble qu'il était et, encore moins comme le magicien qu'il était sensé devenir. Pas qu'il fut moins en colère — particulièrement contre Palia — mais, il comprenait leur décision. Au moins un peu. S'il était une « gêne », comme l'avait si aimablement fait remarquer le maître de la keyblade, cela découlait d'une unique cause. Il s'en rendait clairement compte à présent. L'essence du problème était d'une simplicité enfantine au final.

Inconsciemment, sa main se posa sur sa poitrine, au niveau de son coeur. Il était faible. C'était pour cette raison qu'il n'avait pu suivre la même voix que celle d'Endymion. Pour cette même raison que ce dernier n'était plus à ses côtés, qu'il se retrouvait chassé de chez lui par sa propre famille. Il était faible alors, les autres se faisaient toujours un devoir de le protéger. De se sacrifier pour lui même.

Son autre main se posa sur son visage. Sur sa bouche, pour étouffer un cri mêlé de rage et d'impuissance. Ce n'était pas juste ! Pourquoi fallait-il que cela arrivât encore une fois ? Que perdrait-il la prochaine fois, maintenant qu'il n'avait plus rien d'autre à perdre que sa vie ? Un contact humide contre ses doigts les firent remonter un sillon jusqu'à ses yeux, à présent clos. Il n'avait pas remarqué les larmes. Il mordilla ses lèvres tremblotantes. Son poing se crispa sur la douce fabrique de sa chemise, griffant légèrement au passage sa peau en dessous.

Quelques coups discrets furent frappés contre la porte. Ganymède se redressa, essuyant comme il pouvait les traces de ses pleurs, espérant que son état désastreux ne se remarquerait pas plus que cela. Il n'avait vraiment pas le désir de s'expliquer sur le pourquoi du comment. C'était déjà assez dur comme cela, beaucoup trop personnel pour qu'il put en parlant à n'importe qui. Et encore moins à cet inconnu qu'était Reize. Ses insécurités et faiblesses, son affliction et sa tristesse ne concernaient que lui après tout.

Si le marchand devina quelque chose, le prince lui en fit reconnaissant de l'ignorer alors qu'il se fendait d'un grand sourire.

« J'espère que tu as eu le temps de te reposer un peu. Des affaires importantes nous appellent, nous devons sortir.
— Quel genre d'affaires ?
— Juteuses. »


La boutique de l'étrange personnage était située dans une rue commerçante du cinquième district de la ville, près d'une grande place dont le centre était occupé par une majestueuse fontaine. Avec son lot de vives lumières polychromes, ses néons rayonnants et le bourdonnement de son incessante activité, une nouvelle fois, il songea à sa cité, dont les doucereuses effluves des stands ainsi les cris enjoués des forains lui manquaient déjà. Il observa curieusement les murs décorés de larges graffitis et affiches tandis que l'autre les guidait à travers un labyrinthe de ruelles étroites, mais tout de même bondées.

Un infime sourire étira ses lèvres. La Ville de Traverse semblait, pour le moment en tout cas, fidèle à ce qu'il en avait lu : une cité de passage, toujours secouée par une activité grouillante, qui ne dormait vraiment jamais. Un endroit comme celui où il était né, avait grandi. Son regard se posa sur ce ciel d'un ennuyant monochrome, qu'il savait perpétuellement nocturne, toujours figé dans cet unique camaïeux. La nostalgie l'étreignit mais, il réussit tout de même à se dire qu'en attendant de retrouver son frère puis de revenir chez lui, ces lieux pourraient tout à fait lui convenir. Peut-être.

Alors qu'ils arrivaient sur la grande place où Palia l'avait amené plusieurs heures plus tôt, il jouait pensivement avec une de ses longues mèches brunes. Rien ne semblait avoir changé : la foule, comme des sables mouvants, s'y déversait en un flot continu de clameurs. Il apercevait ici et là, un nombre impressionnant de carrioles et de caisses. Comme si une caravane géante avait investi les lieux.

« Y a-t-il toujours autant de monde ? finit-il par demander au bout d'un moment, avec une curiosité infantile.
— Il y a toujours beaucoup de gens ici. Mais les circonstances sont spéciales.
— Comment ça ?
— Normalement, il y a des barrières dimensionnelles séparant les mondes les uns des autres. Ce qui empêche la plupart des gens de voyager entre eux. Il n'y a pas longtemps, ces barrières ont peu à peu commencé à se fissurer. »

Hochement de tête. Il avait déjà vu cela. En fait, cela constituait une des bases des cours que lui dispensait son Maître. Ce qui n'expliquait pas le pourquoi de la présence inhabituelle de tant de gens. Il se retint cependant de le faire remarquer ; il avait appris à ne pas interrompre un professeur en pleine leçon, et supposait que c'était ce que Reize lui dispensait maintenant. Comme pour lui donner raison, ce dernier poursuivit :

« Ces barrières qui isolent les mondes ne servent pas malheureusement pas qu'à compliquer la vie d'honnête gens comme moi, cherchant leur pitence, remarqua-t-il avec un léger ricanement, elles protègent le monde en lui-même et son coeur. Et elles sont reliées les unes aux autres. Imagine un océan, avec des îles. Ces îles sont les mondes. Et cet océan est parcourut de courants qui empêchent les voyageurs d'aller sur les autres îles. À ton avis qu'est-ce qui se passe si un des courants est perturbé ?
— Tous les autres le sont aussi. »

Le jeune homme ralentit, saisissant enfin les imprécations des paroles de son vis-à-vis. Il ajouta :

« Ce qui veut dire que, si les sans-coeurs, ont trouvé leur chemin vers une île… enfin, un monde, et qu'ils ont réussis à détruire ou fissurer une barrière. Ils peuvent peu à peu avoir accès à tous les mondes… n'est-ce pas ?
— C'est exactement ce qui se passe. Tous ces gens, il fit un geste vague de la main, Sont dans leur malheur, d'heureuses personnes qui ont réussi à fuir leur monde d'origine avant de se faire manger, ou avant de disparaître avec leur monde. Un peu comme toi.
— Je n'ai pas fui. »

Murmura-t-il faiblement, les yeux fixés sur le sol. Il sentit le regard pesant de l'adulte sur lui, releva la tête pour se confronter à lui. Ses iris s'ancrèrent dans les siens.

« Je n'ai pas fui. »

Répéta-t-il à voix haute, cette fois, avec beaucoup plus de conviction et une détermination sans faille. Il n'était pas un lâche après tout, et eusse-t-il le choix, qu'il n'eût guère été là à bavarder de manière aussi décontractée de la mort de mondes, comme si c'était tout à fait normal. Il n'avait pas fui. C'était une chose qu'il tenait à faire comprendre. Il était peut-être un faible, mais pas un poltron. L'autre se contenta d'un sourire mystérieux, leva les yeux et les bras au ciel avec une exagération théâtrale.

« J'ai compris. Ne t'inquiète pas, j'ai compris ! Tu n'as pas fui. Ah ! Voilà Squall ! »

L'interpellé ne devait pas avoir plus d'un ou deux ans de plus que lui mais, il lisait sur son visage, cette gravité que possédaient ceux que la vie avait déjà bien malmenée. La large cicatrice, qui courait en diagonale depuis son front jusqu'à sa pommette gauche, en était une preuve. Il se demanda d'où elle venait. Appuyé nonchalamment sur un chariot, les bras croisés, une lame accrochée à sa ceinture, il semblait jauger la foule comme un prédateur. Son visage déjà sombre se renfrogna lorsque son regard se posa sur le marchand. Ganymède s'arrêta quelque pas derrière le brun aux oreilles pointues, pas tout à fait sûr d'où se mettre.

« Léon.
— Aaah, pardonne-moi ! J'ai tendance à oublier. »

L'adolescent grimaça en sentant l'amusement moqueur qui coulait des propos. Quelque chose le rassura dans le fait qu'il ne se conduisait pas comme ça qu'avec lui. Cela devait être dans la nature de son employeur d'être ainsi. Pas ce que ce fut étonnant vu l'aura malicieuse qu'il dégageait. Ce qui n'était pas du goût de son interlocuteur, dont les yeux s'étaient fait menaçants.

« Que veux-tu ?
— Ne sois pas si agressif alors que je t'apporte des bonnes nouvelles. J'ai pu récupérer les coordonnées d'un monde où tu pourrais récupérer quelques pièces intéressantes pour améliorer ton vaisseau gummi.
— Donne ton prix. »

Reize se tourna vers le prince avec un sourire suspect, posa une main sur son épaule.

« Je te présente Ganymède, mon nouvel assistant. Dorénavant, emporte-le avec toi sur le terrain. Il s'occupera des tâches que tu faisais pour moi, et t'aidera dans les tiennes si besoin est. »

L'estomac du jeune homme fit un bond tandis qu'un regard scrutateur se posait sur lui, comme si le dénommé Léon venait juste de s'apercevoir de sa présence. Ils se dévisagèrent un long moment tandis que le noble se demandait ce qui avait bien pu passer par la tête de son employeur. Voyager revenait à devoir rencontrer des sans-coeurs n'était-il pas ? Il n'était pas un combattant ! Ça, c'était la spécialité de son frère, pas la sienne. Il n'était même pas sûr de pouvoir manier correctement une arme.

« Sais-tu te battre ? lança-t-il finalement au bout d'un long silence.
— Ai-je l'air d'avoir une arme sur moi ? Je suis un mage. Je ne suis peut-être pas capable de faire ce que tu peux faire, mais je peux faire ce que tu ne peux pas.
— J'ai des notions de magie. Qui te dit que j'aurai besoin de ta magie ? »

Son sang ne fit qu'un tour. Quelle arrogance que de sous entendre qu'il pouvait être inutile ! Il le fusilla du regard avec de répliquer avec toute l'animosité dont il était capable :

« Quelques notions de magie ne valent rien face à une véritable formation. »

Inachevée certes, c'était toujours mieux que de simples notions de pacotille. Il ajouta sur un ton non moins acerbe :

« Je ne doute pas de tes capacités avec ta lame…
— Gunblade, le coupa sèchement l'autre.
— Je ne doute pas de tes capacités avec ta gunblade. Ne doute pas des miennes avec ma magie. »

Ganymède vit Léon sur le point de répliquer cependant, le marchand l'interrompit, attirant leur attention en tapant dans ses mains.

« Allons allons les garçons ! Ne vous emportez pas pour si peu. Léon. Tu pourras juger de son utilité directement sur le terrain.
— Ai-je vraiment le choix ? »

Reize se contenta de sourire de toutes ses dents, dévoilant ses canines pointues. Le prince eut l'impression fugitive de voir un petit diable, tandis que ses entrailles lui disait que, définitivement, quelque chose était bizarre chez l'étrange personnage. Il n'avait cependant pas plus le choix que Léon : il était la seule personne qu'il « connaissait » en ces lieux et, si Palia l'avait confié à lui, c'était qu'il lui faisait un minimum confiance.

« Je passerai à la boutique demain aux aurores. Tâche d'être prêt d'ici là. »


Une fois les sacs contenant quelques nécessaires achats qu'il venait de faire, des vêtements vu qu'il n'avait pas d'autres tenues que la sienne et des affaires de toilettes, déposés au pied de son lit, Ganymède s'assit en tailleur au centre de la pièce. Il n'avait pas encore eu l'occasion de s'adonner à son entraînement quotidien. Il chassa rapidement de son esprit le fait que Maître ne fut pas là pour le guider. Ne le serait plus. Qu'il ne sentirait plus son apaisante présence à ses côtés alors qu'il progressait. Stop !

Comme on le lui avait appris, il fit quelques exercices de respiration dans le but de se détendre. Par habitude, ses paupières s'abaissèrent alors qu'il entrait peu à peu dans une transe méditative, laissant ses soucis loin derrière lui pour un monde régi par un calme sans bornes.

« La base de la magie tel que nous la pratiquons passe par la conscience de nous-même ». Au bout d'un moment, il percevait avec netteté la moindre activité dans son propre corps : du sang circulant à travers le vaste réseau de veines et d'artères, distribuant au passage énergie à ses muscles, au passage de l'air filtré ensuite par les poumons en passant par les nutriments traversant les parois de son intestin grêle. Il n'y avait pas une seule chose qu'il n'était pas capable de sentir.

« Puis celle de notre environnement ». Tandis que des gens qu'il supposait être des clients sortaient du bâtiment, Reize remontait de la boutique jusqu'à l'étage d'en dessous, sifflotant un air qu'il ne connaissait pas. Il s'arrêta. Juste un instant. Puis reprit sa route comme si de rien n'était. Dehors, un certain nombre de boutiques fermaient pour la nuit à venir, laissant leur place à un tout autre genre de business, pas moins fréquenté par la population.

« Avoir une parfaite conscience de soi-même et de ce qui nous entoure, cela nous permet de les modifier ». Sans ouvrir les yeux, il tendit une main devant lui, paume vers le haut. Avec l'aisance de celui qui faisait cela depuis toujours, l'air entre ses doigts se réchauffa peu à peu, avant de s'enflammer. Il ferma son poing, faisant ainsi disparaître la boule de feu qui s'y était formée. Il répéta l'action plusieurs fois, en faisant varier sa température comme taille puis, en la déplaçant, la faisant tourbillonner autour de lui.

Parce que cela faisait partie des pures bases de la magie, tout cela n'était pas plus qu'un jeu d'enfant pour lui. Il passa cependant un long moment à s'y adonner : parce que c'était non seulement un excellent moyen de se détendre, mais aussi parce que tout son enseignement reposait sur ces bases. Il fallait donc qu'il s'assurât qu'elles soient toujours là, solides et tangibles. Et même s'il n'avait pas besoin d'être en méditation pour y faire appel — autrement, il aurait été un bien piètre magicien en devenir — son Maître lui avait inculqué l'habitude de toujours les intégrer à son entraînement, d'en faire la première étape.

Un claquement retentit. Les bulles d'eau qui l'entouraient éclatèrent, sans qu'elles n'éclaboussassent quoi que ce fut. Il esquissa un sourire. Celui s'effaça cependant rapidement, tandis qu'il repensait à l'énorme chemin qui lui restait à parcourir avant de pouvoir vraiment se considérer comme un magicien à part entière, du même niveau que son Maître, ou qu'Eaque. Il ouvrit les yeux sur les tristes murs de sa chambre. Soupir. Il fallait vraiment qu'il fît quelque chose à ce propos. Plus tard peut-être ; il était fatigué.

Éreinté aurait été un mot plus approprié à son état : même s'il s'en était écoulé des heures, et peut-être même des jours, depuis son départ de sa ville natale, le peu de sommeil qu'il avait eu durant le voyage était loin d'avoir été réparateur. D'autant plus que les évènements étaient encore trop frais ; il avait l'impression que depuis son réveil, dans sa chambre au Chapiteau, jusqu'à l'instant présent, il ne s'était même pas écoulé une journée, que les mauvaises surprises lui dévalaient sur la tête les unes après les autres, comme autant de douches glacées. À croire que le destin l'avait pris en grippe et, s'amusait follement de sa déconvenue ainsi que de son malheur.

Il passa une main dans sa chevelure, enroulant ses doigts dans les mèches. Il n'avait aucune idée de l'heure qu'il était, ni de quand son employeur l'appellerait pour le dîner. Il supposait cependant que ce ne serait pas avant un moment. Il décida donc d'en profiter pour faire une sieste. Au pire, Reize le réveillerait. Fermant les yeux, il se laissa donc tomber sur le lit, avec un petit soupir de soulagement.

Ce ne fut pas la douce fabrique de son épaisse couette qui l'accueillit, mais une sensation alarmante de vide, sertie de l'impression de chuter. Le monde qui l'entourait était d'un noir obscur profond. Il n'y avait là, pas une seule source de lumière et, bien qu'il eut ouvert les paupières, il était tout bonnement incapable de voir quoi que ce fut. Il leva la main, caressa sa joue pour confirmer qu'il n'y avait que sa vue d'affectée.

Que se passait-il ? L'idée qu'il était finalement devenu aveugle lui traversa l'esprit. Il la chassa cependant ; il n'était pas dans sur sa couche, ni même dans sa chambre. Il frissonna légèrement, parce qu'il avait l'affreuse sensation d'être suspendu dans une masse de rien, à tomber sans fin, si tant était qu'il chutait vraiment. Il n'avait aucune idée de la position dans laquelle se trouvait son corps. Ni de où il se trouvait d'ailleurs.

Un rêve ? Sûrement. Il ne voyait ce que cela pouvait être autrement. Sur quoi portait-il ? Il n'en savait absolument rien. Cela aurait pu être beaucoup de choses : la disparition de son frère, celle hypothétique prochaine de son monde, le fait qu'il se retrouvait seul dans un endroit dans il ne connaissait rien. Il y avait trop de raisons pour qu'il put en choisir une tangible. Soupir.

Des bruissements percèrent le lourd silence. Sursaut. On venait de lui caresser la peaux, au niveau du poignet. Puis, il les sentit. C'était fin et doux, comme des bandes de satin. Et, ça se glissait peu à peu autour de son corps, l'emprisonnant dans une solide étreinte. Il essaya de bouger, abandonna lorsqu'une pression désagréable pesa sur lui, de plus en plus forte. Quelque chose se posa sur sa poitrine, au niveau de son coeur. Comme un doigt s'enfonçant dedans. Des images de son précédent rêve lui revinrent. Il se demanda s'il allait se faire transpercer à ce niveau. Encore une fois. Sauf que son Maître ne serait pas à son chevet à son réveil. Un hurlement strident s'échappa d'entre ses lèvres lorsqu'il sentit son coeur transpercé.

Il se réveilla allongé, un écran rouge masquant sa vue. Lorsqu'il se redressa, des morceaux de tissus, qui devaient recouvrir son visage, glissèrent au sol. Par automatisme, sa main se porta à son coeur, là où il avait été percé. Sous ses doigts, sa peau était aussi douce que d'ordinaire, palpitante. Cela le rassura.

Son regard parcourut les alentours. Il se trouvait sur une espèce de matière luminescente pourpre, perdue au milieu d'un nul part tout aussi noir que celui qu'il venait de quitter. Son corps était presque enterré par une multitude de rubans rouges. Il se leva, une expression curieuse sur le visage. Ses pas soulevèrent une nuée de particules de lumière écarlate tandis qu'il s'aventurait droit devant lui, ne s'arrêtant que lorsque ce qu'il supposait être une plate-forme se finit abruptement, le matériel qui la composait, s'écoulant dans le vide en de majestueuses cascades rouges.

Il se recula cependant, peu enclin à expérimenter une nouvelle chute, reprit sa marche en longeant les bords. Il ne semblait pas y avoir de sortie, ni de chemin. Le plateau était circulaire. Il tournait en rond. Il jura intérieurement. Voilà qu'il était maintenant enfermé dans une prison suspendue au milieu de nul-part, sans possibilité de s'en sortir autrement qu'en sautant. Il maudit son inexpérience ; cette incapacité qu'il avait toujours eu, à s'extirper de ses rêves par lui-même.

Il revint vers le lieu où il s'était réveillé, facilement reconnaissable par tous les rubans rouges qui le jonchaient. Il se demanda si c'était ce qu'il avait senti plus tôt s'enrouler autour de lui. À condition que les deux rêves fussent liés, c'était tout à fait possible. Il en ramassa un. Il voyait cependant mal, comment cela aurait pu lui transpercer la poitrine. Tirant dessus pour le dégager de la pelote de fils, il s'aperçut qu'il n'y avait là qu'un seul bout du ruban. Le reste serpentait vers le centre de la plate-forme.

Ganymède s'immobilisa lorsqu'il la vit. Plantée là, fièrement dressé sur le sol, un bâton argenté aussi long que l'écart entre le bout de ses doigts et sa clavicule. Deux filons cramoisi étaient enroulés autour, remontant en s'entrecroisant, jusqu'à la base du manche, une boule en verre où tourbillonnaient des lueurs rouges et grises. De là, se développaient deux fines ailes d'or, la garde, encadrant le manche rouge. De son bout pendait une chaîne terminée par un grelot surmonté d'une aile et des rubans rouges, dont il tenait l'extrémité de l'un d'eux en main.

Parce qu'il avait passé des années à la contempler. Parce qu'il portait en boucle d'oreille le jumeau du grelot qui formait le porte-clé. Parce que c'était lui même qui l'avait attaché à la keyblade. Parce que c'était la précieuse keyblade d'Endymion. Il déglutit difficilement. Fil Rouge. Que faisait-elle là ? Où était son frère ? Il aurait dû être avec elle normalement. Il fit un tour sur lui-même au cas où celui-ci se matérialiserait comme par magie. Ce ne fut pas le cas. Il s'y attendait, mais ne put s'empêcher d'être quelque peu déçu.

Son attention se reporta sur Fil Rouge.

Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ?

Ses doigts se tendirent vers elle. C'était la keyblade de son frère. Il ne l'avait jamais touché auparavant. Ses doigts se rétractèrent. C'était la keyblade de son frère. C'était sacré. La pensée de la toucher alors que son frère n'était pas là, avait quelque chose de sacrilège. Même si c'était un rêve. Sa main s'approcha de la poignée. Pourtant, quelque chose lui disait qu'il fallait passer par là pour mettre fin au songe. Évoluer.

Alors que sa peau entrait en contact avec Fil Rouge, il sentit une douce chaleur se répandre en lui, comme enlacé par la rassurante présence d'Endymion. Son corps se détendit, appréciant la sensation. Cela avait beau être une illusion, un phantasme même, cela lui avait tellement manqué. Des larmes coulèrent sur sa joue, éclaboussant le sol.

Un craquement assourdissant retentit. Autour de lui et de la keyblade, le sol se fissurait en morceaux se détachant les uns des autres. Il y eut le son d'un tintement de grelot. Une aura rouge l'entoura et, il vit avec désespoir Fil Rouge s'évanouir en des milliers de flocons rayonnants.

Sous ses pieds, la plate-forme se brisa sous son poids.

La main tendue vers cette lumière qu'il ne parvenait à saisir, il chuta dans l'obscurité.


Notes : J'espère que vous avez apprécié la suite des aventures de Ganymède. Ou plutôt le début en l'occurrence. Je ne cacherai pas le fait que j'ai énormément de mal à écrire ce chapitre (d'où le fait que cela m'ait pris du temps) et surtout, tout ce qui se trouve entre la première partie (son arrivée) et la dernière (ses rêves), notamment parce que je m'arrêtais souvent à cause de mon envie intense de le secouer.

Quoi qu'il en soit, j'espère que vous aurez apprécié.