Chapitre 3

Jack s'arrêta dans l'embrasure de la porte de l'infirmerie, voulant être sûr qu'il ne gênerait pas avant d'entrer. Deux infirmières s'activaient dans la pièce, une prenant les données du moniteur près de la tête de lit de Jacob, l'autre ajustant le flux du liquide de sa perfusion.

« Entrez, Jack », dit Jacob, roulant sa tête lentement sur l'oreiller.

Jack retira ses mains de ses poches et traversa l'espace, s'asseyant sur le banc à gauche du lit. « Je suppose que je ne devrais pas vous demander comment ça va ? »

Jacob Carter gloussa doucement. « Non, probablement pas. »

Jack essaya de ne pas regarder trop sérieusement le visage du vieil homme. Regarder les yeux d'un homme faisant face à sa propre mortalité donnait toujours à Jack un sentiment de… déjà vu ? Mortalité ? La chair de poule ? Mais quand c'était un homme comme Jacob Carter, quelqu'un que Jack respectait davantage que la plupart des hommes, c'était particulièrement dur. Les infirmières finirent ce qu'elles avaient à faire, et laissèrent les deux hommes seuls.

Il joignit ses deux mains, se concentrant sur les charnières et les joints du lit d'hôpital. « Je pensais que Carter serait ici. »

« Je l'ai envoyée au mess. Je lui ai dit de manger quelque chose et de ne pas revenir avant. » Jacob essaya de rire. « Je lui ai aussi dit qu'elle devait encore m'écouter. »

Jack sourit. « Je parie qu'elle a adoré ça. »

« Elle m'a simplement fait plaisir. »

Jacob leva les yeux. Une fine pellicule de sueur couvrait le visage de Jacob, soit de fièvre soit de douleur, qu'il faisait de son mieux pour cacher à Sam. Si père et fille étaient semblables – et de ce que Jack avait vu durant les dernières années, ils étaient faits du même bois – il parierait sur la dernière. Jacob semblait fatigué, mais préoccupé.

« Que puis-je faire… » demanda Jack.

« Prenez soin d'elle, Jack. »

Le coin de son œil droit s'agita alors qu'il essayait de contrôler son expression. « Je prends soin de tous mes hommes, Jacob. Vous savez cela. »

« Mais ce n'est pas ce que je veux dire, Jack. Et vous savez cela. »

« Ce n'est pas mon travail. »

« Mais ça le devrait. »

Jack prit une lente aspiration à travers ses narines. « De quoi parlez-vous, Jacob ? »

Jacob émit un râle et se détourna. « Vous deux êtes vraiment faits l'un pour l'autre. Entêtés et si fichtrement déterminés à suivre les règles que vous vous détruisez l'un l'autre dans l'opération. »

Ils restèrent silencieux, Jacob regardant fixement les recoins sombres de la pièce et Jack essayant de trouver quoi dire. Il prit une aspiration et la relâcha, gonflant ses joues, et s'arrêta avec ses lèvres séparées avant de parler.

« C'est mieux ainsi, Jacob. »

« Vraiment ? » Immédiatement Jacob reporta son attention sur Jack, ses yeux intenses. « Pour qui ? »

« Pour elle. »

« Pourquoi ? »

Jack se pencha en avant tellement qu'il pouvait garder sa voix basse. « Ecoutez, Jacob. Visiblement, ça ne me fera aucun bien de nier quoique ce soit ici. Mais je ne vais pas faire de déclarations, non plus. Ou de promesses. Elle est avec Shanahan. Il est mieux pour elle. »

« Mieux que vous… »

« Sans aucun doute. »

« Elle ne l'aime pas comme elle vous aime. »

Jacob aurait aussi bien pu prendre un marteau de forgeron derrière lui et frapper Jack au milieu de sa poitrine – cela aurait simplement eu le même effet.

« Quoi… est-ce que cela vous surprend ? »

Jack se leva et marcha jusqu'au pied du lit, tapant ses doigts sur le haut du graphique accroché là. Diable que oui… ça le surprenait. La première fois que Samantha Carter l'avait regardé avec ce sourire, il avait été bouleversé. La première fois qu'elle avait rencontré son regard de l'autre côté de la table de conférence et qu'il avait ressentit ce clic, il avait été presque sidéré. Et il y a quatre ans, quand ils se regardaient l'un l'autre à travers ce fichu champ de force – et qu'il avait pensé 'c'est ça' – et avait vu tout dans son visage, il avait été quasiment sûr qu'il avait imaginé tout cela.

Le jour où elle lui avait parlé de Pete Shanahan – surtout le jour où elle lui avait parlé de sa demande – il s'était convaincu que tout cela avait été son imagination.

Alors, ouais… la pensée que quelqu'un puisse penser que Samantha Carter l'aimait… ouais, ça le surprenait.

« Je ne vous ai pas aimé la première fois que je vous ai rencontré, vous savez. »

Jack inclina sa bouche en un sourire de coin. « Je fais souvent cet effet. »

« Vous savez pourquoi? »

« Eh bien, ça ne pouvait pas être à cause de ma personnalité radieuse. »

« C'était la façon dont elle vous regardait. Et plus important… la façon dont vous la regardiez. Pour être honnête, je vous ai catalogué comme étant un supérieur manipulateur qui avait déjà réussi d'une manière ou d'une autre à contraindre ma brillante, magnifique fille dans une liaison illicite. »

Jack haussa les sourcils. « Vraiment ? »

« Oui. Mais Sam m'a dit que j'étais fou. Et, après la fusion avec Selmak et étant plus impliqué avec le SGC, j'ai appris de première main que c'était la vérité. Et j'ai changé mon opinion sur vous, Jack. »

« Je n'aurais jamais-- »

« Je sais que vous ne l'auriez jamais fait. Vous ne l'avez pas fait. Et elle non plus. Vous deux devriez avoir des médailles pour votre maîtrise. »

Jack était encore plus mal à l'aise qu'avant, et jeta un coup d'œil vers la porte. Peut-être que si Sam revenait, Jacob abandonnerait la conversation. 'S'il vous plait, s'il y a un Dieu…'

« J'ai essayé de lui en parler, mais elle ne veut pas écouter non plus. Jack, vous avez été un père. Par l'enfer, pour moi, vous l'êtes encore. De toutes les choses que vous souhaitez pour vos enfants la première fois qu'ils sont dans vos bras, est-ce que la plus importante n'est pas qu'ils soient heureux ? »

Jack regarda fixement l'espace et hocha la tête. Puis il reporta son attention sur Jacob. « Elle est heureuse. Non ? »

Jacob soupira. « Regardez-la, Jack. La prochaine fois que vous serez avec elle, regardez vraiment. Ne la regardez pas en tant que son supérieur. Ne la regardez pas avec les barrières dressées parce que vous avez peur de voir quelque chose que vous n'êtes pas censé voir. Regardez-la. Voyez ce que vous savez être là. »

Jack secoua la tête. « Et puis quoi? »

« Vous devrez décider de cela, Jack. »

« Et ce serait bien pour vous ? »

Jacob sourit. « Vous avez finalement compris. »

Jack retourna sur le tabouret et s'y assit, se penchant en avant pour poser ses coudes sur ses genoux. « Vous savez, je pense que c'est la première fois que j'ai 'la discussion avec Papa' qui ne se termine pas avec une liste de toutes les raisons pour lesquelles je n'étais pas assez bien pour sa fille. »

Jacob leva sa main de la couverture où elle reposait à son côté, et la posa sur l'épaule de Jack avec une tape ferme. « Vous êtes un homme bien, Jack. J'ai vu cela depuis longtemps. Ainsi que Sam. Vous êtes bien pour elle. »

« Je ne lui demanderai pas de choisir, Jacob. »

« J'espère que vous n'aurez pas à le faire. »

« Ne pas avoir à faire quoi ? »

Les deux hommes se tournèrent pour voir Sam entrer dans la pièce, un représentant des aînés des Tok'ra la suivant derrière. Jack se recula, la main de Jacob tombant de son épaule alors qu'il rejoignait le nouveau visiteur.

« Janmack, mon ami. »

Alors que les deux Tok'ra conversaient, Jack s'éclipsa de la pièce. Il jeta un coup d'œil en arrière pour voir Sam debout dans l'encadrement de la porte, ses bras croisé sur son corps, regardant son père. Elle se tourna et le regarda. Jack s'arrêta et rencontra son regard, permettant un petit sourire d'apparaître sur ses lèvres. Les lèvres de Sam s'incurvèrent, sa tête s'inclinant sur le côté, ils se fixèrent pendant plusieurs battements de son cœur avant qu'elle ne se retourne vers son père.

Jack prit une longue et lente aspiration pour ses poumons contraints et la tête inclinée, descendit les couloirs vers son bureau. Comme d'habitude, un tas de rapports et de paperasses l'attendaient, mais comme il essayait de se concentrer sur eux, son esprit refusa purement et simplement. Il fit rebondir son crayon d'une extrémité sur l'autre et fixa l'espace, son menton dans sa main, quand Kerry frappa à sa porte.

« Comment va le père du Colonel Carter ? » demanda-t-elle, en entrant dans la pièce.

Jack se redressa d'un bond, mais n'essaya pas de cacher le fait que la mort imminente de Jacob Carter pesait sur ses épaules comme un poids d'une tonne. « Ca ne semble pas bon. »

« Je suis désolée d'entendre cela. »

Kerry jeta un coup d'œil par la vitre dans la salle de briefing, paraissant mal à l'aise, avant d'avancer d'un pas et de refermer la porte. Puisque c'était quelque chose sur laquelle ils s'étaient mis d'accord, que ce n'était probablement pas une bonne idée quand ils étaient seuls, cela parut définitivement à Jack comme étrange.

« Fermeture de la porte… »

« Ouais », dit-elle, s'avançant vers son bureau. « Profondément symbolique. »

Kerry soupira et lui fit un étrange sourire, et Jack sut exactement ce qui allait arriver. Et au lieu de l'appréhender, ou du moins souhaiter qu'elle s'arrêterait et repenserait avant de parler… une pensée lui vint.

'Nous y voici.'

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La pièce où Jacob Carter mourut était silencieuse à présent, et complètement sombre à l'exception de la lumière venant du couloir extérieur. Sam assise sur le tabouret à côté du lit, à présent vide, pleurait dans l'obscurité et le silence.

Elle avait dit à Jack qu'elle allait bien. Et ça n'était pas un mensonge, pas vraiment. Chaque jour pour le reste de sa vie elle remercierait pour les six dernières années passées avec son père. Mais ça faisait encore mal. Il y avait ce trou béant dans sa poitrine qui aspirait ses poumons et pressait contre son cœur. Elle se sentait perdue. Pas comme quand sa mère était morte… sa mère lui avait été arrachée impitoyablement. Ceci était plus calme, plus doux… mais ramenait tant de souvenirs que Sam luttait pour les classer tous.

« Vous ne devriez pas être seule. »

Elle ne leva pas les yeux, mais prit une aspiration alors que sa voix dérivait à travers la pièce. Sam laissa tomber sa tête en avant et joua avec la boule de mouchoir émietté dans sa main.

« Je ne pense pas que je devrais être avec des gens, non plus. »

Jack traversa la pièce, venant derrière elle, et s'assit sur le bord du lit assez près pour que son genou frôle son bras alors qu'il se recula. « Bon, alors que diriez-vous seulement de moi ? »

Sam leva les yeux et tenta un sourire. Il y avait juste assez de lumière pour qu'elle puisse voir ses traits anguleux, et l'obscurité rendit ses yeux bruns presque noirs. Il noua ses mains, les laissant reposer, relâchées, dans son giron, avec ses manches relevées sur les coudes. Alors qu'il tripotait ses pouces, les muscles de ses avants bras se groupaient et se tordaient et Sam se concentra sur le mouvement… se laissant perdre dans cet acte simple plutôt que de penser trop à ce que les quelques jours suivants apporteraient.

« Avez-vous appelé Mark ? »

Sam secoua la tête. « Pas encore. Je ne peux simplement pas… encore. »

« Voulez-vous que je-- »

« Non », dit-elle rapidement. « Non, j'ai juste… merci. »

Jack hocha la tête et recula pour faire pivoter ses pouces l'un autour de l'autre. Sam réalisa, avec une douleur sourde dans sa poitrine, que plus que toute chose elle voulait se pencher et reposer sa tête dans son giron et fermer ses yeux au reste du monde. Elle savait que si elle le faisait, il ne la repousserait pas ou ne lui dirait pas d'être forte. 'Redresse le menton, soldat !' Mais elle savait que ce serait une erreur.

Surtout maintenant qu'elle était au courant pour Kerry Johnson.

« Carter, votre père m'a demandé de m'occuper de certaines choses… »

Sam leva à nouveau les yeux. « Comme quoi ? »

« Certains arrangements. Je ne pense pas qu'il voulait que vous vous inquiétiez de ça. Mais si vous préférez, je ne-- »

Sam se leva, ils furent alors presqu'au même niveau. « Merci… Monsieur. »

Ses lèvres s'étirèrent en un sourire de travers, puis se tendirent à nouveau. « Pourquoi ne rentrez-vous pas à la maison ? Je vous appellerai demain pour les précisions. »

Sam hocha la tête et soupira. La pensée de quitter la base pesait sur sa poitrine comme un pied d'éléphant. Elle aurait dû rentrer à la maison et commencer à téléphoner. Pete… Mark… Tante Olivia… tous les autres parents et amis.

« Je m'occuperai d'appeler les personnels militaires… »

Sam redirigea son regard sur lui. 'Walter Harriman n'arrivait pas à la cheville de Jack O'Neill quand il en venait aux affaires de l'ESP…' « Merci, Monsieur. »

« Arrêtez ça. »

« Arrêter quoi ? »

« De me remercier. »

Il glissa du lit, se mettant facilement sur ses pieds. D'où Sam se tenait, son action les amena à moins d'un souffle l'un de l'autre et juste pendant un instant elle se sentit balancer vers lui. Le sanglot la surprit, faisant échouer le strict contrôle qu'elle avait maintenu sur ses émotions depuis les derniers mots de son père. Cela la déchira et chassa tout l'air de ses poumons par sa violence.

Jack l'enveloppa de ses bras, tenant sa tête sous son menton avec une main large et sûre. Il ne parla pas, ne fit pas ces chut agaçants que les gens font quand ils veulent que vous arrêtiez de pleurer. Il la serra simplement dans le noir.

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La maison de Sam était dans l'obscurité quand elle se gara dans l'allée cette nuit, et elle fut reconnaissante de cette solitude. Elle avait besoin de temps pour penser. Du temps pour trier les choses. Pour se réconcilier avec elle-même face au chaos des derniers vingt-quatre heures.

Elle entra dans la maison par le garage, et laissa tomber son sac et ses clés sur le comptoir de la cuisine. Se déplaçant en pilote automatique, elle prit un verre du placard et versa un merlot d'une bouteille ouverte dans le réfrigérateur. Mais quand elle leva le verre à ses lèvres, l'arôme piquant et fruité ne réussit qu'à faire tourner son estomac vide. Sam posa le verre intact.

Il y avait toujours les appels à donner, mais jusqu'à ce que les arrangements soient faits la plupart des appels pouvaient attendre. Les pires appels étaient faits. Mark, notamment. Et il avait promis de transmettre la nouvelle à autant de familles qu'il pouvait joindre. Moins d'appels à faire pour elle demain.

Elle avait essayé de joindre Pete, mais son Sergent lui avait dit qu'il était en mission jusqu'à minuit. Ce qu'elle savait, mais d'une manière ou d'une autre, les jours se mêlaient ensemble et elle avait oublié.

Son estomac gronda, protestant de son manque de nourriture, mais elle ne semblait pas pouvoir rassembler assez d'enthousiasme pour préparer quelque chose. Elle quitta la cuisine et descendit le couloir vers sa chambre, quand le carillon de la porte sonna. Sam regarda sa montre. Qui pouvait être ici à cette heure tardive ?

Elle ouvrit la porte pour voir un adolescent avec de l'acné sur le visage et portant un chapeau « Luigi's pizzeria ».

« Oui ? »

« Euh, vous… » Il tourna la boîte de pizza qu'il tenait pour lire un morceau de papier. « Samantha Carter ? »

« Oui. »

« Tenez. »

« Je n'ai pas commandé de pizza. »

Il haussa les épaules et poussa la boîte vers elle. « Pas mon problème, madame. C'est payé, et je suis là juste pour la livrer, c'est tout. Oh, et voici. »

Sam, à contrecœur, prit la boîte de pizza, et puis le pack de six coca light frais. Il sauta hors de ses marches et grimpa dans sa voiture, la laissant perplexe debout devant sa porte ouverte. Alors l'arôme d'ananas et de jambon dériva de la boîte, et l'estomac de Sam gronda.

Elle rentra dans la maison puis dans la cuisine, posa la pizza sur le comptoir. Allumant la lumière au-dessus, elle fixa la boîte. Mais quand son estomac gronda à nouveau, Sam décida qu'elle n'allait pas critiquer le cadeau reçu.

Elle ouvrit le couvercle de la boîte, et sourit immédiatement. Un message était griffonné avec un marqueur noir – il y a des années elle avait appris à reconnaître d'un coup d'œil l'écriture.

'Carter - Mangez ! C'est un ordre. J'

Sam sourit, et souleva une part de pizza au jambon et à l'ananas – une combinaison que Jack prétendait ne pas pouvoir supporter et réussissait pourtant toujours à chiper au moins une part de sa moitié de pizza quand ils en obtenaient une - à sa bouche.