Chapitre 3

Les bureaux de « Crimes et Brigandages Investigations » étaient situés au-dessus d'une boulangerie, au second étage d'un immeuble dans une rue encombrée. Pour y entrer, il fallait prendre une petite porte dans une contre-allée, à l'abri des regards. La plaque indiquant la présence de l'agence était la discrétion même.

Mais lorsqu'on entrait à CBI, on pouvait se rendre compte de l'importance de l'entreprise. La vaste salle couvrait à elle seule toute la surface du bâtiment.

L'atmosphère enfumée, l'odeur de tabac froid mêlée aux flux du pain fraîchement cuit du rez-de-chaussée, donnaient une idée précise de l'activité intense qui s'y déroulait. Les bureaux étaient disposés par groupes de 3 ou 4, et une telle organisation semblait dessiner de petits îlots par équipe. Un tableau noir longeait chaque groupe et accueillait les croquis et autres pistes des affaires en cours. On entendait des conversations, peu de rires, des machines à écrire, le bruit des chaussures sur le parquet et parfois, sans y prendre gare, le froufroutement d'une robe et le cliquetis de bottines.

C'est ce bruit qui attira l'attention de Jane et Cho lorsqu'ils entrèrent. Ils mirent quelques instants à trouver l'équipe de Lisbon. Ils les virent qui revenaient, une tasse à la main, d'un coin où une cuisinière ronronnait, faisant bouillir des brocs de café. Lisbon et Van Pelt avançaient d'un pas léger dans leur robe de taffetas. Bien que de dernière mode, la taille serrée, le col haut et la robe tombant droit pour finir en coquelicot, elles portaient des couleurs et une coupe sobres. Si elles restaient femmes, elles devaient d'abord privilégier la praticité.

Ils se retrouvèrent vers le centre de la salle. Jane leva la main.

- Avant toute chose, laissez-moi deviner de quel groupe de tables vous dépendez et quels sont vos bureaux respectifs. Fit-il un large sourire aux lèvres.

Jane tourna sur lui-même et pointant le doigt vers un coin dit.

- Là-bas !

- Exact ! fit Rigsby que ce genre d'exercice fascinait.

Jane se retourna, l'œil espiègle.

- Ce n'était pas difficile…il y a marqué « Red John » et « P. Jane » sur le tableau noir. Voyons maintenant qui est assis où ?

Il s'approcha et, désignant chacune des tables, énonça le nom des détectives.

- Encore exact, Jane ! Rigsby, ce grand gaillard, était un peu redevenu un enfant.

Lisbon, qui n'avait encore rien dit, clappa dans ses mains 3 ou 4 fois, un rien sarcastique.

- Bravo monsieur Jane, très impressionnant, mais votre spectacle est ce soir… d'ici là, vous deviez jeter un coup d'œil sur nos dossiers…

Van Pelt s'approcha de Cho et lui chuchota.

- Comment fait-il cela ? C'est un don ? de la chance ?

Cho, sourit en coin, et avant de rejoindre Jane, glissa à Van Pelt.

- De l'observation, ma chère… pas de don… juste de l'observation…

On porta des chaises à Jane et Cho. Tous, s'installèrent autour des tables sur lesquelles étaient disposés deux grandes piles de dossiers. Lisbon les montra d'un signe de tête.

- Monsieur Jane, Monsieur Cho… voici les dossiers promis. Ce que la police à regroupé. Nos propres conclusions. Un œil neuf y verra plus clair… Au vu des contraintes de temps que nous avons… Elle fit une pause. Je ne compte pas sur grand-chose mais peut-être une illumination…

- Ou un miracle, coupa Jane. Si vous le permettez, je vais immédiatement m'y mettre.

Et Jane ouvrit le premier d'une longue liste de dossiers.

Pendant que Jane lisait sous les explications de Lisbon, Rigsby se pencha sur Cho.

- Ecoutez Cho… je crois qu'on est parti sur de mauvaises bases hier… je suis désolé… Nous avons vraiment besoin de toutes les compétences… Si M. Jane vous a choisi comme associé… et il tendit sa main.

Cho le regarda sans rien dire puis serra la main qu'on lui proposait.

- Ce n'est pas grave, Rigsby… je comprends… Cela semble une affaire assez difficile… faire appel à des saltimbanques et qui plus est… il suspendit sa phrase… ça doit pas être évident à avaler…

- Je vous offre un café ? Proposa Van Pelt.

- Avec plaisir, merci.

Ils se levèrent et se dirigèrent vers ce qui servait de cuisine.

Après une première lecture express, Jane récupéra les clichés des différents meurtres et les étala en cercle sur le bureau.

Il mit quelques instants à effacer de son esprit le fait qu'il s'agissait de vraie personnes qu'il voyait là et qu'elles étaient mortes. Il essaya de canaliser son attention sur les petits détails. Comme si cela ne dépendait que d'un nouveau tour de magie. Après un moment il demanda.

- Que voyez-vous, Lisbon ?

- Le travail d'un malade ? Répondit-elle le plus sérieusement du monde. J'espère que je ne vous choque pas ?

- Vous savez, dans le monde du spectacle, si on se formalisait à chaque fois… dit-il avec petit sourire blasé qui se voulait charmeur.

- Que vois-je ? Reprit Lisbon. Cela me gêne de le dire mais c'est du travail bien fait.

Sur les photos un peu sombres, les victimes avaient été tailladées à plusieurs endroits et la mort était venue les chercher une fois égorgées.

- C'est ce que je me disais aussi. Que pouvons-nous en conclure ? Demanda Jane.

- Vous connaissez déjà la réponse n'est-ce pas ?

- A vous de me le dire, Lisbon ? Ses yeux lancèrent un éclair de défi.

La jeune femme, piquée au vif, releva le gant.

- J'en conclus que c'est un professionnel. Il est dans un métier où l'on pratique la taille, l'incision… ça peut être n'importe quoi d'un médecin ou un chirurgien à un couturier… dit-elle en levant légèrement les bras. Le choix est vaste.

- Et si c'était un boucher ? Demanda Jane.

Dans la cuisine Van Pelt, Cho et Rigsby regardaient de loin la discussion qui s'animait entre Jane et Lisbon.

- Cho… votre associé énerve copieusement notre patron. Dit Rigsby. Et pour rien vous cacher, il m'énerve un peu, moi aussi… Je dis ça sans animosité. Son don… comment fait-il ? Le truc des livres qu'on a vu hier soir ?

Cho éclata de rire.

- Bien joué, Rigsby ! Laissez-moi vous poser une question : avez-vous des pouvoirs psychiques ?

- Euh… non… hésita Rigsby.

- Alors je ne peux pas vous dire son secret. On ne révèle les secrets qu'entre gens de la Confrérie.

- Comment a-t-il fait pour les bureaux alors ? Essaya Van Pelt. Vous avez parlé de don d'observation et pas de pouvoir psychique…

Cho la regarda un court instant puis répondit.

- Je ne fais que supposer, d'accord ? Il arrive que Jane me bluffe plus d'une fois par jour alors que je travaille avec lui en permanence. Quand il s'est approché des bureaux, il a repéré le sandwich au bord de la table. Cho se tourna vers Rigsby. Qui a hésité à prendre des cookies hier soir quand personne n'en voulait ?

Rigsby rougit un peu, Van Pelt sourit. Cho continua.

- Le second bureau était un peu en désordre. Comparé au rangement quasi-militaire du dernier bureau, je pense que Jane a décidé que le premier était du fait d'un détective plus jeune, peut-être récemment arrivé dans le groupe et que le troisième reflétait plus une personne avec des responsabilités d'organisation… Vous voyez Van Pelt, Jane serait le premier à vous dire qu'il ne s'agit pas de pouvoir magique…

Van Pelt parut encore une fois un peu déçue. Inconsciemment, elle mit la main à son cou où, sous la collerette devait pendre une croix.

- Allez ! Venez ! Allons les rejoindre. Fit Cho en montrant Jane et Lisbon d'un signe de tête.

- Un boucher ? Oh oui ! S'exclama Lisbon presqu'en pouffant. Red John est un homme en tablier blanc maculé de sang et il descend en ville avec son hachoir. Jane, je vous en prie. Je veux bien que vous me disiez que c'est un médecin par exemple… mais un boucher ! Soyons sérieux !

Jane ne dit rien. Il prit une loupe qui trainait sur le bureau et fit signe à Lisbon de se pencher. Leur visage se frôlaient presque au dessus des photos.

- Lisbon ?

- Oui ?

- Une de vos mèches me chatouille l'oreille. Dit Jane doucement.

Il laissa Lisbon glisser rapidement la mèche derrière l'oreille et reprit.

- Dites-moi si ces coutures sont dignes d'un point de suture de chirurgien ?

Sur toute la série de photos, on pouvait voir que les victimes avaient été tailladées à certains endroits puis recousues.

- Il fait durer le plaisir. Il les blesse, les recoud – probablement à vif - et continue à les torturer. Mais ces points, ce ne sont pas des points de sutures. Ce sont des ligatures, mais pour rôtis. Les légistes ne l'ont pas remarqué ?

- Jane ? D'après vous ? Pourquoi c'est nous qui enquêtons ? La police est totalement débordée. Le maire n'assume plus ses responsabilités… pourquoi est-il obligé de mettre une fausse moustache pour venir voir votre spectacle ?

A ce moment là, le trio arriva.

- C'est vrai Jane ? Dit Rigsby. Comment avez-vous deviné que le maire était dans la salle. Déguisé comme il était ? Vous avez vraiment senti sa présence ?

Lisbon le regarda étonnée de son intervention décalée. Jane et Cho se regardèrent. Cho entama.

- C'est une technique qu'on appelle de « lecture chaude ». Nous avons un physionomiste dans la salle, qui se mêle au public. Si une personnalité est présente, qu'elle vienne incognito ou pas, il nous en informe juste avant le spectacle. En gros… on triche…

Lisbon et Van Pelt ne purent s'empêcher de faire une moue. Jane continua.

- Je vous vois perplexes… Ecoutez, il y a ceux qui croient qu'il existe un vrai pouvoir, quelque chose, là-dehors, qui nous dépasse. D'autres, eux, meurent d'envie de croire et ils cherchent des signes partout. Puis il y en a encore d'autres qui ont abandonnés cette idée parce qu'ils considèrent qu'il n'y a que de l'humain en jeu, partout. Mon métier, c'est de donner l'espoir et l'illusion du miracle. Ce qu'en font les gens n'est pas de mon ressort.

Il y eut un instant de silence que Rigsby coupa.

- Vous avez l'air d'avoir trouver quelque chose ?

- Jane pense qu'on a affaire à un boucher. Dit Lisbon. Regardez les ligatures. C'est pas un travail de médecin.

Tous regardèrent et finirent pas acquiescer. Jane quant à lui regardait fébrilement autour de lui.

- Que cherchez-vous Jane ? Demanda Van Pelt

- Une carte de la ville. J'ai une idée.

Rigsby ouvrit un tiroir et en sortit une carte. Jane la déploya sur les bureaux et commença à marquer les lieux des différents crimes. Quand il eut fini, il fit deux pas en arrière et demanda.

- Lisbon ? Que voyez-vous ?

Lisbon écarta les yeux. C'était clair.

- Les meurtres forment un cercle sur la carte. Comment ne l'a-t-on pas vu avant ?

- Que peut-on donc supposer ? fit Jane

- Que le tueur n'habite pas loin du centre de ce cercle ? Hésita Van Pelt.

- Il travaille autour de chez lui. Dit Cho.

- Non. De son lieu de travail, fit Rigsby en pointant le centre du cercle. C'est un quartier d'artisans. On y trouve les meilleures boucheries de Sacramento.