« C'est pourquoi ce roi sombre est resté dans la nuit,
Et, sans pouvoir rentrer dans sa blancheur première,
Sentant, à chaque pas qu'il fait vers la lumière,
Une goutte de sang sur sa tête pleuvoir,
Rôde éternellement sous l'énorme ciel noir. »
Victor Hugo, La légende des siècles
III
A fleur de peau
Ainsi donc voici que j'avais été transportée sur le bateau du capitaine Sellington,
l'infortuné. Je ne savais pas comment ce miracle avait pu se produire, mais je n'en étais étrangement pas effrayée. Mon esprit imaginatif était habitué à concevoir de telles aventures, et à les écrire. Je gagnai d'ailleurs ma vie avec mes rêves. Ce que je désirai savoir, c'était non pas où, mais quand j'avais été transportée. Les vêtements
du géant et du capitaine me faisaient penser à ceux du XVII ème siècle, mais pourtant,
les livres de la bibliothèque, appartenant selon toute apparence au capitaine, dataient
au plus tard de la fin du XIX ème.
Mon parti était pris : je résoudrai ce mystère ainsi que celui de l'origine de cette fameuse malédiction. Devais-je prendre ce terme au sens propre ou au figuré ? Etait-ce
une malédiction au sens de malheur incessant, ou bien était-ce une sorte de sort jeté à tout le bateau ? En comparant mon état à celui du capitaine je me rendis compte que je ne pourrai peut-être jamais plus retourner chez moi ; peut-être étais-je moi aussi condamnée à rester indéfiniment sur ce bateau ? Et peut-être qu'il y avait
eu d'autre personnes dans mon cas, à avoir lu ce poème ?
Tandis que je me posais toutes ces questions, je n'avais pas remarqué que tout
l'équipage s'était rassemblé au milieu du pont. Tous ces hommes étaient visiblement
des marins embarqués pour l'argent, comme cela se pratiquait autrefois. C'est-à-dire
qu'ils venaient de tous les horizons, et qu'ils étaient tous bien bâtis et habitués au maniement des armes. De là où j'étais il me semblait que c'était Peter qui était le
centre d'intérêt. La nouvelle de mon étrange présence ici avait dû se propager rapidement.
Soudain tout le groupe se mit à marcher vers moi. Au fur et à mesure qu'ils avançaient, je pris peur car ils brandissaient vers moi leurs épées, leurs poignards et leurs pistolets. Ils criaient, d'après ce que j'ai cru comprendre à leur vocabulaire
argotique:
Pas de femme à bord !
Elle va nous porter la poisse ! Tuons-la ! La troupe s'approchait dangereusement. J'étais forcée de m'appuyer au bastingage, je ne pouvais me retrancher plus.
Arrêtez ! Cria une voix derrière eux. La troupe se figea, puis se sépara en deux.
Un chapeau à plume rouge, puis la tête du capitaine, apparurent dans les escaliers qui menaient au pont supérieur. Le capitaine grimpa les dernières marches dans un silence de mort. Puis il leur dit :
Je ne crois pas que la tuer serve à grand-chose. Elle ne peut guère nous porter plus malheur. En effet, elle doit être un peu sorcière, mais puisqu'elle nous apporte le soleil, sa magie ne doit pas être si maléfique. Profitons de sa compagnie. Des dizaines de paires d'yeux se tournèrent vers moi, puis j'entendis quelques rires lubriques.
Non, ce n'est pas vraiment ce que je voulais dire. Des soupirs et des grognements s'élevèrent de toutes parts. Je ne vous ai jamais rien demandé depuis le premier jour, reprit-il. Aujourd'hui je ferai une exception. Ne la tuez pas, laissez-la moi, et que personne ne la touche. L'équipage s'exécuta de mauvaise grâce, mais s'exécuta tout de même. Je fus étonnée d'une telle promptitude.
Venez, me lança le capitaine, visiblement en colère. Je le suivis docilement.
Il ouvrit brusquement la porte de sa cabine et m'ordonna de m'asseoir sur une chaise qu'il désigna du doigt. J'obéis sans discuter, contrairement à mon habitude. Le capitaine parcourait la pièce de long en large, sans faire attention à moi, en grommelant entre ses dents. Je ne compris que quelques mots tels que « so strange », ou « annoying ». Ne sachant que faire, je regardais autour de moi. Cette cabine était très grande, et semblait avoir vécu des siècles sans quel le moindre ménage n'ait été fait. Le parquet boisé était recouvert de poussière et les araignées avaient élu domicile entre les poutres du plafond. Près des baies vitrées surplombant une estrade de bois, seul meuble propre et lustré avec soin, trônait un piano noir.
Il y avait, près de la porte d'entrée, une grande table ovale en bois d'acajou, marquée en maints endroits par des coulures de cire de bougies, des brûlures et des coups de couteau planté rageusement. Elle était entourée de six chaises recouvertes de damas rouge fleurdelisé, rappelant un peu celui des grands rideaux qui cachaient les pans de murs se trouvant à droite et à gauche de moi. Les seules sources de lumière provenaient des baies vitrées sales, de bougies et de chandeliers. Soudain le capitaine parut se ressouvenir de ma présence, s'arrêta un instant, et se dirigea vers le rideau à gauche, qu'il écarta suffisamment pour ouvrir une petite porte. Je me penchais légèrement de ma chaise pour voir ce qu'il faisait.
Il s'était agenouillé près d'un coffre placé au pied d'un grand lit au ciel tendu de drap noir, sous lequel était accroché un portrait à l'huile, un portrait de Lisa. Elle était en vérité très belle. Ses grands yeux bleus mangeaient son petit visage ovale et contrastaient avec ses cheveux lourds d'un noir de jais.
La pièce était dans un désordre incroyable, des papiers jonchaient le sol et le petit bureau placé sous le hublot. J'osais m'approcher un peu plus pour voir ce qu'il y avait sur les papiers froissés : c'était des notes, des pensées jetées à la va-vite, mais pour la plupart, c'étaient des esquisses, toujours de la même femme. Roman avait, semble-t-il, donné corps à chacun des souvenirs qui avait trait à Lisa. Les ébauches ressemblaient trait pour trait au portrait. Seulement, si dans le cadre la jeune femme souriait, sur tous les croquis son visage était empreint de la même gravité que celui de Roman, comme si son état d'esprit avait déteint sur elle. Roman vit que je regardais, me lança un regard hésitant, et poussa la porte. Par l'interstice je pus voir encore qu'il sortit une petite clef d'argent de ses poches, ouvrit le coffre et murmura :
- Death carried her off at seventeen, it's so young, too young…, puis il sortit un paquet et sortit. Je me précipitai sur ma chaise. Il me présenta le paquet.
- Pour moi?
- Bien sûr… Voyez-vous donc quelqu'un d'autre ici ? Comment voulez-vous que l'on vous respecte habillée comme cela? Mettez donc cette robe, vous serez plus présentable.
- Elle appartenait à Lisa ? La question m'avait échappé, et je regrettai déjà de l'avoir posée. Le visage de Sellington perdit le peu de couleurs qu'il avait et se contracta. Il se détourna pour essuyer une larme, et me fixa étrangement.
- Comment savez-vous tant de choses sur moi ? Demanda-t-il tout bas après quelque temps.
- Ma foi, votre légende… est bien établie sur terre. « La Plume » et son capitaine sont célèbres. Ma réponse ne sembla pas le satisfaire, toutefois il ne répliqua pas. Il me désigna le paquet que j'avais sur les genoux.
- Allez la mettre, reprit-il.
Je regardai autour de moi pour trouver un endroit discret pour me changer.
Sellington me comprit et me désigna un paravent dans le coin droit. J'y allai et dépliai le drap qui protégeait la robe. Celle-ci paraissait intemporelle, je n'arrivai pas à en déterminer l'époque. Mais ce qui était sûr, c'est qu'elle était d'une beauté sans pareille. Elle était bâtie de deux étoffes d'une teinte de vert différente. La plus claire, pour le parement de devant, la sous-jupe et une partie des manches, était recouverte de la plus foncée. Le haut du corset était une bande de brocard or brodé, de même que les rubans qui retenaient les manches. J'enlevai mon jean usé et mon pull pour l'enfiler, mais j'essayai en vain de refermer le corset, les lacets se trouvant derrière. Je me présentai penaude au capitaine, qui ne put s'empêcher de sourire à ma mine déconfite et à mes cheveux en désordre. Ce sourire éclaira son visage et réchauffa mon coeur.
Je n'ai pas l'habitude de ce style de robe, Mr. Sellington.
Je le vois bien. Venez donc ici. Retournez vous. Je fis quelques pas pieds nus, dans des froissements de soie. Il entreprit de resserrer les lacets du corset, et chaque fois les à-coups me faisaient sursauter. Je grimaçai en me retournant, le souffle court.
Vous êtes assez courageuse pour monter sur ce navire, affronter mes hommes, mais vous ne supportez pas un corset. Vous êtes vraiment étrange… Je rajustai les manches de la robe. Le capitaine me considéra un instant, et replongea dans le coffre, pour poser à mes pieds des escarpins bleus.
Ils iront mieux avec votre robe que vos… chaussures de paysanne. Je souris en regardant mes vieilles baskets élimées, et le remerciai.
Oh, et puis, vous ne pouvez pas non plus vous permettre de sortir en cheveux.
Je ne sais peut-être pas les coutumes de votre pays mais si vous sortez parmi mes hommes ainsi, ils vont se méprendre sur votre condition. Vous avez pu juger de leur réaction tout à l'heure. Il marqua une pause, gêné. Et vous me dites que vous venez de Combe Hill ? J'ai vraiment du mal à vous croire. Quel secret me cachez-vous ?
Et vous ? Lui répondis-je effrontément.
Mon secret, vous semblez déjà le connaître…
Pas autant que vous le croyez. Tout ce que je sais, c'est que Lisa était votre femme, et qu'elle est morte jeune. Je sais que vous vous appelez Roman Sellington, que vous et votre équipage voguez sur les mers depuis des années.
Des siècles…
Une… façon de parler ?
Vous semblez être une personne assez compréhensive. Si vous le voulez, je vais tout vous expliquer. Mais d'abord, je vais mettre de l'ordre dans votre tignasse rouge. J'ai rarement vu une chevelure pareille. On dirait celle d'une sorcière irlandaise, ou d'une princesse de conte de fées. Je ne m'étonne pas que vous vous appeliez Sarah.
Pourquoi cela ?
Votre prénom : il signifie Princesse.
Cessez de plaisanter. Vous savez vraiment faire cela ?
J'aimai coiffer Lisa. Elle avait les plus beaux cheveux noirs que j'ai connus, et sa beauté était enviée par beaucoup.
Il sortit du coffre, décidemment rempli de trésors, un nécessaire de coiffure. Je m'assis et il commença à me coiffer tout en parlant.
Lisa n'était pas ma femme. Ou tout juste. Elle était ma promise et nous étions tous les deux très jeunes. Nous nous aimions comme on aime lors d'un premier amour. Depuis ma plus tendre enfance, elle était comme ma soeur et mon amante à la fois. Nos deux âmes avaient fusionné dès notre plus jeune âge, telles celles de Paul et Virginie. A mesure que je la côtoyais, je sentais s'ouvrir en moi des portes qui jusque là m'étaient fermées: elles laissaient s'entrevoir des perspectives inconnues, et la vie me paraissait tous les jours plus belle encore. Je ne me lassais pas de ce bonheur. Il me semble encore aujourd'hui entrevoir ses beaux yeux bleus, son image invisible murmurer doucement. Mon sang, mon sang que je ne sens plus aujourd'hui, battait dans mes veines vivantes avec une force incroyable à chaque fois qu'une pensée qui avait trait à elle m'atteignait. Oh, oui, je l'ai aimée… Je l'ai aimée comme personne au monde n'a aimé, d'un amour insensé et furieux, si violent que je suis encore étonné qu'il n'ait pas fait éclater mon coeur… Nous étions prêts à mourir l'un pour l'autre. A ce discours si désarmant, je me tus, submergée par l'émotion. Je le laissai continuer.
Le jour de nos noces, Lisa s'est… noyée, car la petite barque qui devait la conduire sur le bateau de notre lune de miel a chaviré. Fou de douleur, j'ai pris les commandes de mon navire et me suis juré de mourir pour la rejoindre. Je me suis enfoncé au coeur de l'orage effroyable qui a régné cette nuit-là, avec l'idée de ne jamais en réchapper. Ce fut une nuit affreuse et des plus mouvementées. J'ai hurlé ma rage et mon dégoût de la vie, j'ai juré de ne plus jamais aimer et de mourir pour elle. Un éclair a fondu sur le grand mât et j'ai perdu connaissance. Il s'arrêta de parler quelques instants.
Je restai muette face à la violence et la tristesse de son discours.
Quand je me suis réveillé, reprit-il, la mer était d'huile et il régnait un silence de mort. L'équipage du navire a tenté de me punir de ce que je leur avais fait, mais ils ne purent rien contre moi. C'est à partir de ce jour que je me suis rendu compte que nous ne mourrions jamais. Nous ne pouvions pas non plus quitter ce bateau à moins d'une certaine distance et depuis, nous sommes condamnés à errer pour l'éternité sur les mers et les océans. Le soleil n'avait plus jamais brillé, jusqu'à… aujourd'hui, grâce à une petite fée aux cheveux rouges, ajouta-t-il en souriant.
Il baissa les yeux et continua sur un ton plus confidentiel :
J'ai toujours voulu revoir des eaux bleues. Mais elles ne l'étaient jamais. Je n'ai plus vu que les eaux de la nuit, du tourment de ma conscience. J'en ai beaucoup souffert, m'efforçant tous les jours de me rappeler les mers limpides que mes yeux de jeune homme ont jadis regardées comme chose acquise, et que ma mémoire indisciplinée a laissé échapper, pour ce que je croyais être l'éternité.
Il reprit après quelques instants :
Avouez-le, vous n'êtes pas montée à Plymouth. Qui êtes-vous, et d'où venez vous réellement ? Il insista sur ce dernier mot.
Je ne sais pas trop si vous serez disposé à croire ce que je vais vous dire.
Parlez toujours. Vous, vous avez bien admis sans problème ce que je viens de vous raconter. Il me tendit une glace à main. Regardez-vous.
Pendant qu'il parlait, il avait achevé de me coiffer. Avec une rapidité et une habileté extraordinaire, il avait fait de mes boucles emmêlées une coiffure des plus sophistiqués. Je restai bouche bée devant mon reflet que je ne reconnaissais plus.
Vous êtes doué, vraiment. Je fis une moue d'admiration.
Merci. Maintenant, à votre tour. Il retourna une autre chaise face à moi et s'assit pour m'écouter.
Avant toutes choses, j'aimerai que vous ne me mentiez pas. Je suis d'un naturel assez sceptique. Etes-vous vraiment immortel ? Pour toute réponse,
Sellington passa sa main dans la flamme d'une bougie en continuant à me sourire.
Vous êtes convaincue ? J'acquiesçai.
Je ne vous ai pas menti sur tous les points. Je m'appelle bien Sarah Delaunay, je suis française et j'habite à Combe Hill. A l'intérieur du château. Votre château, je veux dire. Je ne viens effectivement pas d'un autre pays, mais plutôt d'une autre…
Epoque ? Continua-t-il. Je levai vers lui des yeux étonnés, ravie qu'il ait compris si rapidement.
Vous ne venez pas d'un autre pays, mais vous ne venez pas du passé non plus. J'ai suffisamment étudié pour le savoir. Vous habitez, ou plutôt vous habiterez Combe Hill, n'est-ce pas ?
C'est tout à fait ça.
Voilà donc le lien entre nous. Et pourquoi vous savez tant de choses sur moi. Mais, d'où tenez-vous tout cela ?
De votre journal de bord, dans votre bibliothèque.
Mais, je n'ai pas fini de l'écrire. Comment se termine–t-il ?
Il est inachevé. La dernière page date du dix-sept avril.
C'est précisément aujourd'hui. Je comprends mieux. Il baissa les yeux au sol, perdu dans ses pensées.
Mais, nous sommes certes le dix-sept avril, mais de quelle année ? Ce n'était pas indiqué.
Nous sommes le dix-sept avril 1864.
Précisément l'année de la mort de l'auteur de ce fameux poème. Je saisis mieux. Mais pourquoi portez-vous tous des vêtements du XVII ème siècle?
Parce que cette fameuse nuit s'est déroulée le vingt-huit avril 1662. Nous sommes tombés dans l'oubli avec ces vêtements, et ne pouvons plus en changer. Ils font partie de nous. Toutefois, nous pouvons toujours être vus des autres hommes. Mon équipage débarque souvent sur la côte pour profiter de son invulnérabilité en pillant, massacrant, et profitant des catins.
Vous êtes donc des pirates ?
Si l'on veut. Eux oui, moi non. J'ai tenté au début de les en empêcher, mais cela n'a servi à rien. Et moi, je ne trouve ni intérêt, ni consolation dans ces excès. Je les laisse faire, et eux me laissent en paix. Je sais que cela peut vous choquer, mais je me suis aperçu que je ne pouvais pas changer grand-chose au cours de évènements. J'ai suffisamment été déçu d'avoir sans cesse à tout recommencer. Le seul plaisir que je trouve dans cet interminable ennui, c'est celui de lire, d'apprendre et d'apprendre encore. Mais mes hommes ne comprennent pas mon goût pour la lecture, les arts, ou la musique. Ils sont restés aussi ignorants que je l'étais le jour de mes noces.
Vous deviez déjà être différent d'eux au départ, non ?
Oui, c'est Lisa qui me donnait des ailes. Son amour me poussait à me surpasser, à me démarquer des autres. J'étais fougueux et intrépide, je n'avais peur de rien. Je me suis quelque peu assagi depuis. Peut-être que mon obstination envers cet amour vous paraîtra exagérée. Mais si vous pouviez sonder l'intérieur de mon âme, vous comprendriez l'étendue de mon désespoir. Je n'ai eu qu'elle pour tout repère au cours de ma vie trop brève. Elle était ma boussole, l'étoile étincelante qui guidait le navire de ma vie. Depuis qu'elle s'est éteinte, mon âme est plongée dans le noir, je tends les mains sans cesse vers l'avenir, mais tel un aveugle je me heurte aux obstacles de l'existence. Je suis perdu, et je souffre d'avoir vu mourir autour de moi tout ce que j'ai aimé sans pouvoir avoir la consolation de mourir à mon tour. Alors pour combler cet immense vide, j'ai depuis ce jour cherché à occuper mon esprit à s'emplir encore et toujours de connaissances multiples, d'histoires qui n'étaient pas la mienne. Ces livres, ces oeuvres m'ont fait croire à d'autres mondes, d'autres vies, d'autres amours qui me faisaient oublier le vide désespéré de mon propre monde, de mon propre coeur. La seule chose qui n'a pas changé depuis sa mort, c'est la détresse qui prend tout mon être, c'est la douleur qui m'oppresse à chaque fois que je pense à elle. Or, tout ici me ramène à elle.
Profondément touchée, je réfléchis quelques instants.
Puis je me permettre de vous parler sincèrement
Allez-y, je ne crains plus rien, répondit-il avec un sourire triste.
Vous avez déjà vécu plus de deux siècles de deuil. Ne pensez-vous pas que vous ne devriez plus souffrir ?
Un amour pareil ne peut jamais s'oublier…
Je ne vous parle pas d'oublier Lisa. Je sens bien qu'elle gardera toujours une grande place dans votre coeur. Vos yeux le crient. Lisa n'est pas morte par votre faute, vous n'avez pas à vous en accuser. Sellington baissa la tête. Lisa est morte vertueuse et ne souffre plus des misères vouées aux vies humaines. Si elle vivait, elle ne voudrait pas vous voir souffrir à votre tour.
Malheureusement toutes ces années m 'ont appris à ne plus croire en rien, et je souffre de son absence. Je n'ai pas la consolation de croire qu'elle me voit de là-haut. Il fit un sourire gêné et me considéra quelques instants. Peut-être que mon incroyance vous choque ?
Absolument pas. Je suis athée moi aussi. Il parut soulagé. Là d'où je viens les religions n'ont plus la même importance, du moins dans mon pays. Mais il y a toujours quelques personnages qui s'en servent pour prôner leurs propres valeurs, pour leur intérêt personnel, en déformant tout.
Cela n'a pas changé énormément, alors. Simplement, vous, vous osez le dire.
Vous comprenez alors pourquoi je peux souffrir plus qu'un autre. Je ne crois plus que nous puissions nous rejoindre. Je voulais simplement la retrouver dans la mort. Mais la mort n'a pas voulu de moi, et ma situation est la seule chose surnaturelle à laquelle je crois.
Et votre équipage, que croit-il ?
Mes hommes ne sont presque tous qu'un troupeau de brutes ignorantes. Je ne leur adresse pratiquement jamais la parole. Ils croient que je les ai condamnés parce que j'ai offensé Dieu, et ils m'en ont voulu terriblement et pendant longtemps. Ils ont essayé tous les moyens possibles et imaginables pour me donner la mort, mais ont toujours échoué.
Ils ont essayé, sur vous ? Sellington sourit de mon air désappointé. Il dénoua son foulard.
Voyez vous-même. Une grande cicatrice lui barrait le cou. J'ai été pendu, on m'a tranché la gorge, brûlé… dit-il en souriant, comme s'il faisait un inventaire des plus banal. Il me montra ses bottes roussies et le bas de son manteau déchiqueté. J'ai également été noyé, on m'a tiré dessus, percé de coups d'épées…
Et cela ?
Ne m'a absolument pas fait souffrir. Il déboutonna son justaucorps, puis son pourpoint, et découvrit un nombre incroyable de cicatrices, de balles et de plaies au couteau. Un anneau pendait autour de son cou, mais je n'eus pas le temps de le voir, car il referma prestement sa chemise.
Voyez, dit-il en riant pour la première fois, d'un rire désabusé. J'ai testé toutes les façons de mourir. Je préfère encore l'épée, c'est le moyen le plus noble, non ? Il esquissa un demi-sourire. Mes hommes ont pu décharger toute leur haine sur moi. Même mort, il leur faut un bouc émissaire. A cause de cela, ils me surnomment maintenant : « A Thousand death », ou « Shadow ». Je lui saisis brusquement les poignets et les dégageai de la dentelle brunie.
Mais ça, dis-je en effleurant les longues cicatrices, vous ne pouvez me dire que c'est de la faute de vos hommes.
Non… c'est vrai. C'est moi, dans les premiers jours de ma malédiction.
Sellington avait frissonné à mon contact. Il dégagea ses mains des miennes et se leva brusquement. Nous sommes peut-être des morts mais nous n'en mangeons pas moins, dit-il pour changer de conversation. Vous devez certainement avoir faim. Il sonna Peter. Le géant s'annonça aux tremblements du sol qui venaient jusqu'à nous.
Peux-tu nous apporter une petite collation, s'il te plait? Lui demanda-t-il dans son anglais digne de William Blake. Peter s'exécuta et revient avec un plateau de fruits frais qui semblait minuscule dans ses mains. Il me sourit comme pour s'excuser de l'événement qu'il avait provoqué auparavant, et fit demi-tour.
Nous avons rempli nos cales lors de notre passage à Plymouth, nous en avons pour quelques mois. Nous voguions vers le sud-est mais nous pouvons nous mettre à votre disposition. Nous avons tout notre temps, ajouta-t-il d'un ton cynique. Où souhaiteriez-vous aller ?
Ma foi, j'aimerai bien rentrer chez moi…Enfin, chez vous.
Nous en sommes bien loin maintenant, et il est difficile de rebrousser chemin par ici. Mais n'avez-vous pas essayé d'utiliser un autre moyen ?
Pardon ?
Oui, revenir chez vous comme vous en êtes partie. Revenez par le temps, et non par l'espace. Comment aviez-vous fait ?
La dernière chose que j'ai faite avant de venir ici, c'était de lire un poème à voix haute.
Lequel ?
Celui de Vigny.
Oh, l'extrait du « Déluge »…
Si je me souviens bien, ce poème vient à peine d'être publié.
C'est exact. Vous êtes douée.
Il alla au fond de la pièce à gauche, et tira un rideau qui cachait tout le pan du mur. Derrière apparurent des rangées de livres, dont, pour la plupart, je connaissais l'existence pour les avoir déjà lus à Combe Hill. Il retira un petit recueil de cuir rouge orné d'un ombilic en rubis, dégrafa les fermoirs et l'ouvrit d'une main sûre à la bonne page :
Il s'est trouvé parfois, comme pour faire voir… Commença-t-il de sa voix sombre et grave. A vous de continuer. Et comme il voyait que j'hésitai : vous ne voulez pas repartir ?
C'est à dire que… Ce qui m'arrive est tellement extraordinaire… C'est une chance ! J'aimerai tant visiter le XIX ème siècle…
Comme je vous comprends. Ce n'est pas un voyage comme les autres que vous avez l'occasion d'accomplir là. Comme j'aimerai retourner dans le passé, moi aussi… Il soupira, des larmes au bord des yeux. Quoi qu'il en soit, je me propose de guider vos visites, si cela vous agrée, évidemment.
Avec le plus grand plaisir.
Sachez que nous faisions route vers l'Espagne. Vous aurez quelque temps à subir en notre compagnie. Nous pourrons passer par Brest, La Rochelle, L'Ile d'Oléron, et tout le golfe de Gascogne, pour ce qui est de la France, puis longer La Costa Verde, et continuer du Cap Finistère au Cap Saint-Vincent. Il traça de son doigt un itinéraire fictif sur un globe en bois qui se trouvait dans la bibliothèque. Vous aurez l'occasion de visiter Porto et Lisbonne. Ensuite, préféreriez-vous continuer vers les Canaries, traverser la Méditerranée, ou tenter le long voyage vers les Caraïbes et les Amériques ? A moins que vous ne préfériez contourner le continent Africain pour aller vers les Indes ? C'est à vous de choisir, vous êtes mon invitée. Mais… si vous voulez un conseil, ne choisissez pas les Etats-Unis d'Amérique, car ils sont en pleine guerre civile. Elle dure depuis déjà trois ans.
Et s'arrêtera l'an prochain.
Oui, c'est vrai, suis-je bête, vous savez déjà quelle sera l'issue du conflit. Alors ?
Horriblement destructeur. Mais au moins, il a amené à l'abolition de l'esclavage.
Donc, le nord sera vainqueur... Mais je crois qu'il faudra du temps pour que les mentalités évoluent. Je fis un mouvement approbateur. Alors, que choisissez-vous comme destination ?
Ma foi, voilà un large choix…Je n'en sais rien. Les Caraïbes me plaisent bien… Mais continuons déjà vers l'Espagne. Tout d'abord, je me dois de vous remercier de votre générosité et de votre accueil. Sellington ne répondit rien. Mais c'est la vérité. Qui sait ce qu'il aurait pu m'arriver si j'étais tombée sur un autre que vous. Je n'aurais pas vécu longtemps dans les mains de votre équipage. Sellington réprima un rire.
A quoi ressemble Combe Hill de vos jours ?
Je ne pourrai pas vous dire s'il y a des différences entre la période où vous l'habitiez et la mienne. Je crois que tout ce que j'y ai trouvé est d'origine, en tous les cas votre bibliothèque est toujours la même, dis-je en montrant du doigt les livres qui étaient derrière lui. Peut-être beaucoup plus fournie. Pourquoi l'avez vous condamnée ?
Pardon ? Je ne l'ai pas condamnée ! Mais je suis ravi d'apprendre que rien n'est perdu. Et plus encore de savoir que mes livres sont tombés entre vos mains. Je sais que vous en prenez soin, euh, reprit-il après m'avoir vu perdre mon sourire, que vous en prendrez soin. Il se tut quelques secondes puis reprit : vous devriez essayer de lire ce poème. Peut-être que c'est une sorte de passage qui ne peut marcher qu'aujourd'hui. Qui sait de quoi demain sera fait ? Vous pourriez toujours revenir si vous le souhaitiez vraiment.
Vous croyez ?
Je pense que vous n'avez rien à perdre.
Si, la possibilité de vivre ici. A moins que vous ne le vouliez pas.
Oh, si bien sûr. Vous pouvez rester… aussi longtemps… que vous le souhaitez. Et je suis sincère. Votre compagnie apportera de la nouveauté. Je tendis la main vers le livre et glissai mon doigt à la page qu'il gardait ouverte. J'ouvris le livre et commençait à lire le passage qui devait me renvoyer chez moi.
« … Chacune, de la foule écartant l'épaisseur,
Traverser l'univers et voler à sa soeur. ».
Quand je levai les yeux de ces derniers vers, rien ne s'était produit. Le capitaine se tenait toujours devant moi. Il n'eut pas besoin de me dire le moindre mot, je savais à son regard qu'il était désolé pour moi. Il me tendit la coupe de fruits qu'il prit sur la table avec un sourire gauche, pour me faire penser à autre chose. Je ne pus m'empêcher de sourire à sa physionomie, et saisis une poignée de cerises.
Mes fruits préférés ! Lançais-je.
Vous avez de la chance de pouvoir encore en sentir le goût. Les aliments et les boissons ne me procurent plus le moindre plaisir. J'étais un fin gourmet auparavant et je regrette certains des restaurants parisiens dans lesquels j'ai eu la chance de dîner.
Me les montreriez vous ?
Hélas, je ne peux plus. Paris est trop éloigné de la côte. Comme je vous l'ai dit, à partir d'une certaine distance du bateau, il y a … comme une force qui nous empêche d'aller plus loin.
C'est bien dommage. Paris est une des plus belles villes que je connaisse.
Vous avez raison. Jamais depuis que j'ai quitté Paris, je n'ai un jour pareillement ressenti l'immensité de cette ville, où l'on peut passer en un instant d'une rue tortueuse et noire à tout un monde de délices. L'évocation de cette ville a, en mon for intérieur, des échos bien différents. J'y ai vécu tellement de choses… Pourtant, à y repenser, je ressens encore parfois comme du bonheur. Et, même si j'ai raison aujourd'hui de dire que le bonheur, je risque de ne jamais le connaître, ni de jamais le mériter, le seul nom de Paris m'en donne parfois un peu. Je sais que cela peut vous sembler exagéré… Je secouais la tête. La beauté des choses matérielles me fait souffrir, moi qui vois tout mourir autour de moi, et leur majesté peut me remplir d'un désir ardent que je ressens désespérément. Paris m'attire tant, je m'y suis oublié si souvent… Cette ville est en soi tout un monde, creusé et façonné par l'Histoire. Un monde entier, en cette époque du second empire, avec aujourd'hui ses hauts immeubles, ces églises massives, ses grands boulevards et ses rues médiévales tortueuses, bref, tout un univers que je peux seulement essayer de m'imaginer, que je ne peux plus voir que sur des représentations. J'aime ses habitants, familiers des galeries, des théâtres et des cafés, ce monde qui donne sans cesse naissance au plus grand génie comme à la plus grande pauvreté, à la philosophie comme à la guerre, à la frivolité comme aux arts les plus raffinés. Ainsi semble-t-il que, si le reste du monde venait un jour à sombrer dans les ténèbres, tout ce qu'il y a de plus beau, de plus pur, de plus essentiel pourrait continuer là de faire éclore des fleurs merveilleuses.
Des Fleurs du Mal aussi… Roman leva des yeux brillants vers moi et sourit doucement, revenu de sa rêverie. J'étais impressionnée par son éloge de Paris.
Oh, Baudelaire… Voilà un homme que j'admire… Un Maître. J'ai du mal à comprendre le procès qu'on lui a fait il y a sept ans.
Moi de même, surtout que les pièces condamnées font partie désormais des plus connues. Roman sourit, complice.
La langue française est une langue qui me charme et que j'ai eu un plaisir infini à apprendre.
Cela se sent. Vous la parlez parfaitement.
Je l'ai apprise par les livres, ainsi qu'en visitant beaucoup, mais aussi, ma foi, dans les cafés. Je vous accorde que dans ce dernier lieu le registre n'est pas le même et qu'il y a beaucoup d'expressions argotiques que je me dois de bannir de mon vocabulaire en votre présence ! Dit-il en riant.
Vous pourriez m'en citer quelques-unes ?
Ce ne sont pas des mots dignes d'une jeune fille bien élevée !
Quel dommage ! Et nous partîmes d'un grand éclat de rire, suivi d'un silence.
Je regardai le piano jonché de partitions et changeai aussitôt de conversation.
Vous êtes aussi musicien, alors ?
A mes heures perdues… Et j'en ai beaucoup, comme vous pouvez vous en douter. J'ai eu le temps de me perfectionner dans cet instrument auquel je ne connaissais rien au départ. J'ai découvert les beautés de Mozart et Wagner, mais j'avoue que mon préféré est un jeune homme doué du don des fées. J'aurais tout donné pour avoir, comme Frédéric Chopin, une vie très courte mais remplie des plus grandes passions humaines. Je me retrouve dans ses oeuvres.
Il se leva et s'installa au piano en enlevant son manteau d'un geste d'habitué, tourna les pages d'un cahier déjà jauni par le temps, et entama la nocturne en sol mineur. Je n'avais jamais entendu une interprétation plus empreinte de virtuosité et de mélancolie. On aurait dit que son âme transcendait les notes pour s'élever dans les airs. Pour un peu, je me serais effondrée en larmes, mais j'étais si fatiguée que je m'endormis sur ma chaise, transportée par cette musique vers des rêves emplis de chimères, d'images et de couleurs tourbillonnantes. Je me réveillai le lendemain allongée sur l'estrade, une couverture sur moi. Je regardais, sans bouger, Roman assis à la table, le visage penché sur son journal. Sa plume grattait le papier à toute vitesse. Au bout de quelques minutes, il s'aperçut que je l'observais, et en sembla gêné.
Vous ne dormez jamais ? Lui demandai-je.
Si, mais je n'ai, hélas, plus le pouvoir de rêver… Aussi profitez-en.
